JOHN TURNER au PEROU




Il n’y a pas de 
société, 
il n’y a que des 
individus.

Margaret  Thatcher
Premier ministre, 
Royaume britannique 



If you wait for the authorities to build new towns you will be older than Methuselah before they start. 
The only way to get anything done is to do it yourself.

Ebenezer Howard to Frederic Osborn



Au Pérou, la politique des gouvernements démocratiques et des dictatures militaires qui se succèdent entre l’après seconde guerre mondiale et la révolution socialiste de 1968, pour ce qui concerne l’habitat social, peut être résumée simplement : laisser libre cours à la puissance et au marché privés, privilégier le propriétarisme «populaire» au détriment de l’habitat locatif. Confrontés à un déficit spectaculaire de logements, les millions de péruviens mal-logés et sans logis n’eurent guère d’autre choix, que d’entrer dans l’illégalité : pour échapper aux dangereux taudis urbains, infectés de maladies mortelles, des groupes solidaires parfois de plusieurs centaines de personnes déterminées, se constituèrent pour squatter des terres libres, et y bâtir leurs baraques, avec l’espoir d’obtenir une régularisation, et cela acquis, de réaliser leur rêve : construire une vraie maison. Généralement, le président, ou le dictateur y consentait, prouvant ainsi ses nobles intentions à l’égard de ses administrés-électeurs. De là est né ce que l’on nomme l’urbanisation populaire, l’urbanizacion de tipo popular [1], programme porté par le gouvernement ultra-libéral de Manuel Prado, basé sur les expériences de site and service et de self-help housing de l’après guerre, et adapté au contexte péruvien par de jeunes architectes et sociologues. C’est dans ce contexte que débarque le jeune architecte britannique déclaré anarchiste, John F.C. Turner, invité à venir travailler au Pérou. 


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Après plusieurs années d’expériences il devint l’apôtre de l’habitat informel, le Don Quichotte des immeubles d’habitations modernes, orthonormés, inhumains, représentant un gaspillage gigantesque en efforts humain et financier, et le partisan convaincu de la participation populaire. Pour l’architecte en reprenant les mots du sociologue et ami William Mangin, le bidonville était moins le problème, que la solution, tout du moins si l’on s’occupait de l’« organiser » en « Slum of Hope », les bidonvilles - en réalité - de l’espoir, construits et gérés par et pour ses communautés d’habitants sans qu’interviennent de manière - trop - autoritaire, l’Etat. Ce n’est plus l’architecture qui est au centre de ses préoccupations mais bien l’homme, ou plus exactement la collectivité d’individus, et il tentera de résoudre la difficile équation d’accorder les principes anarcho-libertaires qu’il défend, aux exigences légitimes des pobladores,  au marché de la construction, et dans une moindre mesure, en l’occurence, à l’autoritarisme de l’Etat.




Pour cela, Turner pouvait s’appuyer sur les premières expériences conduites par Jacob Crane, les études des architectes péruviens, et sur les thèses de l’admirable culture anarchiste, d’autant plus qu’au lendemain de la guerre mondiale, les courants anarchistes reprennent vigueur, notamment au sein de l’intelligentsia architecturale ; la revue britannique Freedom leur offrant de larges tribunes, John Turner y signera quelques articles.  Il fut sans doute dès son plus jeune âge bercé par les fées anarchistes ; son grand-père avait été le plus proche collaborateur de William Morris (et son épouse, la marraine de la mère de Turner), un militant socialiste libertaire renommé (auteur de The Pilgrims of Hope...).  La figure centrale, le modèle de Turner a été Peter Kropotkin (père de l’anarcho-communisme et ami de Morris), dont l’influence se retrouve dans son enthousiasme pour les self-generated community, les communautés locales autonomes constituées à l’écart du pouvoir (in an implicitly anti-state position), pratiquant l’aide mutuelle, l’entraide et la coopération. Patrick Geddes, riche humaniste anglais et Town planner au service de Sa Majesté dans les colonies britanniques, fut une référence, car premier urbaniste à s’intéresser aux shanty towns, à préférer l’habitat local ou indigène, et, entre autres, à privilégier l’auto-construction, éléments considérés sous un angle positif : 


«For the needed thousands of houses, we cannot often hope to start with capital more than to admit of an initial single room and veranda, especially in pukka [first-class, complete construction]. We must even be content in a good many cases with kucha [makeshift, unfinished construction]; and this has the advantage of more cheaply and easily ensuring the adequate floor-space and airspace which are prime essentials of health. Moreover in kucha construction, labour can often, at least partly be given by the worker himself.»
Town Planning towards City Development: A Report to the Durbar of Indore (1918)

Les architectes anarchistes italiens occuperont une place importante à cette époque, par leurs théories et quelques réalisations. John Turner avait séjourné en Italie [2] et rencontré l’architecte Rogers - père du célèbre architecte du Beaubourg parisien - qui prônait ainsi de «Fondre la tradition cultivée et la tradition populaire», état d’âme représentatif des intellectuels italiens des années 1950. Le courant «organique» ou «néo-réaliste», reflet parfait des films de Visconti et de Rossellini, était animé par cette volonté de définir un langage directement accessible aux classes populaires, considérées comme les protagonistes de la reconstruction d’après guerre. Les architectes trouvèrent l’inspiration dans le monde paysan célébré comme le lieu d’une pure «naturalité» et ils s’emparèrent de leurs techniques artisanales de construction, de la planimétrie informelle, en hommage au mythe des formes traditionnelles, non polluées par la modernité. Le quartier INA-CASA Tiburtino à Rome, bâti en 1950, présentait ainsi une série d’immeubles d’habitations collectifs disposés en plan de manière aléatoire, des immeubles en béton mais reprenant les éléments traditionnels de l’architecture populaire, toiture en tuile, enduits sur façades, fenêtres étroites avec volets, utilisation du fer forgé, etc., et cette opération signa le manifeste de ce mouvement. 

L’architecte Michelucci proposait à la même époque pour ses projets d’équipements publics, la participation des futurs utilisateurs, leur intervention dès la phase de conception. Son confrère Giancarlo de Carlo insistait de même : l’habitat populaire ne pouvait être conçu qu’avec les futurs usagers, et face à l’exceptionnelle crise du logement, il préconisait des actions directes et illégales d’occupation de bâtiments abandonnés, devant être auto-gérés collectivement par les squatters. Il imaginait la ville anarchiste de demain comme une agglomération de communautés, fédérées pour gérer la cité libérée du poids d’un quelconque pouvoir centralisateur. 

Au Pérou, Turner ne pouvait qu’apprécier les associations de pobladores, ces petites communautés solidaires (locally self-governing and self-determined) agissant sans aides de l’Etat, de manière illégale, et y voir une variante du modèle anarchiste libertaire. Les barriadas de Lima représentaient spatialement une forme d’opposition populaire contre les décisions autoritaires de l’Etat, la plus proche de l’anarchie, et aussi, une brillante alternative aux techniques et aux modes traditionnels de conception, de production de l’habitat, au-delà de l’architecture même. Mais aussi de l’urbanisme. Turner résumait de cette manière sa conception de l’urbanité et de l’architecture populaire : 


«Le profit et le pouvoir sont des forces aliénantes, le marché aussi bien que l’Etat doivent être soumis à un troisième pouvoir, celui de la société ou de la communauté des citoyens, dans ses formes réelles et démocratiques. Dans toute action, et dans toutes les actions, il faut rechercher l’équilibre et non l’hégémonie d’un des pouvoirs.»

Pourtant, les propos de l’anarchiste John Turner sont en parfaite contradiction avec ses idéaux anarchistes [3], car en effet, il assuma pleinement un rôle majeur au sein de la vaste entreprise du président américain John Kennedy, l’Alliance for Progress, destinée à combattre l’implantation du fléau communiste en Amérique Latine en particulier, après la victoire de Fidel Castro ; et dans ce cadre, il accepta de nombreux contrats des plus grandes entreprises et sociétés nord-américaines, associées au programme de l’Alliance, dont les buts avoués, elles le reconnaissaient publiquement, étaient de combattre le communisme et de s’enrichir - To Make Money. 




Ce sont les raisons qui ont propulsé John Turner sur la scène internationale, de s’opposer à l’habitat collectif - moderne ou non - et de poser comme condition de bien être social la typologie peu économique de la maison individuelle isolée, et mieux, possédée légalement par son propriétaire ; l’idéal anticommuniste du capitalisme nord-américain : le propriétarisme, celui de la home sweet home individuelle, et pour y parvenir, celui de la libre entreprise, de la force individuelle, celle de  l’ « aided self-help individual property ownership » : en l’occurrence pour John Turner, la dissolution de l’Etat au profit de communautés libérées du poids des lois, le mutualisme au service de l’individu, et non de la collectivité, la propriété individuelle régie érigée par un pouvoir central.
Les architectes partisans de la Nouvelle Gauche, exprimaient au contraire leur plus profond désaccord quant aux visions de John Turner et posaient la question de savoir Comment un groupe social totalement aliéné toute la journée par le travail productif, aliéné pendant son temps libre par les moyens de domination idéologique (presse, radio, mode de vie, etc.) pouvait-il construire un espace cohérent et organisé ? Aliénés par le travail, en effet, car les self-owner-builders avant d’être embrigadés au sein des associations, devaient répondre à plusieurs critères, dont celui, fatal, de disposer de ressources régulières, éliminant de fait les chômeurs, les plus pauvres, ou dans un autre registe, les handicapés physiques. Les chercheurs en sciences sociales de l’Amérique Latine estimaient en outre que l’agent social qui produit et qui consomme le logement est le même : le consommateur construit avec, comme base I’investissement d’un temps de travail personnel qui correspond à I’extension de sa journée de travail. Il travaille ainsi plus qu’il ne faut pour obtenir ses moyens de subsistance. Le débat stigmatisait le rôle de l’Etat, son désengagement face au problème crucial du logement ; et les spécialistes de l’urbanisme informel, les architectes et les sociologues ayant collaboré avec Turner au Pérou, pour beaucoup, reconnaissaient, avec amertume pour certains, que les idées, ses méthodes pour y parvenir en terre capitaliste qu’il défendait n’étaient que des chimères, des constructions intellectuelles, un mythe, et que la réalité était tout autre que celle qu’il décrivait de conférences en livres, même si les questions qu’il abordait concordaient parfaitement à la réalité. L’industriel américain Howard Wenzel, anti-communiste primaire, après une tentative péruvienne malheureuse avec l’architecte John Turner jugeait ainsi l’expérience : 


« Self-help housing is a nice text book solution sort of like Utopia, the early Utopian Socialists, but it just doesn’t work in practice. Sounds wonderful when you read it in a book but it takes too many technicians and too much administration.… If it isn’t done properly, the people gradually lose interest and the whole thing falls on its face. »

A la fin de son séjour au Pérou, John Turner savait pertinemment, et il le reconnaissait implicitemment, que l’équation qu’il défendait était en définitive impossible à résoudre, parce que, simplement, ses idées et ses méthodes ne répondaient pas aux aspirations de la population,  aux préoccupations des gouvernements conservateurs, aux lois du marché et de la consommation. La fabuleuse et mondialisée notoriété de Turner repose sur, en fait, une série d’expériences malheureuses, une suite d’échecs tant humain que financier. 

Peu importe, en 1976, dans la vague mondiale anti-moderniste tiers-mondiste, Turner publie son maître livre, Housing by people. Towards autonomy in building environnements, après l’ouvrage Freedom to Build de 1972, développant, affinant ses théories tirées de ses expériences au Pérou, au Mexique et dans d’autres parties du monde, prouvant l’efficacité économique des opérations de Self-help housing. Si Turner reçut un écho favorabe auprès des jeunes contestataires des folles années 68, il sera également et paradoxalement entendu par Robert MacNamara, ancien stratège en chef de la guerre du Vietnam, reconverti en bienfaiteur de l’Humanité en tant que président (1968–1981) de la puissante World bank, qui fit siennes les théories de l’anarchiste John F.C. Turner conjuguées à celles de l’économiste péruvien Hernando De Soto. Mike Davis écrit dans Planet of Slums :

« Despite its radical provenance, Turner’s core program of self-help, incremental construction, and legalization of spontaneous urbanization was exactly the kind of pragmatic, cost-effective approach to the urban crisis that McNamara favored. By 1976, the year of the first UN-HABITAT conference as well as the publication of Turner’s Housing by People: Towards Autonomy in Building Environments, this amalgam of anarchism and neoliberalism had become a new orthodoxy that «formulated a radical departure from public housing, favoring sites and services projects and in situ slum upgrading.» The World Bank’s new Urban Development Department was to be the chief sponsor of this strategy. « The intention,» continues Cedric Pugh, «was to make housing affordable to low-income households without the payment of subsidies, in contrast to the heavily subsidized public-housing approach.» Amidst great ballyhoo about « helping the poor help themselves,» little notice was taken publicly of the momentous downsizing of entitlement implicit in the World Bank’s canonization of slum housing. Praising the praxis of the poor became a smokescreen for reneging upon historic state commitments to relieve poverty and homelessness. « By demonstrating the ability, the courage, and the capacity for self-help of slum people,» Jeremy Seabrook writes, « the way [was] prepared for a withdrawal of state and local government intervention and support.»







PREAMBULE

La construction 
de logements 
par Efforts personnels assistés [4]
appliquée aux Bidonvilles du Tiers monde



«Although, in this century [20e siècle] has been one of the most common housing programmes in the world, we know very little about its history.»

annonce le spécialiste de la chose, Richard Harris : la consruction de logements par Efforts personnels assistés, l’Aided Self-Help in Housing Improvement, ce processus programme a, sans aucun doute, façonné au 20e siècle les grandes villes, et en particulier leurs banlieues, des pays du monde entier, mais avec un décalage temporel entre les pays développés industrialisés, et leurs colonies, les pays sous-développés, et en voie développement, ceux en particulier d’Amérique Latine, dont la croissance urbaine exponentielle débute véritablement peu avant, pendant et après la seconde guerre mondiale. Pour les pays développés, de l’Europe notamment, la formidable croissance urbaine de l’entre deux guerre, le déficit de logements bon marché, et en prime la crise redoutable de 1929, l’auto-construction aidée - par l’Etat, un organisme, une institution, un industriel, etc. - a été le mode de construction le plus répandu, et les variantes de ce programme générique ont été infinies ; Richard Harris isole les expériences les plus fameuses à commencer par la toute première de l’ère industrielle : à Oslo, en Norvége, celle de la Christiania Workers’ Association débutant en 1874 ; puis, dans l’ordre chronologique vient la Suède, sans doute le premier pays a avoir institué un programme of aided self-help national nommé «Own Homes Loan Fund» à partir de 1904 qui perdura jusqu’au début de la seconde guerre mondiale, notamment à Stockhlom (qui deviendra bien plus tard une référence mondiale) ; les jeunes architectes d’URSS s’attaquèrent au problème alors même que la guerre civile se prolongeait : l’architecte Ernst May proposait en Silesie entre 1918 et 1925, un premier modèle d’architecture minimum auto-construit par les habitants ; en Allemagne, une «myriade», selon R. Harris, de programmes d’aide à la construction ont été proposé aux populations, dont nombre conçus par des grands noms de l’architecture moderne naissante, dont Ernst May, inventeur avec ses collègues du Bauhaus de l’architecture minimum destinée dédiée aux classes laborieuses. 

La municipalité de Vienne en Autriche, lança un vaste programme d’aide à la construction, acculée par la multitude de baraques érigées dans ses banlieues par les réfugiés de l’ex empire Austro-hongrois, démantelé après la guerre. Le cas est intéressant car en effet, Vienne-la-Rouge était dirigée par un conseil municipal socialiste, sous l’autorité de Otto Bauer, pour qui, la maison individuelle isolée en banlieue, n’était absolument pas une typologie architecturale et urbaine recommandable, le symbole spatial du propriétarisme capitaliste, isolant la famille culturellement, politiquement et intellectuellement : «cottagers make poor socialists». Pour autant, la situation était cruciale, et les architectes surent conjuguer avec brio, l’auto-construction à l’habitat collectif en milieu urbain. 

Dès après la victoire des révolutionnaires soviétiques, de tels programmes seront à l’honneur dans les pays capitalistes européens, procédés utilisés afin de réduire les fractures sociales, et en l’occurence celle liée au déficit de logements sociaux et bon marché : gouvernements et municipalités, grands industriels également aidèrent d’une manière ou d’une autre les auto-constructeurs (don de lot à bâtir, et viabilisation de site, crédit facilité et à long terme, aide financière, dispense d’impôt, aide technique d’experts gratuite, don de plans d’architecte, don de matériaux de construction, et marché subventionné de la maison préfabriquée à monter bon marché, etc.). La crise de 1929 accéléra l’amplitude des programmes, avec une attention accrue pour le lopin de terre potager, susceptible de réduire la dépendance alimentaire des occupants chomeurs ; les USA se lancèrent dans de tels programmes, the State-aided self-help projects, notamment sous l’égide du président Roosevelt, et de son New Deal, relayé par les grands industriels philanthropes et une solidarité nationale exigée par les Eglises. 

A la fin de la seconde guerre mondiale, de la Normandie jusqu’à Moscou, nombre de grandes villes ont été soumises à des bombardements massifs, certains en Allemagne et en URSS, plus terribles encore que les bombes atomiques de Hiroshima et de Nagasaki. La fin de la guerre posa le problème de la reconstruction, et bien avant, du relogement provisoire des « sinistrés de la guerre » effectué dans l’urgence, souvent dans des camps dressés à la hâte par les sinistrés eux-mêmes, aidés par les militaires. La gestion des sinistrés de la guerre, mais aussi des réfugiés, des « personnes déplacées », des prisonniers de guerre, s’est partagé entre plusieurs institutions, structures nationales et supranationales qui avaient chacune des compétences. Une des principales d’entre elles est l’UNRRA, United Nations Relief and Rehabilitation Administration, créée par les Alliés dès novembre 1943. Elle opère sous le commandement militaire et essentiellement sous direction américaine. Une de ses missions initiales va consister à assister les civils des États alliés, et d’apporter aux sinistrés une aide d’urgence : abris, vivres, soins, et transport. Sous l’impulsion des États-Unis, en 1947, ce type de mission sera dédiée à une organisation spécifique, l’Organisation internationale des réfugiés (OIR), qui œuvre jusqu’à sa disparition en 1950. Avant, en juillet 1944, quarante-quatre pays du bloc capitaliste se réunissaient pour réfléchir aux moyens possibles pour reconstruire villes et économie nationales de l’Europe. Ils décidèrent ainsi de la création de deux institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) et le Fonds monétaire international (FMI). La première, plus connue sous le nom de Banque mondiale, verra le jour le 27 décembre 1945. 


Puerto Rico


Peu avant la seconde guerre mondiale, les services de l’administration des USA, dont le International Housing Service (Service International du Logement) de la Housing and Home Finance Agency s’appliqueront, dans un but strictement humanitaire, à dégager les principes et les méthodes d’un programme d’habitat d’urgence dénommé « Aided Self-Help in Housing Improvement »,  élaboré notamment pour reloger les populations urbaines victimes de catastrophes naturelles (cyclone, typhon, tsunami, séisme, etc.). 

Les prémisses avaient été énoncés vers 1939, avec les projets expérimentaux Lands & Utilities de la Ponce Housing Authority concernant une opération de Logements par efforts personnels assistés, à Puerto Rico, territoire of the United States. Cette première opération expérimentale d’aided self-help de low-cost housing in the developing world fut élaborée et conduite par Jacob Leslie Crane (1892-1988, ingénieur diplômé de l’University of Michigan et urbaniste diplômé de Harvard en 1921), Town planner alors Assistant Director au sein du Public Housing Administration, de l’United States Housing Administration.  Selon les termes du U.S.Housing Act of 1937, les autorités locales décidèrent d’aider au relogement d’habitants squatters illégaux de terres, les aggregados, en donnant la possibilité à des volontaires, soigneusement triés, de devenir propriétaires ; pour cela, ils devaient participer à l’aménagement d’un lotissement équipé – Sites-and-services - en eau potable et latrines publiques et électricité, puis à l’auto-construction de leurs maisonnettes en utilisant au mieux les matériaux locaux. Les volontaires auto-constructeurs étaient groupés en équipes sous la direction d’experts et d’ouvriers spécialisés.  Une réalisation expérimentale suivie dans le temps par les expériences de San José, un projet urbain communautaire basé sur l’Ayuda Mutua, de Minimimun Urbanization et de Aided Self-Help Subdivisions, et à partir de 1949, d’un programme pluri-annuel plus ambitieux concernant près de 36.000 travailleurs agricoles sans terre. Et ce programme s’exporta dans un premier temps dans les îles des Caraïbes, notamment en Jamaïque dévastée par un cyclone, en Haïti, aux Barbades, etc.

Cette petite expérience Puerto Ricaine allait cependant décider pendant des décennies les gouverments américains à adopter ce type de programme d’urbanisation pour les pays alliés capitalistes du Tiers monde, dans l’esprit de Crane, de ne pas considérer uniquement les aspects financiers, certes déterminants pour ce type d’aide humanitaire, mais d’adopter les caractéristiques de l’ «indigenous economic and cultural development». En cela, Jacob L. Crane, reconnaissait avoir été influencé par les thèses urbaines de Patrick Geddes qu’il avait rencontré en 1921. Il fut l’un des premiers spécialistes des programmes à grande échelle de Self-help Housing appliqués au pays du Tiers monde, un pionnier, un théoricien praticien engagé entre 1947 et 1953 par l’International Office of the United States Housing and Home Finance Agency.  Il posait ainsi le principal problème de la reconstruction, en 1949 :


« Les pressions qui s’exercent de toutes parts pour faire bâtir immédiatement des habitations ont souvent conduit à la nécessité de mettre en oeuvre des programmes d’urgence pour la construction d’habitations temporaires ; et le caractère d’extrême urgence de la crise du logement dans beaucoup de régions a inévitablement contraint certains pays à employer des procédés expérimentaux. Toutefois, l’expérience a généralement démontré qu’il n’est pas souhaitable de construire des habitations temporaires ; d’ordinaire, ces habitations ne sont pas prêtes aussi rapidement qu’on l’avait espéré, les dépenses encourues dépassent souvent les prévisions initiales et, fréquemment, cette pratique entraîne de nombreux mécontentements et un important gaspillage. »






Stratégie militaire
&
Self-Help


Peu avant la guerre, pendant la guerre et surtout après, les villes des pays sous-développés du Tiers monde connaissent le premier élan de leur accroissement démographique, tandis que dans les villes des colonies, les mouvements et organisations des révolutionnaires, des nationalistes et indépendantistes prennent autant d’ampleur, gonflent leurs effectifs ; mouvement armé et résistance pacifique qu’il convenait pour les impérialistes de briser par la force, mais aussi d’apaiser - la carotte et le bâton - par des programmes sociaux ayant objectif d’améliorer leurs tristes sorts quotidiens d’esclaves. Telle fut la mission, par exemple, des architectes français en Afrique du nord, de résorber le plus économiquement possible, les bidonvilles de grandes villes ; celles de l’Algérie supportaient en effet le poids des paysans des campagnes isolées ou proches des frontières, déportés, exilés forcés de quitter leurs terres afin de ne pas être en contact et d’aider l’ennemi, mais devenus les laissés pour compte survivant dans les bidonvilles. 


MALAISIE

Les généraux britanniques sans pour autant négliger la violence armée, adopteront une stratégie toute autre, sur les conseils de 
Sir Thompson, un personnage clé de la contre-insurrection communiste en Malaisie, Permanent Secretary of Defense in Malaya, architecte de la pacification rurale par le « hameau stratégique », méthode efficace inventée par les Anglais pour contrecarrer la révolte des fermiers Boers en Afrique du Sud au 19e siècle, puis adaptée, modernisée et appliquée avec succès contre le maquis communiste en Malaisie en 1948. Grossièrement, plutôt que d’exiler les populations rurales dans des grandes villes, Sir Thompson préférait les maintenir dans leurs campagnes au sein d’hameaux autonomes parfaitement défendus par des systèmes de fortifications et des milices d’indigènes ; villages auto-construits par les paysans, mais financés par le gouvernement, sous l’autorité d’experts et bénéficiant de tous les équipements publics nécessaires à leur stricte autonomie devant leur assurer, un bien-être social, un confort résidentiel de qualité susceptibles de les détourner de la voie révolutionnaire, ce dernier point étant capital pour la réussite de l’opération. 

Stratégie victorieuse en Malaisie, malheureuse lorsqu’elle fut adaptée par l’Etat major américain pendant leur guerre du Vietnam, malgré les efforts de Sir Thompson pour les convaincre du caractère politico-social que revêtait the strategic hamlets. L’idée maîtresse se résumait à « Clear and hold » (nettoyer et tenir) plutôt que « Search and destroy » (Chercher et détruire) prônée par le Pentagone, « Using a medical analogy, the remedy should be clinical rather than surgical » ; car selon Sir Thompson, une fois confortablement installés dans des hameaux modèles sécurisés, hâvres de bien-être, leurs habitants eux-mêmes, pour défendre leurs biens : 


« the killing of communist terrorists would follow automatically ».


GRÈCE


C’est en Grèce qu’un programme de ce type à grande échelle fut, pour la première fois après la guerre, expérimenté, et considéré par George A. Speer :


« Le programme grec est un exemple d’efforts personnels assistés appliqué à la construction de logements d’urgence dans lequel un gouvernement et la population ont travaillé la main dans la main et ont collaboré avec efficacité pour le plus grand bien de tous les intéressés. »

La guerre civile qui opposa l’Armée démocratique de Grèce d’obédience communiste aux forces militaires du régime conservateur, armé et soutenu par la Grande-Bretagne, puis à partir de 1947 placé sous l’autorité des USA, cette « guerre cachée » selon les historiens, prolongea les atrocités de la seconde guerre mondiale.  Contre « l’expansion communiste » en Méditerranée, les USA fournirent à la Grèce, et à la Turquie, une aide économique et militaire conséquente, dans le cadre de son premier Foreign Internal Defense (FID) of the Cold War era.

