USA | PRIVATOPIA




USA | Sun City Arizona
Photograph by James P. Blair

Marco d'Eramo
From Minnesota to Arizona

Du Minnesota à l'Arizona
Le rêve américain d'une ville sans ville.
2007


MINNESOTA : LE MALL QUI A AVALÉ L'AMÉRIQUE


Au coeur d'un paysage plat comme une table de billard, avec une température avoisinant les – 20° C., les Twin Cities de Minneapolis et de Saint Paul semblent une destination touristique pour le moins improbable en plein mois de janvier. Et pourtant, au plus dur de l'hiver glacial de la Snow Belt, elles attirent encore plus de 100.000 touristes par jour, 3 millions par mois, qui font parfois le voyage depuis le Japon ou la Corée. Ils ne viennent pas pour le fleuve Mississipi, ni pour le joli centre-ville de St Paul, conservatrice et germanique, ni, sur l'autre rive du fleuve, pour le dynamisme de Minneapolis, social-démocrate et scandinave, la patrie de Prince. Ils viennent pour une étrange entité plantée au milieu de nulle part, à une quinzaine de kilomètres des deux centres-villes, dans la banlieue de Bloomington, stratégiquement située à proximité de l'aéroport international, auquel elle est désormais reliée par une ligne de métro.


MALL | Centre Commercial




LIFE Magazine | 1954 | Northdale


Les premiers centres commerciaux modernes américains étaient-ils "socialistes", s'interroge Marc Berdet, auteur des Fantasmagories du capital.  

En effet, en 1954, 74 % de la population de USA réside dans les banlieues [suburbs], vastes océans de lotissements de résidences et de gated communities, conséquences de l'avidité des entrepreneurs, des spéculateurs, et du système automobile - réfrigérateur - téléphone - télévision. Les edge-cities, outer-cities et autres exurbs, se forment, villes - territoires sous-équipées n'ayant aucun lien organique avec les lointains centres-villes. L'architecte américain Victor Gruen et son associé Larry Smith inventeront alors les malls modernes, une concentration de magasins mais également d'équipements publics, censée offrir aux habitants des immensités résidentielles, un centre de vie, un « condensateur social »,  mis en valeur par une architecture de qualité.

Le texte de Marc Berdet, que nous publions ici, n'indique pas que Gruen a été également le concepteur, et le plus fervent adepte des rues piétonnes aux USA, principal instrument d'embourgeoisement de quartiers pauvre ou populaire, sous l'égide de l'Urban Reneval et qu'il joua un rôle considérable, avec son associé Larry Smith [une succursale est ouverte à Paris], au sein de l'administration française des années 1960, pour la conception des premiers centres commerciaux régionaux (notamment des villes nouvelles) [Parly 2, Evry, etc.]. Ici, le socialisme de Gruen peine à nous convaincre, même si en 1978, dans un article intitulé « La triste histoire des centres commerciaux » il critiqua vivement les transformations - dont le gigantisme mercantile [le mal des malls...] - des premiers malls "sociaux".

HOME SWEET HOME







De retour en France, après une longue absence,  l'un des fondateurs de notre Laboratoire recherche en location, un Home Sweet Home. Plus de renseignements ?  email : 

FRANCE | Grands Magasins





Le Grand Magasin
Paris
1836 - 1936


Ne laissons donc pas les économistes prétendre que le fonctionnement des Grands Magasins est démocratique, qu'il sert les intérêts du plus grand nombre, qu'il joue le rôle bienfaisant de la machiné à vapeur dans l'industrie en augmentant la production et en diminuant les frais généraux, bref qu'il fait les affaires de la masse contre une minorité d'intermédiaires parasites.

