Nicolas DOUAY
Marta SEVERO
Timothée GIRAUD
La carte du sang de l’immobilier chinois, un cas de cyberactivisme
Information
géographique |2012
L’objectif de cet article
est d’explorer les nouvelles formes de mobilisation sociale en
milieu urbain qui utilisent les technologies de l’Internet. Le
développement des réseaux sociaux en ligne offre en effet de
nouvelles possibilités d’expression et de contestation. Le Web 2.0
se transforme ainsi en un espace public numérique complémentaire de
l’espace public physique traditionnel surtout lorsque celui-ci est
particulièrement contrôlé.
Le cas de la « carte du
sang de l’immobilier chinois » est particulièrement représentatif
de ces transformations. Mise en ligne en octobre 2010, cette carte
coopérative fait appel à la connaissance des internautes pour
répertorier les développements immobiliers ayant donné lieu à des
violences physiques. Celles-ci peuvent aller de la simple répression
de manifestations à des immolations par le feu. La version vérifiée
de la carte présente 85 événements et la version ouverte 199 cas.
La publication de cette carte a été reprise dans les médias
chinois et internationaux, participant ainsi à l’inscription sur
l’agenda politique international des enjeux sociaux liés au
développement urbain et immobilier chinois.
Introduction
L’urbanisation rapide de
la Chine se traduit par une multiplication de projets
d’infrastructures et d’immobilier. Ce processus de construction
s’accompagne de nombreuses destructions, toutefois la modernisation
des villes chinoises ne profite pas à tous et laisse apparaître un
accroissement des inégalités et de nombreuses luttes urbaines.
Alors que l’espace public physique est fortement contrôlé par les
autorités, le développement croissant de l’Internet offre de
nouvelles possibilités de mobilisation et de contestation pour les
activistes urbains qui deviennent de ce fait des cyber-activistes.
En déjouant les mécanismes
de la censure, les internautes chinois transforment les territoires
numériques du Web 2.01 en de nouveaux outils de débat public. À
travers l’exemple de « la carte du sang de l’immobilier chinois
», l’objectif de cet article est d’explorer les nouvelles formes
de mobilisation sociale en milieu urbain et d’interroger
l’émergence de nouvelles formes d’activisme urbain en lien avec
les technologies de l’information et de la communication.
La collecte des données de
« la carte du sang » a été menée en mai 2011 lors de la
réalisation d’un mémoire de master (Li & Wang, 2011), puis
l’analyse a été effectuée en croisant deux perspectives
théoriques différentes mais complémentaires. D’une part, les
théories et les méthodes de l’urbanisme ont permis d’étudier
les conflits, les interactions entre les acteurs et finalement les
manières d’envisager la production de l’espace urbain chinois.
D’autre part, le champ de l’étude des médias, avec l’emploi
de nouvelles méthodes numériques d’exploration des données
disponibles sur la Toile, a mis en évidence les dynamiques propres à
ce cas de cyber-activisme. Deux conférences (Douay N., Severo M. &
Giraud T., 2011 ; Severo M., Giraud T. & Douay N., 2011) ont
permis de présenter des résultats intermédiaires. La première
partie de l’article présente le contexte du développement de ces
formes de militantisme, la deuxième partie analyse le cas de « la
carte du sang de l’immobilier » et enfin la dernière partie met
en perspective les processus de production de l’espace urbain,
notamment quant à l’apport des nouvelles technologies.
1. Des luttes urbaines au
Web 2.0
L’urbanisation et le
problème des démolitions violentes
Depuis la politique
d'ouverture établie en 1978 par Deng Xiaoping, l’urbanisation et
l’économie de la Chine se sont développées rapidement. Par
l’intermédiaire d’un exode rural important, le taux
d’urbanisation est passé de 20% en 1979 à 50% aujourd’hui. Le
développement urbain se poursuit, ainsi 350 millions de nouveaux
citadins sont attendus d’ici 2025. En 2030, les urbains seront plus
d’1 milliard et 221 villes seront millionnaires.
Cette transition urbaine se
traduit par de nombreux chantiers visant à moderniser le tissu
urbain et surtout à l’étendre. À l’horizon 2030, le
gouvernement chinois prévoit de réaliser 5 milliards de m² de
routes et 5 millions de bâtiments représentant 40 milliards de m².
Cette production de logements s’accompagne d’une hausse constante
des prix et d’importants mouvements spéculatifs, particulièrement
dans les grandes métropoles.
Les
habitants des quartiers anciens sont, de ce fait, souvent victimes de
ces processus spéculatifs en étant relégués de manière plus ou
moins violentes en dehors des centres urbains. Malheureusement, peu
de données statistiques documentent ce type d’abus. Selon le
Centre
on Housing Rights and Evictions 2
(2008), plus de 40 millions d'agriculteurs chinois ont perdu leurs
terres et leurs moyens de subsistance dans les vingt dernières
années en raison de l'industrialisation et de l’urbanisation
rapides. Au moins 1,25 million de logements ont été démolis et
près de 3,7 millions de personnes ont été expulsées et déplacées
à travers la Chine dans la dernière décennie, causant beaucoup de
souffrances à des milliers de communautés à travers le pays. Le
manque de recours juridiques, les compensations et les relogements
insuffisants, l'utilisation de la force dans l'exécution des
expulsions, ainsi que la brutalité policière envers ceux qui
protestent contre l'accaparement des terres et les expulsions forcées
sont un témoignage du mépris du gouvernement chinois pour les
droits au logement. COHRE rapporte aussi les cas d’expulsions
forcées d'au moins 400000 personnes à Pékin en lien avec les Jeux
olympiques de 2008 - un chiffre reconnu par l'administration
municipale de Pékin. Ainsi, les conflits liés à l’urbanisation
rapide et à la spéculation immobilière suscitent la mobilisation
des pétitionnaires. Par exemple, en 2003, 70% des demandes
concernent les évictions forcées (Human Right Watch, 2003).