L’United Nations Relief and Rehabilitation Administration, présente en Grèce dès 1945 s’occupa d’apporter des aides – notamment alimentaires à profusion – aux habitants d’Athènes et de Salonique, là où se concentraient les conseillers britanniques et américains, alors que la famine faisait elle dans les régions rurales, des victimes. Dans le cadre du Plan Marshall de 1947, « The European Recovery Program » est instauré l’American Mission for Aid to Greece (AMAG), imposant une direction américaine, discrète et insidieuse, dans les structures économiques les plus vitales du pays, un soutien aux militaires, et le financement de propagande des éléments politiques les plus conservateurs, y compris fascistes, contre autant les révolutionnaires communistes que les plus modérés socialistes réformateurs. Une mission sur trois fronts dirigée par le Governor Dwight  Griswold, « The Most Powerful Man in Greece » titrait un article du New York Times en 1947. Comme en France, les USA imposèrent à la Grèce de reconstruire son arsenal industriel, ses infrastructures de transport, dont les ports, et peu d’effort concerna l’habitat pour le plus grand nombre. L’historien Jon V. Kofas soulignait que ce secteur fut ainsi privé d’un « long-term reconstruction program », c’est-à-dire de la remise en état et de la modernisation de l’industrie du bâtiment, et des ressources financières nécessaires, afin de contrer un déficit pourtant plus qu’alarmant de logements bon marché dans les villes comme dans les campagnes. 

Sur le front militaire, la technique de la terre brûlée est appliquée parfois dans les zones de montagnes : fermes, hameaux isolés et villages étaient incendiés. Pour les villages inaccessibles de montagne détenus par l’ennemi, la méthode de « Bomber Harris » fut reprise : bombardements et utilisation du napalm par l’US Air Force. Parmi les tactiques employées par l’Etat major greco-anglo-américain, celle d’isoler les révolutionnaires de leur appui populaire, par l’évacuation totale des populations de certaines zones rurales de guerre, et de territoires susceptibles de l’être, conduit à la déportation forcée - ou volontaire - de plusieurs centaines de milliers de personnes : les civils « déplacés » sont dirigés dans des camps de réfugiés provisoires dans les principales villes du pays, les familles et personnes les moins suspectes sont assignées à résidence dans les villages des îles, les prisonniers politiques et combattants arrêtés connaissent les sinistres camps de concentration de Makronisi et Yioura, là où  la répression dictatoriale est sanglante : assassinats, torture employée, traitements inhumains et justice expéditive, entre autres, ces « human rights abuses » commis par les dictateurs grecs - pendant 30 années de répression - seront admis, tolérés mais embarrassent à cette époque quelque peu les grands administrateurs américains, les « U.S. officials », ayant la charge de concrétiser les promesses de félicité de la doctrine Truman d’une « second way of life » capitaliste, démocratique et heureuse.  Sur le front politique, l’appui occidental à la dictature grecque s’accommode donc d’une répression digne des nazis, accompagnée par des libertés très restreintes, et d’un système de corruption généralisée profitant à l’oligarchie et aux militaires. Pendant longtemps, la dictature instaura le « Certificate of Social Judiciousness » (Πιστοποιητικό Κοινωνικών Φρονιμάτων), certificat prouvant l’allégeance au pouvoir  nécessaire pour obtenir un emploi dans l’administration, son passeport, s’inscrire à l’université, etc. 

En 1949, l’Armée démocratique est finalement vaincue, les Soviétiques respectant à la lettre les accords de Yalta ne sauveront pas leurs camarades grecs des bombardiers américains. A la fin de la guerre civile, et en comptant les destructions de la guerre mondiale, le pays est dévasté, l’on estime qu’un grec sur 10 est sans abri, plus de 2.000 villages et gros bourgs ont été rasés, près de 500.000 bâtiments de toutes sortes ont été détruits ou gravement endommagés – soit 25 % du total -, et un million de réfugiés fuyant les campagnes ou déplacés par l’armée, attendent leur relogement dans les camps provisoires, établis par l’United Nations Relief and Rehabilitation Administration, ou bien simplement laissés pour compte, dans les bidonvilles et camps de tentes dressés au large des villes. 

L’International Housing Service fut appelé dans l’effort de guerre, et nous retrouvons ainsi Crane secondé par George Reed, American housing advisor, qui en 1939 avait conduit le programme de self-help à Puerto Rico, a co-organisé une vaste campagne de Self-help Housing en 1950, pour reloger les habitants des villages des régions montagneuses du nord du pays, avant l’hiver. Un programme d’aide adapté au contexte de la guerre qui consista à convaincre, à imposer aux habitants sinistrés – réfugiés dans les camps de sécurité - l’idée de rebâtir par eux-mêmes ce que la guerre avait détruit, et à accepter le système avantageux de crédit, instauré par le Ministère de la Reconstruction, c’est-à-dire, l’American Mission for Aid to Greece, afin qu’ils puissent d’une part, acheter les matériaux nécessaires à la reconstruction de leurs fermes, de leurs maisons, et d’autre part, payer les services d’un ouvrier spécialisé pour les travaux difficiles nécessitant un savoir-faire (fondation, charpente, toiture, etc.). Mais l’ampleur des dégâts étaient tels qu’il s’avéra nécessaire d’élaborer un modèle de maison, ou plus exactement, ce que le rapport de George A. Speer nommait, un « embryon de maison », conçu par l’administration, « d’une surface d’environ 30 m² ». Un modèle d’habitat minimum conçu de telle manière qu’il puisse être facilement agrandi par la suite : l’idéologie de la « grown house », intimement liée au « self-help building » est expérimentée à grande échelle dans les montagnes de Grèce. Ainsi, outre le crédit d’assistance, quelques subventions en nature, des techniciens de l’administration étaient présents pour conseiller les self-builders, services offerts avec les plans du modèle, par le Ministère de la Reconstruction. 








Services, crédits et subventions soigneusement contrôlés par ces mêmes techniciens, représentant le ministère de la Reconstruction et du Logement, et attribués sous certaines conditions drastiques, par un Comité local composé généralement du prêtre du village, du maire, et du représentant ministériel qui s’occupait, faute de personnel, de plusieurs villages. Les crédits étaient accordés au fur et à mesure de l’avancement, et de la qualité-conformité, des travaux.  Dans le même mouvement, les auto-constructeurs étaient tenus de rebâtir les équipements publics, dont notamment les écoles et le réseau d’adduction d’eau. Généralement était exigée une corvée d’une journée de travail par semaine, ou son équivalent en espèces. Les soldats contribuèrent également à l’effort de reconstruction, notamment pour le transport des matériaux, les travaux de voirie, outre leurs missions plus classiques de déminage de mines, bombes et d’obus non explosés. 

Programme démarré officiellement au printemps 1950, le rapport de George A. Speer indique qu’en août 1950, 14.000 familles s’installaient dans leurs nouvelles maisons, en septembre-octobre, 31.000 maisons étaient achevées,  30.000 en voie de finition pour le seul moins de novembre. Et sur les 90.000 maisons recensées, environ « 70.000 avaient été bâties par les familles elles-mêmes dans le cadre du plan d’efforts personnels assistés. »  D’autres programmes de constructions accompagnaient l’opération, comme le note George A. Speer : 


« Les exceptions, ceux dont les logements ont été construits par l’Etat étaient : 1) les habitants des régions frontalières qui devaient consacrer la plus grande partie de leur temps à lutter pour protéger leur vie et les quelques bêtes qui leur restaient contre les raids officiellement encouragés par leurs voisins communistes et, 2) ceux qui retournaient dans leurs prairies arides privés de leur seul moyen de subsistance, leur bétail, et que l’on pouvait distraire de leur désespoir. »





JACOB L. CRANE


Le «succès» de ce programme arriva aux oreilles du président américain Truman, satisfait, et dès lors,  la renommée de Jacob L. Crane  fut en phase montante dans les couloirs des administrations américaines, des International agencies, et déjà de l’International Bank for Reconstruction and Development. et plus encore dans ceux de l’United Nation’s housing and planning section, section dédiée à l’Habitat qui est née grâce à ses efforts et à sa demande (disait-il), tout comme le terme self-help housing. L’architecte Ernest Weissman, son directeur à l’époque, ami de J. Crane fut un de ses principaux alliés pour promouvoir dans le monde entier les programmes de self-help, et de sites and service approach ou land-and-utilities schemes, notamment par des conférences et des publications, et de nombreuses missions d’expertises à travers le monde. Programme de Self-help housing présenté en 1954 par Jacob L. Crane  : 


« Mes travaux sur l’amélioration de l’habitat par efforts personnels assistés, effectués dans de nombreux pays, m’ont amené à penser que le principal avantage de cette formule est qu’elle permet au gouvernement, aux communautés et aux groupes de familles de ne pas attendre pendant vingt ou trente ans le ‘’développement économique’’ mais de commencer dès maintenant avec le peu d’argent dont ils disposent pour améliorer leurs conditions de vie et en même temps à contribuer effectivement au progrès économique. Dans bien des endroits, des programmes organisés pour la création de logements par efforts personnels assistés sont en cours de réalisation. Chacun de ces programmes peut bénéficier de l’expérience des autres. Ceci est particulièrement vrai pour les programmes nouveaux; on peut ainsi prévoir ce qui aura des chances de réussir et ce qu’il faut éviter.»

George A. Speer, conseiller international en matière de construction de logements  par efforts personnels assistés, au sein de l’International Housing Service, dirigé par R. Douglas Stone, dans un rapport officiel faisait l’éloge des premières expériences menées par Jacob L. Crane et de ses activités d’expert conseil auprès des Nations Unies, et précisait que c’était une méthode qui capitalise le temps libre, favorise l’accession à la propriété de la manière la plus efficace :


« Comme le nom l’indique, c’est une méthode utilisant les nombreuses heures de main-d’oeuvre disponibles sous forme de temps libre et perdu, et de mobiliser cette énorme réserve de main-d’oeuvre conjointement à une forme quelconque d’assistance de la communauté ou autre, permettant  à l’individu d’améliorer son gîte par ses efforts et avec son temps libre dans des proportions impensables s’il était abandonné à lui-même. » 

Cela étant, Jacob L. Crane déploya des efforts conséquents et un zèle missionnaire hors du commun pour convaincre en définitive l’administration des USA, les plus hautes sphères politiques, d’adopter ce type de programme : «self-help is the best way to tackle the housing problem» ; mieux, ce zèle l’emmena dans nombre de pays afin de rencontrer ses homologues et les partisans, peu nombreux, des Self-help housing (A cet égard, il faut souligner les efforts de Charles Abrams [1902-1970], un urbaniste expert des bidonvilles du monde entier et consultant pour diverses organisations dont UN Habitat, apprécié et écouté.) ll fut ainsi en contact avec David Vega-Christie, directeur au Pérou de la Corporacion Nacional de la Vivienda, et en 1951, son collaborateur Donald Laidig y sera envoyé pour une lognue mission en tant que conseiller : méthode pour Crane souvent utilisée pour promouvoir au mieux le self-help housing program.  Les efforts de Crane furent titanesques car le programme qu’il défendait n’était pas - encore - admis par tous, en concurrence, pour beaucoup de décideurs, avec l’architecture moderne des habitations collectives et les nouvelles villes du Tiers monde, telles Brasilia,  et Chandigarh en Inde, conçue par Le Corbusier. 

Personnage important donc pour la promotion de ce type d’urbanisme minimum et d’habitat de survie mais qui paradoxalement n’obtint aucune reconnaissance à la hauteur de ses efforts de ses collègues spécialistes et partisans de l’auto-construction : ni Charles Abrams, ni John Turner, ou William Mangin par exemple, ne le mentionnent dans leurs écrits ou font référence à ces nombreuses publications ; Turner jugeait de l’expérience de Puerto Rico comme  «a paternalistic aided self-help housing projects». Richard Harris parle d’une amnésie étrange : «These early experiments taught lessons which were soon forgotten», et il considère le labeur de Jacob Leslie Crane comme équivalent ou supérieur de celui de John Turner, qui toutefois admettait - en 1997 - avoir été «personally encouraged by Crane and his associates.»  Il est étrange également que Crane après avoir démissionné en 1953-54 de son poste de l’administration américaine, redevenu simple Town planner consultant, cesse de promouvoir ce type de programme [5].

Le successeur de Jacob Crane à l’International Housing Service, Dan Hamady, poursuivi son effort pour l’essor des Self-Help programmes dans le Tiers monde dans une vision politique bien marquée : 


 «We are helping them to erect a barrier between them and the communistic ideology that proclaims that all that is good flows from the power of the State».

Ce type de programme concernant l’habitat -avec d’autres- devint en définitive des anticommunist self-help programs participant davantage à la Cold War diplomacy, qu’à la résolution effective des problèmes rencontrés par les mal-logés du Third World.





PEROU

Les
Oligarchies





En 1940, 26.9 % de la population totale du Pérou habitaient en ville,  40.1 % en 1961 et 53 % en 1972. Ainsi explique-t-on le développement exponantiel des différentes formes d’habitat informel qui caractérisaient depuis les années 1950 Lima et les grandes villes du pays : exode rural et démographie galopante : l’Etat ne pouvait faire face aux torrents de paysans pauvres dévalant les pentes de la Sierra. Les urbanistes des années 1960 de la Nouvelle gauche ajoutèrent à ces phénomènes deux autres causes : l’oligarchie et les intérêts financiers des pays étrangers, dont en particulier ceux des USA. Ce n’était pas la forte émigration rurale qui provoqua la crise du logement de Lima, mais bien, contrairement à ce qui était admis, un type de développement capitaliste post-colonialiste. Plus le nombre de nouveaux migrants en ville augmentait, moins l’Etat s’occupait de cette question, et plus le déficit de logements s’aggravait. 

Historiquement, le premier fléau, l’oligarchie terrienne s’était accaparée à la fois les meilleures terres cultivables du pays, les terres irriguées des plaines côtières, celles les plus riches de la Sierra, et l’ensemble de la mécanique du système politique. Mais l’oligarchie péruvienne terrienne allait devoir disputer son territoire avec les grands investisseurs étrangers, notamment britanniques puis avec les trusts nord-américains. L’industrialisation des grandes villes, la création des nouvelles villes minières de la Sierra, fut avant tout, l’oeuvre des investisseurs étrangers, un domaine réservé.  L’industrialisation de Lima, et des villes côtières a apporté une autre dimension à leur développement urbain, qui affectait plus seulement la possession foncière, mais la place de l’individu dans le système de production industrielle. En premier lieu, cette concentration formait, bien sûr, l’armée de réserve ouvrière, une masse considérable utilisée par les grandes sociétés, afin de maintenir les plus bas salaires et de segmenter la classe ouvrière entre privilégiés, syndiqués, travailleurs précaires, journaliers, et chômeurs, entre métis et cholos.

Les familles les plus riches du Pérou s’arrogèrent à partir de l’après-première guerre mondiale, et notamment après la crise de 1929, les secteurs de la construction et le domaine de l’immobilier, faisant de ceux-ci, les piliers, les sources inépuisables de leurs fortunes colossales. Et, afin de protéger ces sources de bénéfices, de crédits bancaires, et de rentes, afin de contrôler au mieux les marchés de l’immobilier, que ce soit à Lima ou Arequipa, les intérêts d’une infime minorité s’empara et prit le rôle de l’Etat, dans des domaines où celui-ci peut intervenir pour équilibrer les trop grandes défaillances, pour réguler «le marché». A tel point que l’on la distingua l’oligarchie historique terrienne de l’«oliguarquia rentista», ou «oligarquia urbana», une «oligarchie urbaine» ne désignant pas uniquement son lieu de résidence, la ville, mais bien ses activités immobilières. 

Plus tard, dans le commencement des années 1960, apparût une nouvelle élite, l’oligarquía exportadora liée au commerce de masse, et la concentration exagérée de population dans les villes répondait aux demandes de la grande bourgeoisie liée au marché (élite urbana comercial), car la consommation de masse s’intéressait également aux habitants les moins aisés, mais les plus nombreux.  L’Etat, jusqu’à la révolution de 1968, laissa aux détenteurs de capitaux appartenant au secteur immobilier-foncier la responsabilité des domaines de l’urbanisme et de l’habitat tandis que les interventions publiques en faveur de l’habitat populaire stagnaient à des pourcentages ridicules. La spéculation a façonné les villes du Pérou, jusqu’au périmètre du Palacio del Gobierno à Lima. Et les milieux intellectuels de la Nouvelle gauche naissante, les grands réformateurs y compris modérés, les socialistes, le cercle des «jeunes colonels» nationalistes, accusaient, en premier lieu, bien avant l’impérialisme - c’est-à-dire la main mise des USA sur les ressources du pays -, l’oligarchie dirigeante qu’ils qualifiaient de « petit cercle de trafiquants égoïstes ».





LIMA


645.172 habitants en 1940, 
1.845.910 en 1961, 
3.400.000 en 1972. 


La croissance de Lima et des villes côtières à partir des années 1940, fut aussi la réponse faite aux industriels d’une demande de main-d’oeuvre non qualifiée ; et à la demande de la bourgeoisie de disposer de plusieurs domestiques, venus des Andes, prouvant ainsi leur degré d’aisance. Dans le tracé historique de la formation du prolétariat urbain péruvien, vint le moment inévitable de leur organisation en syndicats assez puissants pour intervenir dans la vie politique, et contraindre entreprises privées et gouvernements à des mesures en leur faveur. De même, loin d’être passifs, les squatters des barrios clandestinos des années 1930 à Lima, parfois sous l’impulsion des mêmes syndicats, se regroupaient en associations, les comités de moradores, les juntas asistenciales, les cooperativas de viviendas, les comités de ayuda mutua, les asociaciones de pobladores, etc. revendiquant des meilleurs conditions d’habitat, des services publics, etc. S’y retrouvèrent, péruviens d’origine, et nouveaux émigrés venus d’Europe ou d’Amérique Latine comprenant son lot d’anarchistes [6]. Les vagues successives d’ «immigrés de l’intérieur», les Invadores (1 million de migrants entre 1940 et 1960) venus de la Sierra à partir des années 1950, ajouteront à ces revendications leur régularisation, un droit de propriété.

Les descriptions des voyageurs font état d’une capitale moderne placée sous l’influence des Etats-Unis et de l’Europe, ils évoquaient la qualité architecturale des immeubles de bureaux et d’habitations de standing, des établissements balnéaires de la côte, contrastant avec les taudis de la ville historique. Entre ces deux mondes, peu de constructions modernes dédiées à la classe ouvrière, et moyenne en formation, faisant le trait d’union entre richesse et pauvreté urbaines : l’on passe du taudis à l’immeuble de standing. Certes, des immeubles d’habitations pour les fonctionnaires d’un ministère se dressaient dans le centre de Lima, la périphérie se couvrait de résidences, mais ici, l’on observait que les classes modestes y habitant appartenaient au cercle restreint des familles disposant d’un revenu régulier, leur garantissant l’accès à des crédits, voire aux aides du gouvernement.







L’on peut citer une étude des sociologues Julio Cotler et Aprocidio Laquian, datée de 1970 [Rural Migrants and Metropiltan Development], indiquant qu’entre 1949 et 1956, le gouvernement du dictateur Odria a financé 5,476 habitations bon marché, représentant moins de 1 % des besoins annuels, et que:


« It is no wonder, therefore, that within the same period, some 50,000 families in urban parts of the country took matters into their own hands and invaded public and private lands, setting up their barriadas.»

L’Instituto Nacional de Desarrollo Urbano estimait dans son Estudio de evaluación integral de los programas de vivienda ejecutados y/o promovidos por el Estado, Inventario de proyectos con participación del Estado, 1946–1990,  datée de 1990, qu’entre 1946 et 1990, l’Etat a financé un total de 227.245 habitations ; 42,628 unités (19 %) étaient des constructions conventionnelles (maisons et appartements classiques pour une famille) ; 12,241 unités (5 %) étaient des núcleo básico, c’est-à-dire des «noyaux» de maison à agrandir, et 172,376 unités (76 %) des self-help housing, situées dans des sites-and-services, ou lote tizado ou lote básico, c’est-à-dire des zones simplement viabilisées.  

Le chiffre de 227.425 habitations financées par l’Etat dans un temps aussi long, une cinquantaine d’années, pour une population de 22 millions d’habitants en 1990 (10 millions en 1960) révèle à lui seul l’ampleur de ce que l’on appeler, des dégâts.  Les conséquences furent dramatiques, selon une étude de l’UN-Habitat datée de 2001, 68 % de la population urbaine du Pérou vivaient dans des «slums», soit 12,906,400 personnes, la moitié de la population ; en comparaison ce chiffre atteint 9% au Chili, 20% au Mexique, 22% en Colombie, 37 % au Brésil, 81% au Nicaragua et 86 % à Haïti, seuls pays de l’Amérique Latine à surpasser le Pérou.  






LE CONTROLE 
DU TERRITOIRE


L’exode rural préoccupa dès l’après seconde guerre mondiale la vie politique du pays, qui s’affirma au fil du temps lorsque les vagues successives de paysans envahirent illégalement les plaines de Lima et Callao, capitale qui concentrait les richesses d’un pays pouvant être délimité ainsi :

1. La Costa entre Pacifique et piémonts des Andes, où se concentraient les grandes villes-port industrielles, les grandes plantations - haciendas - (sucre, riz et coton) disposant d’une agriculture techniquement avancée ; Lima étant le point d’attraction principal des investissements nationaux et étrangers. Ces régions (12 % du territoire) fournissaient l’essentiel de la richesse du pays, mais plus augmentait la dépendance du pays à l’égard du « système international » capitaliste, plus s’accentuait le caractère dominant de l’aire métropolitaine de Lima à l’égard du reste du pays et de la zone côtière même. 

2. La Sierra, la zone montagneuse dominée par de hauts sommets infranchissables et une économie basée sur l’agriculture de latifundias et minifundias de type traditionnel, et de villes minières isolées ; sur les hauteurs andines se trouvent les villes incaïques dont Cuzco, capitale de l’Empire. La Sierra fut le principal pourvoyeur de paysans venant s’installer en ville. 

3. La Selva, la forêt amazonienne couvrant 57 % du pays, peuplée seulement dans les années 1950 par moins de 10 % de la population totale, séparée ou plutôt isolée physiquement par la Cordillère des Andes. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, les villes de la côte importaient le bois des USA, faute de routes et d’industrie, et d’un commerce importateur au profit de sociétés de Lima appartenant à l’élite.






LOS INDIOS


« Paysan, plus jamais le patron n’exploitera ta misère. »
Tupac Amaru 
(investigateur de la grande révolte indienne contre les Espagnols, 1781).


L’une des particularités du Pérou, a été et est encore, une incroyable ségrégation entre les différents groupes raciaux : la haine viscérale entre les uns et les autres caractéristique de l’ère coloniale s’est longtemps maintenue, pour se transformer en racisme anti-indigène, mais qui est exacerbé dans les moments de crise économique, c’est-à-dire, le plus souvent. « Los peruanos, come un todo, no nos apreciamos entre nosotros » affirmait O. Ugarteche en 1998. C’est le résultat de tout un processus historique qui est resté profondément ancré dans la mentalité des classes dirigeantes et intellectuelles. Nelson Manrique dans son essai « La Piel y la Pluma » paru en 1999, c’est dire, écrivait ainsi : 


« S’il est un problème sur lequel il est difficile de débattre aujourd’hui au Pérou, c’est bien celui du racisme... Mais les réticences à traiter le thème ne se rencontrent pas seulement chez les personnes ordinaires; ces réticences montrent une vigueur surprenante chez les intellectuels s’occupant de la compréhension de la société et de ses transformations. » 
Jusqu’à la Seconde guerre mondiale et bien au-delà, les discours proposant l’élimination pure et simple des éléments Indiens, ou l’idée de les confiner dans l’« isoloir », la Sierra, afin de ne pas contaminer la race blanche  (notons ici que le « Plan sanitaire » du président Fujimori, de 1996 à 2000, visait à «diminuer» le problème indigène par des campagnes de stérilisation forcées, nommées Festivals des trompes bouchées...), ou encore leur utilisation comme « machine » dans les mines de cuivre, ces discours étaient courant dans le monde des affaires, politique et parmi quelques intellectuels progressistes. Et, exemple parmi tant d’autres, dans les années cinquante, il était interdit de jouer de la musique « andine » à Lima.

Le confinement Indigène était acceptable pour certains courants des partis socialistes progressistes, mais à la condition du développement des régions pauvres devant à la fois servir leurs économies propres, contribuer à la richesse et cohésion nationales, et sinon endiguer mais freiner l’exode rural de la Sierra vers Lima et les régions côtières, maintenir les populations indigènes dans leur région, ou au pire à les inciter à s’installer, à peupler les régions sous-développées de la Selva. Luis Valcárcel de l’Instituto de Etnología y Arqueología de l’Universidad Nacional Mayor de San Marcos à Lima, insistait sur le fait que les indigènes transplantés dans les périphéries des villes se dégradaient en êtres hybrides, sous-développés mentalement, car aliénés par à la fois leur culture ancestrale, le poids des traditions, et le choc de la vie et ville modernes, de la criollo culture, incapables d’assimiler les us et coutumes, les normes sociales de la vie urbaine. Luis Valcárcel exposait ainsi le problème de la conservation de la race, comme nécessité de conservation de la culture, en opposition aux propositions de métissage, débat qui sera radicalisé dans les années 50. Il fut un fervent partisan des politiques interdisant l’exode rural-urbain, et des programmes favorisant le développement économique des régions rurales, retenant ainsi leurs populations dans leurs contrées, in situ. Débat à double tranchant, car les meilleurs avocats de l’indigénisme ont souvent contribué à créer des lois spécifiques qui ont été autant de formes de normalisation et d’exclusion d’une partie de sa population. Ainsi, ces débats sur la question indigène alimentèrent les argumentaires des gouvernements de ne leur offrir aucune possibilité d’installation dans l’aire métropolitaine de Lima-Callao, et d’un désengagement de ses obligations de promoteur constructeur d’habitat social. Sur ce point particulier, socialistes modérés et ultra-libéraux, trouvèrent un relatif terrain d’entente cordiale.