Brochure d'une ligue syndicale | 1892


Mettre à la portée du plus grand nombre, le maximum de marchandises, dans un même espace couvert et protégé.
Telle est la Loi première du Grand Magasin, aucune autre ne peut la supplanter, et elle l'emporte sur toutes les autres considérations. La simplicité de la formule ne doit pas occulter la complexité des mécanismes commerciaux, de gestion, et de marketing.  Ces premiers discounter de l'ère industrielle ont été ce qu'étaient les hypermarchés des périphéries de l'ère post-moderne. S'adaptant parfaitement aux nouveaux produits de la révolution industrielle, le grand magasin a plus que favorisé l'émergence d'une culture de la consommation, et il est une préfiguration de la consommation de masse, résumée, avec originalité, par R. Sennett :
« Des objets de qualité moyenne vendus à des prix autrefois réservés aux objets de médiocre qualité, des consommateurs dépensant davantage pour posséder davantage : voilà à quoi visait la “standardisation” des biens matériels. Les négociants de l’époque savaient que pousser les gens à acheter cette nouvelle classe d’articles constituait un réel problème. Ils tentèrent de résoudre ce problème en créant une sorte de spectacle dans le magasin, spectacle qui doterait les articles, par voie d’association, d’une valeur et d’un intérêt dont ils étaient intrinsèquement dépourvus.»

Les faillites seront nombreuses, mais les rigoureux, les inventifs, feront fortune considérable [1] :  Jean Jaurès déclarait que cela «  prouve combien est défectueux un mécanisme qui peut ainsi accumuler aux mains d’une seule personne une fortune inouïe... », et ce, au détriment des commerces traditionnels, des fournisseurs, de l'industrie française, des ouvriers, des employés et du consommateur. Et il est remarquable de constater que les critiques d'hier, de plus d'un siècle, peuvent s'appliquer sans peine aux groupes de la grande distribution d'aujourd'hui. 


FRANCE | EUROPA CITY




Europa City | BIG Architectes | 2012


La compétition internationale entre les villes-états, impose à présent des nouveaux lieux de consommation, de plaisirs, de loisirs, de culture et d'oisiveté, non plus disséminés ou éparpillés dans la ville, mais agglomérés intimement et concentrés dans un même espace, pratiquement, sous un même "toit". Le gigantisme qui caractérise ces nouveaux complexes ludico-commerciaux en font des monuments touristiques à vocation internationale : parmi les plus remarquables, The Dubaï Mall dispose de 836.000 m² d'activités sur une aire de 1.200.000 m², le West Edmonton Mall au Canada s'étend sur 500.000 m², le New South China Mall aligne 660.000 m² d'un seul tenant [d'ailleurs quasi abandonné], concurrencé par l'ouverture prochaine de l'American Dream, Meadowlands près de New York, d'une surface de 700.000 m². En France, le plus imposant centre commercial, l'affreuse Belle-Epine en région parisienne, propose seulement, et sans autres attractions-distractions pour le chaland outre un multiplex, 140.900 m² de surfaces commerciales, banales, sans caractère, ni originalité. 

Telle sera donc la vocation d'Europa City, complexe industriel dédié aux activités commerciales, implanté au cœur du Triangle de Gonesse, qui regroupera sur une emprise de 80 hectares : 50.000 m² d’équipement dits “culturels” (une grande halle d’exposition, deux salles de spectacles, une autre dédiée au cirque…), des espaces de loisirs (dont un parc à neige avec une piste de ski indoor, un complexe aquatique, etc.), environ 500 boutiques, des hôtels, des restaurants, et des bâtiments administratifs.  Ce monstre du groupe Auchan, a obtenu les faveurs et les recommandations du maire socialiste de Gonesse, des collectivités locales du Grand Roissy, de l’EPA plaine de France, et de l'Atelier International du Grand Paris [AIGP], l'institution réunissant sous la tutelle, entre autres, du ministère de l'égalité du territoire et du logement, grands administrateurs de l'Etat et équipes de concepteurs en charge de l'aménagement du Grand Paris. Selon l'AIGP Europa City doit contribuer, à l'instar de la tour Eiffel, du stade de France, de Disneyland Paris, etc.,"au développement des fonctions métropolitaines et au rayonnement international et touristique du Grand Paris, tout en améliorant la qualité de vie et les services offerts aux habitants."  