De
plus, les lois qui régulent la démolition des domiciles et
l’indemnisation des propriétaires sont assez insuffisantes. En
2001, une première réglementation sur cet enjeu établit l’intérêt
national au-dessus des droits individuels et place les promoteurs
immobiliers dans une situation privilégiée. Ensuite, en 2007, le
vote de la loi sur la propriété relance le débat avec une
situation en partie contradictoire. D’une part dans son article 66,
la loi donne la priorité aux intérêts des citoyens qui doivent
pouvoir jouir en tout temps de leurs propriétés face aux autres
particuliers et institutions. Et d’autre part, dans son article 42,
elle ouvre de nombreuses possibilités d’expropriations au nom de
l’intérêt général. La contradiction entre les différents
textes crée un important débat qui sera alimenté par de nombreux
professeurs de droit et des activistes engagés dans la défense des
droits. Finalement, à la suite de différents scandales d’évictions
violentes (notamment la mort de Tang Fuzhen en 2009 qui sera
présentée dans la suite de l’article), une nouvelle loi est votée
le 21 janvier 2011. Celle-ci permet de préciser la responsabilité
des différentes parties, les modalités de la destruction ou encore
l’évaluation de la compensation afin d’éviter les conflits les
plus violents qui peuvent être
une source de désordre social pour le gouvernement. Cette avancée
juridique peut-être mise en lien avec l’effet direct du débat
public suscité par la médiatisation des situations les plus
choquantes.
Le développement de
l’Internet en Chine
Le
nombre d’internautes chinois connaît une croissance rapide, il a
atteint les 500 millions en septembre 2011, ce qui représente un
taux de pénétration de près de 40% de la population mais beaucoup
plus dans les grandes villes. Les différents réseaux sociaux
dominants dans le monde occidental tels que Youtube,
Twitter, Flickr et
Facebook
sont
interdits mais ont leurs équivalents chinois tels que Youku,
Renren, QQ ou
Baidu.
Ces réseaux sociaux sont utilisés par plus de la moitié des
internautes, ainsi les utilisateurs de microblogs sont au nombre de
300 millions. Le gouvernement tente de garder le contrôle sur la
Toile avec un important dispositif de censure. La partie pare-feu de
ce système est connue à l'extérieur de la Chine continentale sous
le nom de « grande muraille pare-feu de Chine » en double référence
à son rôle de pare-feu réseau et à la grande muraille. Ainsi
certaines expressions, tabous ou sensibles comme « Tibet », sont
bloquées sur les moteurs de recherche qu’ils soient chinois ou
étrangers.
Le
web chinois est par conséquent expurgé de sites politiquement
sensibles. Le contrôle du web vise aussi à orienter les échanges
entre internautes en évitant que les rumeurs se déploient et que la
dissidence se développe. Environ 280 000 honkers
ou
« hacker rouge » sont chargés d'orienter les débats dans les
forums et, le cas échéant, de dénoncer les internautes s'éloignant
trop de la ligne officielle. Les internautes chinois jonglent
toutefois avec la censure en ayant recours au Proxy et au VPN. Ils
jouent souvent avec les sous-entendus, et investissent la blogosphère
et autres réseaux sociaux de l’ère du Web 2.0 qui constituent des
forums inédits d’expression publique et de contestation. Ainsi,
assez régulièrement, différentes histoires font le buzz et
obligent les autorités à réagir soit officiellement, soit par
l’intermédiaire de ses honkers.
2. « La carte du sang de
l’immobilier »
La collaboration des
internautes, moteur du blog
En
octobre 2010, un internaute anonyme utilisant le pseudonyme de
Xuefangditu, soit « carte
du sang de l’immobilier »,
a choisi de répertorier les expulsions violentes liées à des
projets immobiliers du pays 3. Le blogueur veut ainsi dépasser
l’émotion que peuvent susciter les violences liées à
l’immobilier et en appeler à la responsabilité des citoyens. Il
veut dénoncer la rapidité du processus d’urbanisation qui détruit
la vie de nombreux citoyens et créer un mouvement de boycott de ces
nouveaux développements immobiliers où le sang a coulé,
perspective qui peut rappeler les traditionnels appels à la
désobéissance civile :
« ARTE Journal : Quelle
était votre intention en créant cette carte ?
Bloody
Map : Mon
but est de collecter et de lister les cas d'expulsions violentes
qui ont ou auront bientôt disparu du champ de vision du public. Il y
a des évictions forcées qui se déroulent en ce moment même et qui
nécessitent une plus grande couverture médiatique. Pour autant, les
répercussions de la "carte des maisons de sang" sont
limitées. Les gens ne peuvent pas attendre d'une initiative comme
celle-ci qu'elle suscite suffisamment d'attention pour mettre fin aux
expulsions forcées actuelles.