Au contraire, pour José Maria Arguedas, le conservatisme colonial est un frein à l’expansion du métissage qui semble être la seule voie pour permettre aux Indiens de s’émanciper.  Les jeunes partisans de la Nouvelle Gauche, alors naissante,  considéraient un mythe indigéniste attaché à la communauté paysanne, à son collectivisme proto ou pré-socialiste, selon les écoles, ou bien selon José Carlos Mariategui, les communautés rurales pouvaient être assimilées au communisme primitif ou au « communisme incaïque ». 

Si le sort des indigènes des Andes était peu envieux, celui des ethnies peuplant l’Amazonie, était tragique. Pratiquement toutes ont été victime de ce que certains désignent comme un véritable génocide, à l’échelle non pas du seul Pérou, mais du bassin amazonien, convoité pour ses richesses naturelles. Le grand aventurier français, Don Fernando, surnommé Le Seigneur de l’Amazone, de son vrai nom Fernand Fournier Aubry, forestier pendant de nombreuses années dans la jungle péruvienne et marié à une Indienne campas, dénonçait ainsi en 1960, 


« le massacre Indien, le carnage pour quelques tonnes de caoutchouc ou de minerai, avait contraint les plus fortes tribus à un exode mortel. Des bandes armées traquaient, fléchaient, décimaient, sous la cynique et hypocrite conduite de petits commerçants ou de métèques cossus et protégés. Or, uranium, pétrole! Les hommes nus, dont le seul tort avait été de naître sur un sol inviolé, avaient, par milliers, rencontré la mort. Embuscades, maladies, gaz, mitraillage, rien n’avait paru trop efficace. Un soir, des forestiers descendus des Cordillères de Carrahaya m’apprirent la triste fin des tribus campas. Kinchokré [le chef de la tribu], ma femme, mes petits étaient restés libres jusqu’à la fin ».






LES BAS FONDS 
DE 
LIMA


A partir de 1940, et jusqu’à la mi-temps des années 1950, les milliers de nouveaux venus à Lima, mais aussi les mal-logés originaires de la capitale, s’installaient non pas dans des barriadas  externas, les bidonvilles de la périphérie -, mais dans les barriadas internas, situés dans les interstices de la ville (berges du Rio RImac, entre quartier et zone industrielle, sur les pentes escarpées des collines, etc.), et pour leur grande majorité, dans les taudis - les tugurios- des anciens quartiers du centre ville. Dans l’infinie variété des cas, il est possible d’isoler plusieurs types de construction : la plus ancienne forme est la traditionnelle masure faite de matériaux de récupération, isolée dans les barriadas périphériques ou adossée l’une l’autre en zone urbanisée, sur les décombres d’une demeure, nommées alors quintas deterioradas. Mais jusqu’à la fin des années 1940, le type le plus souvent rencontré est la casa subdivisa, la maison de ville coloniale et post-coloniale monoparentale d’un ou deux étages, initialement habitée par la petite bourgeoisie ayant migrée en périphérie (à Lima à partir de 1917 profitant de la construction de grandes artères, puis notamment après le séisme dévastateur de mai 1940), et louée, après subdivisions en plusieurs pièces, à des familles de la classe ouvrière. 

Au fil des ans, faute d’entretien, les logis sévèrement détériorés et surpeuplés deviendront de véritables taudis, ou s’installèrent les migrants ruraux à la place des ouvriers, et par expansion formeront des quartiers entiers de viviendas tugurizadas. Leur surpopulation dans les quartiers à forte concentration aura comme conséquence la dégradation des services publics. Le processus de taudification, de tugurizacion d’un quartier entraînait le plus souvent celui du quartier riverain, décidant les classes plus aisées y habitant à déménager, et de transformer leur propre domaine en casa subdivisa, source de rentes locatives très avantageuses. Les propriétaires moins voraces, peu nombreux, ou bien plus soucieux de leur bien, installaient quant il était possible de le faire, des extensions destinées à des toilettes, des douches communes. Plus tard, les immeubles collectifs modernes connaîtront dans certains quartiers dégradés, pareil sort : les appartements ont été subdivisés et loués à plusieurs locataires.





Le second type, le plus courant rencontré dans les tugurios de la périphérie de Lima, est la callejone, la maison corridor d’un ou deux étages spécialement édifiée pour le prolétariat urbain : à chaque niveau, un long couloir étroit (sa largeur dépend du type de locataire) distribuait de chaque côté des pièces à vivre invivables, car privées de fenêtres extérieures (parfois une ouverture donnait sur le couloir) et d’une ventilation efficace. Le plus souvent, des toilettes et un point d’eau communs équipaient la callejone ; construites en brique de terre cuite, ou de quincha [torchis de terre sur une structure de bois], en adobe [briques de terre séchées], dotées d’un sol de terre battu et d’une toiture en tôle, les plus grandes peuvent accueillir 50 familles, vivant chacune dans une pièce, parfois deux communicantes. Dans sa variante la plus grande, le conventillo comporte deux couloirs. La callejone peut se rapprocher de la Casa Chorizo de Buenos Aires datant de la même époque : une maison tout en longueur où les pièces sont distribuées le plus souvent par un patio, une cour ouverte, ce qui la différencie. Mais on retrouve parfois plus ou moins la même typologie dans les corralones plus tardives de Lima. 

L’architecte et homme politique Fernando Belaúnde, futur président de la république, dès l’après guerre, décrivait des maisons surpeuplées, des familles vivant dans des pièces sombres et humides infestées par la tuberculose, et déclarait : 


« L’architecture des callejones semble s’inspirer de celle des cimetières. Les espaces de vie sont pompeusement appelés ‘’pièces’’ ; peut-être serait-il plus correct de les nommer ‘’tombeaux pour personnes vivantes’’ ».  

En 1949, l’Oficina nacional de Planeamiento y Urbanismo (ONPU), dans une étude urbaine concernant Lima, bref prélude pour la conception du Plan Piloto de Lima, établissait les différentes formes d’urbanisation et de typologies urbaines rencontrées dans l’aire métropolitaine. Étude complétée plus finement en 1955 catégorisant pour ce qui concerne l’habitat, les barriadas, les barrios incompletos, les barrios modernos insalubres, les barrios en bueno estado, et les barrios decadentes. Ces derniers, les « quartiers dégradés » se situaient dans la zone la plus ancienne de Lima, caractérisés par un état très dégradé des habitations, des espaces et des services publics, une mortalité importante et un taux de délinquance le plus élevé de l’aire métropolitaine.

Dans ces types de taudis, les propriétaires, ou plus souvent les gardiens, ne se gênaient pas de louer pour une nuitée, un espace dans le couloir faisant de celui-ci un dortoir commun. Les observateurs dénonçaient, dans les cas les plus extrêmes, des conditions d’habitabilité inhumaines : une petite pièce sombre et humide où s’entassait une famille entière de plusieurs enfants, séparée les unes des autres par des cloisons et des planchers de bois aussi fins que possible, des ruines pourvues de toilettes communes immondes ; des constructions de mauvaises qualités, fragiles, dangereuses, prenant l’eau en cas de fortes pluies, menaçant de s’écrouler sous le poids même des occupants, et s’effondrant effectivement parfois, notamment à la moindre secousse sismique.  Les maladies contagieuses y sévissaient aussi souvent que possible : typhoïde, fièvre jaune, malaria et tuberculose faisaient des hécatombes. À la suite, des mesures sanitaires furent instaurées, améliorant autant que peut, l’hygiène des taudis, mais elles seront effectivement respectées dans le cas de nouvelles constructions. Enfin, plus tardivement apparurent les tugurios de azotea, des abris de fortune, de viviendas precarias colonisant les toitures terrasses des habitations, notamment dans les zonas tugurizadas du centre ville, proches des zones commerciales et des marchés. 

L’anthropologue américain Richard Wilbur Patch, auteur en 1961 de «Life in a Callejone. A study of Urban Disorganization»,  décrivait une callejone mesurant approximativement 20 mètres par 35 où vivaient 30 familles (dont la moitié émigrée de la Sierra), 158 personnes, et les conséquences de desorganización social : disputes entre voisins, violences conjugales, relations passagères extra-conjugales, cas de proxénétisme, abus d’alcool faisant le lit de la criminalité et le délinquance juvénile. Dans les tugurios urbains les plus étendus, la violence prévalait, lieu idéal pour les voleurs, les bandes de jeunes délinquants, etc., au contraire des barrios périphériques, où les nombreuses associations de défense, et notamment les Asociaciones de Padres de Familia, s’occupaient de l’ordre public.

Climat qui inquiéta la police et les militaires, et alimenta les chroniques des quotidiens de Lima. Selon Patch [La Parada, 1967] peu d’études avaient été effectuées dans les tugurios urbains de Lima, en raison notamment de leur «dangerosité» :


«Las barriadas consisten en chozas de invasores construidas apresuradamente en la periferia de la ciudad. Los residentes de las barriadas son pobres pero se sienten con derecho a reclamar las tierras que han invadido. Ellos se consideran “gente respetable”. La mayoría son residentes habituados a Lima que han aprendido la eficacia política de las invasiones masivas de tierras desocupadas, públicas o privada, de la periferia urbana … los verdaderos callejones moradas de las clases bajas y los elementos criminales de la ciudad, están en la ciudad misma. … Los callejones son sociedades cerradas, impenetrables para los intrusos e inadecuadas para el estudio a través de técnicas antropológicas o sociológicas ordinarias. Si el entrevistador indiscreto tuviera la fortuna de salir ileso, recibiría las respuestas más superficiales e idealizadas, si no objeciones a sus propósitos. Por esta razón, los callejones han sido poco estudiados y raras veces descritos.»

D’autres descriptions évoquaient de meilleurs conditions d’habitabilité, voire même confortables des logements, mais dans ce cas, les loyers étaient en conséquence, d’autres encore appartenaient à des organisations religieuses imposant des contraintes très strictes, notamment d’admission. La Sociedad Beneficencia Publica de Lima Metropolitana disposait dans les années 1950 d’un patrimoine immobilier conséquent, estimé à plus de 250 immeubles d’habitations dont une centaine tugurizadas. La Sociedad de Beneficencia Pública de Lima a été le principal initiateur de ce que l’on nommait au 19 siècle les «casas para obreros»  (déjà sur le plan de Lima de 1875 de Enrique Meiggs). Ces viviendas dotées d’un confort minimum étaient destinées à la «comodidad y salubridad de las clases obreras, entonces denominadas populares.» La Beneficencia Pública devint à partir de 1911 le premier promoteur-constructeur de «maisons ouvrières» ; en 1914, la Beneficencia missionna Rafael Marquina pour le «diseño de veintisiete casas para obreros», et ses activités de promotion se multiplièrent dans l’entre-deux guerre, avec le soutien des gouvernements. Par élan de charité, les conditions d’habitabilité étaient plus décentes, les loyers les plus bas, et selon leurs propos, servaient à la réhabilitation - destugurizacion y revaloracion - de leur patrimoine - et locataires - dégradé. En 2011, plus de 300 «antiguas casonas» parmi les plus dégradrées du seul centre historique de Lima ont été cédé au secteur privé par la Beneficencia Publica. 





En parallèle, les organisations des Églises américaines ayant établies des missions en Amérique Latine  multiplièrent leurs efforts, comme ce fut le cas au Pérou avec l’importante mission Catholic Maryknoll Fathers (opérant à l’origine en Chine jusqu’à la victoire de Mao en 1949 et sponsorisée par Rockefeller) dont la devise était : « The only way to help a man spiritually is first to help him materially » et s’était assigné le rôle de financer des « projects into which they may channel their energies » en faveur des plus déshérités (ayant la foi), et de combattre le danger communiste. Le Père Daniel McLellan, introducteur du micro-crédit au Pérou (The Puno Parish Credit Union) en 1955, avait lui pour devise : « The French have their worker priests. Well, I am a capitalist priest. » Installé à Puno, McLellan « apôtre du coopératisme » conduit plusieurs opérations d’habitat de « Christian home » à crédit (dont le McLellan’s Mutual El Pueblo en 1961) pour la classe aisée ouvrière, en collaboration étroite avec la Corporación Nacional de la Vivienda, et bénéficiant des aides de multiples administrations américaines. 


À ces conditions d’habitabilité difficiles, voire périlleuses, les observateurs notaient cependant les nombreux avantages à vivre dans un taudis mais en centre ville : en premier lieu, la grande proximité de leur lieu de travail, leur faisant économiser le prix d’un transport public, la présence de nombreux équipements publics de quartier, dont les écoles, les dispensaires et les hôpitaux, et de loisirs, et plus généralement les espaces publics hérités, équipements et cadres de vie souvent absents dans les barriadas périphériques. De plus, les habitants disposant d’une adresse légale (à la condition de savoir lire et écrire) étaient en droit de voter.



BARRIADAS


Les premiers migrants ruraux des années 1940 pouvaient profiter du marché des tugurios pour se loger, des premières poches de barriadas internas  dans les zones dégradées de la ville, sur les flancs des collines, mais l’accélération de la migration, la vitalité de la croissance démographique ont perturbé le fragile équilibre des politiques en matière d’habitat social : les zones de taudis gonflaient, la spéculation augmentait de même que les loyers, fatalités qui concernaient non seulement les plus pauvres, mais aussi les catégories de la classe ouvrière, y compris aisée, des fonctionnaires, des commerçants, etc. Le Droit au logement, à la fin de la dictature du général Odría (1948-1956) était au centre des débats de toute l’opposition légale et interdite (dont le Parti communiste).  

Le dictateur Odría «era anti-sindicalista pero no anti-obrero» et, à l’image du président argentin Perón, il multiplia les efforts en faveur des sectores populares. Les syndicats furent interdit, les leaders de l’opposition internés ou déportés dans la Selva à Iquitos, la presse fut muselée, mais en contrepartie, le dictateur Odría décida d’une substancielle augmentation générale des salaires, instaura la Sécurité sociale, initia de grandes opérations de proyectos públicos de vivienda et un vaste programme de grands travaux publics (ministère, hôpital, école, stade, routes, électrification, etc.), stimulant l’industrie de la construction et vivifiant le marché de l’emploi sous-qualifié, notamment à Lima. 

Ces grands travaux financés à la faveur d’une excellente conjoncture économique (augmentation des prix des produits d’exportation), et des aides des USA, seront l’occasion d’une corruption tout aussi fabuleuse, qui a bénéficié au président et à son entière famille (Odria conclut un pacte avec son successeur, impunité totale en échange de sa non-participation aux élections) et d’une coalition solidement établie entre l’oligarchie, l’Etat militaire et les USA.

Son épouse, Maria Delgado de Odría, fut une pâle imitation d’Eva Perón, dont la tâche était de favoriser l’essor de la bienfaisance urbaine en faveur des plus pauvres - las clases necesitadas -, notamment à Lima, dans une tentative de renouvellement des relations élite-masa. Elle visita ainsi une quantité non négligeable de caridad a los pobres, et créa sa propre oeuvre caritative, El Centro de Asistencia Social Maria Delgado de Odría, dans l’optique du bienestar de los humildes et de Cómo ganó el amor de su pueblo ?




Cela étant, les efforts présidentiels restèrent vains, tant le déficit en logements bon marché était structurel. Le phénomène des occupations illégales de terres libres situées en petite périphérie prit une ampleur jusqu’à présent inégalée, et d’une manière générale, concerna dans un premier temps, les familles ouvrières, les employés de bureaux ou de l’administration ayant des revenus minces mais réguliers. Avec la ferme volonté d’échapper au sort des tugurios. Et l’on observe une coalición des éléments de la clase media et de la clase obrera, soucieuses de vivre dans un environnement sain, et les distances entre ce type de familles et celles appartenant au Lumpenproletariat, davantage en situation de survie urbana et de subsistencia.

Le paternalisme du dictateur concèda à plusieurs grandes occupations illégales de tierras son autorisation (certaines ont été autorisées avant même l’occupation), à d’autres ce fut une autorización informal c’est-à-dire tolérée, bénéficiant toutes des actividades caritativas de doña María (les barriadas autorisés prirent souvent le nom des époux présidentiels du type Villa María del Triunfo ou Villa María del Perpetuo Socorro.) Pour l’opposition politique, ces nouveaux barriadas populaires étaient utilisées comme autant de bases d’appui politique ; un barriada fut, par exemple, nommé «27 de Octubre», date anniversaire du golpe du dictateur, et autre exemple, en 1951 fut promulgué une loi spéciale concernant la création d’un nouveau type de district administratif pour les barriadas et l’organisation d’Asociación de Padres de Familia 27 de Octubre. Ainsi, était exigé des habitants de la barriada du «27 de Octubre» pour qu’ils deviennent propriétaire de leur lopin de terre, qu’ils soient membres non seulement de la-dite association mais aussi du parti politique du dictateur, devant participer, obligatoirement aux activités politiques (notamment dans les manifestations de soutien au gouvernement à la Plaza de Armas à Lima). En contrepartie, les militants les plus assidus recevaient un titre de propriété (9.000 habitants de la barriada étaient affiliés à l’association en 1956, soit moins d’un tiers de sa population). Avec d’autres associations, de coopératives, créées pendant la dictature au sein des nouveaux barriadas, Odría espérait ainsi éliminer et syndicats et réseaux d’entraides de l’opposition.  




Ciudad de Dios


Le jour de Noël 1954, plusieurs milliers d’invadores investissent un vaste terrain de la pampa, propriété de l’Etat, situé à une quinzaine de kilomètres au sud de Lima, et nommèrent le nouveau pueblo clandestino,  Ciudad de Dios. La date ne fut pas choisie au hasard, il était très fréquent que les invasions s’organisent un jour célébrant une fête religieuse ou nationale, renforçant ainsi leur caractère misericordieux ou patriotique, tout en profitant d’un avantage tactique car il était plus difficile pour la garde civile d’organiser à ces dates une riposte, et au-delà, dans le cas de la Cité de Dieu, d’utiliser la force le Jour du Seigneur.  Cette invasion fut minitieusement organisée par plusieurs Asociaciones de Pobladores regroupant près de 5.000 adhérants, rejoints les jours suivants par des milliers d’autres, qui exigeaient le «Droit» d’occuper le site, et d’y bâtir une ville, assistés par Dieu, et au besoin par un ingénieur-urbaniste, devant les aider à tracer sur le sol poussiéreux, les avenues, les rues, les places, et les parcelles privées, à designer les emplacements des futurs équipements publics, privés et des églises. Une ville qu’ils entendaient bâtir par eux-mêmes, sans aide aucune de l’Etat, si ce n’est pour l’approvisionnement en eau et en électricité. 

Le gouvernement, passé Noël, se montra prudent : la police arrêta plusieurs leaders d’associations, suspectés d’être des militants du Parti communiste ou de l’Alianza Popular Revolucionaria Americana, tous deux interdits, puis ordonna aux invadores de quitter les lieux avant le 3 janvier de la nouvelle année 1955. Mais dix mille invadores occupaient alors le site de la «Terre promise», et la presse de l’opposition politique soutenait avec ferveur cette occupation, n’hésitant pas à publier une interview du leader Alejandro López Agreda - le leader des 10.000 -, president d’une puissante association qui déclarait que lassées de vivre dans les tugurios sordides du centre-ville, les familles, des gens ordinaires honnêtes et travailleurs, avaient été acculées à l’action illégale, faute de mieux et de l’inertie du gouvernement : 


«Devons-nous continuer à attendre ? Nous avons décidé que non. Nous avons des bras forts et nous pouvons construire nos maisons nous-mêmes [nuestro propio esfuerzo]. [...] Les gens comprennent maintenant l’unité, la fraternité, l’ayuda mútua...»






López soulignait également que les invadores étaient prêts à acheter leurs terrains, si les prix étaient raisonnables, au besoin en obtenant du gouvernement des prêts, d’une banque ou d’une nouvelle institution, spécialement créée pour cela (l’idée, en fait, était de l’opposant politique Beltrán, largement diffusée par La Prensa). De même, deux étudiants en architecture (dont Luis Felipe Calle, futur collaborateur de John Turner à Arequipa) de l’Escuela Nacional de Ingenieros (dirigée par Fernando Belaúnde Terry)  présentèrent les dessins de la future ciudad tipo popular, conçue pour 30.000 habitants : une cité satellite autonome du type Unidad vecinal, faisant une large part à la «casa barata» ouvrière, «l’idéal pour ce type de cité» conçue par des técnicos spécialisés. Plus tard, de jeunes étudiants en architecture retroussèrent leurs manches et aidèrent les illégaux à construire un marché couvert provisoire.

Le dictateur Odria, son épouse et des membres de son gouvernement visitèrent le 3 janvier, la Cité de Dieu, acclamés selon la presse, par une « foule patriotique ». Le 5 janvier, le dictateur Odria se résolut à vendre les terres aux occupants illégaux et le Ministerio de Fomento distribua les premiers empadronamientos légalisant leur présence. 





Estrategia de 
urbanización deliberada



Il parut évident à certains opposants politiques que ces grandes opérations d’urbanisme de travaux publics, les différentes aides accordées aux sectores populares urbanos de Lima, la création de nouveaux barriadas populaires ou la tolérance du gouvernement, alimentèrent directement et de manière intentionnelle le flux de migrants ruraux, dans une «estrategia de urbanización deliberada» en faveur de l’oligarchie historique et puissante de la Sierra. Il est important de noter que l’élite qui porta Odría au pouvoir, ne fut pas l’oligarchie terrienne de la Sierra, mais celle nouvelle liée au commerce international, au secteur de l’exportation. Mais la politique menée par la dictature en matière d’aménagement du territoire, faisant de Lima une ville «ouverte» à la migration rurale, a été souvent évoquée comme une «solution» au problème de la Sierra, celui du spectre d’une insurrection déclenchée par une population paysanne pauvre de plus en plus nombreuse, n’ayant à se partager les terres les plus pauvres, menaçant l’ordre social et les intérêts des propriétaires d’haciendas des régions de la Sierra. Un trop plein de population vidé dans l’aire du grand Lima. 

La formation de très nombreuses nuevas barriadas, ne s’accompagna d’aucune aide spécifique du gouvernement, l’on tolérait leur présence, l’on accordait aux partisans du dictateur un titre de propriété, ou de location, mais les nouveaux quartiers ainsi constitués, dans leur plus grande majorité, furent privés des équipements publics et privés nécessaires à leur fonctionnement, si ce n’est l’aide caritative apportée par l‘Asistencia Social Maria Delgado de Odría.  Et les crédits accordés à long terme pour la construction d’une maisonnée.
Passé l’enthousiasme d’être simplement «tolérés» dans une nueva comunidad, leurs habitants désenchantèrent vite, et développèrent leur propre stratégie, une lógica interna propia, initiant une longue période de luttes urbaines faite à la fois de compromis avec les autorités dans les relations clientélistes, et d’indépendance à toutes formes d’autoritarisme, si celui-ci était jugé contraire à leurs aspirations. 


Jacob Leslie Crane, de l’International Office of the United States Housing and Home Finance Agency, considéra qu’il s’agissait là d’une bonne opportunité pour promouvoir son idéal type de programmes d’auto-construction au sein des élites du pays. Crane contacta en 1951 David Vega-Christie, déjà recontré aux USA en 1947, directeur de la Corporacion Nacional de la Vivienda, pour lui demander d’accepter la venue d’un housing advisor américain au sein de son ministère, requête acceptée par son Ministre des Affaires étrangères, et ainsi vint Don Laidig, rejoint en 1952 par Wilson Longmore, du Department of Agriculture, qui selon Crane avait  une «considerable experience and great interest in aided self-help shelter improvement principles». Crane et ses collaborateurs travaillèrent  conjointement au Pérou avec des USAID advisors, les premiers tentant de convaincre les plus hautes autorités des avantages de la «autoconstruccion dirigida».




Pour le moment, ce type de programmes n’intéressa guère les élites péruviennes pro-US partisanes de l’ultra-libéralisme alors naissant. Beltrán en particulier appuya les nouvelles mesures du dictateur mais La Prensa publia une série d’articles élogieux faisant la promotion de la «casa barata» pouvant être produite industriellement en série, démontrant avec vigueur que la ciudad popular de l’avenir, les urbanizaciones populares de demain pourraient naître de la rencontre opportune de l’effort mutualisé populaire aidé par l’Etat et le capital privé, et ce dans l’ambition de mettre un terme à la dégénérescence urbaine produite par l’urbanisation non maîtrisée. La maison préfabriquée bon marché avait ainsi davantage de faveur que la baraque auto-construite.

En 1954, Pedro Beltrán organisa via La Prensa, un concours d’architecture (sur une proposition de Belaúnde de «casa elemental») sur le thème de «La casa barata» (maison bon marché) estimant que ce serait là l’opportunité d’inciter le marché de la private home ownership à développer ce type de produit, et un challenge pour les architectes de concevoir une maison minimum avec tout le standing moderne. L’Asociación Nacional de Propietarios - alliée de Beltrán - s’engagea à financer la construction d’une maison du projet lauréat. Le programme stipulait le coût de la maison, et entre autres, qu’elle devait pouvoir être construite en moins d’une semaine. Le 12 août 1954, l’architecte Santiago Agurto Calvo fut désigné lauréat pour son projet «La casa que crece» (the growing house) conçue comme une «célula habitacional flexible». 