Le projet Europa City, aurait été approuvé par le président Hollande en personne, après l'avoir été  - officieusement - par son prédécesseur, Nicolas Sarkozy : les grandes directives politiques concernant l'aménagement du territoire - dont notamment Grand Paris -, l'urbanisme - dont les déréglementations - et l'architecture - dont l'habitat social, les Partenariats Public Privé (PPP), etc. -, décidées par l'ancienne majorité, sont intégralement reconduites par le gouvernement socialiste. Aucune rupture n'a affecté ces domaines et marqué le passage politique d'une majorité à l'autre, y compris pour le Parti Europe Ecologie Les Verts. Qui savent mieux que quiconque que ces "usines de distribution" sont parmi les plus polluantes [1]. 


Christopher ANDERSON | GAZA | BETHLEHEM

2007 | Palestinian day workers crowd into the corral that leads to the checkpoint to Jerusalem


Christopher ANDERSON

Bethlehem | Gaza






CARACAS | - de pauvreté + de violence





Maurice Lemoine

Moins de pauvreté et... une insécurité galopante Caracas brûle-t-elle ?

Le Monde Diplomatique | 2010

Christopher Anderson 

CAPITOLIO | Caracas


Malgré une politique active de justice sociale, le Venezuela affiche toujours un taux d’homicides parmi les plus élevés au monde. Comment s’explique cette violence persistante, que le gouvernement du président Hugo Chávez a longtemps négligée et que ses opposants, tant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur, ne se privent pas d’instrumentaliser ? 


Dans l’expression de son hostilité au Venezuela « bolivarien », le quotidien espagnol El País fait rarement dans la nuance. Mais il lui arrive de se surpasser : « Caracas est une ville sanglante. De ses immeubles coulent des fleuves de sang, de ses montagnes coulent des fleuves de sang, de ses maisons coulent des fleuves de sang (...) (1). »




Urbanisme des Dérogations





TOKYO 

« Le problème c’est la réglementation. Pour libérer l’offre il faut déréglementer, élever les coefficients d’occupation des sols et rétablir la continuité du bâti dans les zones denses (…) J’ai demandé que soit conduite une réflexion approfondie sur ce changement de philosophie de notre droit de l’urbanisme. »
Nicolas Sarkozy, président de la république | avril 2009 

Reprise du rapport de la commission Attali, la proposition de Nicolas Sarkozy, sonne comme un écho, pas si lointain, à celle du président Hollande, d'une « simplification » administrative, devant s'opérer dans les domaines de l'urbanisme et de l'architecture, par l'« adaptation » des « exigences réglementaires », afin de construire à moindre coût, et le plus rapidement possible. Reprenant à son compte l'argumentaire de son prédécesseur, inscrite dans la loi n° 2009-323 du 25 mars 2009, dont l'article 10 présente les assouplissements des règles de construction afin de permettre une hausse de la densité urbaine, François Hollande estime que les dérogations aux règles d'urbanisme doivent permettre de « créer les conditions pour optimiser l'utilisation des ressources foncières disponibles pour la construction de logements, quitte à autoriser des dérogations aux règles du PLU » [plan local d'urbanisme] :
  • Raccourcir les délais de procédure des grosses opérations, via la mise en place d’une procédure administrative unique et simplifiée pour affirmer l’intérêt général d’une opération devant les citoyens, et de mettre en compatibilité les documents d’urbanisme (PLU, SCT)
  • Lutter contre les recours malveillants et diviser par deux le délai de traitement des contentieux en matière d’urbanisme. Plusieurs pistes sont étudiées, notamment l’augmentation sensible du seuil maximal de l’amende pour recours abusif.
  • Favoriser la densité en zone tendue. Des mesures structurelles figureront dans le projet de loi « logement et urbanisme » en juin 2013.  


