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| Robert CRUMB |
La prise de conscience socialiste et écologique est un processus
dont les facteurs décisifs sont l’expérience et les luttes
collectives des populations lesquelles, à partir de confrontations
partielles au niveau local, progressent vers la perspective d’un
changement radical de la société. Cette transition ne déboucherait
pas seulement sur un nouveau mode de production et une société
démocratique et égalitaire, mais aussi sur un mode de vie
alternatif, une véritable civilisation écosocialiste au-delà
de l’empire de l’argent avec ses habitudes de consommation
artificiellement induites par la publicité et sa production
illimitée de biens inutiles et/ou nuisibles à l’environnement
.
Michael Löwy
Nous présentons ici deux textes, parus dans l'inestimable revue Contretemps, à propos d'écosocialisme ; celui de Fabrice Flipo répond, de manière critique, à celui de Michael Löwy, l'un des principaux théoriciens et militant écosocialiste.
Michael
Löwy
Qu’est-ce
que l’écosocialisme ?
Préface du livre :
Écosocialisme, « Les Petits Libres »
L’écosocialisme
est un courant politique fondé sur une constatation essentielle : la
sauvegarde des équilibres écologiques de la planète, la
préservation d’un environnement favorable aux espèces vivantes –
y compris la nôtre – est incompatible avec la logique expansive et
destructrice du système capitaliste. La poursuite de la «
croissance » sous l’égide du capital nous conduit, à brève
échéance – les prochaines décennies – à une catastrophe sans
précédent dans l’histoire de l’humanité : le réchauffement
global.
James
Hansen, le climatologue de la NASA aux États-Unis, un des plus
grands spécialistes mondiaux sur la question du changement
climatique – l’administration Bush avait essayé, en vain, de
l’empêcher de rendre public ses diagnostics – écrit ceci dans
le premier paragraphe de son livre publié en 2009 : « La planète
Terre, la création, le monde dans lequel la civilisation s’est
développée, le monde avec les normes climatiques que nous
connaissons et avec des plages océaniques stables, est en imminent
danger. L’urgence de la situation s’est cristallisée seulement
dans les dernières années. Nous avons maintenant des preuves
évidentes de la crise […]. La surprenante conclusion c’est que
la poursuite de l’exploitation de tous les combustibles fossiles de
la Terre menace non seulement les millions d’espèces de la planète
mais aussi la survivance de l’humanité elle-même – et les
délais sont plus courts que ce que nous pensions. »[1]
Ce
constat est largement partagé. Dans son livre incisif et bien
informé Comment les riches détruisent la planète (2007), Hervé
Kempf présente, sans euphémismes et faux-semblants, les scénarios
du désastre qui se prépare : au-delà d’un certain seuil, qu’on
risque d’atteindre bien plus vite que prévu, le système
climatique pourrait s’emballer de façon irréversible ; on ne peut
plus exclure un changement soudain et brutal, qui ferait basculer la
température de plusieurs degrés, atteignant des niveaux
insupportables. Devant ce constat, confirmé par les scientifiques,
et partagé par des millions de citoyens du monde entier conscients
du drame, que font les puissants, l’oligarchie de milliardaires qui
domine l’économie mondiale ? « Le système social qui régit
actuellement la société humaine, le capitalisme, s’arc-boute de
manière aveugle contre les changements qu’il est indispensable
d’espérer si l’on veut conserver à l’existence humaine sa
dignité et sa promesse. » Une classe dirigeante prédatrice et
cupide fait obstacle à toute velléité de transformation effective
; presque toutes les sphères de pouvoir et d’influence sont
soumises à son pseudo-réalisme qui prétend que toute alternative
est impossible et que la seule voie imaginable est celle de la «
croissance ». Cette oligarchie, obsédée par la compétition
somptuaire – comme le montrait déjà Thorstein Veblen – est
indifférente à la dégradation des conditions de vie de la majorité
des êtres humains et aveugle devant la gravité de l’empoisonnement
de la biosphère[2].
Les
« décideurs » de la planète – milliardaires, managers,
banquiers, investisseurs, ministres, parlementaires et autres «
experts » – motivés par la rationalité bornée et myope du
système, obsédés par les impératifs de croissance et d’expansion,
la lutte pour les parts de marché, la compétitivité, les marges de
profit et la rentabilité, semblent obéir au principe proclamé par
Louis XV : « Après moi le déluge ». Le déluge du XXIe siècle
risque de prendre la forme, comme celui de la mythologie biblique,
d’une montée inexorable des eaux, noyant sous les vagues les
villes de la civilisation humaine.
Le
spectaculaire échec des conférences internationales sur le
changement climatique de Copenhague (2009) et Cancun (2010) illustre
cet aveuglement : les puissants de ce monde, à commencer par les USA
et la Chine, ont refusé tout engagement chiffré et concret, même
minimal, de réduction des émissions de CO2. Les mesures jusqu’ici
prises par les pouvoirs capitalistes les plus « éclairés » –
accords de Kyoto, paquet action-climat européen, avec leurs «
mécanismes de flexibilité » et leurs marchés de droits à polluer
– relèvent, comme le montre l’écologiste belge Daniel Tanuro,
d’une « politique de Gribouille » incapable d’affronter le défi
du changement climatique ; le même vaut, a fortiori, pour les
solutions « technologiques » qui ont la préférence du président
Obama et des gouvernements européens : la « voiture électrique »,
les agro-carburants, le « clean carbon » et cette énergie
merveilleuse, propre et sûre : le nucléaire (c’était avant
Fukushima)… Comme l’avait prévu Marx dans L’Idéologie
allemande, les forces productives sont en train de devenir des forces
destructives, créant un risque de destruction physique pour des
dizaines de millions d’être humain – un scénario pire que les «
holocaustes tropicaux » du XIXe siècle, étudiés par Mike Davis.