Le
but de cette carte est plutôt de présenter des preuves, pour
permettre aux consommateurs de prendre leurs décisions.
ARTE
Journal : avec cette carte, vous appelez la population à agir...
Bloody
Map : Il
y a 30 ans, la plupart des Chinois pensaient que les intérêts de
l'État étaient supérieurs aux intérêts personnels. Mais
aujourd'hui, même si la phrase "les biens personnels sont
intouchables" est inscrite dans la constitution chinoise, je ne
crois pas qu'elle soit inscrite dans le coeur des Chinois. Par
exemple, l'immolation de Yihuang, en septembre, a été très suivie
par le public. Les médias ont critiqué les responsables du
gouvernement local, qui ont finalement été obligés de
démissionner. Mais l'avis des habitants locaux était plus nuancé,
car ils trouvaient que cet incident empêchait le développement de
la région. Alors il faut se poser la question suivante : si il y
avait quelqu'un qui refusait de se faire expulser et que ce refus
mettait en cause mon intérêt personnel, est ce que je suis tout de
même de son côté? Est-ce que je le soutiendrais ? »4
Le
blog utilise l’outil cartographique de Google
Map, et
sur le modèle de Wikipedia,
appelle
à la participation des internautes pour collecter, mettre en ligne,
vérifier et discuter les informations. À l’été 2011, la version
ouverte compte 199 cas rapportés par les internautes et la version
vérifiée rassemble uniquement 85 cas qui ont été validés par le
bloggeur 5. Pour rapporter un cas, chaque internaute doit fournir des
sources d’information (généralement des articles de presse ou de
portails d’actualité) pour soutenir la véracité du cas. La
validation du bloggeur consiste dans la vérification de la véracité
des sources. Par exemple, le cas de l’immolation par le feu de Tang
Fuzhen, une des nouvelles qui a fait le tour du globe, a été ajouté
sur la carte le 16 octobre 2010 et il est documenté par un lien vers
le site web Baidu, le principal moteur de recherche chinois
(http://baike.baidu.com/view/1315584.html?fromTaglist)
6.
L’analyse
statistique des déclarations met en avant comme causes des violences
des indemnisations trop faibles ou encore des démolitions sans
autorisations. Les victimes sont le plus souvent issues des milieux
populaires et habitent les espaces centraux des villes qui
connaissent d’importants projets urbains de modernisation et sont
engagés dans des cycles de spéculation.
En
étudiant dans le détail les pages web mentionnées comme source
d’information des cas vérifiés, il émerge que les 85 cas de la
carte vérifiée sont « prouvés » par 116 sources. Globalement,
ces pages web proviennent à plus de 70% de portails d’actualité,
de 12% de portails de communauté et seulement à 8% de journaux. Si
quelquefois les contributeurs
se servent des journaux comme le Weekend
du Sud 7,
un des journaux les plus populaires de Chine car assez libéral, ou
de l’agence de presse Chine
Nouvelle 8,
la majorité des cas sont corrélés à d’autres types de source,
notamment des sites web spécialisés (http://www.5law.cn
qui fournit des conseils juridiques et http://news.cbi360.com
qui est spécialisé dans le domaine de l’architecture) ou les
principaux portails chinois, comme qq.com, sohu.com et 163.com, qui
publient tous les types d’actualité. De plus, parmi les sources,
un site web est particulièrement intéressant, il s’agit du
portail boxun.com (http://news.boxun.com)
qui est défini par Wikipedia comme étant une source alternative
d’actualités en Chine 9.
Toutes
ces données nous démontrent le poids et la largeur du phénomène
des violences liées à l’immobilier. Si ces faits ne sont pas
documentés par des statistiques officielles, ils n’obtiennent pas
l’attention des autorités locales et nationales, ainsi le Web 2.0
leur offre une nouvelle importance et visibilité. Dans ce sens, la «
carte du sang » permet surtout de rassembler des informations qui
étaient dispersées. Grâce à l’initiative d’un bloggeur
entreprenant et à l’action d'utilisateurs qui entendent profiter
de ce nouveau terrain d’expression qui leur est offert par
l’Internet, les abus reportés par les différents sites web locaux
sont assemblés sur une plateforme unique. Par conséquent, la carte
du sang donne une vision d’ensemble à niveau national d’un
problème qui touche des gens et des contextes urbains disséminés
sur l’étendue du territoire chinois.
Le
poids des réseaux médiatiques pour la diffusion de l’information
La
« carte du sang » a été publiée par le bloggeur le 8 octobre
2010 10. À la fin décembre 2010, lorsque l’on tapait sur Google
«
Bloody map », on obtenait plus de 1,64 millions de résultats.
L’information a circulé en Chine mais aussi au-delà, la France et
les USA apparaissent comme les principaux foyers de diffusion. Grâce
à l’emploi de nouvelles méthodes numériques (Rogers, 2009)11, il
a été possible de reconstruire la diffusion de l’information de
la carte du sang à un niveau international.