SOCIAL 
PROGRESISTA


La croissance exponentielle non contrôlée ni maîtrisée des villes du Pérou, a été un des problèmes fondamentaux qui occupèrent les élites des partis politiques, et les cercles militaires progressistes. Des débats d’une exceptionnelle richesse alimentèrent ainsi la vie politique du pays concernant les domaines particuliers de l’aménagement du territoire, de l’urbanisme et de l’architecture, et à ce titre, le Pérou fut considéré dès les années 1950, par les professionels étrangers, comme un véritable laboratoire d’idées. 

Grossièrement, le paysage politique composait une mosaïque de progressistes socialistes, partisans de l’Alianza Popular Revolucionaria Americana (APRA) à l’origine anti-impérialiste n’ayant de révolutionnaire que son nom, de l’architecte Fernando Belaúnde Terry au sein de l’Acción Popular, inspiré par le New Deal developmentalism, s’opposant aux ultra-libéraux menés par Pedro Beltran, économiste diplômé de la London School of Economics, fervent admirateur de Ludwig von Mises et Friedrich Hayek, représentant de l’oligrachie pro-américaine, et promoteur de la libéralisation du marché (et du homeownership), et comme les premiers farouchement opposés au communisme, favorables aux militaires partisans de l’ordre, eux-mêmes opposés aux jeunes colonels nationalistes rêvant d’un Pérou souverain libéré ou moins dépendant de son allié principal, les USA. Des militants révolutionnaires partisans de l’action directe espèrent après la victoire cubaine en 1959, mais ils sont une infime minorité. 

Le monde universitaire participa également à la vie publique politique du pays, tels les jeunes chercheurs du Centro de Estudios y Promocion des Desarrollo (DESCO), sous contrôle de l’Eglise catholique, parfois réunis au sein de nouveaux partis ou organisations politiques, dont le Movimiento Social Progresista qui a été d’une terrible efficacité dans les débats de l’époque, et maints autres groupes gravitant autour de l’orbite du changement ont également diffusé, avec plus de radicalité et moins d’emprises sur l’espace public, les idéaux d’un socialisme «pur» et nationaliste, dont les Libertarios sensibles aux expériences israélienne et yougoslave.

Dès le commencement des années 1950 apparaît dans les rangs des intellectuels péruviens, le spectre de la «classe cultivée» au sein de la culture architecturale et urbanistique qui exigeait du pouvoir politique une mission.  Contre la gestion insensée du gouvernement, la polémique réformiste de la culture architecturale la plus avancée s’invita dans la vie publique du pays, dont les retombées politiques prennaient un caractère évident de «troisième force»,  commun à la plupart des progressistes péruviens, entre le laisser-faire exigé par l’ultra-capitalisme et le socialisme radical. La lutte sectorielle pour une gestion - très - différente de l’urbanisme et de l’habitat devenait une lutte politique pour une manière différente de gouverner le pays, d’en gérer la croissance urbaine, mais aussi économique. 

Le Movimiento Social Progresista, le groupe le plus important, a été créé en 1955 par l’anthropologue sociologue José Matos Mar, et l’architecte Adolfo Córdova, ancien étudiant de l’architecte Fernando Belaúnde.  Ils adoptèrent une position proche du modèle américain du New Deal adaptant les théories de Keynes au contexte péruvien, mais en accordant un rôle central de l’Etat dans la planification,  prônant des réformes structurelles pour une meilleur redistribution des richesses, dont une grande réforme agraire ou la promotion des entreprises de propriété sociale. L’architecte Calvo Agurto, personnage important dans les débats publics, fut pendant longtemps son Secrétaire général, parfois associé pour des projets à Fernando Belaúnde, et à l’architecte Eduardo Neira, autre grande figure de l’intelligentsia péruvienne, ami de John Turner. 




Animés par de jeunes intellectuels issus du monde universitaire, de technocrates et de jeunes praticiens des professions libérales, les mouvements de la social-progresista puisent ses idées dans les échanges inter-disciplinaires, et l’émergence de nouveaux domaines, dont la sociologie urbaine. L’anthropologie fut reconnue comme discipline académique en 1946 au Pérou, consacrée par l’Instituto de Etnología y Arqueología de l’Universidad Nacional Mayor de San Marcos à Lima. Sous l’influence de son directeur Luis Valcárcel, l’ambition de cet institut était de promouvoir l’anthropologie en tant que discipline scientifique formant des spécialistes capables de se confronter à la réalité du terrain, plutôt que des théoriciens de bureau, afin notamment d’aider les policy-makers, d’orienter leurs choix politiques concernant l’intégration des populations considérées « indigènes », celles descendantes des Incas, les indio-paisano, colonisant illégalement les périphéries des villes.

Ainsi, les jeunes diplômés des disciplines concernées par l’urbanisation expansive, territoire inexploré, inconnu même, se donnaient comme objectif, avant de proposer, de connaître les causes et les sources de cet exode, la vie des habitants des régions rurales de la Sierra, et ce, dans une approche inter-disciplinaire. Le projet Huarochiri mené par Matos Mar en 1952, initialement purement ethnologique placé sous la direction de Luis Valcárcel, consacré à l’étude d’un groupe de villages dans la province de Huarochiri, intéressa progressivement d’autres étudiants, jeunes diplômés de psychologie, de médecine, d’architecture, d’urbanisme et d’écoles d’ingénieur, où l’on retrouve les protagonistes du Movimiento Social Progresista. A l’issu de ce projet mené pendant deux années, les jeunes participants de chaque discipline portèrent en conclusion des propositions simples afin d’améliorer leur vie quotidienne, économique, sanitaire et sociale.  Le projet Huarochiri n’aura aucune suite dans l’immédiat, mais il contribua à l’émergence de jeunes professionnels soucieux de prendre en compte le sort des plus humbles de la population rurale péruvienne.  

Matos Mar reçut en 1955 les honneurs de l’United Nations pour son autre projet concernant  l’Estudio de la barriadas limeñas présenté en décembre 1955, concernant le sous-développement urbain de la capitale. Son étude, la première de ce genre au Pérou, concluait à l’existence à Lima de 39 barrios marginales, habités par 119,140 personnes, occupant une surface de 512,44 hectares.  Quinze barriadas internas occupaient les rives du Rio Ramac, quinze autres les pentes des collines nord-est proches du centre ville, sept se situaient dans la ville même et deux seulement en périphérie. Neuf des 39 barriadas avaient été fondés avant la guerre, le plus ancien, Armatambo, était né en 1924 ; cinq barriadas avaient été formé pendant la guerre, 12 entre 1947 et 1950 et 6 entre 1951 et 1954. 

L’analyse comportait le relevé de baraquements, le plan des différentes configurations urbaines, et des précisions socio-économiques concernant leurs populations. Comme pour le projet Huarochirí, l’étude se divisait en une première partie d’analyses, d’obervations et d’entretiens, et une seconde préconisant des «solutions» scientifiques établies par des équipes de «técnicos» (architecte-urbaniste, geographe, economiste, et social-anthropologiste). Conséquence de la structure socio-économique de la société péruvienne, l’émergence des barriadas, forme d’«expression urbaine et locale» ne pouvait être stoppée, selon Matos Mar, que par le développement économique du pays, et plus exactement, celui équilibré entre les régions ; mais considérant que le pays n’était pas en mesure à court terme de revitaliser son économie et que le développement des barriadas était inévitable, 


«following a natural course and it is neither prudent nor advisable that this situation continue.... it is necessary to tackle the problem and try to channel it [encauzarlo].» 

Et pour le canaliser au mieux, Matos Mar préconisait leur reconnaissance légale, et l’attribution de titres de propriété aux squatters, procédé devant guérir selon Matos Mar : 


«This is the principal weapon that must be wielded and utilized effectively. We have already seen that the barriada poblador suffers a tremendous psychological anxiety ... thinking that he can be evicted at any moment.»

Pour autant, Matos Mar prévenait : les pobladores étaient déterminés, regroupés au sein d’associations très actives, n’hésitant pas à interpeller les politiciens pour l’obtention de leur régularisation, à les inviter également lors des cérémonies d’inauguration d’école, par exemple, que la communauté avait bâtie collectivement et sans aucune aide de l’Etat. Une manoeuvre consistait à nommer une route du nom d’un politicien local ou national, de son épouse ou de tout autre personne influente «who have done or are thinking of doing something for them.» Ainsi, au contraire des tugurios, les visiteurs, tel que Matos Mar, étaient très bien accueillis, et les pobladores se soumettaient volontiers aux questions des sociologues et autres técnicos universitaires, même les plus privées. 

Le «communitarian spirit» était selon Matos Mar, une des «key to success », il représentait l’avenir des barrios marginales régulariés et aidés par les autorités. Matos Mar avait observé les dimanche faenas (équipes de travailleurs) régulièrement organisés pour la construction des routes, le nettoiement des rues, l’installation de réservoirs d’eau potable (l’eau était achetée à des camions citernes), et d’autres travaux d’intérêt général, faisant un «communitarian system, which corresponds to old Peruvian cultural patterns.» Matos Mar relevait le même type de pratiques de coopérations effectives dans les comunidades indígenas de Huarochirí. L’ayuda mútua (aide mutuelle) entre les membres d’une même communauté, rurale ou urbaine au sein de coopératives fut considéré, pour Matos Mar et à sa suite de nombreux politiciens libéraux et militaires progressistes, comme une tradition de la société péruvienne remontant à l’empire Inca. 




PARTICIPATION
POPULAIRE


La «classe cultivée» des années 1950 avait porté ce projet de moderniser le pays, et d’intégrer au mieux toutes ses composantes sociales et ethiques afin de bâtir la Nation péruvienne, responsable et solidaire. Dans le domaine de l’architecture, deux mouvements s’opposèrent l’un l’autre, le premier courant moderniste «rationnel» projetait un avenir radieux d’ensembles d’habitations, de cellules standardisées, le second, le courant «organique» critiquant la monotonie architecturale et sociale des blocs d’habitations modernes proposait l’idéal d’une «humanisation» architecturale plus sensible aux facteurs psychologiques, s’interréssant aux traditions locales, notamment andines, à l’utilisation expressive des matériaux, à l’intégration de l’environnement, etc. 
Ces images de la paysannerie andine étaient déjà faussées par des décennies de débats sur l’indigénisme, l’« l’ordre andin», modèle mythique de la civilisation inca, fut l’utopie de l’indigénisme de l’avant-guerre, puis plus tard les marxistes, tout comme les indigénistes (Valcárcel, Arguedas, Matos Mar, etc.), vont attribuer à la paysannerie une image tout aussi mythique : le paysan est comunero, donc collectiviste et potentiellement socialiste, la communauté rurale, héritière d’un vague modèle ancestral, et surtout archaïque était le lieu de la résistance à toute forme de progrès technique et culturel, imperméable à la « rationalité économique capitaliste » qu’il s’agissait aussi, pour certains, de sauvegarder. De cette époque, se multiplient les publications consacrées à percer les mystères de ces formes de relations, les transcendant parfois comme modèle d’intégration et de collectivisme, à la limite du  folklorisme  scientifique. 

Mais, architectes et sociologues péruviens partisans de l’anti-modernité architecturale seront confronté, après leur longue série de recherches et d’analyses, au problème magistrale de l’intégration urbaine de populations rurales, selon leurs propres termes, inadaptées à la société moderne.  Valcárcel, nous l’avons évoqué déplorait le venue des Indios en ville, mais pour les jeunes architectes, il s’agissait maintenant de les «préparer» au mieux à la vie urbaine moderne.  Et l’on trouve dans leurs premières propositions architecturales concernant l’amélioration de leur habitat en milieu urbain, cet idéal de transformer un objet strictement utilitaire – l’abri – peu usité, en un lieu de sociabilité, de permanencia, pour la vie de famille, où, par exemple, l’épouse vaque longuement à l’entretien de la maisonnée, visant à la meilleure intégration et préparation des groupes indigènes, les comunidades indígenas dans la vie moderne, à leur assimilation dans la sphère de la vie domestique bourgeoise. L’architecture qu’ils proposaient, loin de s’inspirer des modèles paysans rencontrés dans la Sierra Inca, donnait davantage d’amplitude à la modernité, notamment, outre le plan des maisons, par l’emploi du béton, sous le prétexte plus ou moins fallacieux que le matériau offrait plus de résistance aux secousses sismiques. 

Les traditions ancestrales paysannes, mises en valeur, exacerbées, par les architectes-sociologues, consistaient quasi exclusivement, à la mise en commun du travail,  l’« ayuda mutua dirigida » (Directed Mutual Aid), pour la construction des habitations, mais aussi des équipements technique et public, bref, de leur quartier ou de leur ville nouvelle.  Pour les plus critiques, la sur-valorisation  de l’« ayuda mutua dirigida » devait fonctionner comme un instrument de la spéculation foncière et immobilière, faute de toute transformation technologique et d’une rationalisation de la production, imposées par l’Etat. 


Eduardo Neira


L’architecte Eduardo Neira fut pour un temps un personnage important, proche de Matos Mar ; en 1954, il est nommé par le Ministerio de Fomento y Obras Públicas, à la tête du Departamento de Urbanismo, chargé entre autres, de s’occuper sérieusement de la seconde ville du pays, Arequipa, ville de 125.000 habitants, encerclée de zones d’habitat informel, dépassant largement en superficie et en nombre d’habitants la ville ancienne. Le rapport final de Neira - El problema de las Urbanizaciones Populares en la ciudad de Arequipa - distinguait deux types bien particuliers de zones et d’urbanisme :  l’urbanización popular, attribuée à des grands propriétaires peu scrupuleux qui subdivisent leurs fonciers en parcelles, sans pour autant les viabiliser, pour les louer sans y être autorisé par les lois ; l’urbanización clandestina, invasion illégale organisée par des groupes de pobladores, parfois plusieurs centaines qui s’établissent, souvent en une nuit, sur des terres du domaine public et revendiquent leurs droits d’y rester et d’être régularisés. Dans ce cas, il  s’agit de mettre le conseil municipal devant le fait accompli. 

Eduardo Neira recommandait ainsi à son Ministère d’intervenir avec tout l’autorité nécessaire contre les spéculateurs, les prédateurs de l’urbanisme informel, les faiseurs de barriadas, afin de protéger au mieux les populations sans logement de leurs pouvoirs, et sous certaines conditions (par exemple, ceux occupant illégalement un terrain depuis 1 an et 1 jour), de les déplacer des zones d’urbanisation non conformes et non légales, vers des nouvelles zones viabilisées, préparées par les autorités municipales comprenant des services de base de survie, dont l’approvisionnement en eau et électricité. Les parcelles attribuées par la commune devaient être louées à leurs occupants pour une durée de 99 ans. Dans ce cadre, Neira préconisait que les habitants puissent par eux-mêmes construire leurs maisons, en respectant des règles strictes en matière d’urbanisme (emplacement, alignement, largeur des voies, espaces publics, etc .) avec l’aide de spécialistes, d’une « assistance directe technique intelligente » et basée sur l’ayuda mútua.  





Jacob Leslie Crane fut sans aucun doute, le principal soutien de l’architecte Eduardo Neira, qui lui commanda a «pilot technical assistance service to the squatters of Arequippa» en 1955 (Turner fut embauché dans ce cadre). Et Eduardo Neira sur les conseils et avances de Crane, se rendit à Puerto Rico en 1955 pour juger des expériences des programmes de self-help housing, et rencontra probablement Luis Rivera Santos, principal protagoniste du programme d’aided mutuel self-help housing. En 1956, il publia un long article intitulé « Le problème de l’habitat au Pérou » dans la revue El Arquitecto peruano, faisant l’apologie des programmes d’aide mutuelle (ayuda mutua et trabajo en comun), une tradition séculaire au Pérou. 

Cet engagement dans la vie publique des universitaires, des cadres éclairés des professions libérales, des étudiants, aussi bien que des acteurs du monde artistique - l’on songe au film Los Olivados de Bunuel (d’une portée considérable en Amérique latine et primé au Festival de Venise) -  forma un groupe de pression idéologique d’un poids non négligeable dans la vie politique du pays. Et l’on observa certains rapprochements, des affinités entre militaires gradés réformateurs et jeunes professionnels progressistes,  -  certains furent invité par le Centro de Altos Estudios Militares, foyer intellectuel des militaires - avides de s’employer au plus vite pour le bien du pays et conscients de détenir par leur savoir la clé des problèmes péruviens. Et notamment celui du développement exponentiel des villes.

L’Etat assigna à ses frondeurs progressistes, cette «classe de cultivés» issue elle-même des rangs de la bourgeoisie, une mission, au sein de ses plus grandes institutions et ministères, de relever le défi de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme. Cet engagement des intellectuels dans les structures du gouvernement, aidé par les grandes organisations mondiales des Nations Unies - UNESCO, etc. -  est évident sous le gouvernement ultra-libéral de Pedro Beltran qui missionna des architectes, urbanistes et sociologues du Movimiento Social Progresista, dont Calvo Agurto, ou bien José Matos Mar, un premier ministre qui aura quelques affinités urbaines avec son principal opposant politique, l’architecte Fernando Belaúnde Terry ; de même le principal rédacteur de la Loi 13517 concernant les barrios marginales, fut le sénateur Arca Parro, proche de l’APRA, ennemi de Beltran...







JOHN TURNER 
AU
PEROU



John Turner appartenait à la grande famille internationale des architectes anarchistes, auteur de plusieurs articles dans la célèbre revue anglaise Freedom. L’architecte anarchiste Colin Ward se souvient : 


« En 1948, j’avais traduit pour Freedom un article de la publication anarchiste Volontà, écrit par l’architecte italien De Carlo, et dans laquelle il tentait de formuler une approche anarchiste de l’habitat. Lorsque nous avons fait connaissance à Venise en 1952, Turner, De Carlo, Pat Crooke et moi, notre discussion porta sur cette question principale : ‘’Qui pourvoit et qui décide ?’’ en matière d’habitat et d’urbanisme. »

C’est durant ce séjour italien que le jeune architecte John Turner rencontra l’architecte péruvien Eduardo Neira - socialiste - dont le point commun était de partager la même critique contre l’architecture moderne et son « interminable monotonie ». Eduardo Neira préférait le génie architectonique et les qualités architecturales des constructions traditionnelles péruviennes, bâties en quincha ou en adobe par ses « collègues spontanés ». Entre 1953 et 1959, Neira occupa le poste de directeur du Département d’urbanisme du ministère des Travaux Publics au Pérou, et il invita alors John Turner à venir le rejoindre.

Durant son séjour, 1957 - 1965, le pays fut dirigé par le président élu démocratiquement Manuel Prado (1956-1962), sous l’emprise de Pedro Beltrán,  Presidente del Consejo de Ministros y Ministro de Hacienda y Comercio (1959-1961), considéré par ses opposants comme « el líder nacional de las políticas económicas del laissez-faire » faisant basculer le Pérou dans l’ultra-libéralisme par des réformes radicales (gel des salaires, suppression des subventions des produits alimentaires, hausse des prix dont de l’essence, etc.) ; un coup d’état militaire en 1962 poursuit la politique libérale, puis en 1963, est élu démocratiquement le président  - architecte et ennemi de Turner - Fernando Belaúnde Terry. Pendant toute cette période, le Pérou est placé sous perfusion économique, obtenant des USA et des institutions internationales, d’importants crédits, notamment à partir de 1961, en faveur de l’habitat.





AREQUIPA


En juin 1957, Turner est en poste à Arequipa, seconde ville du pays, au sein du Departamento de Inspección de Urbanizaciones y Obras Públicas (IUP), sous l’autorité du Ministerio de Fomento y Obras Públicas, remplacé en 1957 par l’Oficina de Asistencia Técnica de Arequipa (OATA), administrée par le Fondo Nacional de Salud y Bienestar Social (FNSBS) du Ministerio de Salud Pública y Asistencia Social. Depuis le rapport de Neira de 1954, la situation avait grandement évoluée politiquement, car les habitants des vingt plus grands barriadas de la ville s’étaient regroupés en associations de résidents, en conflit depuis 1956, avec le directeur de l’IUP, lorsque fut interdit formellement toute nouvelle construction dans les barriadas, afin de procéder à l’élaboration d’un plan urbain de développement, permettant de définir de nouvelles zones d’habitat viabilisées, de régulariser certaines zones, d’améliorer leurs services, et au besoin de les relocaliser. 

Décision trop autoritaire, vision politique paternaliste héritée du temps de la colonie, sans égard pour les efforts déployés par les habitants de se constituer un bien immobilier, qu’ils entendaient bien conserver. Et en réponse, fut créée l’Asociación de Urbanizadores Populares de Arequipa (AUPA), fédérant les associations de résidents, représentant 30.000 familles [!] signant ce message (AUPA Plantea sus necesidades):


«[AUPA] understands completely—because it is living it—the serious situation of the housing problem, and we are in favour of banishing the “old paternalistic criteria of the state” and agree that our principal idea and constant practice should be “Helping them to help themselves,” without expecting give-aways, that is why we have come together “to obtain the cooperation of the state and this is ACTING BEFORE BEGGING.”»

Leurs argumentaires, leurs revendications critiquaient très sévèrement le conseil municipal, accusé, entre autres, d’opérer contre leurs intérêts au profit d’une spéculation qui n’avait jamais été endiguée, au contraire même : les spéculateurs, lots par lots, accumulaient un foncier qu’ils laissaient inoccupé, en jachère, alors que la pression démographique était soutenue. Les leaders de ces associations critiquaient à la fois une crise du logement endémique, la faiblesse des moyens et des ressources accordées pour l’amélioration des barriadas, et exigeaient leur régulation, le droit à une maison, une collaboration coopération avec les autorités, et la reconnaissance de leurs propres compétences pour manager leurs propres affaires et cadre de vie. Ils déploraient également le gaspillage d’une grand part des financements publics destinés à des actions et des aménagements urbains jugés inefficaces, inadéquats, décidés par un service dirigé par un directeur prodigieusement incompétent, méconnaissant la réalité quotidienne d’un barriada. L’on exigea sa démission et en remplacement une nouvelle équipe comprenant au moins un ingénieur sanitaire, et un architecte urbaniste, et leur stricte collaboration avec les représentants de l’AUPA.  La position de l’AUPA reprenait directement le préliminaire d’un rapport de la Comisión para la Reforma Agraria y la Vivienda de l’année 1956 : « Aidez-les à s’aider eux-mêmes ». En d’autres termes, Rien ne devait être imposé, Tout devait être discuté. Une fronde menée, semble-t-il, par les résidents les plus aisés, fonctionnaires, travailleurs sociaux, instituteurs, petits commerçants, employés et ouvriers à plein temps.  John Turner reconnaissait, des années plus tard, que le directeur était effectivement bien incompétent et que la demande de l’AUPA était pleinement justifiée. Pour autant Turner n’était pas encore convaincu d’une aussi étroite collaboration entre habitants et spécialistes de l’architecture et de l’urbain, et de leur participation en leur déléguant autant de pouvoir dans la décision. 

En attendant Turner se prépare à prendre la place du directeur, qui sera démissionné effectivement, dans une atmosphère générale tendue.  Les premiers études portèrent simultanément sur un programme de réhabilitation-relocalisation des barriadas internas existants de la zone Miraflorès, la conception d’une cité satellite – initiée par Eduardo Neira en 1956. Il s’intéressa également au programme de self-help housing, dans le cadre d’un programme déjà commencé. Sa première approche consista à analyser, diagnostiquer et comprendre la situation, à procéder à des enquêtes recherches, avant d’établir des propositions. Analyser la situation posait le problème de connaître avec exactitude quels étaient les ressources humaines et les matériaux locaux,  prêts à être immédiatement utilisés.  Une méthode s’inspirant des expériences répertoriées par Luis Rivera Santos, dans le Manual para la organización de proyectos piloto de ayuda propia y ayuda mútua en vivienda édité en 1953, et celle de Jacob L. Crane à Puerto Rico qu’il connaissait parfaitement bien, ses rares ouvrages traitant de ce sujet étant depuis longtemps en circulation dans toute l’Amérique Latine.  Turner, tout pareil que les associations citadines déploraient les «millions of soles and hours of work are being misspent by the poorest people to create unhealthy and disorganized environments.»

Avec peu de moyens financiers disponibles, une fédération d’associations puissante et déterminée, John Turner réadapta l’expérience de Puerto Rico aux contextes d’Arequipa, d’opérations de Self-help Housing conduites par des coopératives encadrées par un programme d’assistance technique. Turner y apporta des correctifs, suivant l’exemple de la production industrielle de cycle, de recherches et d’affinements successifs, passant d’un état expérimental à la définition de prototypes optimum, des expériences devant être réalisées rapidement, accompagnées d’un temps nécessaire d’observation avant de procéder au design et à l’exécution de la suivante. La recherche de prototypes adaptés au self-housing devait en outre permettre une standardisation des éléments constructifs (murs, toitures, etc.) et des éléments du second œuvre (portes, fenêtres, etc.), afin d’abaisser les coûts de construction, et leur conception, leur mise en œuvre devaient être appropriées aux exigences d’une main-d’oeuvre de self-builders, pour la plupart, non qualifiés. Encore fallait-il convaincre les self-builders que leurs efforts devaient s’appuyer sur un tel processus pour «their own interests», réfléchi, calculé par ses services.