Quelle
est donc la solution alternative ? La pénitence et l’ascèse
individuelle, comme semblent le proposer tant d’écologistes ? La
réduction drastique de la consommation ? Daniel Tanuro constate avec
lucidité que la critique culturelle du consumérisme proposée par
les objecteurs de croissance est nécessaire, mais pas suffisante. Il
faut s’attaquer au mode de production lui-même. Seule une prise en
charge collective démocratique permettrait à la fois de répondre
aux besoins sociaux réels, réduire le temps de travail, supprimer
les productions inutiles et nuisibles, remplacer les énergies
fossiles par le solaire. Ce qui implique des incursions profondes
dans la propriété capitaliste, une extension radicale du secteur
public et de la gratuité, bref un plan écosocialiste cohérent.[3]
La
prémisse centrale de l’écosocialisme, implicite dans le choix
même de ce terme, est qu’un socialisme non écologique est une
impasse, et une écologie non-socialiste est incapable de confronter
les enjeux actuels. Son projet d’associer le « rouge » – la
critique marxiste du capital et le projet d’une société
alternative – et le « vert », la critique écologique du
productivisme, n’a rien à voir avec les combinaisons
gouvernementales dites « rouges-vertes », entre la
social-démocratie et certains partis verts, autour d’un programme
social-libéral de gestion du capitalisme. L’écosocialisme est
donc une proposition radicale – c'est-à-dire s’attaquant à la
racine de la crise écologique – qui se distingue aussi bien des
variantes productivistes du socialisme du XXe siècle – que ce soit
la social-démocratie ou le « communisme » de facture stalinienne –
que des courants écologiques qui s’accommodent, d’une façon ou
de l’autre, du système capitaliste. Une proposition radicale qui
vise non seulement à une transformation des rapports de production,
de l’appareil productif et des modèles de consommation dominants,
mais aussi à créer un nouveau paradigme de civilisation, en rupture
avec les fondements de la civilisation capitaliste/industrielle
occidentale moderne.
Ce
n’est pas le lieu ici de développer une histoire de
l’écosocialisme. Rappelons cependant quelques jalons. Il sera
question ici essentiellement du courant éco-marxiste, mais on trouve
dans l’écologie sociale d’inspiration anarchiste d’un Murray
Bookchin, dans la version gauche de l’écologie profonde de Arne
Naess, et dans certains écrits des « objecteurs de croissance »
(Paul Ariès), des analyses radicalement anti-capitalistes et des
propositions alternatives qui sont proches de l’écosocialisme.
L’idée
d’un socialisme écologique – ou d’une écologie socialiste –
ne commence vraiment à se développer qu’à partir des années
1970, sous des formes très diverses, dans les écrits de certains
pionniers d’une réflexion « rouge et verte » : Manuel Sacristan
(Espagne), Raymond Williams (Angleterre), André Gorz (France) et
Barry Commoner (USA). Le terme « écosocialisme » apparemment ne
commence à être utilisé qu’à partir des années 1980 quand
apparaît, dans le Parti Vert allemand, un courant de gauche qui se
désigne comme « écosocialiste » ; ses principaux porte-paroles
sont Rainer Trampert et Thomas Ebermann. Vers cette époque apparaît
le livre L’Alternative d’un dissident socialiste de l’Allemagne
de l’Est, Rudolf Bahro qui développe une critique radicale du
modèle soviétique et est-allemand, au nom d’un socialisme
écologique. Au cours des années 1980, le chercheur nord-américain
James O’Connor va développer ses travaux en vue d’un marxisme
écologique, et fonder la revue Capitalism, Nature and Socialism,
tandis que Frieder Otto Wolf, un député européen et dirigeant de
la gauche du Parti Vert allemand, et Pierre Juquin, un ex-dirigeant
communiste converti aux perspectives rouges/vertes, vont rédiger
ensemble le livre Europe’s Green Alternative, (Black Rose,
Montréal, 1992), une sorte de tentative de manifeste écosocialiste
européen. Parallèlement, en Espagne, autour de la revue de
Barcelone, Mientras Tanto, des disciples de Manuel Sacristan comme
Francisco Fernandez Buey vont eux-aussi développer une réflexion
écologique socialiste. En 2001, un courant marxiste/révolutionnaire
présent dans des nombreux pays, la Quatrième Internationale, adopte
un document, Écologie et Révolution socialiste, d’inspiration
clairement écosocialiste. En cette même année, Joel Kovel et
l’auteur du présent ouvrage publient un Manifeste écosocialiste,
qui servira de référence pour la fondation, à Paris en 2007, du
Réseau Écosocialiste International – qui distribuera, lors du
Forum Social Mondial de Belem (Brésil) la Déclaration de Belem, un
nouveau manifeste écosocialiste au sujet du réchauffement global.