Adaptation est synonyme, ici, de dérogations aux lois nationales, aux règlements et aux plans d'urbanisme municipaux. Il s'agit bien, en l’occurrence, pour certains critiques, de la retranscription spatiale d'un des principes fondamentaux des théories libérales : l'intervention des pouvoirs publics doit être minimale, voire « modeste », et s'« adapter », sinon aux exigences mais aux « demandes » d'une planification conduite par le marché. Critiques faites déjà au milieu des années 1960, par la ''Gauche'' – socialistes compris – qui inventa alors le terme « urbanisme des dérogations », pour qualifier la politique du gouvernement gaulliste qui institua ces mêmes « arrangements » jugés par trop favorables à l'investissement privé et parfaitement anti-démocratiques. Les conséquences de ces « dérogations » seront à ce point désastreuses, que le ministre Albin Chalandon, signa le 17 mars 1972, une circulaire ministérielle, dite circulaire « anti-dérogation », explicite par son nom.
Alain Bublex | Paris

HABITAT SOCIAL | Existenz Minimum



Jean Nouvel | Nemausus | Nîmes

On vit en HLM les uns sur les autres
Les lits superposés, j'ai rien connu d'autre
On a la rage mais comment rester sage
On vis en marge, en gros on est tous barges
Souvent les huissiers à ta porte font éruption
Si tu payes pas ton loyer c'est l'expulsion [...]
Ta boite aux lettres est pleine de rappels et d'assignations
Ouais mec c'est ça notre vie
Groupe rap « 113 »
Les Princes de la Ville | 1999

Des architectes dont la renommée n'est guère suffisante pour leur ouvrir les tribunes des grands médias, constatent depuis plusieurs années maintenant, une tendance à une progressive diminution des surfaces habitables des logements neufs du parc social, que l'on peut associer aux revendications d'associations de locataires qui dressent chaque année, le bilan d'une augmentation jugée excessive, des loyers et des charges, notamment en cas de [éco]-rénovation d'immeubles HLM.

La question de l'habitabilité des logements HLM, et notamment de leurs surfaces, a été pendant longtemps, après 1968, une préoccupation des architectes les plus engagés politiquement. Même si dans la pensée marxiste et selon la critique d'Henri Lefebvre [1968], il était dangereux d'« attribuer certains ''maux sociaux'' aux effets pathogènes de certains espaces considérés comme ''malsains.''» Mais dans le domaine particulier de l'habitat social, certains considèrent encore, ainsi que de nombreuses études l'ont démontré, que par-delà les simples critères de confort, l'architecture pouvait produire effectivement des vertus conviviales ou, au contraire des potentialités pathogènes. L'architecte Jean Renaudie, spécialiste de l'habitat social résumait ainsi en 1977, cet état d'esprit : « Je n’attribue pas un pouvoir démentiel à l’architecture. [...] L’architecture ne crée pas les conditions sociales mais, par contre, une solution d’architecture n’est pas innocente, elle n’est jamais sans conséquences. Elle a toujours une influence sur la pratique sociale, elle peut favoriser ou contrarier certaines pratiques sociales. »


Guy Debord | La Société du Spectacle







Guy Debord

La Société du Spectacle |1973

Sous-Titrage : Esp | Eng | Ita | Por | Rus |Pol 


Le Comité des Mal-Logés




Le Comité des mal-logés créé en mars 1987, prend pour modèle les luttes pour le droit au logement engagées entre 1972 et 1973, par le Secours rouge et les militants de la Gauche prolétarienne : aides légales aux mal-logés, occupations illégales et autres activités placées sous le double signe de la solidarité sociale et de leur politisation. Guy Dardel, un des fondateurs de ce comité, avait d'ailleurs été un jeune militant de la Gauche prolétarienne ; puis fondateur du groupe Prolétaires pour le Communisme (PPLC), avant de créer le comité des mal-logés, avec d'autres militants de la mouvance « Autonome ». Le comité s'autodissout en 1994. Nous publions ici leur brochure datée de juillet 1991, intitulée : L'EXPERIENCE du CML


« Et aussi longtemps que subsistera le mode de production capitaliste, ce sera folie de vouloir résoudre isolément la question du logement ou tout autre question sociale concernant le sort de l'ouvrier. La solution résidé dans l'abolition de ce mode de production, dans l'appropriation par la classe ouvrière elle-même de tous les moyens de production et d'existence. »