En
utilisant plusieurs outils de repérage de liens et d’images 12 sur
la Toile, nous avons pu retrouver de nombreuses pages web qui ont
parlé de la carte du sang. Nous avons identifié 139 sites
mentionnant la carte et nous les avons analysé par type, par pays et
par
date de publication. En ce qui concerne le type, la moitié des sites
ont été classés en tant que site communautaire, c’est-à-dire
blog, forum, wiki ou site de micro-blogging. L'autre moitié est
principalement constituée par des portails d’actualités
généralistes ou d'un thème spécifique, notamment liés à
l'immobilier et à l'architecture (voir Figure 5). En ce qui concerne
la distribution géographique, les sites sont repartis dans 19 pays,
dont 40% provenant de Chine. Les sites web internationaux, qui ne
sont pas localisables dans un seul pays (voir par exemple
Globalvoice.com), sont également une partie importante du corpus.
Puis la France (11%), les Etats-Unis (8%), l'Italie et l'Espagne (6%)
couvrent la plupart des sites web restants. Pour expliquer la
distribution géographique, il est important de noter que
GlobalVoices 13, le plus important réseau international de bloggeurs
et journalistes citoyens, a publié la nouvelle de la carte en
anglais, français, coréen, bengali et espagnol. En comparant la
catégorisation par type et par pays, nous avons remarqué un fait
intéressant : dans les divers pays, la répartition par type est
presque homogène, c’est-à-dire que la moitié des pages parlant
de la carte dans chaque pays appartiennent à des sites web
communautaires. Nous pouvons faire l’hypothèse qu’en Chine les
informations concernant la carte ont été transmise surtout à
travers le Web 2.0 pour éviter la censure alors que dans les autres
pays ce sont surtout les médias traditionnels qui ont permis la
circulation de l’information. Ces données nous montrent aussi que
nous ne pouvons pas repérer une organisation de l’information
spécifique aux divers pays, mais plutôt que, dans chaque contexte,
les sites communautaires, les portails d’actualités et les
journaux ont contribué à faire circuler l’actualité.
Enfin,
nous avons analysé les sites en fonction de la date de publication
des actualités concernant la carte du sang. Cela nous a permis de
reconstruire dans le détail la diffusion de l’information à
travers la planète entre le 8 octobre 2010, date de la publication
de la carte, et le 14 Mars 2011, date de la dernière actualité
repérée (voir figure 6). Après la publication sur le blog de «
Bloody map », le 10 octobre l’information commence à circuler sur
Twitter. Le 21 octobre le journal citoyen Boxun.com publie la
nouvelle et seulement après (le 22) l'agence Chine
Nouvelle (Xinhuanet)
ainsi que l’Agence
France Presse y
consacrent des dépêches. Une semaine plus tard, une dizaine de
médias chinois et étrangers en avaient parlé. Au même moment, le
blog « Bloody map » est bloqué et la recherche des mots-clés «
Bloody map » dans les moteurs de recherche chinois devenait censurée
14.
3.
Le Web 2.0, nouvel horizon de l’activisme urbain
De
l’émotion au débat public
Ces
dernières années, l’espace public numérique chinois est devenu
de plus en plus important. C’est en 2003 que l’Internet devient
un outil majeur de dénonciation des abus de pouvoir et de la
corruption. Pour la première fois, l’affaire Sun Zhigang révèle
les capacités du Web à peser sur le débat public. Cet employé,
migrant d'origine rurale qui venait d’obtenir son diplôme, est
arrêté par des policiers alors qu’il n’est pas capable de
présenter son permis de séjour 15. Il mourra lors de sa garde à
vue suite aux violences des autorités, créant de ce fait une vive
émotion dans l’opinion publique. Au printemps 2007, l’événement
majeur concerne une « maison clou 16 » de Chongqing. Seule rescapée
d’un projet de promotion immobilière, elle est devenue
mondialement célèbre grâce au bloggeur Zola 17. Depuis 2004, Zhou
Shuguang parcourt la Chine et rend compte dans son blog de
différentes injustices. Lorsqu’il publie l’histoire de la maison
de Chongqing, l’information est reprise dans toute la Chine mais
aussi dans les principaux médias occidentaux, en commençant par la
une du New
York Times ce
qui va permettre à l’information d’être reprise dans le monde
entier. Zola accède de ce fait à la célébrité et il est
contraint de faire héberger son blog en dehors de la Chine et de
sécuriser son accès afin de déjouer les mécanismes de la censure.
Avec cette médiatisation, le couple de propriétaires de Chongqing
est devenu un symbole des luttes urbaines chinoises et finalement il
s’est vu proposer une meilleure indemnisation par les autorités
locales. Cette histoire a ainsi exposé, en Chine et bien au-delà,
la question des expulsions d’habitants modestes pour laisser place
à de nouveaux complexes immobiliers souvent réalisés dans une
logique de spéculation immobilière.
Plus
récemment, en novembre 2009, l’immolation par le feu de Tang
Fuzhen suscita une vive émotion. Après une longue opposition au
projet de démolition de sa maison dans la périphérie de Chengdu,
cette femme de 47 ans s’est couverte à trois reprises d'essence
sur le toit de sa maison alors que les démolisseurs pénétraient
dans la demeure et rouaient de coups sa soeur et son mari. Elle
mourut à l'hôpital, deux semaines plus tard, après d'atroces
souffrances. Une vidéo de l’immolation réalisée à partir d’un
téléphone sera largement diffusée sur le Web et finira même dans
un reportage sur CCTV.