Ajoutons à cela les travaux de John Bellamy Foster et ses amis de la
revue de gauche américaine bien connue Monthly Review, qui se
réclament d’une révolution écologique avec un programme
socialiste ; les écrits des écosocialistes féministes Ariel Salleh
et Terisa Turner ; la revue Canadian Dimension, animée par les
écosocialistes Ian Angus et Cy Gornik ; les réflexions du
révolutionnaire péruvien Hugo Blanco sur les rapports entre
indigénisme et écosocialisme ; les travaux du chercheur belge
Daniel Tanuro sur le changement climatique et les impasses du «
capitalisme vert » ; les recherches d’auteurs français proches du
courant altermondialiste comme Jean-Marie Harribey et Jean-Paul
Déléage ; les réseaux écosocialistes du Brésil et de la Turquie
; les conférences écosocialistes qui commencent à s’organiser en
Chine, etc.
Quelles
sont les convergences et les désaccords entre l’écosocialisme et
le courant de la décroissance, dont l’influence en France n’est
pas négligeable ? Rappelons tout d’abord que ce courant, inspiré
par les critiques de la société de consommation – Henri Lefebvre,
Guy Debord, Jean Baudrillard – et du « système technicien »
(Jacques Ellul) est loin d’être homogène ; il s’agit d’une
mouvance plurielle, polarisée par deux pôles assez distants : d’une
part des anti-occidentalistes tentés par le relativisme culturel
(Serge Latouche), d’autre part des écologistes
républicains/universalistes (Vincent Cheynet, Paul Ariès).
Serge
Latouche est sans doute le plus controversé des « décroissants ».
Certes, une partie de ces arguments est légitime : démystification
du « développement durable », critique de la religion de la
croissance et du progrès, appel à un changement culturel. Mais son
refus en bloc de l’humanisme occidental, de la pensée des Lumières
et de la démocratie représentative ; son relativisme culturel et
son éloge immodéré de l’âge de pierre sont très discutables.
Quant à sa dénonciation des propositions d’ATTAC (Jean-Marie
Harribey) pour les pays du Sud – développer les réseaux
d’abduction de l’eau, les écoles et les centres de soin –
comme « ethnocentriques », « occidentalistes » et «
destructrices des modes de vie locaux », elle est difficilement
supportable. Enfin, son argument pour ne pas parler du capitalisme –
c’est enfoncer une porte ouverte puisque cette critique « a déjà
été faite et bien faite par Marx » – n’est pas sérieux :
c’est comme si l’on n’avait pas besoin de dénoncer la
destruction productiviste de la planète puisque Gorz l’avait déjà
faite, « et bien faite »…
Plus
intéressant est le courant universaliste, représenté notamment par
la revue La Décroissance, même si l’on peut critiquer les
illusions « républicaines » de Cheynet et Ariès. Contrairement au
premier, ce deuxième pôle a des nombreux points de convergence –
malgré les polémiques – avec les altermondialistes d’ATTAC, les
écosocialistes et la gauche de la gauche (PG et NPA) : extension de
la gratuité, prédominance de la valeur d’usage sur la valeur
d’échange, réduction du temps de travail et des inégalités
sociales, élargissement du « non-marchand », réorganisation de la
production selon les besoins sociaux et la protection de
l’environnement.
Dans
un ouvrage récent, Stéphane Lavignotte esquisse un bilan du débat
entre les « objecteurs de croissance » et les écosocialistes.
Faut-il privilégier la critique des rapports sociaux de classe et le
combat contre les inégalités, ou la dénonciation de la croissance
illimitée des forces productives ? L’effort doit-il porter sur les
initiatives individuelles, les expérimentations locales, la
simplicité volontaire, ou sur le changement de l’appareil
productif et de la « méga-machine » capitaliste ? L’auteur
refuse de choisir, et propose plutôt d’associer ces deux démarches
complémentaires. Le défi, à son avis, c’est de combiner le
combat pour l’intérêt écologique de classe de la majorité,
c’est à dire des non-propriétaires de capital, et la politique
des minorités actives pour un changement culturel radical. En
d’autres termes, réussir – sans cacher les divergences et les
désaccords inévitables – une « composition politique » de tous
ceux qui savent qu’une planète et une humanité vivables sont
contradictoires avec le capitalisme et le productivisme, et qui
cherchent le chemin pour sortir de ce système inhumain[4].
Rappelons,
pour conclure cette brève préface, que l’écosocialisme est un
projet d’avenir, une utopie radicale, un horizon du possible, mais
aussi, et inséparablement, une action hic et hunc, ici et
maintenant, autour d’objectifs et de propositions concrètes et
immédiates. Le seul espoir pour le futur sont des mobilisations
comme celle de Seattle en 1999, qui a vu la convergence de
écologistes et syndicalistes, ainsi que la naissance du mouvement
altermondialiste ; les protestations de cent mille personnes à
Copenhague en 2009, autour du mot d’ordre « Changeons le système,
pas le climat » ; ou la Conférence des Peuples sur le Changement
Climatique et la Défense de la Mère Terre, à Cochabamba en avril
2010, rassemblant plus de trente mille délégués de mouvements
indigènes, paysans et écologistes du monde.
Le
présent recueil d’articles n’est pas une mise en forme
systématique des idées ou pratiques écosocialistes, mais plus
modestement la tentative d’en explorer certains aspects, certains
terrains et certaines expériences. Il ne représente, bien entendu,
que l’opinion de leur auteur, qui ne coïncide pas nécessairement
avec celle d’autres penseurs ou réseaux se réclamant de ce
courant. Il ne vise pas à codifier une doctrine nouvelle, ni une
quelconque orthodoxie. Une des vertus de l’écosocialisme c’est
précisément sa diversité, sa pluralité, la multiplicité des
perspectives et des approches, souvent convergents ou complémentaires
– comme le montrent les documents publiés en annexe, qui émanent
de différents réseaux écosocialistes – mais aussi, parfois,
divergentes ou même contradictoires.