Parmi les nouveautés, celle de la fabrication de parpaings de ciment, faits par et pour les self-builders pour une première série de maisons prototypes. Ils n’apprécieront pas du tout le nouveau matériau, trop coûteux, fragile et ayant la fâcheuse tendance de ne pas insonoriser suffisamment les pièces. Et ils critiqueront d’emblée cette perte de temps, et le coût à supporter par la communeauté de l’achat de l’Elison block-making, machine à fabriquer les parpaings, qui était incapable de fournir les 1000 parpaings quotidiens annoncés par le constructeur : la centaine produite par jour rendait le procédé tragiquement peu rentable. Ce n’est pas peu dire, que tout commence plutôt mal pour John Turner, qui pour se défendre prétendait une mauvaise utilisation de la machine : la presse locale s’emparait de l’affaire :  « Denuncian malversación de fondos en urbanización »,  El Deber, 4 septembre 1957 ; « Los urbanizadores populares insisten: Elevado costo de material hizo fracasar casa barata »,  El Deber, 7 septembre 1957.  Les urbanizadores populares, les membres militants d’associations n’aimèrent pas les propos accusateurs et diffamatoires de John Turner. 







Cité satellite


Le projet d’une cité satellite à Arequipa avait été initié en 1956, consistant à la conception d’habitations standardisées dans un nouveau quartier moderne dans la périphérie de la ville, en utilisant au mieux les programmes de « ayuda mutua dirigida » permettant ainsi (l’auto-)construction d’un plus grand nombre de maisonnées. Les plus vieux barriadas les plus proches de la ville étaient conservés et réhabilités. Les esquisses du plan d’urbanisme ont sans doute été conçu par Eduardo Neira et Hernan Bedoya, reprenant à la lettre les recommandations du rapport de Neira de 1954, et celles de l’architecte Belaunde d’unidad vecinal : la création d’une ville satellite devait permettre le relogement d’une partie des squatters des barriadas éparpillés sur le territoire et des tugurios les plus dégradés de la ville, par paliers successifs, et absorber les nouveaux venus. 

Le programme plus qu’ambitieux prévoyait dans une vaste zone au sud de la ville la création d’une cité devant à terme être habitée par 30,000 personnes, encerclée par une ceinture de terres cultivées protectrice, irriguée d’avenues généreusement plantées, comprenant une zone industrielle et d’activités artisanales, une zone commerciale, et tous les équipements publics nécessaires à son autonomie. La position de John Turner face à un tel programme fut ambigu, plutôt favorable cependant car selon une de ses notes il déclarait en septembre 1957 que ce principe était «the only solution» pour résoudre le problème des barriadas. Malgré quelques réserves, les études se poursuivirent, un projet tenu secret contre les appétits des spéculateurs ; dans une lettre adressée en juillet 1958 à E. Neira, Turner écrivait « Our campaign against speculation depends on publicizing such a plan widely and suddenly. » 
John Turner n’était pas encore, dans cette période de formation, un adepte d’un design urbain rompant définitivement avec l’urbanisme classique, offrant au chaos pittoresque des bidonvilles, à leurs méandres de ruelles labyrinthiques l’occasion de s’exprimer librement. Non, bien au contraire les premiers dessins de ville qu’il signe ou co-signe en 1957 pour la conception de la ville satelitte étaient loin de faire l’apologie du désordre : tracés régulateurs, calibrages des routes, évoquent davantage une mise en ordre. Certes, John Turner devait se soumettre aux principes urbains qui prévalaient depuis les conquistadors espagnols : la traditionnelle grille - rationnelle - de la ville coloniale se développant depuis la Place d’armes. 







Cette traditionnelle grille fut néanmoins soumise à une déformation par l’introduction d’avenues non rectilignes, expliquées par la volonté de Turner de révéler la topographie et le paysage du site. Il accorda une grande importance à la relation harmonieuse entre les différentes échelles du projet, de la maison jusqu’au quartier, à la cohérence de l’espace public et aux emplacements des équipements publics et privés. Des perspectives réalisées plus tardivement en 1958, par l’architecte Hernan Bedoya, de l’ONPU, représentaient une ville nouvelle aux accents typiquement britanniques - rappelant les cités-jardins d’Howard du 19e siècle - noyée sous une végétation bucolique, entourée de champs, mais réglée par la trame orthogonale colonisatrice. 

Le projet pour le «Développement urbain et la réhabilitation de la zone Miraflores» avait été initié bien avant l’arrivée de Turner, dirigé par l’architecte Mariano Melgar. Il s’agissait d’améliorer un quartier proche du centre ville qui s’était développé sans planification stricte, ne disposant d’aucun équipement public et privé. Turner apporta au plan initial, à nouveau, de grandes améliorations concernant les relations emprises privées, espaces publics, l’implantation dans des lieux considérés stratégiques, d’équipements devant «consolider» et canaliser la vie urbaine. Jugeant les espaces publics trop lâches , trop «ouverts» et donnant davantage de poids à la circulation, Turner proposa la réduction des voiries (économie d’asphatle) et un vaste plan de paysagement pour chaque type de voies, de la grande avenue, à l’allée piétonne, devant créer «a healthy and modern district».





CIUDAD MI TRABAJO




À la fin de l’année 1957, les relations entre associations de résidents et l’équipe de l’Oficina de Asistencia Técnica de Arequipa (OATA) apparaissent très dégradées, mais un événement tragique va tout changer : le tremblement de terre du 15 janvier 1958 qui affecte durement la ville : 1647 bâtiments sont détruits et 3407 gravement endommagés. Dès lors observait Turner, les crédits alloués pour la reconstruction de la ville, mais aussi l’ampleur du désastre prédisposaient les uns et les autres à accepter de nouvelles idées et de nouvelles méthodes.  Dans l’effort de reconstruction, collaboreront avec maintes difficultés, plusieurs organismes du gouvernement, se répartissant la tâche selon leurs qualités et leurs compétences. L’OATA est chargée de deux projets, le programme de reconstruction des villages ruraux de la région d’Arequipa, et le programme d’un camp d’urgence de la Ciudad “Mi Trabajo” (“Mon travail”). 

La première priorité après la catastrophe fut d’établir dans l’urgence un emergency transit camp pour les sinistrés. Le jour suivant, selon les préconisations de l’OATA, la municipalité décida d’affecter une vaste zone périphérique pour l’établissement du camp provisoire : les sans abris sont invités à venir s’y installer le temps nécessaire pour la reconstruction des habitations, ou pour les volontaires, de leur auto-re-construction. Un camp de sinistrés établi dans le périmètre affectée à la construction de la cité satellite. John Turner et l’OATA appelèrent ainsi les autorités à se saisir de cette occasion tragique mais inespérée, de l’opportunité d’une ville à reconstruire en partie pour, enfin, clarifier, réorganiser les vastes barriadas de la périphérie, et de bâtir la cité satellite, évolutive auto-construite par les self-builders. L’insuffisance des crédits accordés par l’Etat, l’urgence de la situation et le traumatisme vécu des sinistrés, imposèrent l’idée d’intégrer dans le plan programme de reconstruction, a self-build scheme, plutôt que dilapider les financements dans la construction massive d’habitations standardisées, aux normes minimum, pouvant se révéler plus terribles dans leur valeur d’usage que l’abri de fortune, et de gaspiller le temps nécessaire à leur construction. Ciudad Mi Trabajo pouvait en outre, avoir cette vocation de champ d’expérimentations [campo de experimentación], où la population, et en particulier les familles Indios, groupées en coopératives d’aides mutuelles, encadrées par des techniciens, auraient la possibilité d’auto-construire leurs maisonnées, plus robustes, plus conviviales car dessinées par les architectes de l’OATA,  favorisant par la même occasion leur meilleure insertion sociale, économique et culturelle. Un camp d’apprentissage de la vie moderne urbaine et de ses règles. Les plus hautes autorités, et le conseil municipal approuvèrent finalement le principe : 


« The Mayor said okay, go ahead. And that was my first really useful experience of working at the grass roots. Once we got the project going, we soon realised that our professional assumptions of design, construction and managerial superiority were exaggerated, to say the least. We soon learned that we needed our supposed clients’ own knowledge and the skills of local builders—and how badly our own bright ideas ignored their realities. [Laughter] »

Après le séisme de 1958, Turner se focalisa, pour les projets de Miraflores et de la Ciudad “Mi Trabajo” sur un programme de « directed mutual-aid self-help », estimant pouvoir réduire les coûts de construction entre 30 à 50 %.  Dans un rapport écrit pour l’United Nations, Turner écrivait que son projet se basait sur les expériences de Puerto Rico, notamment de ayuda propia et ayuda mútua, mais qu’il était impossible de suivre à la lettre toutes les recommandations données par Jacob Crane, car il ne disposait pas d’un personnel aussi nombreux et qualifié, pour la conception, le suivi du projet, l’encadrement technique des self-builders, etc. 

Face à l’urgence de la situation, il fut décidé dans un premier temps d’autoriser des constructions à caractère provisoire, des abris de fortune ; mesure impopulaire, les self-builders redoublant d’efforts pour consolider au mieux leurs masures. L’OATA adapta alors son programme et l’architecte Federico Mevius fut chargé d’élaborer un prototype de maisonnée évolutive, utilisant des éléments constructifs standardisés, des modules de bases autorisant de multiples configurations. Dans le cadre du projet Miraflores, ce programme concerna 150 familles volontaires, divisées en 6 groupes de self-builders. Des réunions menées par Turner et ses collaborateurs devaient en premier lieu organiser le travail, et l’agenda, former les équipes, et leur expliquer la conduite à tenir pour le bon déroulement des travaux, et enfin apprendre aux volontaires les techniques de la construction. 

Dans un souci esthétique évident, plus que pratique ou réaliste, le certes talentueux Federico Mevius imposa des toitures voûtées... interdisant, de fait et définitivement, l’extension verticale des maisons, procédé extensif privilégié par les self-builders, qui préféraient une toiture terrasse plate (azotea), utilisée parfois comme espace de vie extérieure supplémentaire. Ce premier modèle voûté, très critiqué sera très vite ré-adapté à leurs exigences d’horizontalité toiturale. Dans la même veine, le grand patio intérieur imaginé par l’architecte sera peu apprécié des self-builders, qui déclaraient leurs intentions de le couvrir afin d’augmenter généreusement la surface de leur living-rom. 





Sans doute pas véritablement décidée au commencement du programme, la concertation entre techniciens et constructeurs devint de fait inévitable, chaque famille désirant améliorer selon ses propres désirs, le modèle unique imposé de maisonnée par les architectes. John Turner face à autant de réticences et d’oppositions, ne manqua pas d’accéder à leurs demandes, souvent. Il écrivait ainsi que : « for many it was their first experience of democracy. » 

L’anarchiste estimait, bien plus tard avoir réussi à organiser un modèle de « locally self-governing groups », de coopératives autonome, égalitaire car sans véritable chef ou leader, s’auto-gouvernant, ne dépendant pas des traditionnelles règles clientélistes, ou n’étant pas manipulées par un parti politique ou un syndicat. Cela étant, Turner estimait nécessaire, pour leur bon fonctionnement, qu’il intervienne parfois avec autorité, en tant qu’architecte-organisateur afin de minimiser les sempiternels problèmes se posant dans n’importe quelle communauté, et d’assurer une dynamique d’ensemble, une mécanique faisant consensus, malgré divergences et querelles entre les uns et les autres. 







Le programme  Miraflores fut considéré comme un succès pour les uns, ou pour les autres, au contraire comme un fiasco : 141 masures bâties sous des conditions dignes du servage, choix des volontaires, horaires de travail imposés, travail des enfants, présence obligatoire aux réunions, coût de la construction, etc. Cependant, faute de mieux, Federico Mevius, responsable du programme à partir d’octobre 1958,  observait, à la mi-temps 1959, l’intérêt croissant des associations de barriada pour ce type de aided self-help program. Malgré la fermeture de l’OATA, le programme se prolongea au sein de la Comision de Ayuda a la Zona Afectada por el Sismo (CAZAS), un organisme supervisant la reconstruction, et financé plus que généreusement par des fonds internationaux d’aide. Dix années après le séisme, un rapport [Informe 10 años, septembre 1968] de la Junta de Rehabilitación y Desarrollo de Arequipa indiquait que 1.319 maisonnées avaient été construites dans une vingtaine de barriadas de la ville, sous le modèle du self-help system, et soulignait à la fois son bon accueil, l’économie faite, et son importance « sociale », ayant permis de revitaliser l’ancestrale tradition péruvienne vieille de plusieurs siècles de communautés solidaires oeuvrant en commun. 





Ce même rapport indiquait également un autre programme de 600 maisons bâties en utilisant un « nouveau et rapide système de construction » dans la nouvelle « Ciudad Satélite », un type de maison préfabriquée assemblée par des ouvriers et destinée à la classe moyenne aisée... Nous sommes bien loin des objectifs initiaux d’une cité satellite habitée par 30,000 personnes, équipée et industrialisée, et bien après le séisme de nombreuses familles se contentaient d’un abri de fortune.

A la fin de l’année 1958, révèle un journal local « les pobladores de Ciudad Mi Trabajo sont victimes de l’irresponsabilité de l’administration, ils vivent dans une ville inexistante, sans électricité, eau, police, ils vivent dans une barriada clandestine. » En octobre 1960, peu après le départ de Turner d’Arequipa, et un nouveau tremblement de terre, l’on jugeait à l’OATA que la ville nouvelle de Ciudad Mi Trabajo était une faillite totale, car l’objet de conflits permanents entre deux groupes de  pobladores : les sinistrés self-builders de 1958, plus ou moins bien installés, et les nouvelles victimes du tremblement de terre, venues s’y installer massivement sans autorisation,  fragilisant le fonctionnement des maigres structures d’équipements sanitaires, et l’équilibre social.

L’équipe de l’OATA proposa comme ultime solution pour tenter d’ordonner le semblant d’ordre chaotisé par les nouveaux venus, après d’âpres négociations avec les associations de résidents, d’augmenter la zone habitable, afin de reloger les nouveaux arrivants illégaux, et pour cela, de réduire drastiquement la superficie de parcelles légalement attribuées. En 1962, un membre du personnel de l’OATA adressait une lettre à John Turner lui signifiant que la construction de self-helped maisonnées se poursuivait, mais à un rythme insignifiant face à la demande, faute de subventions, une goutte d’eau dans l’océan.






RECONNAISSANCE



Sinon ces réalisations, mais le personnage John Turner intéressa très tôt l’intelligentsia mondiale, et notamment Tiers-mondiste, préoccupée par l’aménagement urbain des villes «en voie de développement» capitaliste, soumises à une croissance exponentielle, et aux « uncontrolled urban settlements ». Ernest Weissman directeur de l’United Nations Centre for Housing, Building and Planning Branch, ami de Jacob Crane, vint en personne visiter Arequipa en 1958, et selon Turner fut enthousiasmé par l’expérience. Ce fut pourtant Ernest Weissman qui causa la perte du poste de John Turner à la direction de l’OATA, de manière bien involontaire, par un commentaire bien trop élogieux de son programme self-help au président en personne, peu convaincu par ce type d’urbanisation. Turner fut donc prié de démissionner.  Weissmann sincèrement désolé ne pouvait que lui offrir l’opportunité d’écrire un rapport sur son expérience pour les United Nations, présentant sa self-help methodology menée à Arequipa. Dans ce rapport intitulé  The Housing and Planning Problems of Arequipa, Peru: A Case Study with Particular Reference to the Application of Self-Help Methods in Relation to the Squatter Settlements, 1959–1960, Turner écrivait en conclusion que l’émergence et le développement des barriadas, préfiguraient les villes de demain :


« If, as archaeologists, many historians, and most architect-planners believe, the city is the shape of the social order (or the shell, as it were, which is both formed by and forms the social structure) then the future product of the spreading chaos is as dangerous as its present cause. »

Le gouvernement péruvien, était incontestablement « incapable de contenir ce mouvement par la force », et selon Turner, la réponse devait être trouvé dans « the voluntary collaboration of the people and the state. » Ainsi, la valeur des expériences d’Arequipa ne devait pas être considérée comme une simple opération d’auto-construction de maisons populaires, mais comme une sorte de passerelle vitale entre le peuple et l’Etat, ayant permis de franchir les obstacles, de les associer de manière complémentaire, de coordonner leurs propres forces, et de mutualiser leurs savoirs. Sous réserves, cependant, de considérer que cette passerelle est d’abord l’oeuvre de l’Etat, mais l’anarchiste Turner exprimait l’espoir qu’une équitable collaboration allait nécessairement émerger : « the complementary forces of coordinated government planning and mobilized local action. » 

Les propos de Turner posaient également la question du rôle des grandes organisations internationales pour la résolution des problèmes urbains des villes du Tiers Monde telles qu’Arequipa. Turner préconisait que leurs contributions devaient leur apporter une aide financière ciblée afin d’assurer la continuité des programmes, mais aussi une assistance technique au sein d’organismes indépendants de leurs administrations et institutions, devant informer, et orienter les politiciens et grands adminstrateurs.  Dans ce scénario, le rôle d’une organisation internationale était de créer, dans chaque pays hôte, son propre laboratoire « scientifique », creuset et support de travail pour les experts et spécialistes étrangers, protégé des pollutions électoralistes, clientélistes et autres arrangements de forces politiques locale ou nationale. C’est d’ailleurs ces mêmes forces qui seront à l’origine du départ de Turner de l’OATA, puis de la fermeture de l’OATA en janvier 1959.





SUGAR COMPANY




Après avoir été démissionné de son poste, John Turner s’occupa de programmes d’aided self-help housing, en particulier à Lima en juin 1959, pour un projet pilote d’urbanización nommé Andrés Avelino Cáceres, situé au sud de la ville, comprenant la construction de 40 habitations individuelles bâties sur le principe ayuda mútua par les ouvriers de la cimenterie Portland. 




Puis il fut engagé par la société nord-américaine W.R. Grace and Company, un géant américain de l’industrie du sucre, du textile, des mines, du papier, etc., propriétaire dans le nord du Pérou, à Paramonga, d’une vaste plantation, d’une raffinerie de sucre et d’une sordide company town surpeuplée où habitaient nombre d’ouvriers. Le programme initial comportait dans un premier temps, la construction de 60 self-built houses expérimentales, complétées par 600 autres et 400 contractor-built houses (maisons préfabriquées classiques). La mission de Turner consistait à concevoir le programme des self-built houses, sur le même principe d’Arequipa. Utilisant la même méthodologie, Turner, l’architecte Diego Robles, l’anthropologiste Eduardo Soler, et leur équipe (dont Hélan Jaworski), analysèrent sérieusement vie, conditions de vie, typologies d’habitat, etc., des ouvriers urbains et des travailleurs agricoles. À partir de ces études préliminaires, d’une concertation consultation auprès des intéressés, ils établirent le design de deux types de maison : l’une pour les « paisanos » travailleurs agricoles, l’autre pour les « criollos » travailleurs urbains, avec la même caractéristique commune de pouvoir être agrandie, d’être évolutive, une « growing house ».  






Là encore, plutôt qu’une apologie au désordre urbain et architectural des barriadas, le plan d’ensemble et les plans des maisons s’apparentent directement à la stricte géométrie, la morne régularité de l’architecture moderne dite rationnelle ou fonctionnelle : aucune trace perceptible d’architecture vernaculaire ou folklorique ou traditionnelle.  En outre, ce qui surprend encore davantage, est la plus que généreuse superficie des maisons, rare, très rare au Pérou dans les années 1960, même si les plans présentés illustrent leur état final.












Mais encore fallait-il trouver des familles volontaires, et les convaincre d’investir leurs économies dans un tel projet irréaliste. Pour cela, la  company engagea une véritable campagne de propagande, de publicité invitant ses employés à auto-construire à crédit leurs modernes maisons : poster, tract inséré dans l’enveloppe de la paye hebdomadaire, radio, presse, brochure promotionnelle, et entre autres, projections gratuites d’un film reportage sur les bienfaits de l’auto-construction et l’aide mutuelle...




En mars 1961, 15 familles volontaires commencent la construction de leurs maisons sous la supervision de John Turner, mais à mi-temps car il était occupé par une autre mission pour l’Instituto de la Vivienda (INVI) à Lima. Est-là la raison du fiasco total ? En octobre 1961, un audit du projet pointe les dépassements du budget initial ; en juillet 1962, 15 maisons étaient terminées mais le dépassement du budget atteignait 500 %.  Bien sûr, la company décida d’arrêter immédiatement ce programme, et d’en revenir aux méthodes plus conventionnelles : des maisons préfabriquées low-cost industrialisées. 

Les raisons d’un tel échec ne sont dites explicitement, la company soulignait le mi-temps de John Turner qui porta préjudice pour la bonne exécution du projet, et le peu d’enthousiasme des volontaires à la tâche ; sans doute, les syndicats peu favorables à ce type de projets condamnant le travailleur à bâtir de lui-même sa maison (et à crédit), le liant à jamais avec la company, portèrent ce peu d’entrain... et demandèrent plus simplement à la company de leur fournir des logements décents, sans contrainte d’avoir à les construire. 





ALLIANCE 
FOR 
PROGRESS



A partir de 1959 l’agitation paysanne sporadique dans la Sierra s’intensifie et débute un cycle de plusieurs années d’occupation de terres, de grèves dans les haciendas, et de constitution de syndicats, notamment dans la région de la Convencion y Lares où les paysans rebelles sont dirigés ici par 70 syndicats et le trotskyste Hugo Blanco Glados et le Frente de Izquierda Revolucionaria, formé par des dissidents communistes du Partido Communista Leninista. Le spectre de la victoire cubaine plane sur cette rébellion, mais ce ne sont pas des mouvements guérilleros, la lutte armée ne sera pas. Cela étant les «invasions» d’haciendas ne sont pas sans violence et au plus fort de la lutte, les ouvriers agricoles d’une centaine d’entre elles seront en grève. Les revendications des syndicalistes, regroupés souvent pour se défendre au sein de comités d’auto-défense, exigeaient l’abolition du travail gratuit c’est-à-dire les corvées obligatoires, la journée de huit heures, la fin des mauvais traitements physiques, la liberté syndicale, la libération de leurs prisonniers, etc, et revendiquaient un droit à la propriété, de leurs terres ancestrales confisquées, volées, par les conquistadors, possédées à plus de 90 %, dans la région du Pasco, par une compagnie étrangère, la Cerro de Pasco. 


Le mouvement faisant tache d’huile créait une situation de fait insurrectionnelle qui échappait en partie au contrôle de la police et de la garde civile. De 1959 à 1966, les journaux de la capitale ont recensé plus d’une centaine d’invasions dans la région de Lima, 114 dans le seul département de Cuzco et 77 entre les mois d’août et décembre 1963. Dans la région de Convencion y Lares, en 1963, 90 des 140 haciendas suspendaient leurs activités, privées de main d’oeuvre en grève ; les autres les maintiennent en recrutant une main d’oeuvre très coûteuse. En occupant de façon permanente les terres, les paysans rebelles réalisèrent ainsi une réforme agraire spontanée et enclenchèrent une mobilisation rurale sans précédent, soutenue dans les centres urbains par les étudiants, qui souvent manifestèrent en guise de soutien. A l’institutionnalisation d’une clientèle syndicale restreinte mais bien établie sur la côte se superposait une politisation rurale plus étendue et qui, cette fois, concernait la paysannerie andine pauvre et marginalisée.

Cela étant, Hugo Blanco observait que le propriétarisme avait fait des ravages au sein des populations rurales installées dans les villes de la Sierra, et que les petits propriétaires survivant dans des conditions difficiles dans leurs masures, le nouveau prolétariat urbain s’étaient embourgeoisés, avaient été «neutralisés» par le pouvoir, et il déclarait : «Los campesinos de La Convencion son ‘pequenos burgueses’ ; los futuros levantamientos se realizaran en la sierra y no en La Convencion.»


L’armée, pressée d’intervenir, manifesta sa répugnance à l’égard de fonctions policières, inévitablement impopulaires, qui « sortiraient du cadre de sa mission spécifique ».  L’article du lieutenant Carlos A. Moreira, « El militar y los politicos », paru dans la Revista militar del Peru (juillet 1961), mettait en accusation les hommes politiques qui usent du bras armé de l’Etat, quand ils ont failli à leur mission de résoudre les problèmes nationaux. 



Every Man
a Capitalist


La révolution cubaine essaimait dans tout le continent américain ; face au danger, en 1961, le président Kennedy lança le programme mondial appelé l’ « Alliance for Progress » signifiant l’engagement des USA d’accélérer le développement économique et social de ses alliés sous-développés. Un curieux mélange d’aides militaires, de missions d’assistance technique, incluant celles des grandes universités, d’aides financières de toutes sortes, de crédits, d’une armée de volontaires de Peace Corps, accordés volontiers aux pays latino-américains engagés dans la voie du capitalisme nord-américain, et si les aides en matériels militaires n’étaient pas les plus nombreuses, ce programme d’assistance contribua d’une manière ou d’une autre à l’objectif des USA de pulvériser et renverser les présidents démocrates dissidents (Brésil 1964, Argentine 1966, Bolivie 1971, Équateur et Chili 1973, etc.) pour les remplacer par des dictateurs, et à éteindre les focos révolutionnaires.  En contrepartie, les USA tentèrent de promouvoir effectivement l’idéal capitaliste dans des programmes civils, destinés en définitive à la classe moyenne en formation, c’est-à-dire aux proto ou pré-capitalistes pouvant prétendre obtenir un prêt d’une banque américaine. Les classes laborieuses, non solvables, étaient abandonnées aux organisations caritatives des Eglises, impliquées elles-aussi dans cette vaste opération civile militaire anti-communiste. Les Peace Corps volunteers de l’Alliance ont été nombreux au Pérou, en juin 1966, 15,000 volontaires américains occupaient la place, placés sous la direction de... William Mangin, directeur du programme pour le Pérou, anarchiste et ami de John Turner, enrôlés dans ce vaste programme.