Friedrich ENGELS |1872

ROHMER | Métamorphose du Paysage








Eric Rohmer 

Les Métamorphoses du paysage : l'ère industrielle | 1964

Les années 1960 sont pour Eric Rohmer des années de transition, entre les Cahiers du Cinéma et la réalisation cinématographique, marquées par une incursion à la télévision scolaire des années Malraux : il réalisera douze documentaires, dont le premier opus de la série: Métamorphoses du paysage, sur l’industrialisation du paysage français, catalogue de constructions industrielles photographiées en noir et blanc, sur lesquelles se pose une voix off volontiers plus poétique que didactique :
« Cette beauté est difficile. Difficile à découvrir, à admettre. Elle est paradoxale. Car il y a paradoxe à rechercher la beauté dans un monde qui lui tourne délibérément le dos. Un monde voué au chaos, à l’informe, au perpétuel changement, à l’inachevé. Un monde qui porte la marque, contrairement au monde champêtre ou urbain, moins de la joie créatrice de l’homme que de sa sueur et de sa peine ».
Eric Rohmer s'intéressera par la suite à l'architecture "avant-gardiste" : Entretien sur le béton, est réalisé en 1969, dans lequel les architectes Claude Parent et Paul Virilio évoquent les qualités techniques, plastiques et philosophosiques du béton.  Cette série de films connut en son temps un succès très relatif auprès des gens de cinéma et qui, de l’aveu d’Éric Rohmer lui-même, ne s’avèrent finalement pas très pédagogiques car trop complexes pour des élèves de lycée, et ennuyeux pour les plus âgés, malgré parfois, une critique acerbe. Les images des paysages meurtries par la modernité sont, par contre, appréciables. Puis, en 1975, quatre émissions questionnent La Ville nouvelle dont Cergy Pontoise, peuvent-elles réellement contrecarrer le développement anarchique de la banlieue parisienne ? 

Godard | « la Gestapo des structures » : l'Aménagement de la Région de PARIS


Jean-Luc Godard filme La Courneuve en 1966
Quand on soulève les jupes de la ville, on en voit le sexe.
Jean-Luc Godard
2 ou 3 choses que je sais d'elle

Le film 2 ou 3 choses que je sais d’elle, est un ambitieux plan documentaire, car Elle, n'est autre que la région parisienne, qui en 1966 faisait l'objet de grands travaux (cités d'habitat, autoroutes, périphérique, etc.),  dans le cadre de son aménagement. L’objectif réel, pour Jean-Luc Godard, est d’observer et de critiquer cette grande mutation, entre fiction et documentaire, nous rappelant au passage les atrocités de la guerre du Vietnam. Un Jean Luc Godard alors engagé dans la voie maoïste, et filmant pour la première fois, quelques scènes dans la cité des 4000 à La Courneuve, là où vit l'héroïne ;  une des opérations emblématiques puis symboliques de la politique de l'Etat, en matière d'aménagement de territoire.

Gauche Prolétarienne | Luttes Urbaines


Occupation illégale | Secours rouge | 1972


Mai 68 n'est certainement pas « un coup de tonnerre dans un ciel serein », les événements de mai sont précédés d'une longue gestation : de la mobilisation contre la guerre d'Algérie, puis du Vietnam, des grandes grèves ouvrières, dont celle de l'usine Renault Flins en 1964 où les grévistes scandaient : « Nous voulons du temps pour vivre », ou bien encore des échos du combat du Black Panther Party et des expériences des Provos d'Amsterdam ; après l'onde de choc de mai 68, la contestation se distille au sein de la société, et aucun domaine n'est épargné par la critique. La conflictualité se diffuse en profondeur qui s’exprime de plus en plus souvent par le recours à l’illégalité : occupations, séquestrations, violences, sabotages, etc. Le Zeigeist est plus que favorable, selon des groupuscules d'étudiants, pour radicaliser les luttes, et les maoïstes de la Gauche prolétarienne estiment pouvoir emmener le Peuple vers la Révolution.