Cet événement a touché l’opinion publique en la sensibilisant un
peu plus sur les dérives des expulsions forcées liées à
l’urbanisation galopante du pays.
En
2007 à Xiamen et en 2011 à Dalian, l’Internet chinois s’est
mobilisé contre les risques industriels liés au paraxylène, un
produit chimique toxique utilisé pour faire du polyester. Le 8 août
2011, des appels à la « balade » sont lancés en ligne (c’est à
dire un appel détourné à la manifestation) et conduisent au
rassemblement de plus de 10000 personnes. Ils réclament le départ
des installations industrielles car ils mettent en doute la capacité
de résistance de celles-ci en cas de typhon (qui sont assez
fréquents dans cette région). Quelques heures après le début de
la manifestation le responsable local du parti communiste et le maire
annoncent que l’usine sera délocalisée. Les protestations se
poursuivent et les autorités finissent par annoncer l’arrêt
immédiat de la production. Les événements de Xiamen et Dalian
illustrent ainsi une mobilisation sociale en faveur des questions
d’aménagement. Toutefois, l’objet des mobilisations s’élargie,
les revendications ne sont plus uniquement matérialistes, par
exemple autour des questions du logement, mais tendent à devenir
post-matérialistes en intégrant les questions environnementales.
Du
réseau au débat public numérique
Michel
Offerlé (1996), politiste français, distingue trois grandes
catégories de ressources mobilisables par les mouvements sociaux.
Tout d’abord le nombre c’est-à-dire la capacité à mobiliser
des effectifs importants. Ensuite l’expertise, dépendant des
compétences des membres du groupe et/ou leur capacité à mobiliser
des personnalités compétentes censées permettre la persuasion.
Enfin, le recours au scandale pour dénoncer une situation et
sensibiliser l'opinion publique. En plus du registre du scandale
comme dans les médias traditionnels et les blogs, la dimension
participative de la carte du sang de l’immobilier permet de
s’appuyer sur les registres du nombre et de l’expertise pour se
pérenniser. En théorie cette carte pourrait devenir un véritable
outil de suivi et d’évaluation des politiques urbaines du
gouvernement et par ailleurs une référence pour effectuer des choix
éthiques de localisation résidentielle.
Alors
que l’Internet semble accueillir plus facilement l’expression des
différents mouvements sociaux urbains, les nouveaux outils du Web
2.0, comme les blogs et les réseaux sociaux, notamment les
plateformes de micro-blogging qui sont moins soumises aux mécanismes
de la censure, se transforment en forums de débat public offrant
ainsi un espace public virtuel. Les plateformes en ligne permettent
d’une part de contourner, en partie, les contrôles policiers
rencontrés dans l’espace public physique. D’autre part,
l’Internet met en relation les citoyens, rassemble des
informations, fait circuler des mots d’ordre. Cette contestation
2.0 permet de rassembler un nombre important de citoyens en un temps
plus court, de donner plus d’importance aux scandales et finalement
de révéler des capacités inédites d’expertise qui apparaissent
grâce à des processus participatifs. L’Internet révèle alors
des mouvements sociaux urbains à l’organisation moins hiérarchique
et collective laissant place à des formes d’engagement plus
individuelles où la dimension réticulaire offre de nouveaux
horizons en permettant l’apparition d’une intelligence
collective.
Conclusion
: le cyber-activisme pour changer le cours des politiques publiques?
Au-delà
des scènes de conflit qui mobilisent ces cyber-citoyens, leurs
revendications constituent une dénonciation des pratiques actuelles
de l’aménagement urbain et des processus de fabrication de la
ville. En élargissant l’espace du débat public, ils posent la
question d’un tournant collaboratif en matière d’urbanisme.
L’Internet et les réseaux sociaux permettent de façonner une
opinion publique, de soutenir l’émergence d’une société
civile. Il reste à savoir si ces mouvements sociaux urbains
permettront l’émergence de formes alternatives de leadership et
rebondiront dans le territoire traditionnel du débat public afin
d’influencer véritablement le cours des agendas politiques
urbains. L’avenir dira si ces nouveaux territoires du débat public
sont porteurs d’une nouvelle pratique de l’urbanisme, plus
collaborative, plus durable ou encore plus inclusive.
La carte du sang de
l’immobilier chinois,
un cas de cyberactivisme
Nicolas DOUAY, maître de
conférences en urbanisme, Université Paris-Diderot (PRES Sorbonne
Paris Cité), UMR Géographie-Cités,
Marta SEVERO, ingénieure de
recherche, Université de Paris 1, GIS CIST,
Timothée GIRAUD, ingénieur
d’étude, CNRS, UMS RIATE,
Publié
dans Information géographique,
Vol.6, n.1, 2012.
NOTES
1
Concept proposé par Tim O'Reilly en 2005. Ce concept insiste sur le
passage à un web participatif. Internet correspond alors
à une intelligence collective où chaque internaute fait partie d'un
réseau social. Plus clairement, le Web 2.0 mettrait en scène
l'internaute en lui donnant la possibilité d'interagir et de
s'identifier à une communauté.
2
ONG internationale basée à Genève.
3
Les informations présentées dans cette partie proviennent d’une
revue de presse chinoise et internationale, du suivi du blog
et du compte Twitter (celui-ci contourne les règles de la censure),
ainsi que d’une interview et de différents messages échangés au
printemps et à l’été 2011.