Dans le domaine de l’habitat, ce fut une vaste propagande pour universaliser l’« American dream »  sous le slogan de « Home Ownership—The Free World’s Unused Weapon ». Les USA aideraient les familles volontaires les moins aisées  mais solvables dans leur entreprise privée de « self-help construction of their own homes », formule très appréciée par « many speakers on economic as well as moral grounds : self-help lowered the cost of the house while increasing the self-sufficiency and initiative of the participants. » Teodoro Moscoso de l’USAID notait [Self-Help Housing, Housing in Latin America] que l’Alliance for Progress favorisait de tels programmes précisément parce qu’ils « embodied two fundamental ideals of the Alliance: direct, tangible assistance to the under-privileged combined with rigorous self-help ». A l’opposé de l’assistance dite passive, de la charité, ces formes d’aide devaient opérer une réaction en chaîne, « tonifier » leurs bénéficiaires, les inciter à (auto-) produire et à consommer.  T. Graydon Upton de l’Inter-American Development Bank, personnage pragmatique laissait entendre dans un rapport intitulé « The Role of US Business, Housing in Latin America » que :  

« Although the monetary returns from direct sales or local investment may be quite limited, the return in terms of US relations with Latin America and selfsatisfaction at having made a valuable contribution to a major hemisphere problem, may be tremendous. » 

Discours souvent entendu conjuguant une pointe de philanthropie et pure business. L’illustration la plus parfaite, et d’ailleurs assez incroyable, fut donnée par la Chase Manhattan Bank : celle d’un rapport concernant un symposium traitant de l’« hoped-for alliance of rustic workman and international finance » dont la couverture était une photographie  d’un « Home construction in progress at Ciudad de Dios » bâtie au Pérou. 





L’alliance entre le travailleur manuel et la finance internationale devait, en principe, soulager la misère urbaine et engraisser les banques latino-nord-américaines. En 1961, est créé le Social Progress Trust Fund, sous l’autorité de l’Inter-American Development Bank, dont l’objectif est de promouvoir des projets sociaux de développement urbain en Amérique Latine.  Dépendance de l’United States Agency for International Development (USAID), le Housing Investment Guarantee Program (HIGP) est créé également en 1961, à vocation internationale, dont le projet initial de promouvoir des crédits à long terme pour la construction de maisons destinées aux classes moyennes, sera étendu aux classes plus défavorisées, mais solvables. Et entre autres, l’ « Alliance for Progress » disposait d’un fond de 525 millions de dollars consacré exclusivement pour l’amélioration des bidonvilles du Tiers monde. L’architecte Charles Abrams concédait que les Housing programs de l’USAID était en grande partie élaborés en fonction de considérations géo-politiques :




« There is no more fertile ground for revolutionary propaganda than the beleaguered cities of the underdeveloped nations. Misery, bitterness and resentment in the teening slums ans squatter colonies, low wages and long hours in the news factories, competition for jobs, and child labor, all recall the scene that made The Communist Manifesto an alluring document in nineteenth-century Europe. »



LOI 13517
Ley Organica 
de 
Barrios Marginales



Le problème du logement n’occupa pas seulement les élites internationales et l’oligarchie péruvienne, mais aussi la population dans son ensemble, leurs inquiétude et mécontentement, et d’une manière générale, une forte sympathie envers les Invadores, faisaient l’objet de l’attention des médias, de l’opposition notamment ; les barriadas de Lima ont été de même l’objet de multiples études et analyses. En fin de compte, les historiens affirment que «Definitivamente, las barriadas y la vivienda se habían convertido en aspectos fundamentales de la política peruana».

En 1961, le Pérou devint le principal bénéficiaire du continent des aides financières de l’Inter-American Development Bank (IDB) pour les programmes d’habitat.  Et, sans doute, sous l’impulsion des USA, la loi 13517 de 1961, (Ley Organica de Barrios Marginales) en gestation depuis 1958, fut votée, concernant la réhabilitation, l’équipement et la légalisation régularisation - la remodelación y legalización - des barrios marginales, et la construction de nouvelles agrupaciones de vivienda, basadas en el principio de la auto-ayudal. 

Cette loi, d’une importance capitale, prenait acte de l’échec des politiques antérieurs, des techniques d’urbanisme conventionnelles, et amorçait une nouvelle approche, une nouvelle philosophie, pour réguler les quartiers d’habitat informel auto-construit spontanément. Jusqu’à présent, et sous les différents régimes politiques depuis l’après guerre, l’Etat oscillait entre l’interdiction formelle des barriadas suivie d’évacuation par les forces armées, mais certains étaient tolérés, parfois mêmes légalisés par un président humaniste, et constituaient une urbanisation de fait, une norme illégale que l’on concédait, pression populaire et clientélisme, et opposition politique obligaient. 

La loi 13157 légalisait l’ensemble des barriadas existants - sauf ceux très dégradés -, sous certaines conditions drastiques, concédait à leurs habitants un titre de propriété. En cas d’occupation d’un terrain public, les pobladores devaient payer le titre de propriété, généralement une somme symbolique ; en cas d’occupation sur des propriétés privées, l’Etat se portait acquéreur du terrain, et les Invadores devaient payer l’expropriation, et obtenir au besoin un crédit (le titre de propriété était acquis seulement lorsque l’habitant avait réglé en totalité la somme exigée) ; les locataires légaux de terrains privés, ayant construit leurs baraques, avaient la possibilité de s’associer afin de solliciter une expropriation vente, l’article 27 de la loi spécifiait en effet cette possibilité mais sous certaines réserves, dont la nature du barriada, sa localisation et son ampleur. Cet article en incluant ce type de communautés urbaines est le plus radical, car ce cas était fréquent dans les villes, notamment dans les zonas tugurizadas de Lima.  Enfin, les propriétaires devaient payer les travaux et les fournitures nécessaires pour les réseaux d’eaux et d’électricité, ou obtenaient la régularisation de leurs abonnements ceux souvent «piratés» dans les primeras barriadas. 



Par contre, cette loi interdisait la moindre occupation extra-légale, qui ne devait plus être ni autorisée ni tolérée à l’avenir, en offrant une alternative a leur formación ilegal, en autorisant la Corporación Nacional de la Vivienda (CNV) à créer, à la demande d’une municipalité, des nuevas barriadas dénommées urbanizaciones populares, une nouvelle catégorie spécifique d’urbanisation inscrite dans les textes de loi : l’urbanizacion de tipo popular, et un nouvel organisme, l’Urbanizaciones Populares de Interés Social (UPIS), chargé de programmer et d’élaborer de nouvelles villes satellites - Ciudad satélite. 

Les raisons qui poussèrent un gouvernement ultra-libéral à concéder aux habitants des barriadas ce droit d’habiter sont nombreuses, la principale étant que Pedro Beltrán, le  Presidente del Consejo de Ministros y Ministro de Hacienda y Comercio était à la fois sous l’emprise des Housing programs de l’USAID, que nous avons évoqué, lui-même convaincu de la pertinence des programmes des self-help housing, et partisan invétéré du propriétarisme populaire. Bien sûr, Pedro Beltrán auteur de très nombreuses réformes impopulaires, suivies de grandes grèves, souhait-il avec cette loi, et le principe de «mejores casas y auto-ayuda» affaiblir l’opposition, éteindre les conflits sociaux, et renforcer la stabilité sociale (la loi est votée en période pré-électorale), en faisant des habitants des barriadas, et notamment las clases populares de Lima de tranquilles et paisibles propriétaires, occupés en famille et en association à auto-bâtir ou améliorer leur maisonnée. 

Au-delà, les barriadas représentaient pour Pedro Beltrán une source inépuisable de revenus, de taxes et d’impôts, et de crédits : les barrios marginales régularisés, offrant la «sécurité» aux résidents, devaient être incorporés dans le système conventionnel de la propriété privée, dans les mécanismes du marché de l’immobilier, plus ou moins informel alors, et dans ceux du secteur de la construction, et ainsi participer pleinement au développement économique du pays : «la pequeña y mediana propiedad debe constituir la base de la estructura social y económica del país» affirmaient les libéraux en 1959. En fin de compte, la Ley Organica de Barrios Marginales maintenait de manière spectaculaire les politiques antérieures de non-engagement des finances publiques dans le secteur de la construction d’habitat social. Et afin de libérer la promotion privée dédiée au marché locatif, l’on élimina le contrôle, fort peu effectif en réalité, des loyers afin d’augmenter la construcción de viviendas de interés social.




TURNER
ANARCHISTE



Nous retrouvons l’anarchiste John Turner dans la délégation du gouvernement péruvien en visite à Washington fin 1961, accompagné par l’architecte Luis Marcial, de l’Instituto de Vivienda, invités à  présenter leurs expériences pour l’obtention d’un fonds concernant un « National program of aided self-help housing », et dès après la présentation,  l’Inter-American Development Bank convaincue, décida immédiatement de doubler le montant de l’aide initiale : 22.8 millions $ pour un Plan biennal 1962–1963. D’autres aides allouées concernaient un soutien pour les programmes dédiés aux mutuales, système destiné aux classes moyennes devant favoriser un meilleur accès au crédit immobilier, atteignant en 1969 la somme de 24 millions $.  Le Development Loan Fund (intégré plus tard au USAID) accorda une somme de 7.5 million $ au gouvernement péruvien afin « to assist in regulation and financial support of national system of private mutual and cooperative home savings associations. » Et la liste serait trop longue à développer pour les aides d’un montant inférieur à 1 million $. 

Turner, devenu un personnage incontournable pour l’administration américaine au Pérou, obtint la responsabilité de superviser l’organisation effective du « National program of aided self-help housing », malgré les réticences de politiciens, et quelques difficultés politiques frôlant le scandale, car Turner était citoyen britannique. 



Every Man
a HomeOwner


Willard Garvey, un riche industriel américain ayant une branche dédiée au low-cost private housing, la World Homes, spécialisée dans la fabrication de maisons préfabriquées, joua un rôle non négligeable. Présent dans de nombreux pays en voie de développement dans le monde entier (Inde, Turquie, etc.), Willard Garvey lorgnait avec envie le formidable marché péruvien de la maison individuelle low-cost (entendons ici pour la middle-class), marché sous perfusion des aides américaines, dans un pays dirigé par un premier ministre ultra-libéral. Garvey rencontra les uns et les autres, et s’assura de leurs extrêmes obligeances, et Pedro Beltrán enthousiaste facilita la venue de ce grand investisseur, proche du défunt général Eisenhower, pour qui il rédigea le célèbre pamphlet « Every Man a Capitalist » en riposte au « Every Man a Communist » soviétique. Sa formule à présent aurait pu être « Every  man a HomeOwner ». 




En 1959, la World Homes lance l’offensive péruvienne du nom de code Operation Guinea Pig par l’ouverture de sa filiale Hogares Peruanos à Lima, sous la direction de Howard Wenzel, énergique et pragmatique. L’architecte péruvien Ernesto Aramburu fut élu architecte de la firme au Pérou, davantage pour ses relations avec le monde politique que pour ses talents de concepteur. En avril 1960, le prototype, la Hogares Peruanos Model House est présenté au grand public et à la presse, un modèle dérivé de la « growing house » conçue en 1954 par l’architecte Santiago Agurto. Une typologie très appréciée du lower-middle-income market, un marché prometteur au Pérou selon Wenzel :

« Self-help offers the real long-run solution to the housing problem in the developing countries and if a private company can develop a system for profitably working in this field the market is unlimited. Not to mention the tremendous social contribution that will be made and the propaganda in the struggle with Communism. »

Et dans cette lutte contre le communisme, le propriétarisme était «the» solution: 

« In owning a home, no matter how small, a man has a tangible piece of private property. He generally loses interest in collectivist philosophy and becomes a constructive force in the community.”  
Hogares Peruanos, “Application for a Loan to the Inter-American Development Bank Washington DC, from Asociación Pro Vivienda Propia Villa Los Angeles,” August 10, 1961.





Les maisons proposées par les industriels étaient préfabriquées en usine, et assemblées sur le site ; pour les classes les moins aisées, le propriétaire et sa famille emménageaient dans un núcleo básico, une construction basique pouvant être agrandie à partir des plans d’architecte, selon le principe de la «growing house». Le propriétaire pouvait par lui-même réaliser les travaux d’agrandissement, ou bien, pour les plus aisés, s’offrir les services d’ouvriers pour les parties les plus difficiles à construire (fondations, toiture, structure porteuse, etc.), et terminer les finitions (platre, peinture, etc.).  

La World Homes n’était pas la seule compagnie à venir s’installer au Pérou, en juillet 1960, sur ces traces, la Coral Ridge Properties y cherchait de vastes propriétés à acquérir puis à lotir. L’International Basic Economy Corporation (IBEC), propriété de Nelson Rockefeller, annonça sa venue prochaine (elle introduit au Pérou la chaîne de supermarchés Todos). La Pittsburgh-based Apollo Industries associé à l’Equitable Life Insurance, fit de même, avec les garanties et la bénédiction de l’USAID. Ainsi, afin de mieux implanter l’« American way of Live », le gouvernement péruvien multiplia la création de nouvelles entités urbaines à grande échelle, de quartiers satellites principalement constituées de maisons individuelles, premières « gated communities » modernes pour les grandes sociétés des Etats-Unis.  La revue promotionnelle de la Banco de la Vivienda, simplement intitulée  Vivienda, chargée de la propagande, publiait dans ses premiers numéros la ligne générale de l’entreprise, celle de réconcilier la culture ancestrale du pays au modernisme américain, une glorification de l’ « American way of Live » made in Peru, en fait, illustrant les rêves du « Home sweet home » américain de « familles modestes » péruviennes, enfin concrétisés grâce au crédit ou aux mutuales. Ces questions occupèrent la Comisión para la Reforma Agraria y la Vivienda (Commission de la réforme agraire et de l’habitat), aux mains de l’oligarchie et présidée par Pedro Beltrán, qui fut nommé en 1959, premier ministre. 
  



Villa Los Angeles


Il n’était pas rare, au Pérou, que des familles de la classe moyenne, des militants d’un syndicat ou plus simplement des employés d’une société, des membres d’une corporation, des associations d’Indios, des coopératives ouvrières, etc., s’associent au sein de mutuelles ou de coopératives afin d’acquérir légalement un terrain pour y bâtir leurs demeures, maisons isolées ou habitations collectives, selon. Les 500 familles de la classe moyenne de Lima, regroupées au sein de la coopérative Villa Los Angeles, après des années de cotisation, disposaient d’un fond suffisant pour acquérir un vaste terrain proche de la capitale, destiné à devenir leur ensemble résidentiel de maisons individuelles. Une forme d’urbanizacion privada, sur le modèle de gated community social proposée par les sociétés immobilières.

Ces familles aisées ne l’étaient pas suffisamment pour pouvoir s’offrir une maison d’architecte, ou même une maison préfabriquée classique, clé en mains, mais rusées comme pas une, demandèrent à plusieurs industriels des devis pour la construction de 500 self-help houses avec autant de variantes possibles répondant à celles des bourses des coopérateurs. En l’occurrence ils prirent contact et mirent en compétition l’International Basic Economy Corporation et l’Hogares Peruanos, après s’être assuré de  l’Inter-American Development Bank, la Banco de la Vivienda del Perú et les mutuales privées, dont la mutual du padre McLellan, pour les fonds d’aides garantissant les crédits aux familles, et au passage des conseils de l’Instituto de la Vivienda.

Howard Wenzel directeur de l’Hogares Peruanos fit donc appel au spécialiste le plus renommé du Pérou, John Turner, qui accepta malgré l’anti-communisme primaire de la firme (voir ci-dessus). Turner commença par une étude de marché prospective, analysant le profil type des résidents, avec, à nouveau, l’anthropologue Eduardo Soler. Ils estimèrent que la majorité des familles préféraient payer un constructeur, un contractor-built houses, plutôt que d’endosser la lourde charge de self-builder, ayant assez de crédit pour pouvoir acheter une « minimum » mais « growing house » préfabriquée. Cela étant environ 25 % des familles n’avaient d’autres ressources que leurs bras, en plus d’un long crédit. 

Le design des « minimum growing self house » prévoyait donc un très large éventail, allant de la maison de base (2 chambres, un living room, toilettes et cuisine (cocina ramada) extérieures), dont les finitions pouvaient ou non être complétées par l’habitant, agrémentée d’un potager, jusqu’à la maison plus cossue d’un étage, intégrant toilettes et cuisine à l’intérieur, entourée d’un jardin d’agrément. De cette manière, les acquéreurs pouvaient rapidement s’installer dans une maison qu’ils bricolaient ou agrandissaient au fil des week-ends, de leur temps perdu,  des vacances, au besoin en famille.




Le plan de Lotizacion est d’un rigueur moderniste égayée par une épine dorsale constituée de trois grands espaces verts ; un plan signifiant que Turner opère ici davantage comme un gestionnaire que comme un architecte au sens traditionnel du mot, le romantisme typiquement britannique du cottage anglais disposé dans une cité jardin verdoyante, fait place à la formulation d’un fonctionnalisme économique austère.  En exemple les venelles très étroites qui délimitent les ilôts afin d’économiser la surface asphaltée, coûteuse, obligeant le stationnement des véhicules dans trois parkings de taille plus que modeste. Turner proposait également l’établissement à proximité d’une fabrique de parpaings gérée par la coopérative afin d’éliminer les intermédiaires, de créer des emplois, et de disposer d’un matériau bon marché. 




Howard Wenzel compléta en 1962 le catalogue de maisons de l’équipe de Turner par celle de l’ingénieur Leonard Oboler, la « Paraboloid Roof House », la « Shell Home » plus économique et approuvée, homologuée par l’Instituto de la Vivienda, mais à la condition, ou plutôt la recommandation, que la company s’engage à fournir dans la self-help phase, une provision de matériau suffisante et un corps d’assistance technique. Invitation en partie irréaliste. Bref, John Turner fut à nouveau remercié, et Howard Wenzel dans une lettre datée du 12 mars 1963, concédait que : 

« Self-help housing is a nice text book solution sort of like Utopia, the early Utopian Socialists, but it just doesn’t work in practice. Sounds wonderful when you read it in a book but it takes too many technicians and too much administration.… If it isn’t done properly, the people gradually lose interest and the whole thing falls on its face. »



La loi 13157
en action



En avril 1961, la Corporacion National de Vivienda (CNV) fut en charge de l’ambitieux programme de réhabilitation des taudis en procédant, en premier lieu, au recensement des barriadas du pays, afin de les inscrire ou non dans le programme de «légalisation». Un an plus tard, le rapport autorisait la légalisation de 271 barrios marginales (représentant 105,781 habitations) dont 123 barriadas dans l’aire métropolitaine de Lima, et rejeta 41 zones d’habitat informel (dont 33 à Lima) classées soit trop dégradées, soit trop récentes, et aussi des tugurios ou corralones urbains et des rancherios et villorios des campagnes. Toutefois, la tâche de la CNV n’était pas terminée car il fallait procéder à enregistrer chaque habitant, connaître leur statut d’occupation, dresser un état des lieux, et  identifier les lots inoccupés ou non réclamés, puis ensuite cadastrer chaque parcelle (le Pérou fut le premier pays en Amérique latine à avoir dressé un cadastre pour de telles zones) avec précision sur les plans d’urbanisme locaux. Sur la base de ces – titanesques – rapports, les services de l’urbanisme devaient procéder aux nécessaires remembrements de parcelles trop petites ou trop grandes, de constructions empiétant sur l’espace considéré « public », etc., et à partir de cette base de données, établir des prévisions pour l’équipement des quartiers. Enfin, la municipalité devait remettre aux habitants un titre de propriété provisoire, non transférable, non monnayable, puis définitif mais à la condition qu’ils terminent ou améliorent leur logis dans un délai de sept ans selon des normes minimum « acceptables ». 

La première opération de réhabilitation lourde fut celle concernant les taudis des berges du Rio Ramac, zone proche du centre ville historique, comprenant 30 barriadas pour une population de 120,000 habitants. Le Plan Rio Ramac devait les circonscrire et « rationaliser » leur fonctionnement en 10 secteurs, appelés Unidades vecinales et préparer leur développement urbain par la viabilisation de deux zones adjacentes libres (Hacienda Conde Villa Senor et Valdiviezo). Chaque Unidad vecinal comportait dans le projet son propre marché, sa zone commerciale, son centre administratif, son hôpital, en plus des écoles, crèches, lycées techniques, etc. De notables différences les caractérisaient, en fonction de leur proximité avec l’hyper centre ville, leur densité urbaine (de 250 à 450 habitants par hectares), ou bien des qualités d’habitabilité. 





Grossièrement les deux tiers des parcelles existantes devaient subir d’une manière ou d’une autre une opération d’épuration [depuracion], la moins douloureuse étant celle d’un remembrement (la surface d’une parcelle devait être comprise entre 70 et 250 m²), la plus terrible la destruction pure et simple (car trop insalubre ou située sur le tracé d’une rue). Ainsi, par exemple, l’ensemble des constructions existantes de l’Unidad Vecinal n° 10, formant un chaos inextricable surpeuplé et peu fonctionnel, devait à terme être démoli. Les familles affectées par cette tabula rasa devaient être relogées dans une aire d’expansion urbaine, prévue par le plan d’urbanisme, ou bien dans une Ciudad Satélite.  Le plan d’urbanisme pour l’Unidad Vecinal n° 6, prévoyait au contraire la réhabilitation des habitations dans leur plus grande majorité : 20 % des habitations étaient conservées, 60 % devaient faire l’objet de réhabilitation, 17 % devaient être démolies. Les démolitions ainsi prévues permettaient ainsi de dé-densifier le quartier et la construction d’équipements publics, espaces ou bâtiments. 

Les  deux nouvelles zones à urbaniser prises en charge par l’Urbanizaciones Populares de Interés Social (UPIS), comportaient pour l’Hacienda Conde Villa Senor, 2000 lots à bâtir, et 557 à Valdiviezo, des Unidades vecinales nouvelles équipées de la même manière que les autres. Les premiers expulsés des vieux quartiers en cours de réhabilitation, relogés ici, trouvèrent, en fait, une vaste zone en chantier, sans eau potable, sans électricité ni même de réseaux d’égouts : ces équipements ont été en partie réalisés et financés par les habitants eux-mêmes au fil des ans. Dans un certain effort d’économie que l’on peut qualifier de drastique, quelques abris de fortune avaient dressés sur des lots : une cabane de 10 mètres par quatre, en briques, sans équipement aucun. L’on attendait des nouveaux résidents qu’ils auto-améliorent et agrandissent la masure, en suivant à la lettre le plan d’architecte offert gracieusement par les autorités, prévoyant en état final, une maison confortable, la masure initiale conservée le temps de la construction, puis - enfin - détruite formait ainsi un large patio. 





Finalement, si un plan avait été effectivement fourni aux résidents, aucun autre aide,  ni même d’assistance technique comme il était initialement prévu, ne leur parvint, et un rapport d’évaluation établi une vingtaine d’années plus tard indiquait que les résidents avaient tout simplement construit leur maison librement, sans aucune intervention de l’administration. Ce même rapport ne comptait plus les aberrations architecturales concernant «28 % des maisons», de pièces sans fenêtres, ni aération, d’autres trop petites servant certainement à la location, etc. Mais l’ensemble des habitants avaient reçu leur titre de propriété définitif.  Les Unidades vecinales nouvelles de Lima - Hacienda Conde Villa Senor et Valdiviezo – ne semblent pas être des cas particuliers, dans d’autres villes de province, des rapports d’évaluation observaient à la fois l’absence d’assistance technique et les mêmes faibles qualités et architecturales et d’habitabilité, parfois assorties d’une fin de non recevoir pour l’obtention du titre de propriété définitif.

Un article de John Turner paru en août 1963 dans la revue anglaise Architecture Design, approuvait la démarche générale, le plan d’urbanisme des Unidades vecinales nouvelles mais émettait des grandes réserves sur les « provisional houses ». Toutefois Turner concluait que les avantages d’un tel projet de « planned squatter settlement » étaient pour les résidents un investissement en argent, et en temps, garanti, planifié et contrôlé par l’Etat : 

«The system coincides with the traditional and economically logical process of the barriadas themselves—but with very important improvements : the lay-out is far better, the plots more regular, there is a minimum supply of drinking water at the start ... and the development will be completed, eventually, at a lower cost, thanks to proper initial planning.” 
John F. C. Turner, “Minimal Government-Aided Settlements: Valdivieso and Condevilla Señor Barriadas, Lima, Peru,” Architectural Design 33, no. 8 (August 1963).



Huascarán


Au sein de l’Instituto de la Vivienda (INVI), Turner assisté de Luis Marcial, en parallèle de son travail de superviseur, prit en charge un projet pouvant permettre d’explorer une alternative pour organiser plus efficacement et rapidement le self-help housing, un nouveau projet pilote à Huascarán, de construction d’une trentaine de maisonnées. La méthode imaginée repose sur la plus grande implication des self-builders dans la construction : à chaque étape de l’avancement des travaux – fondations, murs, toiture, second œuvre, etc. - l’auto-constructeur reçoit une formation et un crédit lui permettant de se procurer les matériaux nécessaires, à la condition qu’à chaque phase les travaux aient été convenablement réalisés. Il s’agit, en somme d’accorder une plus grande confiance aux self-builders, de diminuer le rôle de l’encadrement technique et de surveillance, et de les responsabiliser davantage. Une méthode, nommée « supervised credit » qualifiée par Turner de « genuinely radical alternative ».




La même année 1962, John Turner et Hans Harms organisèrent une grande exposition sous l’égide de l’Instituto de la Vivienda à Lima, présentant les expériences réalisées d’habitat par l’Institut, mobilisant « les ressources du Peuple ». Les journalistes s’étonnaient de l’étrange absence de la Corporación Nacional de la Vivienda qui aurait pu être associée à l’événement. Ces deux organismes ayant la même vocation, et les mêmes fonctions. La raison est fort simple, la Corporación fondée et associée au politicien architecte Belaúnde Terry, son président, véritable nid d’opposants, n’avait pas les faveurs du premier ministre Beltrán, qui favorisait sa propre création, l’Instituto de la Vivienda. Deux organismes d’Etat en compétition donc, qui dans un jeu politique très complexe, s’opposait dans une lutte bureaucratique de pouvoir... D’une manière générale, pour les projets urbains d’envergure, l’Instituto de la Vivienda concevait plans d’urbanisme et modèles de maisons, et la Corporación Nacional de la Vivienda assurait le chantier.