Dans ce formidable et inédit maelström de revendications sociales, culturelles et citoyennes, celles des citadins occupent une place prépondérante ;  l'on peut faire le constat d'un formidable développement qualitatif et quantitatif de mouvements revendicatifs, de comités de quartier, d'associations de riverains, de groupements « divers » ayant par des actions collectives, portant sur des enjeux urbains de toute échelle et de toute nature, interpellés les forces politiques parlementaires, extraparlementaires et syndicales.  La « question urbaine » et celle du droit au logement, débordaient allègrement des limites balisées par l'idéologie dominante, mais aussi des réponses théoriques considérées "ossifiées" de la gauche parlementaire, notamment celles du communisme municipal. L'on assistait, selon Robert Castells, à :


« deux articulations fondamentales entre la politique et les mouvements urbains. [...] La politique devient ainsi une affaire quotidienne pour de larges fractions de la population inorganisées ou dépolitisées dans la pratique.[...] Dans une période où, devant la crise d'hégémonie bourgeoise à tous les niveaux et le réveil largement spontané des luttes populaires, ont surgi des bases objectives d'une nouvelle stratégie anticapitaliste. »


Guattari | Tokyo l'Orgeuilleuse





Félix Guattari

Tokyo l'orgeuilleuse
Hokoritakaki Tokyo*
janvier 1986


Des cubes lumineux au sommet des buildings [2]. Pour baliser le ciel,
interpeller les dieux ? Plus sûrement par orgueil, à la manière des tours
médiévales de Bologne.
Cette inimitable attention de votre interlocuteur japonais qui, tout
à coup, vous fait vous sentir digne de considération et vous induit à la
tentation mimétique — irrésistible quoique sans espoir — d’appréhender
l’autre sous l’angle d’une nouvelle douceur.


HONG KONG | Kowloon Walled City









HONG KONG
City of Darkness
Life in Kowloon Walled City

Greg Girard
Ian Lamblot


Hak Nam, "the City of Darkness", the old Walled City of Kowloon has come down. Many people in Hong Kong, both Chinese and foreign, for whom it was never more than a disgusting rumour, believed it went years ago. Not so. Almost to the end it retained its seedy magnificence. It had never looked more impudent, more desperate, more evil to some eyes, more weirdly beautiful to others.
For many years its limits were blurred by a dense under-growth of squatters' shacks that spread outward from it. As the first step towards clearing the whole site, these were swept away and replaced on two of the City's four sides by a dusty park where the landscaping is only now taking hold.


Edward SOJA | Justice Spatiale

Hong Kong

Le concept de Justice spatiale, énoncé par Le droit à la ville d'Henri Lefevbre en 1968, n'est autre qu'une tentative de la grande tradition figurative bourgeoise à résoudre, sur le plan d'une idéologie anachronique, les déséquilibres, les contradictions et les dysfonctionnements sociaux des villes ; et à la manière de Le Corbusier, l'on pourrait leur adjoindre le slogan : Urbanisme ou Révolution ! L'idée d'une Ville Juste est bien la preuve d'une contorsion intellectuelle pseudo-humaniste névrotique ;  car l'on sait qu'il est illusoire de proposer des contre-espaces architecturaux, et plus encore urbains : la recherche d'une alternative inscrite au sein même de structures libérales qui conditionnent toute la nature de la condition du projet, est dans les termes une contradiction évidente et historique. L'arriération politique de ce groupe d'intellectuels est marqué par leur relance de l'éthique de l'architecture et de l'urbanisme, en leur assignant des missions politiques destinées à apaiser les tensions, un réformisme érigeant l'Existenz minimum urbain plutôt qu'une ville - une vie - idéales. 