4
Interview - Arte Journal,
http://www.arte.tv/fr/nav/3604810,CmC=3604832.html
5 A
notre avis, la différence entre le nombre de cas déclarés et ceux
vérifiés ne s’explique pas particulièrement par des déclarations
sujettes à caution mais plutôt par le manque de temps du bloggeur
qui n’arrive pas à vérifier tous les cas.
6
Source : Alexa.com, 19 novembre 2011,
7
http://www.infzm.com/enews/nfrwzk
(consulté
le 20 novembre 2011)
8
http://www.xinhuanet.com (consulté le
20 novembre 2011)
9
http://en.wikipedia.org/wiki/Boxun.com
(consulté le 18 août 2011)
10
Initialement sur le site chinois http://t.sina.com.cn/bloodymap
puis à la suite d’une mesure de censure sur le site
http://maps.google.com/maps/ms?ie=UTF8&msa=0&msid=212261269395391329707.0004921f02f43f6c4f07e&ll=35.3173
66,111.357422&spn=16.751302,43.286133&z=5
(consulté le 20 novembre 2011)
11 Les
méthodes qu’on regroupe sous cette étiquette sont très
hétérogènes et encore peu intégrées. Cependant, elles ont en
commun de se baser sur les traces numériques comme source
d’information pour l’étude des phénomènes sociaux (Venturini &
Latour, 2010).
12
Dans le détail, pour repérer les liens vers des pages qui parlent
de la carte du sang nous avons employé deux types d’outil.
Premièrement, nous avons employé des moteurs de recherche capables
d’identifier des pages incluant un lien particulier,
notamment la recherche avancée de Google dans plusieurs versions
nationales (par exemple « Recherche de pages avec un lien vers la
page suivante » à la page http://www.google.fr/advanced_search), le
moteur de recherche SEO open site explorer
(http://www.opensiteexplorer.org/) et Yahoo link explorer
(http://siteexplorer.search.yahoo.com/).
Avec ces outils nous avons cherché toute mention de la première
adresse Internet du blog (http://t.sina.com.cn/bloodymap) où
a été publié initialement la carte, même si aujourd’hui ce site
n’est plus accessible. Deuxièmement, nous avons employé des
moteurs de recherche d’images capables d’identifier des pages
incluant une image similaire ou identique à
une image donnée, notamment Tineye (www.tineye.com) et la recherche
par image de Google (http://www.google.fr/imghp?hl=fr&tab=wi).
Nous avons cherché toute occurrence de l’image de la carte (par
exemple
http://observers.france24.com/fr/files/imagecache/observers_520_320/oa/oa_image/carte2.jpg)
et de la photo de Tang Fuzhen immolée par le feu (voir
http://www.flickr.com/photos/29582880@N05/4190114970/), cas de
violence souvent mentionné lors de la présentation de la carte dans
les médias internationaux.
13
http://globalvoicesonline.org/ (consulté le 20 novembre 2011)
14
http://prix2011.aec.at/winner/1567/
(consulté le 20 novembre 2011)
15
Urbain ou rural, le hukou
est
un permis de résidence qui permet de contrôler l’exode rural. Le
titulaire d’un hukou rural n’a pas les mêmes
droits en matière d’éducation, de santé et de fiscalité que
celui d’un hukou urbain.
16 Une maison clou
(dīngzihù) est une maison que le propriétaire refuse de céder ou
de quitter en dépit de son inclusion dans un projet immobilier
conditionné par la libération de la totalité des terrains
alentour. L'expression est un jeu de mot inventé par les promoteurs
immobiliers chinois pour faire référence à un clou en partie
enfoncé dans du bois et qui ne peut disparaître qu'à coups de
marteau.
17 Le pseudonyme vient du
footballeur italien Gianfranco Zola, Zhou Shuguang a découvert Émile
Zola plus tardivement mais depuis il revendique aussi cette
référence.
Benoit Guivellic
Chine : la carte des maisons du sang
ARTE Journal, 2010
Écœuré par la multiplication des expropriations d'agriculteurs et les méthodes d'expulsion employées par les autorités, un blogueur chinois a décidé d'agir. Il a créé une carte Google participative intitulée "la carte des maisons de sang" pour recenser les cas d'évictions violentes et éviter qu'elles soient passées sous silence.
Sur cette carte, on peut voir très précisément où a eu lieu l'incident, ce qui, selon le blogueur, devrait pousser certaines personnes à ne pas acheter de logements construits sur cette zone. Le site permet également de savoir précisément ce qui s'est passé. Une flamme indique une immolation en joignant différents symboles : le feu, un volcan, une manifestation, un lit, un décès, etc. En réaction à cette carte subversive, la machine propagandiste du régime chinois a fonctionné de manière paradoxale. Certain blogs et articles qui évoquaient cette "carte des maisons du sang" ont été censurés, ainsi que la recherche Google en chinois, qui mène désormais à une page blanche. Pourtant, l'agence de presse officielle Xinhua y avait consacré un long article, toujours accessible, avant la mise en place de la censure. Le blogueur engagé en faveur des paysans expropriés a exceptionnellement accepté de répondre aux questions d'ARTE Journal. Souhaitant rester anonyme, il a choisi le pseudo"Bloody Map". Une interview réalisée par Benoit Guivellic pour ARTE Journal et "Aujourd'hui la Chine".