Golpe


Les résultats du premier tour des élections présidentielles de juillet 1962, opposant six candidats furent à ce point incertains, qu’ils décidèrent les militaires à un coup d’Etat (golpe) de manière à éliminer la menace de victoire de l’Alianza Popular Revolucionaria Americana. Les militaires consentaient à restituer le pouvoir démocratiquement, par un vote, une année plus tard, le temps nécessaire, selon eux, de jeter les bases irréversibles d’une politique de modernisation qu’un président civil devait parachever. 




LIMA
Ciudad Satélite





Le projet pour l’aire métropolitaine de Lima prévoyait la construction de quatre villes nouvelles satelittes : Ventamilla, Canto Grande au nord, Vitarte à l’est, et San Juan au sud. Pour ce qui concerne la réhabilitation des 123 barrios marginales, l’aire métropolitaine fut divisée en sept secteurs, chacun faisant l’objet d’un plan d’urbanisme. 

Le concept des cités satellites n’était pas nouveau, et l’UPIS s’inspirait du modèle des Unidades vecinales de l’architecte Belaúnde, de la «formación de nuevas agrupaciones de vivienda, basadas en el principio de la auto-ayuda »  dans l’optique d’une « política de desconcentración del centro de Lima y el Callao » pour « la mano de obra urbana.» Ce programme fut en partie financé - à crédit - par les USA, via la BID, dans le cadre de l’ «Alianza para el Progreso».

La première à sortir de terre fin 1960 fut la Ciudad Satélite de San Juan, dont le programme initial comportait 8.000 lots à bâtir et l’ensemble des équipements nécessaires pour son autonomie, qui devaient également pouvoir la voisine 
Ciudad de Dios, barrio maginal régularisé en 1954 par le président Odria en personne. La ville nouvelle devait dans un premier temps être équipée par un programme minimum de «sites and services» [suelo-servicio] permettant l’installation des premiers habitants, qui pouvaient ou plutôt devaient accepté d’une part le programme prévu de self-buil housing, animé par des équipes d’assistance technique experts en self-build construction, et d’autre part, un crédit accordé par une banque, condition sine qua none pour l’attribution d’un lot  et d’un núcleo básico, une construction basique pouvant être agrandie à partir des plans d’architecte, selon le principe de la «growing house» low-cost. 23,000 demandes de familles interéssées par ce programme ont été examiné par les autorités, qui en sélectionnèrent 2000, appartenant quasi exclusivement à la classe moyenne supérieure, prêtes à s’installer dans la première Unidad en août 1961. Le développement de la Ciudad Satélite de San Juan fut considéré comme une réussite, sans doute, notaient les observateurs, du fait que les familles sans être aisées, disposaient, dans leur majorité, de revenus réguliers, leur permettant de «consolider» et d’agrandir leurs maisons assez rapidement. 




A l’opposé, la Ciudad Satélite de Ventanilla, isolée et éloignée des bassins d’emplois, connût de graves difficultés : ici, selon les conclusions de l’administration, les résidents de la classe ouvrière, sans être pauvres, ne disposaient pas de ressources suffisantes - de crédits - et pour financer le développement de leur «growing houses», les núcleos básicos, et pour payer leurs frais de transport. La Ciudad satélite de Ventanilla deviendra ainsi une cité dortoir, et bien après l’installation des pobladores, Ventanilla présentait un paysage de désolation, de maisons en chantier plantées dans une sorte de no man’s land lui-aussi en chantier. Ventanilla présentait pour les uns,  tous les aspects d’une zone de relégation spécialement bâtie pour accueillir les classes les moins aisées, ou pour les autres, une erreur magistrale de progammation urbaine.










OPPOSITIONS



Les opposants politiques progressistes seront partagé entre la Ley Organica de Barrios Marginales, qu’ils considéraient comme une avancée, et les principes d’aides mutuelles et de programmes d’auto-construction, faisant acte de réalisme, et au contraire, le financement d’une politique essentiellement supportée par les pobladores, prouvant ainsi le désengagement de l’Etat dans le domaine de l’habitat, rôle délégué au marché privé. Le propriétarisme exacerbé fut critiqué, en raison du décalage entre la faible solvabilité des pobladores, leurs revenus modestes, irréguliers et leur importante contribution financière - pour l’achat du terrain, la construction ou l’amélioration de la maison, le paiement des services publics, etc. - : l’idéal d’accession à la propriété etait jugé fallacieux,  et il était malhonnête - démagogique en cette période pré-électorale - de prétendre qu’il était possible d’atteindre cet idéal au moyen d’asociaciones mutuales et de coopératives de crédit, sous-perfusion des aides américaines. Pour les partisans du Movimiento Social Progresista (MSP), dont Adolfo
Córdova, Germán Tito Gutiérrez,  Sebastián Salazar Bondy, et Luis Miró Quesada Garland, tout ceci concernait quasi-exclusivement les classes moyennes, excluant les classes laborieuses, les plus nombreuses, «régularisées» mais incapables de supporter un tel poids financier. 

Dans le festival des critiques adressées au gouvernement par les socialistes radicaux, le programme Ciudad Satélite n’était autre que l’instrument pour déloger, expulser les habitants des tugurios des centre-villes, et notamment des zonas tugurizadas del centro de la ciudad de Lima, comme le souligne cet opposant inconnu  : 

« El gobierno de Prado también fomentó la formación de nuevas barriadas como un medio para facilitar el desalojo de los habitantes de los tugurios del centro de la ciudad. Esto servía más para favorecer los intereses de las inmobiliarias que para satisfacer las necesidades de los sectores populares; ésta era la utilización de las barriadas que se podía esperar de Prado, íntimamente ligado a los intereses inmobiliarios. Aunque este tipo de formación de barriadas ha ocurrido durante casi todos los gobiernos, la vinculación del presidente fue particularmente estrecha en el caso de Prado.»




Plan nacional de desarrollo 
económico y social



Contre les détracteurs, les opposants à la nouvelle politique en matière d’urbanisme populaire et d’habitat, le gouvernement de Manuel Prado pouvait riposter en s’appuyant fermement sur l’intérêt des USA à ces questions préoccupantes.  Le 3 avril 1962,  David Rockefeller ouvrait le bal d’un symposium dédié au Latin American Housing dans les beaux bureaux de la Chase Manhattan Bank à New York, où étaient conviés les directeurs et représentant de : the US Department of State and Department of Commerce, the Federal Housing Commission, the Inter-American Development Bank, the Export-Import Bank, and USAID, à entendre les conclusions de banquiers spécialistes de la promotion, d’industriels et fabriquants de maisons, des US corporations ayant des intérêts en Amérique Latine, des housing developers tels la World Homes et Nelson Rockefeller’s International Basic Economy Corporation (IBEC), et des architectes dont Skidmore, Owings & Merrill. Cette réunion au sommet concernant les bidonvilles de l’Amérique Latine se proposait de donner une ligne de conduite à adopter afin d’une part de conquérir le «vast lower middle-class market» de l’immobilier, de prodigieuses new opportunities for US business, et d’autre part d’éradiquer le danger populaire des barriadas, comme résumé par un participant «[i]t is in the slums of the cities where the battle of democracy will be fought». En conclusion, tous s’accordèrent sur «[y]et it is recognized that the problem must be solved principally by private enterprise» du fait notamment que les pays latino-américains étaient incapable de bâtir en peu de temps et à une échelle aussi massive, des logements bon marché. C’était faire allégeance, plus que jamais, au programme de Kennedy, de son Alliance For Progress.

C’est sous ces auspices, qu’en octobre 1962, le gouvernement péruvien, les militaires donc, présentait à l’Organization of American States son Plan nacional de desarrollo económico y social, 1962–1971 (Plan national de développement économique et social), selon les prescriptions et les critères de l’Alliance for Progress, concernant entre autres, les grandes lignes des réformes administratives – agraire, santé, éducation, habitat, etc. - afin de moderniser le pays. Dans le domaine de l’habitat, le Plan nacional prévoyait de réduire le déficit de logements. Dans le cadre de la loi  13517 (Loi pour la rénovation et la légalisation des Barrios Marginales) le gouvernement prévoyait de régulariser le statut des squatters home-builders, concernant 100.000 titres de propriété, et de garantir 12.500 crédits pour la construction ou la réhabilitation de maisons ; la construction de 671,350 nouveaux logements sociaux et parallèlement la réhabilitation de 343,800 unités. Le secteur privé pouvait contribuer, selon le rapport, à augmenter l’effort public, par la construction de 118.474 logements. 

Des objectifs bien en-deça des prévisions de la Comisión para la Reforma Agraria y de la Vivienda (CRAV) qui considérait que pour la prochaine décade, les besoins en nouveaux logements atteignaient  1,367,324 unités nouvelles et en réhabilitation lourde 1,146,000 unités soit un total de 2,513,324 logements. Plutôt que de saupoudrer les efforts, l’Instituto de la Vivienda proposait de les concentrer, de les focaliser sur quelques opérations spécifiques concernant des villes ou quartiers, ou des zones nouvelles à lotir. 



Chimbote



Dans ce cadre, la ville de Chimbote, située sur la côte au nord de Lima, fut retenue pour être un projet pilote de réhabilitation de barriadas ; en fait, Chimbote était un vaste et unique barriada : l’architecte Adolfo Córdova estimait dans une étude faite en 1957, qu’un peu plus de 5% des habitations étaient décentes, environ 40 % relevaient de  l’« improvised barriada housing ». Pourtant en 1948, le grand architecte Josep Lluís Sert  avait été commandité par l’ Oficina Nacional de Planeamiento y Urbanismo, pour la conception de l’aménagement de ce qui était alors une petite ville de pêcheurs, et un plan de développement urbain censé accompagné la croissance urbaine prévue par l’industrialisation de la région. Les 4.200 habitants de 1942 passèrent à 15.600 en 1950 (30 % de plus des prévisions de Sert), devinrent 63.900 en 1961, et 100.000 en 1968 : soit une véritable explosion démographique.   




Le projet de l’Instituto de la Vivienda proposait l’upgrading (remodelación) dont la viabilisation nécessaire des barriadas existants, et les moyens et méthodes classiques de self-help building, d’assistances techniques et de crédits accordés pour l’achat des matériaux ; et d’autre part, la viabilisation de nouvelles zones de lotissements (lotización) dédiées à l’habitat populaire, disposant des services vitaux (saneamiento). 

L’Urbanización d’El Trapecio prévoyait ainsi 773 parcelles à lotir en maisons individuelles, dans un vaste lotissement pourvu en équipements techniques et sociaux, à proximité d’une zone d’activités artisanales. Les familles pouvaient décider entre 3 options pour construire leur minimum vital : soit rejoindre un comité de résidents spécialement organisé et faire appel à un constructeur ayant passé contrat avec l’institut, soit par soi-même esfuerzo propio, soit ou en coopérative d’ayuda mútua sous la direction de l’INVI. Sa maison low-cost, conçue pour cette opération était un núcleo básico, un espace minimum mais offrant « les meilleurs facilités et le confort décent pour le bon développement de la vie de famille »... En 1963, un rapport de l’Instituto de la Vivienda indiquait qu’un an et demi après le lancement de l’opération, 530 núcleo básico étaient construits, et sur les 1400 demandes enregistrées, seules 524 familles pouvaient prétendre à obtenir un crédit. Le rapport estimait que 5000 familles de la ville, vivant en location et éligibles, n’avaient pas été intéressé par l’opportunité de devenir propriétaire de leur maison. Et le rapport concluait qu’El Trapecio n’avait pas reçu une aussi bonne réception que celle espérée, car le programme ne correspondait pas à la priorité des familles. En outre, le quartier était localisé non loin d’une série de tripots malfamés et dangereux, l’eau et l’électricité arrivèrent trop tardivement et partiellement, les commerces, les écoles et les bâtiments administratifs étaient inexistants, obligeant de longs déplacements, etc.

A Chimbote, les associations de résidents, de pobladores étaient très actifs, et plus particulièrement ceux du El Acero barriada, comme ce fut le cas en 1957 à Arequipa.
En premier lieu, le choix des volontaires pour les opérations de aide-self-building, selon des critères exigés par l’administration, ou plutôt de l’Inter-American Development Bank, vraisemblablement, était sévèrement critiqué : les plus précaires étaient inadmissibles au crédit, pour les autres, ils devaient fournir, obligatoirement une série de documents en règle, dont les certificats de naissance, de baptême, etc., L’obtention de ces documents exigeait du temps, une course dans les bureaux de l’administration, souvent un déplacement dans la ville de naissance, et de l’argent. Les couples devaient être mariés (certificat de mariage) alors que la situation la plus courante était le concubinage. Enfin, pour les heureux bénéficiaires du crédit, s’ensuivaient une série de désaccords avec les techniciens, l’architecte, quant au choix des matériaux et/ou du plan de la maisonnée, entre autres choses. Lors de la réhabilitation de La Libertad, les architectes Diego Robles et Juan Sierra rapportaient que la collaboration avec les pobladores était difficile : 


« One of the first problems that the técnicos had facing the population was to gain their trust, and to demonstrate that their intentions were not political promises, and represented a change of attitude in order to work together and in parallel with the population. »





Tant il est vrai, que ce type d’opérations, chargé de paternalisme et de rapports de force, de pouvoir et d’autorité, pouvait susciter des pobladores un sentiment de méfiance, tout à fait compréhensible selon Diego Robles et Juan Sierra, dont la première tâche consistait à leur expliquer qu’ils ne travaillaient pas pour les pobladores mais bien avec les pobladores. Le challenge était terrible, car les self-builders investissaient énormément d’argent – location du terrain, achat en crédit des matériaux, etc. - et de temps – les week end et en soirée après le travail - pour auto-construire leur maisonnée, et donc la moindre faute dans la conception du modèle, sur le chantier suivi par l’équipe d’assistance technique, le moindre retard sur l’agenda, bref la moindre défaillance avait des conséquences fâcheuses. 





ARCHITECTURAL DESIGN MAGAZINE





Les spécialistes des self-help housing projects du monde entier apprécient le personnage Turner, et sa théorie, plus que ses réalisations qui n’ont pas été publiées ; les journalistes de grands quotidiens étrangers y envoient leurs reporters et photographes, comme le British Sunday Times en 1962 ; Monica Pidgeon, directrice de la célèbre revue anglaise Architectural Design magazine, demanda l’étroite collaboration de John Turner pour l’élaboration d’un numéro spécial consacré aux Dwelling Resources in Latin America, un éloge des barriadas les moins sordides présentés sous leurs aspects les plus positifs. Publié en août 1963, une série d’articles, dont de John Turner, illumine la profession des bienfaits des bidonvilles de Lima, à une époque, faut-il le souligner, où les grands ensembles d’habitat social de France comme des USA, commencent à interroger sérieusement la profession : le modèle bidonville, dans ce sens, pourrait peut-être représenter une autre direction possible, sous certaines conditions. Propos illustrés par Turner par deux photos, une d’un barriada, l’autre d’un « modern slum » à Lima.



















Architecture 
Without Architectes


Au fur et à mesure que s’érigeait la faillite de l’architecture rationnelle, dénaturée par le grand capital et détournée de sa vocation première d’apporter à l’Homme un environnement sain propice à son élévation morale, intellectuelle, le choeur des protestations s’élevait, et opposera à l’inhumanité de la modernité, un prodigieux bond dans le passé, jusqu’au mythique jardin d’Eden, et à la première ville fondée par Caïn. 

L’architecte américain Bernard Rudolfsky, une voix dans le choeur des anti-modernistes, publia en 1964 le livre Architecture sans Architectes faisant suite à l’exposition qu’il organisa au célèbre Musée d’Art Moderne de New York, placée sous le slogan : «L’architecture est une chose trop sérieuse pour qu’on l’abandonne aux seuls techniciens.» Livre et exposition faisant l’apologie de l’architecture vernaculaire, populaire, contribua, simultanément, à inciter les grandes organisations internationales humanitaires à percevoir le bidonville comme étant une solution, plus qu’un problème, et dans un autre mouvement opposé, invitait à transgresser - et non agresser - l’éthique de la société industrielle capitaliste. 


Il est certain que la pensée de Bernard Rudolfsky influença John Turner, qui se considérait encore, à cette époque, comme un technicien chargé d’aider les habitants à auto-construire leurs baraques mais, la différence est de taille, selon les plans qu’il concevait, dans des site-and-services qu’il élaborait, et ce, même si la concertation avec les futurs usagers précédait, souvent, ses premiers dessins. 














Fernando 
Belaúnde 
Terry



Fernando Belaúnde Terry est élu président de la République en 1963, et dans la corbeille de ses promesses figurait en bonne place « des milliers d’habitations » modernes pour le peuple péruvien. 

John Turner et le président architecte se connaissaient et ne s’appréciaient guère. Un point commun les intéresse : la communauté solidaire, et le travail en commun des masses laborieuses. Les Cooperacion Popular (Coopop) [7] de Belaúnde se rapprochent, dans un sens, des groupes de self-builders de Turner. Mais Belaúnde était un fervent partisan de l’architecture moderne, Brasilia étant le modèle, Turner lui préférait l’architecture populaire vernaculaire ; et il écrira d’ailleurs bien plus tard, que les bidonvilles de Brasilia étaient préférables aux superblocks d’habitations déshumanisées. Belaúnde rêvait d’habitations collectives modernes, Turner anarchiste fut l’apôtre de la maison individuelle.  Fernando Belaúnde Terry a été un président bâtisseur de modernité, d’avenir et de progrès social, et de grands ensembles d’habitat social destinés aux classes moyennes, et sa présidence marque la récession de la politique du self-building bricolé, d’autant plus qu’il est l’instrument de maintien des plus pauvres dans les faubourgs, à présent, gigantesques bidonvilles des villes du Pérou. Ainsi, plusieurs programmes de projets de self-help seront tout simplement évincés. 

En 1964, George Movshon, de la commission de l’United Nations TV fut chargé en collaboration avec JohnTurner, de réaliser un reportage intitulé « A Home of Their Own » concernant les bidonvilles de Lima. À la demande de l’United Nations, le président Belaúnde fut invité à une interview, concluant le reportage célébrant « the extraordinary capacity that ordinary Peruvian people have … what a great resource they are, and what wonderful things they are doing » pour résoudre leurs problèmes de logements. Belaúnde accepta, mais fut outragé – le mot est faible – lorsqu’il visionna le reportage terminé, de voir ainsi glorifié les barriada builders... Turner s’amusait bien plus tard à raconter ce moment : « If it had been a couple hundred years earlier, my head would have been off at once... » Le film fut d’emblée confisqué et l’avenir, la présence même de Turner au Pérou était, de facto, compromise. 




Dans la longue série d’interviews que Turner accorda où il mentionnait cet incident, il évoque systématiquement le profond racisme social du président, qui ne critiquait pas seulement le bidonville en tant qu’entité urbaine, mais ses habitants,  grossièrement traité d’exilés ruraux attardés qu’il convenait de renvoyer dans leurs jungles, leurs montagnes, de law-breaking shanty-towners polluant de lèpres urbaines les villes, et l’effort de son gouvernement à franchir le cap de la modernité urbaine : 

« Belaúnde really did have the élitist view of the barriadas. It seems he really believed that the barriada builders wanted to go back to the country or populate the jungles. »

La part de vérité dans les propos accusateurs de Turner peut être effectivement prouvée par la politique du président Belaúnde, qui n’accorda guère d’importance aux classes les plus précaires survivant dans les barriadas et tugurios des grandes villes, pour consacrer l’effort politique et financier presque qu’exclusivement à l’habitat des classes moyennes, de l’aristocratisme ouvrière, effort symbolisé par la construction de grandes cités d’habitat. L’idée générale du président architecte étant de décourager au possible les prétendants Indios de la Sierra à venir s’établir à Lima. 

Un des meilleurs exemples fut son intention déclarée, à la fin 1966, d’éliminer le cancer social des tugurios du centre ville de Lima pour les remplacer par des habitations collectives modernes dont on se doute qu’elles n’étaient pas destinées à la plèbe ; mais son plan fut contrarié par de très lourdes difficultés économiques et l’effort conséquent déjà engagé dans le financement des infrastructures de transport à travers tout le pays. D’ailleurs l’état désastreux des finances publiques l’incita ou plutôt le condamna à imaginer des alternatives de construction à bon marché, qui sera l’occasion de préparer un concours international pour l’élaboration et la construction d’un quartier pilote de maisons et expérimentales et low-cost : le concours Proyecto Experimental de Vivienda, PREVI, en collaboration avec plusieurs organisations internationales et qui sera lancé par le prochain gouvernement.  

À contrario, les grands travaux pour l’amélioration des infrastructures du pays, les mesures économiques pour stimuler le développement des régions rurales largement sous-développées, contribuèrent à stabiliser autant que possible, les ruraux candidats à l’exil urbain, dans les campagnes. De même il accorda la régularisation administrative de nombreux résidents de barriadas illégaux, procéda à des changements concernant la loi 13517 favorisant l’obtention du titre de propriété. Bien peu de choses en vérité et bien avant fin de sa présidence, en 1968, le peu d’efforts accompli suscita la colère des associations de barriadas et de tugurios du pays entier. 



TURNER
Persona Non Grata


L’adversaire Instituto de la Vivienda avait déjà été éliminé et fusionné avec la Corporación Nacional de la Vivienda dans la nouvelle Junta Nacional de la Vivienda (JNV) par les militaires du coup d’état de juillet 62.  En août 1963, Turner n’y est plus invité et n’occupera plus de poste officiel, mais il continuera de collaborer néanmoins avec l’organisation en tant que consultant délégué du Department of Technical Cooperation du gouvernement britannique. Dès lors s’arrête son activité d’architecte praticien. John Turner reste, grâce à ses bonnes relations avec les plus hautes autorités de l’administration des USA, avec les Nations Unies, pour un temps incontournable au Pérou. Ses activités de délégué détaché au Pérou étant payé par le gouvernement britannique, entre autres, il poursuit ses activités de théoricien, visite des barriadas three barriadas avec la  sociologue Marcia Koth de Paredes, et explore de nouvelles pistes concernant la standardisation, la modularité, imaginant des prototypes de self-help housing et en 1963, dans une étude financée par l’Inter-American Development Bank propose un « Design Systems for Low-Cost Houses » à la Junta Nacional de la Vivienda (JNV). Un Design Systems illustré par la Casa Popular Criollo et la Casa Clase Media, qui marque une forte rupture avec ses prototypes précédents, avec un argumentaire critiquant, à présent, le « Poor design and construction » en fait, trop coûteux, gaspillant temps, énergie et ressources, et défendant l’idée essentielle : 

« to establish and make general a modern tradition that responds to the actual needs and to those of the next generations. »  
[Consideraciones Generales Acerca del Desarrollo de Sistemas de Diseño para Casas Económicas,” and “Bases para un sistema de diseño (distribución) de casas economicas].

Dans une seconde proposition faite à la JNV en 1965, Turner
posait la question de la standardisation et des prototypes à travers trois échelles : la maison individuelle, le bloc de maisons et le quartier. Reprenant les théories de l’architecte américain Christopher Alexander (et Serge Chermayeff) de Community and Privacy (1963) comme point de référence, Turner accorda une place importante dans l’équilibre à trouver entre l’espace privé et l’espace public, ce dernier étant désormais considéré comme étant le problème crucial des barriadas.

Il attribuait le relatif échec des prototypes de self-help houses, conçus par les architectes des agences de l’Etat au fait que les self-builders tentaient de concilier à la fois les plans des maisons modèles qui leur étaient proposé, et leurs propres expériences acquises dans les rural shelters ou les urban slums, et les conséquences de ce mariage étaient désastreuses :

«The value of a viable tradition in the design of the environment is not, of course, a merely aesthetic value though the results of such a tradition will, almost certainly, be aesthetically satisfactory. The present lack of a tradition—its substitution by the habitual repetition of inappropriate forms—is extremely damaging to personal, social, and economic health and it produces ugly shapes.»

C’est à partir de cette période que John Turner développa l’idée de laisser-faire à leur convenance les self-builders et de ne plus leur imposer un quelconque modèle architectural de maison :


«Les ressources locales des habitants sont l’imagination, l’initiative, l’investissement personnel et la prise de responsabilités, le savoir-faire et la force de travail ; l’aptitude à utiliser des espaces inhabituels et souvent négligés, à remployer des matériaux et des outils de récupération ; la capacité de mettre sur pied des entreprises et des institutions locales ; l’émulation constructive et l’aptitude à coopérer : autant de richesses qu’aucun pouvoir extérieur ou surplombant ne peut utiliser contre la volonté des habitants.
Housing by people. Towards Autonomy in Building Environments, 1976.

et,  

« The paternalist concept of the State as a provider has to give way to the concept of the State as the servant—providing tools.»


John Turner, persona non grata au Pérou, quitte le pays en septembre 1965, ayant obtenu un poste de professeur au sein de la confortable et prestigieuse université d’Harvard-MIT section Joint Center on Urban Studies. Dix années plus tard, le président de la World Bank Robert McNamara vint au Pérou pour visiter les Pueblos Jóvenes les plus remarquables et convaincu fonda l’Urban Department avant de lancer la première opération urbaine en 1972.