Michael Löwy
Qu’est-ce que l’écosocialisme ?
Préface du livre :
Écosocialisme, « Les Petits Libres », Mille et une nuits, 2011.
Revue Contretemps | 2011
[1]
James Hansen, Storms of my Grandchildren. The Truth about the coming
climate catastrophe and our last chance to save humanity, Bloomsbury,
New York, 2009, p. IX.
[2]
Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Le Seuil,
2007. Voir aussi son autre ouvrage tout aussi intéressant, Pour
sauver la planète, sortez du capitalisme, Le Seuil, 2009.
[3]
Daniel Tanuro, L’impossible capitalisme vert, « Les Empêcheurs de
penser en rond », La Découverte, 2010. Cf. le recueil collectif,
organisé par Vincent Gay, Pistes pour un anticapitalisme vert,
Syllepse, 2010, avec des collaborations de Daniel Tanuro, François
Chesnais, Laurent Garrouste, et autres. On trouve aussi une critique
argumentée et précise du capitalisme vert dans les travaux des
éco-marxistes nord-américains : Richard Smith, « Green capitalism
: the god that failed », Real-world Economic Review, n° 56, 2011 et
John Bellamy Foster, Brett Clark and Richard York, The Ecological
Rift, Monthly Review Press, New York, 2010.
[4]
Stéphane Lavignotte, La décroissance est-elle souhaitable ?,
Textuel, 2010.
Fabrice
Flipo
Lecture
critique de
Qu'est-ce
que l'« écosocialisme » ?
de
Michael Löwy
RevueContretemps | 2011
Dans
un livre qui vient de paraître [1], Michael Löwy propose de faire
le point sur un courant qui se structure peu à peu depuis une
dizaine d'années : l'écosocialisme.
L'écosocialisme,
dit-il, se fonde sur un constat : celui d'une incompatibilité entre
capitalisme et écologie. Rappelant le constat de dégradation
écologique de la planète, l'inaction internationale, l'attitude de
l'« oligarchie », qui continue de vouloir gérer ses intérêts et
ses parts de marché plutôt que de faciliter l’évolution des
modes de vie, Michael Löwy estime qu'une certaine écologie, qui
cherche à composer avec le marché, se leurre et s'illusionne sur ce
qu'elle peut réellement obtenir. L'écosocialisme est la seule issue
; paraphrasant Castoriadis pour Löwy l'enjeu est : « Écosocialisme
ou barbarie ».
Une
telle prise de position implique bien entendu de revisiter quelque
peu le terme « socialisme », et à ce sujet les propos de l'auteur
ont bien évolué. La première déclaration écosocialiste était en
effet assez proche de la position anticapitaliste classique, qui
consiste à ajouter l'écologie parmi les méfaits du capitalisme,
sans changer le corps de l'analyse : le capital détruit la nature
comme il détruit les travailleurs, la solution est toujours le
socialisme. Une telle analyse ne convainc guère les écologistes,
car elle fait l'économie d'une explication démontrant ce qui, chez
les socialistes, a poussé au productivisme que chacun a pu constater
soit en Union Soviétique soit dans les positions actuelles du Front
de Gauche, ou encore du Parti dit « socialiste ».
Elle
fait aussi l’économie d’une réflexion sur la stratégie à
adopter. Sachant que les mouvements ouvriers ne portent guère de
revendications écologistes – comme le montrent encore les
revendications de Lutte Ouvrière, du Front de Gauche ou des
syndicats – il est à craindre avec ce raisonnement que la planète
ne soit détruite, avec la contribution active des mouvements
ouvriers, avant que le socialisme ne soit atteint. La seule mouvance
qui soit véritablement écosocialiste, au sens où elle intègre les
revendications sociales et des revendications écologistes qui ne
soient pas repoussées après l'abolition du capitalisme sont les
Alternatifs et dans une moindre mesure le courant Utopia. Ils sont
très minoritaire dans le paysage politique socialiste, et ils
portent une analyse très différente des choses – depuis
longtemps. La Déclaration écosocialiste de Bélem (2008) montre que
ces remarques ont été prises en compte puisque de nouveaux
mouvements sociaux, notamment écologistes, ont pleinement droit de
cité. Les mouvements de la décroissance, en particulier, après
avoir été raillés et décriés par certains écosocialistes, sont
désormais jugés dignes d'intérêt.
Cela
se traduit aussi dans la lecture de Marx que propose l’auteur. À
John Bellamy Foster, qui cherche à démontrer que Marx était
écologiste avant l'heure, Löwy reproche d'avoir une lecture
excessivement bienveillante, passant sous silence les passages qui
font du développement des forces productives une composante
révolutionnaire. En effet, chercher à réhabiliter Marx en bloc est
certainement une impasse, car il faudrait non seulement se mettre
d'accord sur une lecture de Marx, mais en plus expliquer pourquoi,
depuis plus d'un siècle, la quasi-totalité des lecteurs de Marx et
d'Engels ont négligé la dimension écologique de leurs écrits, si
elle était aussi visible que le dit Foster. Cela fait quand même
beaucoup de mauvais lecteurs. Il faudrait aussi expliquer pourquoi
les mouvements ouvriers se sont largement reconnus chez Marx, alors
qu'ils ne sont pas spontanément portés sur l'écologie, pour de
multiples raisons dont beaucoup sont tout à fait légitimes, compte
tenu de leur situation. La voie empruntée par Löwy est de très
loin celle qui est préférable, car elle n'implique ni de tordre les
textes ni de tordre l'histoire, évitant ainsi d'engendrer des débats
intellectuels sans fin entre spécialistes. L'écologie est bien un
sujet marginal chez Marx et Engels, et les socialismes réellement
existants ont bien eu tendance, pendant près d'un siècle, à mettre
le développement des forces productives au centre de la stratégie
révolutionnaire, estimant d'une part que l'anarchie capitaliste
freinait cette expansion, et d'autre part que l'objectif ultime de la
révolution était de mettre ces forces au service de ceux qui les
produisaient : les prolétaires, les travailleurs. Les combats n’ont
pas été dénués de justification pour autant, ils répondaient et
répondent encore à une nécessité et à un contexte spécifique
avec lequel il faut compter si on veut construire une stratégie
écosocialiste ou même écologiste. Mais ceci explique que les
écologistes aient été considérés comme des « ennemis de classe
», des « petits-bourgeois » ou au mieux un « front secondaire ».