Sur cette carte, on peut voir très précisément où a eu lieu l'incident, ce qui, selon le blogueur, devrait pousser certaines personnes à ne pas acheter de logements construits sur cette zone. Le site permet également de savoir précisément ce qui s'est passé. Une flamme indique une immolation en joignant différents symboles : le feu, un volcan, une manifestation, un lit, un décès, etc. En réaction à cette carte subversive, la machine propagandiste du régime chinois a fonctionné de manière paradoxale. Certain blogs et articles qui évoquaient cette "carte des maisons du sang" ont été censurés, ainsi que la recherche Google en chinois, qui mène désormais à une page blanche. Pourtant, l'agence de presse officielle Xinhua y avait consacré un long article, toujours accessible, avant la mise en place de la censure. Le blogueur engagé en faveur des paysans expropriés a exceptionnellement accepté de répondre aux questions d'ARTE Journal. Souhaitant rester anonyme, il a choisi le pseudo"Bloody Map". Une interview réalisée par Benoit Guivellic pour ARTE Journal et "Aujourd'hui la Chine".
Benoit Guivellic pour ARTE Journal : quelle était votre intention en créant cette carte ?
Bloody Map : "Mon but est de collecter et de lister les cas d'expulsions violentes qui ont ou auront bientôt disparu du champ de vision du public. Il y a des évictions forcées qui se déroulent en ce moment même et qui nécessitent une plus grande couverture médiatique. Pour autant, les répercussions de la "carte des maisons de sang" sont limitées. Les gens ne peuvent pas attendre d'une initiative comme celle-ci qu'elle suscite suffisamment d'attention pour mettre fin aux expulsions forcées actuelles. Le but de cette carte est plutôt de présenter des preuves, pour permettre aux consommateurs de prendre leurs décisions".
ARTE Journal : avec cette carte, vous appelez la population à agir...
Bloody Map : "Il y a 30 ans, la plupart des Chinois pensaient que les intérêts de l'État étaient supérieurs aux intérêts personnels. Mais aujourd'hui, même si la phrase "les biens personnels sont intouchables" est inscrite dans la constitution chinoise, je ne crois pas qu'elle soit inscrite dans le cœur des Chinois. Par exemple, l'immolation de Yihuang, en septembre, a été très suivie par le public. Les médias ont critiqué les responsables du gouvernement local, qui ont finalement été obligés de démissionner.
Mais l'avis des habitants locaux était plus nuancé, car ils trouvaient que cet incident empêchait le développement de la région. Alors il faut se poser la question suivante : si il y avait quelqu'un qui refusait de se faire expulser et que ce refus mettait en cause mon intérêt personnel, est ce que je suis tout de même de son côté? Est-ce que je le soutiendrais ? "
ARTE Journal : quelles réactions votre carte a-t-elle provoqué ?
Bloody Map : "La carte des maisons de sang a été publiée le 8 octobre dernier. Le 20 du même mois, l'agence Chine Nouvelle y a consacré un article et une semaine plus tard, une dizaine de médias chinois en avaient parlé. Aujourd'hui, si on tape sur Google "La carte des maisons de sang", on obtient 1 640 000 résultats. Selon les statistique de Baidu, le Google chinois, les Chinois s'intéressent plus à cette carte qu'à Li Yuchun (une gagnante de d'un jeu de télé-réalité local, ndlr).
ARTE Journal : pourquoi ?
Bloody Map : "Je pense que c'est parce qu'il y a beaucoup de Chinois, comme moi, qui ont envie de faire quelque chose pour changer la situation actuelle dans notre pays. Quand les gens regardent la carte, à première vue, ils sont dans un état de colère, de tristesse ou de choc. Mais après la colère, la carte permet de réfléchir sur le fond du problème".
ARTE Journal : pensez vous que votre carte peut faire évoluer la situation ?
Bloody Map : "Ce phénomène d'expropriations violentes est un problème récurrent et compliqué. Libérer sa colère est simple, mais cela ne sert à rien pour changer les choses. Nous sommes habitués à nier notre propre responsabilité et à la rejeter sur les autres. Chacun pense qu'il est innocent. Sur le court terme ça marche, si on peut trouver des personnes à qui faire porter la responsabilité. Mais cela peut-il vraiment résoudre le problème ? Si grâce à cette carte, les consommateurs peuvent être amenés à refuser d'acheter les maisons du sang peut être que les sociétés immobilières pourront arrêter les travaux, que les législateurs pourront voter des lois et que le gouvernement central pourra ré-évaluer sa politique. Je sais que c'est très compliqué, je ne suis pas quelqu'un de naïf. Mais je pense que ce n'est que grâce à la solidarité, si chacun prend sa part de responsabilité, que nous pourront atteindre notre objectif. C'est pourquoi il faut refuser d'oublier. Si un jour, les maisons entachées de sang ont leur musée, que les Chinois osent montrer à nos enfants le sang et les larmes qu'on a versé pour nos terres, alors la Chine sera un pays vraiment harmonieux et grand. Tout passe très vite, mais la "carte des maisons de sang" reste , elle a une vie constante et libre.En cas de besoin, allez jeter un coup d'œil, elle est toujours là. Elle est comme un stèle couverte d'herbes sauvages, mais elle est là".