Le géographe Ed Soja,  principal théoricien de cette notion, reconnaît pleinement les limites politiques d'une telle vision optimiste, et si ces propositions humanistes ne sont guère convaincantes, ses critiques acerbes de ce qui est sont un véritable plaidoyer en faveur d'un renouveau de la critique politisée en urbanisme et en géographie urbaine ; critiques politiques depuis longtemps bien ancrées dans ces domaines en Angleterre, aux Etats-Unis et au Canada, au contraire de la France, où les revues d'architecture et d'urbanisme - subventionnées -  se font l'écho et les portes-paroles des décideurs politiques,  des acteurs financiers, et érigent les plus hauts piédestaux à leurs complices : les [st]architectes. 


Edward W. Soja
La ville et la justice spatiale
Presses universitaires de Paris Ouest | 2010 *

L’EXPRESSION « JUSTICE SPATIALE » ne s’est diffusée que très récemment et, encore aujourd’hui, géographes et aménageurs ont tendance à éviter l’usage explicite de l’adjectif « spatial » lorsqu’ils analysent la quête de nos sociétés contemporaines pour plus de justice et de démocratie. Soit la spatialité de la justice est ignorée dans ces travaux, soit elle est fondue (et souvent vidée de sa substance) dans des concepts apparentés tels que justice territoriale, justice environnementale, urbanisation de l’injustice, réduction des inégalités régionales, voire plus largement encore dans la quête générique d’une ville juste et d’une société juste. Toutes ces variations sur un même thème sont importantes et font sens, mais elles ont souvent tendance à détourner notre attention de ce qu’une formulation spécifiquement spatiale de la justice peut apporter, et, plus important encore, elles nous privent des nouvelles et nombreuses ouvertures qu’une telle démarche offre à un activisme social et politique qui s’appuierait sur la notion. Les bénéfices ne se comptent donc pas seulement en termes d’apport théorique, mais aussi en termes pratiques.

VIRILIO | Mur & Bunkers



Les fortifications du Mur de l'Atlantique - et de Méditerranée -, comme celles des lignes Maginot et Siegfried, bâties pour prévenir une invasion ennemie, n'auront été d'aucune utilité : le Débarquement du 6 juin 1944 rendait caduque le système de défense côtière comprenant 15000 ouvrages bétonnés, ponctué de ports transformés en forteresse. Mais ce Mur n'était pas seulement destiné à contrer une opération militaire ; il s'avère être le premier équipement militaire « moderne » gigantesque, déjà constitué d'« armes invisibles » : les réseaux électroniques de détection, devant assurer la protection de l'Ouest européen, ainsi que la propagande sur l'invulnérabilité de l'ouvrage et du nazisme.

Paul VIRILIO

Bunker Archéologie
Etude sur l'espace militaire européen de la Seconde Guerre mondiale
1975
Extraits


Si l'offensive peut être parfois le fait d'une minorité agressive, la défensive n'est réelle que si elle met en mouvement les masses. Les remparts, si impressionnants soient-ils, n'ont de valeur que s'ils sont peuplés ou occupés en totalité et en permanence ; à plus forte raison, une hyper-structure appliquée à la défense d'un continent. C'est ici une faiblesse du IIIe Reich car, comme l'écrivait Mao-Tsé-toung en 1942 :

« Si Hitler est contraint de passer à la défense stratégique, le sort du fascisme est réglé ; en effet, un état comme celui du IIIe Reich a, dès sa naissance, fondé toute sa vie politique et militaire sur l'offensive. Celle-ci enrayée, son existence prend fin. »

En fait, la défense stratégique n'est possible qu'avec la participation active et inconditionnelle des masses populaires, comme le précise encore le leader chinois :

« Seul le peuple peut réaliser de pareilles fortifications, seul il peut les garnir. »

ISRAËL | Le Concept de Sécurité dans les Projets Territoriaux







EYAL WEIZMAN

Le concept de sécurité
dans les projets territoriaux israéliens
La pensée de midi | 2006


Quand l’architecture des colonies de peuplement et la construction du mur obéissent à une stratégie militaire rien moins que “provisoire”.