Et ceci explique aussi qu’on ne puisse pas attendre des
écologistes, qui ont trouvé sur le chemin, depuis plus de quarante
ans, les mouvements ouvriers et leurs organisations, qu'ils se
rallient au « socialisme », comme si ce terme était le seul
signifiant possible pour des mouvements cherchant à construire un
monde meilleur.
La
situation n'a pas toujours été celle-là. Michaël Löwy, à faire
naître « l'écosocialisme » dans les années 2000, passe sous
silence le fait que les écologistes se réclamaient fréquemment du
socialisme, dans les années 70, bien qu'ils n'en aient pas une
connaissance théorique approfondie, et qu'ils distinguent
soigneusement ce socialisme du stalinisme et du « centralisme
démocratique ». Claude-Marie Vadrot expliquait en 1978 qu'après
tout « le socialisme, c’est peut-être les soviets – les comités
de quartier ou de village – plus l’énergie solaire »2. Yves
Lenoir, l'une des grandes figures de la lutte antinucléaire, n'avait
aucune opposition de principe : « en économie socialiste un modus
vivendi plus acceptable est théoriquement possible. Cela présuppose
l’abandon de la course à la puissance, un retour progressif à
l’autarcie économique... on n’en voit la trace nulle part dans
les déclarations des leaders de la gauche. Cependant la qualité de
vie se dégrade tant qu’il faut bien en parler et commencer à
prendre des mesures »3. Pour lui le problème du socialisme c'était
surtout de savoir qui l'instaurerait4. Pour Philippe Lebreton, le
problème était l'incapacité de la gauche à construire un
socialisme véritable, qui ne soit pas un capitalisme d'État5 ; il
estime dans ce contexte que « l’écologisme prend en charge les
défaillances du socialisme », et en prend le relais6. Pour Serge
Moscovici l'écologisme s'inspire ouvertement du socialisme7. Il y a
une divergence sur l'analyse de la situation, pour les socialistes la
crise est temporaire, ils s’opposent donc à l’austérité. Pour
les écologistes, dit Moscovici, c’est une crise de la croissance,
vouloir corriger les erreurs et redémarrer comme avant, même en
planifiant, est une erreur fondamentale8. Au caractère
petit-bourgeois du mouvement écologiste, Daniel Cohn-Bendit répond
en 1981 dans un débat avec Castoriadis que les représentants des
ouvriers ont généralement été des bourgeois9. La « société
alternative » que Dominique Allan Michaud propose comme solution est
explicitement ancrée dans un socialisme non autoritaire,
associationniste10, estimant notamment que libéralisme et socialisme
d'État sont coupables de mener une politique d'assistance. Pour lui
il ne fait pas de doute que le réoutillage proposé par Ivan Illich
et les organisations communautaires mises en avant par Ernst
Friedrich Schumacher11 ou Jacques Ellul etc. sont liés aux idéaux
socialistes12. Le Texte de base des Amis de la Terre comporte de
nombreux appels à l'autogestion. Et l'écosocialisme était déjà
choisi par le Mouvement Écologique, cet ancêtre des Verts, en
197513.
Löwy
oublie aussi un autre courant : celui qui va du socialisme à
l'écologisme, particulièrement quand, dans les années 90, les
déçus du socialisme voient dans les Verts, affaiblis par la
création de Génération Écologie par Mitterrand, une ouverture
pour mener de nouveaux combats, plus en cohérence avec leurs
valeurs, forçant les « centristes » de Waechter à former un
nouveau parti, le MEI. Ce courant « écosocialiste », d'une
certaine manière, estime que le vert est l'avenir du rouge, et non
l'inverse – ainsi Alain Lipietz, André Gorz ou Frieder Otto Wolf,
très lié aux Verts allemands, ou encore de Jean-Paul Deléage, le
directeur de la revue Écologie & Politique. Alain Lipietz, dans
un texte célèbre, résume bien la situation14. Marx, comme boussole
et « pour se reconnaître dans une situation concrète et comme
guide pour l'action transformatrice de la société »15, doit être
dépassé. L'écologisme présente certains points communs avec le
marxisme, comme le matérialisme (l'explication du monde par le
recours aux forces empiriques), la dialectique (l'écologisme, comme
Marx à ses origines, se présente comme une critique de l'ordre
existant, plus que comme l'exaltation d'une solution), l'historicisme
(l'idée qu'un grand changement doit s'imposer, que les temps sont
venus) et le progressisme politique. Mais il diverge sur un point
essentiel : le « progrès des forces productives »16. C'est la
différence que Lipietz met en avant entre les deux matrices de
pensée, à juste titre. Vu la centralité de cette thèse dans le
corpus marxiste orthodoxe, cela entraîne toute une série de
conséquences : pas de prééminence de l'économique sur les autres
formes de rapports sociaux et en particulier importance redonnée à
l'action politique ; critique de la technologie ; abandon du primat
du mouvement ouvrier et de la prééminence de la production ;
conception de la révolution comme une « révolution moléculaire »
procédant par microcoupures, selon le terme emprunté à Félix
Guattari qui rejoint les Verts à cette époque-là, peu avant de
disparaître, laissant en testament un ouvrage : Les Trois
Écologies17, qui malgré son titre est plus proche du marxisme
classique que de l'écologisme. Pour Lipietz Marx doit être laissé
de côté, ramené à un auteur parmi d'autres, et un nouveau corps
de doctrine doit être construit. En 1995 Lipietz estimait que
c'était le socialiste James O'Connor qui a, à ce jour, fourni la
proposition la plus convaincante.