Une "carte du sang" de l'immobilier chinois
chronique la violence des démolitions forcées
Brice Pedroletti
Le Monde.fr | 29.10.10 |
C'est une "carte du sang" de l'immobilier chinois, qui répertorie les incidents violents auxquels ont donné lieu des expulsions en Chine. Créé par un internaute chinois sur le logiciel Google Map, le site, consacré "à toutes les existences qui ont pâti de l'ultra-rapide processus d'urbanisation chinoise", a été visité plus de 350 000 fois depuis sa création le 8 octobre.
Une version ouverte de la carte est modifiable par des contributeurs, sur le modèle de Wikipedia. L'auteur, qui a pris le pseudonyme de Xuefangditu, ou "carte de sang de l'immobilier", incite les internautes à "refuser d'acheter les logements où le sang a coulé". L'usager peut zoomer avec précision sur la carte pour voir le lieu exact de l'incident, indiqué par un petit dessin. Des flammèches signalent par exemple les cas où des propriétaires se sont immolés par le feu, une forme extrême de protestation qui a plusieurs fois défrayé la chronique en Chine ces derniers mois. Le croquis d'un lit d'hôpital indique mort d'homme. Un volcan signifie une manifestation de masse, et un point d'interrogation, que les faits relatifs à l'incident sont toujours incertains. En cliquant sur chacun des évènements répertoriés, on peut lire les détails de l'affaire, et les liens qui renvoient à d'autres sources. Ainsi, un "volcan" en date du 18 septembre, signale un conflit qui a dégénéré entre des policiers et les habitants d'un district de la ville de Huazhou, dans la province du Guangdong, après que le gouvernement local a envoyé 400 policiers pour chasser les villageois de leurs terres. Ceux-ci s'en sont pris aux vieux, aux femmes et aux enfants, déclenchant la colère des gens, rapporte l'internaute Xiaobing20100802, via le service de micro-blog chinois Weibo. Une dizaine de villageois ont été blessés, dont un certain nombre gravement. Un lit d'hôpital, en date du 8 avril 2010, renvoie à la mort du directeur de la commission de construction, au sein d'un district de la ville Fushun, dans le Liaoning. Le fonctionnaire, chargé de la démolition, a été assassiné à l'arme blanche par Yang Yi, le propriétaire d'une "maison clou", appelée ainsi car il refusait de bouger. 600 habitants du quartier ont signé une lettre pour demander que les autorités soient clémentes vis à vis du criminel, jugé le 27 octobre. Quatre ans auparavant, les démolisseurs avaient battu à mort le fils du voisin de Yang Yi, âgé de 24 ans.
L'HISTOIRE DE TANG FUZHEN
Le 11 octobre, dans le village de Jinjiang, près de Changsha, une femme nommée Li Qiuxiang, âgée de 41 ans, et désespérée par la démolition forcée de sa maison s'est jetée dans la rivière Xiang. Elle a survécu, mais est ensuite aller voir la société de démolition pour protester contre la faiblesse des compensations qu'on lui avait attribuées. Elle a avalé des pesticides en présence du directeur, Xie Juemin. Elle est morte à l'hôpital dans la nuit du 17 octobre. Les autorités du district ont proposé 420 000 yuans (42000 euros) d'indemnités à son mari pour clore l'affaire du suicide, et 280 000 yuans (28 000 euros) pour la maison, ont rapporté l'avocat Xu Zhiyong et le journaliste Deng Fei. Le 20 août 2010, à Kunming, dans le Yunnan, He Yuqiong, une femme qui résistait aux démolisseurs avec mère dans leur "maison clou" de Kunming, une résidence de 6 étages que la famille avait construite, a fait exploser une bouteille de gaz. Une dizaine de personnes sont été blessés. He Yuqiong est décédée des suites de ses blessures le 14 septembre. L'incident est rapporté par l'internaute Xiaoyan. Le 13 novembre 2009, Tang Fuzhen, 47 ans, s'est elle couverte à trois reprises d'essence sur le toit de sa maison dans la périphérie de Chengdu alors que les démolisseurs pénétraient dans sa maison et rouaient de coups sa sœur et son mari. Elle leur avait crié de s'arrêter. Avant de s'immoler. Elle mourut à l'hôpital, deux semaines plus tard, après d'atroces souffrances. Le fait divers provoqua une vive émotion en Chine. Sur la carte, on peut voir en cliquant sur l'icône de l'incident, des photos de Tang Fuzhen, ainsi qu'une vidéo, où, sur l'air d'une chanson révolutionnaire qui exalte les héros de l'armée de libération, défilent des images de l'incident et de la maison. La famille avait accroché aux fenêtres une grande banderole, sur laquelle était écrit : "nous vivrons avec notre maison, ou nous mourrons avec elle". Le journaliste américain Roger Cohen du New York Times s'était à l'époque rendu sur place et avait raconté, dans A Woman burns, l'histoire de la famille : Tang Fuzhen et son mari avait créé il y a une dizaine d'années, avec la bénédiction du gouvernement local, une petite entreprise de confection. Ils avaient mis une grande partie de leurs économies dans la maison, dont les étages inférieurs abritaient l'atelier. Jusqu'à ce qu'en 2010, les autorités locales décident de construire une nouvelle route dont la tracé passait par la maison des Tang…
Brice Pedroletti



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