Bien qu’équipée de capteurs électroniques et d’appareils de surveillance, l’armée moderne continue de concevoir ce qui relève de l’observation et du contrôle en termes topographiques. A propos de l’avantage stratégique actuel des montagnes de Cisjordanie, un groupe d’experts israéliens sur la sécurité déclare : “En raison de leur altitude et de la zone qu’ils commandent […], les sommets [de Cisjordanie] jouent un rôle crucial dans trois domaines au moins : alertes électroniques des services de renseignements, surveillance au loin et construction de stations radar de défense aérienne pour être rapidement informé et mener la guerre électronique.”

IRLANDE du Nord | Architecture Politique (et Militaire)




Golf Five Zero watchtower. Crossmaglen, South Armagh, Northern Ireland,  'Borucki Sanger' | 1999


Jonathan Olley
Castles Of Ulster

En 1997, le photographe Jonathan Olley obtient l'autorisation de photographier les casernes fortifiées et les tours de contrôle encore en service de l'armée britannique en Irlande du Nord.   Nouveaux châteaux forts de l'Ulster pour Olley, Tom Paulin les qualifient de  " Martian spacecraft ", symbolisant la complète défaite de la politique et des valeurs civiques. Aujourd'hui, la plupart de ces fortifications militaires ont été démantelées en réponse aux accords de paix. 

Israël | Contrôle Territorial, Urbanisation Périphérique et Ségrégation Ethnique


Jerusalem | 1972 | Carte US Army

« Le territoire avec son espace et sa population est non seulement la source de toute force militaire mais il fait aussi partie des facteurs agissant sur la guerre, ne serait-ce que parce qu'il constitue le théâtre des opérations. »
Carl von Clausewitz.



Mikhaël ELBAZ
Contrôle territorial, urbanisation périphérique et ségrégation ethnique en Israël
Revue Anthropologie et sociétés | 1980


L'étude des formes et des modes de regroupement urbains dans les sociétés industrielles renvoie à celle de la pénétration du capitalisme en largeur et en profondeur. Nous entendons par là que les processus d'urbanisation sont déterminés par un double procès, d'une part la dé-territorialisation graduelle des producteurs des formes de production pré-capitalistes et d'autre part, la fixation-concentration tendancielle des travailleurs qui n'ont que leur force de travail à vendre dans des branches et secteurs de la production qui ont nécessairement une inscription spatiale. Cependant, la division socio-spatiale du travail au sein d'une formation sociale donnée demeure un procès complexe que seule une analyse historique du développement inégal et combiné du capitalisme peut éclairer. En effet, nous partons du postulat que le déploiement du capitalisme s'est fondé historiquement à partir de la constitution d'un marché et de la soumission des modes de production antérieurs, de la montée de la bourgeoisie comme classe hégémonique qui tente de contrôler et de clôturer une base d'accumulation au sein de laquelle elle nationalise les sujets et définit l'espace du droit.

Israël | La conquête de la Palestine

Homa Ve Migdal  [Tour & Enceinte]


Alain Dieckhoff
Les trajectoires territoriales du sionisme
Vingtième Siècle. Revue d'histoire. n°21 |1989


Dépouiller le sionisme du principe territorial et vous avez détruit son caractère et effacé ce qui le distingue des périodes précédentes.

C'est ainsi que l'essayiste Jacob Klatzkin définit l'or iginalité profonde de l'entreprise sioniste : parce qu'elle a une visée politique, celle de la réunification de la nation juive, elle a nécessairement une dimension territoriale puisque le rassemblement des dispersés ne pourra se faire qu'à l'intérieur d'un espace clos et autonome. Le sionisme se présente, ainsi, comme un projet avant tout géographique. On peut dès lors se demander comment ce projet a été, historiquement, mis en oeuvre : de quelle façon l'espace de la Palestine a-t-il été façonné, utilisé, travaillé par des pratiques pour devenir un territoire dans lequel s'inscrit un pouvoir politique ? Autrement dit, sur quelles stratégies territoriales le sionisme a-t-il dû s'appuyer pour réaliser son objectif national ? C'est à repérer les modalités d'organisation de l'espace, tant dans le Yichouv (communauté juive de Palestine d'avant 1948) que dans l'Etat d'Israël, et à mettre en lumière leurs incidences politiques que nous nous emploierons.