Michael
Löwy appartient en fait au troisième courant, celui qui cherche à
faire le mouvement inverse de celui opéré par Lipietz : intégrer
l'écologie dans le socialisme. Il conserve donc quelques traits
typiquement « socialistes » qui peuvent heurter d'autres
mouvements, écologistes et libertaires, notamment, et se définit en
s'opposant à un écologisme non socialiste. Le problème ici est que
l'auteur caricature plusieurs fois certains courants écologistes,
demandant par exemple au lecteur, pour lui démontrer l'impasse de
l'« écologie profonde », si le bacille de Koch a le même droit à
la vie qu'un enfant malade de la tuberculose. La réponse est très
simple : une telle affirmation n'a évidemment jamais été soutenue
par personne. On comprend mal, aussi, pourquoi Ernst Schumacher,
l'auteur de Small is beautiful, est stigmatisé pour son utopie de
révolution par le bas, par l'organisation de milliers de communautés
en rupture avec le système, alors que la même idée, quand elle
vient de Joel Kovel, est jugée digne d'intérêt (p. 169). Enfin
pourquoi Latouche n'est-il cité que par un seul article,
volontairement provocateur, alors qu'il a écrit plusieurs livres
soutenant des thèses qui sont assez proches de celles de Löwy ? De
tels dérapages sont dommageables dans un ouvrage qui est par
ailleurs assez équilibré et fidèle aux positions des uns et des
autres. Löwy reconnaît toutefois l'importance des courants
écologistes dans l'altermondialisme, « dès Seattle » en 1999. Du
côté écologiste on aura une lecture sensiblement différente,
estimant que l'engagement dans ce qui sera ultérieurement appelé «
altermondialisme » a commencé dès le Sommet de Stockholm. Les
contre-sommets écolo existent en effet depuis 1972, et les contre-G7
depuis le début des années 80.
Plus
grave, cependant, ces approximations conduisent à passer trop
rapidement sur le débat sur la valeur. Löwy estime qu'il s'agit
pour l'essentiel d'un malentendu (p. 83). Ce n'est pas le cas, et
cela explique toute l'importance de la deep ecology. Jean-Marie
Harribey écrit que « la théorie dite de la valeur-travail exprime
deux points fondamentaux pour une problématique écologiste : d'une
part "c'est la loi du moindre effort pour la production d'une
valeur d'usage" dit J. Bidet (1999 p. 295), et, d'autre part,
c'est la critique de la production pour le profit au détriment des
besoins sociaux [...] La théorie de la valeur est donc au centre
d'une théorie générale intégrant l'écologie et l'organisation
sociale »18. Löwy aussi, tout en se disant favorable au
développement qualitatif, et donc en rejetant l'économisme,
soutient malgré tout Gorz pour qui que seul le socialisme peut
procurer « le maximum de satisfaction avec le minimum de dépense »
(p. 171). Si les écologistes peuvent s'accorder avec la
valeur-travail comprise comme principe critique de répartition de la
production, ils ne s'accorderont pas avec cette seconde thèse, car
cette « loi du moindre effort » se confond pratiquement avec
l'efficacité économique classique : cinq kilomètres en voiture est
moins fatiguant que cinq kilomètres à pied ; produire cent voitures
avec des machines est moins fatigant que les produire à la main. Du
côté de la production Löwy assortit cette clause de la réduction
du temps de travail – et les écologistes eux-mêmes, depuis les
années 70, mettent en avant cet élément19. Mais ça n'en revient
pas moins à mettre les « gains de productivité » au cœur du
processus productif, alors que l'approche écologiste radicale, issue
précisément de la deep ecology, est de prendre en compte la nature
dans la production, ce qui du coup revient à changer complètement
de critère au profit de l'équilibre dans les échanges avec la
nature. Un critère biocentrique que Löwy récuse sans vraiment le
récuser puisqu'il intègre malgré tout dans son éthique le
principe de responsabilité de Hans Jonas, dont il semble ignorer
qu'il est fondé sur le respect de la nature (éco- ou biocentrisme)
et non sur les intérêts humains (anthropocentrisme). On pourrait
objecter que ce que l'on a en tête est « le moindre effort compte
tenu des externalités, qu'on aurait internalisées » mais du coup
nous voilà renvoyés à la même problématique puisque le critère
pour justifier l'internalisation devra être écocentrique ou
biocentrique.
L'insistance
sur la planification, bien qu'agrémentée de précautions
rhétoriques sur la décentralisation et l'entrée des consommateurs,
féministes etc. dans les conseils, conserve d'ailleurs un goût de «
centralisme démocratique » qui ne plaira pas à tous les mouvements
qui s'accorderaient pourtant sur les buts proposés par l'auteur.
Même si ce dernier se défend de vouloir planifier l'activité des
boulangers et des artisans, la mise en cause du capitalisme tend
malgré tout à intégrer tout ce qui est marchand, sans distinction.
Ce qui renforce ce sentiment est la relative faiblesse de l'analyse
de la bureaucratie, et donc du « capitalisme d'État » – un
paradoxe pour un théoricien issu du trotskisme. Illich, dont les
thèses rejoignent pourtant largement celles de l'auteur (défense
d'une « économie morale » à la E. P. Thompson, sensibilité au
rôle possible des religions etc.) n'est par exemple jamais cité.
Löwy se défend se faire le jeu de toute forme de bureaucratie mais
il ne produit pas d'analyse de cette question, à proprement parler.
Le point positif, toutefois, dans ce registre, est celui-ci :
l'auteur reconnaît qu'on ne peut s'approprier ni l'État ni le
système productif sans qu'aussitôt ce soit celui-ci qui s'empare de
nous. Qu'il se fonde sur le Marx qui analyse la Commune de Paris
importe peu, dans ce contexte ; d'autres courants idéologiques se
fonderont sur d'autres auteurs et d'autres exemples, en fonction de
leur tradition propre. Ce qui compte est que l'obstacle soit enfin
reconnu, et que du coup soient reconnues les raisons de l'engagement
écologiste, contre les infrastructures, contre la publicité, etc.,
et cela en général en position de contre-pouvoir plutôt que de
prise de pouvoir.
La
critique de l'« écologie de marché » reste de son côté un peu
trop sous-déterminée pour qu'on puisse réellement savoir de quoi
et qui il s'agit. On pense évidemment aux célèbres permis de
polluer etc., mais ces mécanismes ont toujours été critiqués par
les écologistes. Il aurait fallu être plus précis. L'accusation de
compromission qui est faite à certains écologistes reste floue,
d'autant que l'auteur reconnaît la nécessité de compromis à court
terme. Après tout les écosocialistes acceptent aussi de faire des
compromis réformistes lorsqu'il s'agit de plancher sur des
propositions alternatives dans les luttes sur la dette ou les
retraites. C'est pourtant ici que peut se manifester le «
naturalisme antihumaniste » que Löwy prête à la deep ecology :
une écologie qui se soucie peu de social. Le flou sur le terme «
marché » est important parce que l'écologie « antihumaniste »
peut être marchande mais aussi non-marchande, selon la cause du
faible souci de l'égalité, qu'il vienne d'un appétit pour le gain
ou au nom d'une urgence écologique. C'est bien là que social et
écologie peuvent, sur le terrain, ne pas aller de pair. On peut
fabriquer du solaire par amour de la planète tout en traitant ses
salariés de manière indécente ; on peut aussi donner une place
importante aux salariés dans la décision sans avoir le moindre
souci de la planète. Sur ces questions, on regrettera que Löwy
évoque dans sa préface un « intérêt écologique de classe » qui
n'est pas défini ; c'est une notion séduisante mais le risque est
que cela ne soit qu'une construction théorique dénuée de
fondements empiriques.
La
discussion sur le marché en appelle une autre. Il y a un courant
écologiste se réclamant du socialisme qui est resté influencé par
l'idée que le développement capitaliste des forces productives
continuerait à être progressiste, intégrant la contrainte
écologique. Le soutien d'André Gorz et des revues Écorev’ et
Multitudes aux technologies de l'information peut être lu de cette
manière, et c'est d'ailleurs ainsi que Cédric Biagini les
interprète20. Ces courants sont proches d'une conception assez
orthodoxe du socialisme, et ils sont tenus par d'autres comme
compatibles avec le capitalisme, dont ils soutiennent le déploiement
accumulatif.
Malgré
tout, l'auteur rejoint largement les conclusions de Moishe Postone,
qu'il ne cite pas (c'est dommage, on aurait aimé connaître son
analyse), selon lesquelles la lutte des classes classique reste dans
le capitalisme et n'en sort pas véritablement. Elle conduit au mieux
à une gestion du même appareil de production, du même État, qui
impose alors ses directions et ne se comporte pas comme un simple
moyen, contrairement à ce qu'espéraient les marxistes-léninistes.
La question d'une éthique alternative à l'éthique économique
(qu'elle soit animée par la défense du salaire ou par le profit) se
pose donc avec une acuité particulière. Löwy estime que l'éthique
écosocialiste comporte quatre dimensions. Elle est sociale, au sens
où elle n'est pas fondée sur la culpabilité et l'ascétisme (c'est
là, soit dit en passant, que la deep ecology, avec sa conception
élargie du Soi, est d'un apport indispensable) ; elle est
égalitaire, solidaire (à l'échelle mondiale), démocratique et «
responsable » au sens de Jonas. Löwy met en avant
l'anthropocentrisme humaniste (p. 129) contre un naturalisme qui ne
le serait pas mais il commet là encore la même erreur de lecture.
Le débat entre Dave Foreman et Murray Bookchin21, clarifie beaucoup
les choses. Foreman, militant et fondateur d'Earth First !, se dit
d'accord avec les buts de Bookchin mais diverge sur la stratégie à
adopter, estimant que Bookchin fait le jeu du productivisme. On peut
imaginer que ce qui sortirait d'un débat entre un salarié du
nucléaire, confronté à la menace des Verts, et ce que prônait la
CFDT dans les années 70, serait assez similaire. Le désaccord est
peut-être moins sur le fond que sur la stratégie à suivre, sur les
priorités. Sans doute faut-il reconnaître qu'il n'y a pas
aujourd'hui de mouvement unique, et que le pluralisme est une force –
ce que Löwy reconnaît d'ailleurs. Comprendre pourquoi, pour les
écologistes, « moins » c'est « mieux » est évidemment un
élément fondamental sans lequel « décroissance » est un slogan
incompréhensible.
On
pourrait tout de même rétorquer que l'argument des priorités
permet de rester dans l'ambiguïté : à défendre la nature tout en
se disant socialiste, ça me permet d'avoir quelques alliés sans
avoir à payer de ma personne puisqu'au nom de ma priorité je me
consacre seulement à mes combats. Ce n'est pas faux mais c'est aussi
vrai dans l'autre sens : que valait exactement la position de la
fédération CFDT sur le nucléaire, en termes de levier d'action
concret ? La question se pose de manière particulièrement aiguë
depuis Fukushima.
Dernier
élément positif de ce livre qui en comporte décidément beaucoup :
Löwy situe la crise actuelle au niveau d'une crise de civilisation
et non d'une mutation du capitalisme. C'est la conséquence logique
de ses positions sur le socialisme et le capitalisme, les deux
idéologies qui ont dominé le XXe siècle et qui ont toutes deux
conduit à l'impasse dans laquelle nous sommes. Les auteurs du
XIXesiècle, socialistes ou capitalistes, ont bien célébré la
naissance de « la » civilisation, à cette époque-là. Ils ont
pour la plupart condamné les démarches luddites ou les voix isolées
de ceux qui, comme George Perkins Marsh22, posaient la question du
caractère destructif du progrès. Situant le problème à ce
niveau-là Löwy est logiquement amené à comparer notre
civilisation avec d'autres, et s'il commence par les sociétés
primitives c'est parce qu'il répète le tropisme moderne qui veut
que les sociétés soient classées en fonction de leur degré de
complexité – les sociétés « primitives » d'un côté et les
sociétés « développées » de l'autre. Comme le mouvement
écologiste à ses débuts, Löwy aboutit à la conclusion qu'il n'y
a à idéaliser ni les unes ni les autres. Et il conclut en saluant
l'œuvre de Morales, ce socialiste venu des organisations autochtones
(ou « indigènes »). C'est en effet de ce côté-là qu'il faudrait
regarder car il n'y a pas d'autre « dehors » à la civilisation
dans laquelle nous sommes entraînés. Les études postcoloniales
démontrent à quel point marxistes et capitalistes ont pu avoir une
vision réductrice des sociétés « non modernes » ; cela ne permet
pas, cependant, de conclure à leur caractère émancipateur, et l'on
ne peut qu'être prudent sur ce qui se passe en Bolivie. Mais il faut
bien, pour critiquer la modernité, avoir fait l'expérience du «
non moderne », ou au moins du plus « non-moderne » qui soit.
1.
Michael Löwy, Écosocialisme, « Les Petits Libres », Mille et une
nuits, 2011.
2.
Claude-Marie Vadrot, Histoire d'une subversion, Syros, 1977, p. 233.
3.
Yves Lenoir, Technocratie française, Jean-Jacques Pauvert, 1977, p.
259.
4.ibid.,
p. 156.
5.
Serge Moscovici, L'Ex-croissance. Les Chemins de l’écologisme,
Denoël, 1978, p. 161.
6.ibid.,
p. 307.
7.Pourquoi
les écologistes font-ils de la politique. Entretiens de Jean-Paul
Ribes avec Brice Lalonde, Serge Moscovici et René Dumont, « Combats
», Le Seuil, 1978, p. 52.
8.ibid.,
p. 61.
9.
Cornelius Castoriadis et Daniel Cohn-Bendit, De l'écologie à
l'autonomie, Seuil, 1981, p. 67.
10.
Dominique Allan Michaud, L’avenir de la société alternative –
Les Idées (1968-1990), « Logiques sociales », L’Harmattan, 1989.
11.
Ernst Friedrich Schumacher, Small is beautiful. Une société à la
mesure de l’homme, Contretemps – Le Seuil, 1978.
12.
Dominique Allan Michaud, L’avenir de la société alternative –
Les Idées (1968-1990), op. cit., p. 117.
13.ibid.,
p. 177.
14.
Alain Lipietz, « L'écologie politique et l'avenir du marxisme »,
Actuel Marx, « Congrès Marx International », 1995.
15.ibid.,
p. 181.
16.ibid.,
p. 183.
17.
Félix Guattari, Les Trois Écologies, « L’Espace critique »,
Galilée, 1989.
18.Dictionnaire
Marx contemporain, PUF, 2001, p. 195.
19.
Adret, Travailler deux heures par jour, Le Seuil, 1977.
20.
Cédric Biagini, « Le grand méchant technophobe », La
Décroissance, octobre 2011.
21.
Murray Bookchin et Dave Foreman, Quelle écologie radicale ? Écologie
sociale et écologie profonde en débat, Ateliers de Création
Libertaire, Lyon, 1994.
22.
George Perkins March, Man and Nature, 1864, republié sous le titre
Physical Geography as modified by human action, C. Scribner and co.,
New York, 1869.

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