Existenzminimum



Le constat est unanime de considérer que les programmes de self-help housing, les théories de Turner, appliquées sur le terrain du Tiers monde, confrontées à la réalité, ont fait faillite, et d’une manière générale, que ceux  ayant réussis à atteindre leurs objectifs sont peu nombreux et sous-perfusion d’aides les détournant de leur nature, ont peu d’ampleur et qu’aucun ne fait modèle, sinon très localement. De même que les solutions imaginées par De Soto, et d’autres économistes partisans du micro-crédit et du propriétarisme accordés aux proto-capitalistes ont fait naufrage. Jean-Pierre Garnier dans cet article intitulé Architecture et anarchie, un couple mal assorti (2005) jugeait, parmi tant d’autres, ainsi :

«Placée le plus souvent sous le signe de l’urgence et de la pénurie, l’autoconstruction constitue tout d’abord, de nos jours, une solution de survie courante dans les pays où une grande partie de la population, victime de l’oppression des régimes en place, végète dans la misère et la déréliction. Sans doute l’habitat de fortune qui lui sert d’abri, sinon de résidence, est-il le fruit de la « débrouille », c’est-à-dire d’une inventivité dictée par la nécessité. Mais, sauf à verser dans le populisme exotique où se complaisent certains anthropologues épris de « culture de la pauvreté », on ne saurait, sans cynisme ni démagogie, déceler dans les bidonvilles l’esquisse d’un modèle alternatif de création architecturale. Dans le meilleur des cas, on pourra tout au plus, comme s’y emploient les experts ès développement, « durable » ou non, y puiser quelques idées (choix de matériaux non coûteux, utilisation des savoir-faire locaux, conformité de l’agencement des espaces aux modes de vie, etc.) susceptibles d’améliorer l’ordinaire.» 

La question demeure entière pour expliquer l’échec des programmes de self-help housing au Pérou ; les intellectuels marxistes accusent l’oligarchie, premier fléau du pays, telle que définie par Engels en 1872 :

« En réalité, la bourgeoisie n’a qu’une méthode pour résoudre la question du logement à sa manière – ce qui veut dire : la résoudre de telle façon que la solution engendre toujours à nouveau la question.»

L’accusation fut formulée de manière plus feutrée dans le rapport historique de l’ONU-HABITAT publié en octobre 2003 et intitulé : The Challenge of Slums : Global Report on Human Settlements. Vénérable institution plutôt opposée à la radicalité marxiste, qui admet cependant dans ce premier audit mondial de la pauvreté urbaine, que le bidonville n’est pas seulement la conséquence spatiale des effets de la mondialisation et des inégalités, etc., mais plutôt le résultat d’un «déficit de gouvernance», the  «failure of governance»:

«An important message of this report is that slums and urban poverty are not just a manifestation of a population explosion and demographic change, or even of the vast impersonal forces of globalization. Slums must be seen as the result of a failure of housing policies, laws and delivery systems, as well as of national and urban policies.»

Rompant avec l’autocensure traditionnelle et historique des textes onusiens, l’un des auteurs accuse ouvertement le néolibéralisme destructeur des programmes d’ajustement structurels [PAS] du Fonds Monétaire International : 

« La pauvreté en milieu urbain s’aggrave dans la plupart des pays en développement en raison des programmes
d’ajustements structurels qui ont souvent une incidence néfaste sur la croissance économique dans les villes et sur l’offre en matière d’emplois dans le secteur structuré».

A Lima, où le salaire minimum a chuté de 83 % pendant la récession provoquée par le FMI, le nombre de ménages vivant en dessous du seuil de pauvreté est passé de 17 % en 1985 à 44 % en 1990. En d’autres termes, Anna Tibaijuka, ex directrice d’ONU-Habitat, admet qu’un grand nombre de réponses passées ont été fondées sur la supposition erronée que l’amélioration seule des habitations et des services associés dans les bidonvilles résoudrait le problème ; et que ces solutions n’ont pas tenu compte des causes fondamentales de cette situation, dont l’une principale est la pauvreté. Les militants socialistes du Movimiento Social Progresista disaient tout pareil, mais en 1960 déjà :
«El problema número uno del Perú no es el de la vivienda, sino el de la pobreza, que es la causante de las malas condiciones de vivienda, malnutrición, falta de educación, mala salud y falta de vestido adecuado.» 
Caretas X, Nº 21 (diciembre de 1960, enero de 1961). 

Pourquoi de telles innnovations architecturales et urbaines, pourtant économiquement les plus parfaites pour la puissance publique en terme de financements minimum -low-budget- ont-elles à ce point fait faillite ? Rod Burgess, dans sa fameuse critique adressée à Turner, examinait en détail les failles économiques et l’incompatibilité des trois acteurs :

«Housing activities can be classified into three sets of operations - planning, construction and management - in which three sets of actors are involved: users (popular sector). suppliers (private and commercial sector), and regulators (public sector and government). These three sets of actors have very different interests: use-values predominate for users, profit maximization for the private sector, and the maintenance of public order for government. The relationship between these three groups can be understood in terms of autonomous and heteronomous systems, which are basically incompatible.» A Critique of John Turner’s Views on Housing Policy, 1978.

L’autonomie recherchée - auto-construction, auto-organisation, etc. - pour ce type de programme était placée sous la domination du marché privé et sous la dépendance de la législation. L’échec - péruvien - des programmes de Self-help Housing, novateurs, est expliqué par les économistes par la permanence de systèmes économiques archaïques comme la rente foncière, de la spéculation, des mécanismes de production du cadre bâti, et par la consommation rapide imposée par la logique capitaliste. Le caractère utopique des hypothèses théoriques des partisans du Self-help se heurte aux retards des structures d’un secteur économique sectoriel qu’elles se proposent de transformer ou d’intégrer sans les modifier ; et aux effets pervers produits par la consommation du marché de l’immobilier-foncier (valeur d’usage contre valeur d’échange). Leur utopie succomba à la spéculation engendrant la hausse du prix du foncier, de l’immobilier, des loyers y compris même au sein des barriadas régularisés, à l’autre problème que fut la corruption généralisée associé au clientélisme, aux fluctuations des prix des matériaux de construction, et des équipements de la maison, en constante augmentation, produits «through the domination of an industrialized building materials industry based on large national or foreign monopolies controlling the production of cement, iron, bricks, prefabricated roofing, sanitary and structural components, glass etc.» 

Difficultés qui, selon John Turner, seraient en partie éliminées par l’Etat qui «should intervene to guarantee local access to raw materials, finances and land» ! «in general, the accessibility of these basic resources is a function of law and its administration and these in turn are functions of central authority» !  En contradiction avec  «The urgency of a basicshelter problem cannot be ignored; but neither the shelter problem nor the manifold social problems of which it is a part can be solved by bureaucratically administered, politically imposed programs» (Freedom to Build Turner & Fichter, 1972).  L’idéal est donné d’un Self-help Walfer State, d’une national aided self-help housing policy qui selon Rod Burgess :

«Their very existence as isolated examples is then nothing less than a proof of the impossibility of their large-scale realization as long as the capitalist mode of production remains intact.»

A ces problèmes fondamentaux, encore faut-il souligner celui de la Participación de los pobladores en la solución de sus necesidades, c’est-à-dire les principaux intéressés. La participation des pobladores, groupés solidairement au sein d’associations, a en effet été un des enjeux des jeunes architectes péruviens, et au centre de l’idéal de John Turner :

« Se développer c’est être ou devenir. Pas avoir… L’urbanité est un accomplissement ; il se réalise quand les hommes et leurs communautés, quels que soient le champ et la durée de leurs efforts, agissent en tant que sujets au lieu de subir en tant qu’objets ; quand ils affirment leur autonomie, leur indépendance et leur confiance ; quand ils s’attaquent à des projets pour les réaliser…» 

«When dwellers control the major decisions and are free to make their own contributions in the design, construction or management of their housing, both this process and the environment produced stimulate individual and social well-being. When people have no
control over nor responsibility for key decisions in the housing process, on the other hand, dwelling environments may instead become a barrier to personal fulfilment and a burden on the economy.» 
(Turner, 1972).

Toutefois, Turner considérait, comme ses confrères architectes, qu’ils devaient être sérieusement encadrés (et préférait le terme ayuda mútua dirigida (managed mutual aid) :

« Only radical anarchists will argue that modern society is possible without any central controls or government ; conservative anarchists like myself accept the necessity of central planning.»

Dans l’optique d’une « complementary forces of coordinated government planning and mobilized local action. » Concilier participation et central planning a été une tentative vouée à l’échec pour des raisons de principe beaucoup plus que de circonstance, processus qui en définitive fut perçu par les associations de pobladores comme une nouvelle forme de paternalisme, ou une forme insidieuse de manipulation visant à les convaincre des conceptions, des principes mêmes d’une administration ou d’une multinationale, non négociables. La contradiction est évidente de proposer, de dicter, d’imposer une politique de la participation, alors que le propre de la participation est d’inventer, d’innover, de proposer et d’agir en faveur de solutions nouvelles, comprises, acceptées et adoptées par l’usager comme sa propre contribution dans un processus d’un type nouveau. Saül D. Alinsky, sociologue et agitateur urbain aux USA posait ainsi le problème qui s’appliqua à Turner :

« L’autodétermination s’applique au domaine du social... Le programme doit être bâti et mis en oeuvre sur le principe d’autodétermination. Cela signifie que tout paternalisme dans la planification et l’application du programme doit être banni. Il faut se garder particulièrement de deux formes de paternalisme : la forme démodée qui dit : Nous savons mieux que quiconque ce qui est bon pour ces ignorants, la forme à la mode qui dit que nous, sociologues, travailleurs sociaux, urbanistes, psychologues, écologistes, et autres techniciens et spécialistes, savons le mieux ce qui est bon pour ces analphabètes fonctionnels sous-privilégiés, non urbanisés, malajustés, déboussolés et désavantagés. Nous refusons [...] l’ajustement et l’adaptation des gens. C’est un mal que de vouloir adapter les gens à une société injuste... »





Reconnaissons qu’en 1954, Turner et les architectes du Pérou étaient les pionniers de la Participación de los pobladores, dans le domaine particulier de l’habitat, et qu’ils déblayèrent ce terrain inconnu, confrontés aux Asentarnientos Urbanos Populares particulièrement actives ; associations regroupant les castes de la petite bourgeoisie, de la classe moyenne et de l’aristocratie ouvrière, dont les intérêts étaient davantage individuels - obtenir un lot à bâtir - que collectifs - obtenir des services publics, acceptant d’établir des structures clientélistes traditionnelles qui caractérisaient les relations pouvoirs publics/pobladores ; selon Céline Sachs-Jeantet et Etienne Henry :

« sur le plan politique, des mécanismes de cooptation visaient à rétablir des liens privilégiés entre les élites oligarchiques et les néo-urbains: On passait alors de l’assainissement à l’hygiénisme, de l’éradication à la permissivité, de l’éviction à la tolérance. Les programmes publics d’urbanisation des bidonvilles, fondés sur la reconnaissance de l’occupation des terrains, explicitement ou implicitement négociée, et sur l’amélioration ponctuelle de certains éléments du cadre de vie, visaient en fait à rétablir des liens entre les élites et les marginaux et à stabiliser des relations privilégiées entre eux. En germe, une relation duale entre acteurs, et toute son ambiguïté.» 
Envahir, conseiIler et gouverner. Vingt ans de recherche, 1991.
Les relations furent tendus entre le génie populaire et les élites architecturales, même si Turner prétendait :

«Eduardo, together with his cousin, the anthropologist José Matos Mar and, I suppose, many of the others, understood ‘popular’ or community action in the way that Morris would have understood it—as a support for genuine, community-based social action.»
Interview of John F.c.turner
World Bank, Washington D.C. 11 September 2000 




L’auto-construction est un mythe affirment les architectes péruviens : les self-builders, dans leur plus grande majorité, faisaient appel à des ouvriers ou des artisans spécialisés, ou bien, n’hésitaient pas à modifier les plans de leur ready-made unit, y compris ceux encadrés, «aidés» par des professionnels, ils devaient s’équiper en marchandises, et/ou adopter l’art de la récupération, un recyclage devenu également une activité marchande du secteur dit informel.  Le socialisme romantique rêvé par William Morris – l’art par tous, pour tous – admiré par John Turner, trouvait sa forme idéologique à l’intérieur des mécanismes implacables de la loi du profit.  Colin WARD ami de Turner, anarchiste (rédacteur de Freedom de 1947 à 1960 puis d’Anarchy de 1961 à 1970) s’occupant d’urbanisme et d’habitat libertaires, acceptait cet idéal d’habitation de petite dimension, autogérée : « un logement anarchiste est un logement contrôlé par ses habitants ».

Mais, en fin de compte, ce sont bien les squatters illégaux, les sans toits urbains, qui par leur détermination, leur courage même, ont forcé les urbanistes architectes sociologues, les gouvernements et les grandes instances supranationales à co-opter et aller dans le sens qu’ils exigeaient, à défaut, faut-il souligner, de pouvoir accèder à un marché du logement locatif confortable et bon marché. 




MASURE
CAPITALISTE
-
HABITAT
SOCIALISTE


Les expériences urbaines et d’habitat minimum de programmes de construction de logements par Efforts personnels assistés, suscitaient l’engouement des démocraties et dictatures du Tiers Monde entier, des pays capitalistes alliés des USA ; mais, au fil des expérimentations, architectes, urbanistes, sociologues et acteurs sociaux soulevaient déjà des problèmes insurmontables, ainsi résumés dans un livre publié en 1964  - Man’s struggle for shelter in an urbanizing world - par un autre grand spécialiste de l’architecture minimum, Charles Abrams (Il rencontra en 1963 Turner) :

«In contrast, the construction of one’s shelter in the urban milieu becomes more complicated. Land and materials are commodities of the market. They must be bought for cash and the time and skills available for self-building are sometimes consumed in the job-hours and the work-journey. Legal standards are imposed on both land use and shelter construction in the interests of health and safety. Unemployment is rampant ; house and materials production are still underdeveloped as industries, and where they exist, incomes are too low or too inconstant to pay for the product. Mortgage financing is either non-existent or loans are procurable only at ransom interest rates. Although most governments have assumed some responsibilities for providing or financing shelter for their people, the less developed countries lack the financing resources, the skills and often the materials with which to launch housing programs commensurate with their needs.» 

Au-delà, Charles Abrams considérait que ce type d’urbanisation  humanitaire pouvait échapper aux politiques comme aux concepteurs et que les programmes de Self-Help Housing, pour les raisons qu’il évoquait, ne pouvaient en aucune manière faire face à l’explosion démographique des villes, «cette révolution peut-être la plus dynamique dans l’histoire de l’homme » :

«The pace and volume of squatting has increased enormously in recent years. To cite two examples : Metropolitan Lima’s population totalled 614.000 persons in 1940 and 2,079.000 persons in 1963, representing a 239 percent increase. But from 1940 to 1960, the number of squatters in Peru spurted from 45.000 to 958.000, or an increase of 2130 percent. In 1946, there were 23.000 squatters in metropolitan Manila; by 1963 their numbers had grown to almost 283.000, -a fifth of the city’s population-and by 1980 there will be an estimated 800.000.»

Les détracteurs du Self-help, à la fibre moderniste, leur opposaient les villes nouvelles du Tiers monde - Brasilia, Chandigarh, etc. -, les expériences socialistes de Cuba, d’Israël, de Yougoslavie, mais aussi le cas de la Chine maoïste ; ce pays alors catégorisé comme «en voie de développement», en cours de reconstruction après l’invasion japonaise et la guerre civile, était sur la bonne voie, contre toute attente, de résorber les vastes bidonvilles, et les taudis infectes hérités de siècles passés !  Pourtant en 1950, le journaliste Robert Guillain, dont les convictions politiques étaient à l’opposé du marxisme asiatique, analysait ainsi la situation des villes [Problèmes de la Chine communiste In: Politique étrangère N°1 - 1950] : 

« De ces problèmes, le plus voyant est celui du ravitaillement de ces masses et particulièrement de ces villes, nouvellement conquises, qu’ils ont trouvées dans un état lamentable. Villes parasites, coupées des campagnes qui les entouraient ; villes pourries, où les cent trafics de l’inflation remplaçaient le commerce ; villes mendiantes, qui ne vivaient plus que de la charité internationale généreusement fournie par les Américains. Pour compliquer le problème, la Chine a subi de terribles inondations cet été, qui sans doute auraient ému le monde, comme le firent celles de 1930. » [8]

Des délégations officielles du monde entier vinrent en Chine observer les bienfaits du socialisme maoïste en matière d’habitat pour le plus grand nombre, d’habitations modernes neuves, et d’opérations de réhabilitation de quartiers anciens dégradés. Cela étant, même si les phénomènes spatiaux de pauvreté urbaine inquiétaient, le Tiers Monde capitaliste considérait encore qu’ils étaient provisoires, un cancer urbain pouvant être soigné par la croissance économique stimulée par la bonne santé et la prospérité des USA, prévision portée par la propagande de l’Alliance pour le Progrès. Mais la Chine maoïste allait aussi susciter l’espoir d’une autre voie que celle de l’American Way of Life, du réalisme soviétique, et celle des pays non-alignés engagés dans la 3e voie, pour des jeunes radicaux estimant qu’il était temps de formuler d’autres types d’actions concrètes, avec et pour le Peuple.




REVOLUCION-S ! 


Autant d’inégalités ne peuvent plus à un moment donné être tolérées, les révolutionnaires, sur le modèle cubain, prirent les armes et en 1965, s’engagèrent dans la guérilla : le Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR) [Mouvement de la Gauche Révolutionnaire]sous la direction de Luis Felipe de la Puente Uceda et l’Ejército de Liberación Nacional (ELN) [Armée de Libération Nationale] dirigée par Hector Béjar. Ce fut une guérilla rurale perdue et dans les montagnes de la Sierra et en à peine quelques mois, n’ayant pas véritablement inquiété les militaires, mais plutôt les paysans pauvres : les guérilleros ne parlaient pas la langue des autochtones, le quecha, tandis que les commandos de l’armée régulière les éprouvaient. L’armée péruvienne utilisa pour liquider les guérillas les techniques les plus modernes de la guerre anti-subversive (action psychologique, bombardement, napalm). Pourtant, les militaires péruviens restèrent relativement discrets sur leur victoire acquise avec des moyens et des méthodes hors de proportion avec la puissance de feu et l’implantation réelle de l’adversaire. 

Sans doute, comprirent-ils l’illusion idéologique d’une guerre nationale contre un ennemi infiltré ou dirigé du dehors, par Fidel Castro, qui ne résista pas à l’épreuve de la réalité. L’armée péruvienne, la troupe, formée de paysans (les étudiants étaient dispensés de service militaire), et les officiers péruviens pouvaient concevoir des doutes sur la conception de leur mission, au cours des campagnes de « pacification » meurtrière : 8000 paysans furent tués, pour la plupart innocents, selon des estimations. 



GOLPE
SOCIALISTA
ANTIOLIGÁRQUICA


Pour les plus progressistes notamment, il apparaît clairement que les moyens militaires ne sauraient suffire à étouffer les rébellions agraires mais que pour désamorcer la poudrière paysanne il convient d’aller à la racine du mal : l’oligarchie incapable d’apporter prospérité et paix sociale, depuis des décennies.  En outre, l’Etat major supportait difficilement la réticence de leur principal allié, les USA, de leur fournir des équipements militaires sophistiqués, qu’ils limitèrent à des armes légères et des véhicules blindés pour des opérations limitées de maintien de l’ordre. Le Pérou, suite au refus des USA de leur vendre du matériel militaire moderne lourd, s’adressa ainsi à l’Europe pour s’équiper (la France vendit en 1967, quinze avions de chasse Rafale...). Cette  parade de l’état-major péruvien au refus des Etats-Unis, puis à leur acceptation postérieure (après le rapport  Rockfeller de 1969 qui soulignait l’émergence d’une nouvelle génération de militaires « idéologiquement indécis » qui pourraient fort bien adopter des positions anti-impérialistes et nationalistes) de fournir certains types d’armement assortie de conditions d’utilisation contraires aux principes de la souveraineté, fut la première étape d’une politique d’affirmation nationale. Non seulement l’Etat major s’affranchissait ainsi du fournisseur unique d’équipement militaire, mais affirmait des motivations ultra-nationalistes, échos de l’anti-impérialisme du Movimiento Social Progresista. 

Le 3 octobre 1968, un coup d’Etat militaire  porté par le Jefe del Estado Mayor peruano, le général Juan Velasco Alvarado met fin à la présidence sociale démocrate de l’architecte bâtisseur, accusé, entre autres, d’avoir bradé aux compagnies étrangères, et notamment nord-américaines, les ressources naturelles du pays, et de n’avoir pas tenu ses promesses sociales électorales, symbolisant la « traición de los partidos políticos reformistas » face à l’oligarchie, accusée elle, de tous les maux . Historiens, journalistes les plus sensés de l’époque qualifient cette dictature comme étant progressiste, nationaliste et révolutionnaire, une « dictature de gauche », conduite par le « Gouvernement révolutionnaire des Forces armées », le Gobierno Revolucionario de las Fuerzas Armadas (GRFA), qui osa le sacrilège de s’opposer de façon autoritaire à la suprématie des intérêts étrangers et, mieux, à l’oligarchie péruvienne, afin d’éliminer  « la dependencia externa y la dominación interna », causes de la « desunión nacional ». Une dictature socialiste, antioligárquica fortement matinée d’humanisme chrétien, le Pérou est devenu non-aligné, ni communiste ni capitaliste, sur la 3e Voie.

L’idéal de Juan Velasco Alvarado est d’assurer le bon développement économique du pays sans être dépendant d’une puissance extérieure, de mettre enfin un terme à la pauvreté le plus efficacement possible, de construire véritablement l’unité nationale des différentes catégories raciales du pays, en coalisant toutes les forces vives du Pérou, culturelle, intellectuelle et économique, antagoniste et ennemie réunies, liées dans le même élan nationaliste, pour une souveraineté retrouvée. Au centre du dispositif, l’incroyable Juan Velasco Alvarado tentant de concilier les appétits, les réticences claniques et divergences politiques des uns et des autres,  où s’opposaient le cercle des généraux – notamment de la Marine et de l’Aviation - ultra conservateurs, les socialistes progressistes radicaux ou modérés qui formaient le plus gros du contingent intellectuel, mais aussi les guérilleros marxistes des années 1960 libérés par le président, acceptant pour la plupart des postes de haute responsabilité au sein des nouvelles structures de l’administration, dont Hector Béjar.

Le Gobierno Revolucionario de las Fuerzas Armadas de Juan Velasco Alvarado a été, pour ce qui concerne les domaines de l’urbanisme et de l’habitat, pragmatique ; il n’est plus question de donner préférence à un type d’urbanisation en particulier. Les partisans de l’habitat moderne collectif avaient autant d’influence que les architectes préférant les opérations d’auto-construction, et la dictature socialiste, sans refuser les programmes d’aide des USA, de la World bank, fit appel aux spécialistes de ces domaines de tous les pays du monde. Turner  ne figure pas dans la longue liste internationale d’architectes renommés ou non, invités ou venus spontanément apporter leur aide. 





NOTES



[1] Type d’urbanisation au Pérou :






[2] « Ce point de vue nouveau sur l’anarchisme s’est élargi par la suite quand les anarchistes anglais ont commencé à arriver en Italie. Le premier d’entre eux fut Vernon Richards, qui travaillait à Londres dans le groupe de Freedom avec le critique d’art Herbert Read et l’historien George Woodcock. Et puis Colin Ward et John Turner se joignirent à eux. Avec eux, s’est manifesté (et elle est entrée dans notre conscience) cette veine de la culture qui parcourt aussi l’urbanisme et l’architecture anglo-saxons, tendance qui part de Piotr Kropotkine, passe par Patrick Geddes, arrive jusqu’à Olmsted et Lewis Mumford et d’autres qui ne sont guère reconnus aujourd’hui mais qui sont
importants ». Giancarlo de Carlo architecte,, Architecture et Liberté, p. 81, Ed. Du Linteau, 2003.  Giancarlo de CARLO, participa au 1° Congrès de Carrare qui a relancé la FAI – Fédérazione Anarchica Italiana.  Pour les anarchistes architectes italiens, le mot d’ordre est d’abolir « planification, bureaucratie, et administration ». Plus tard, il se déclarait plus sensible à « l’être anarchiste ».

[3] John Turner était-il véritablement anarchiste ? Telle est la question de fond. 

[4] Selon le terme anglais tiré d’une brochure officielle :
AIDED SELF-HELP IN HOUSING IMPROVEMENT
défini par George A. SPEER
de l’International Aided Self-Help Housing Adviser
é1aboré pour
l’Agency for International Development
et publié par
l’International Housing Service Office of the Administrator
Housing and Home Finance Agency
autorisé en France par le
REGIONAL TECHNICAL AIDS CENTER
denommé
Centre Regional d’Editions Techniques (C.R.E.T.)
qui relève du
Department of STATE
Agency for International Development
Office of Institutional Development (A.F.R./I.D.)
Washington D.C.

EXTRAITS :

Comme le nom l’indique, c’est une méthode d’utiliser les nombreuses heures de main-d’oeuvre disponibles un peu partout sous forme de temps libre et perdu, et de mobiliser cette énorme réserve de main-d’oeuvre conjointement à une forme quelconque d’assistance de la communauté ou autre, permettant àl’individu d’améliorer son gite -par ses efforts et avec son temps libre dans des proportions impensables s’il était abandonné à lui-meme. II conviendrait de préciser ici ce que sont les efforts personnels assistés et ce qu’ils ne sont pas : 

Ce SONT les efforts personnels traditionnels plus une certaine forme d’assistance qui permet d’obtenir un meilleur résultat. 
C’EST un principe que l’on peut adapter à une variété infinie de techniques allant de la construction d’une maison moderne complete en Suede au remplacement des toits de chaume malsains par des couvertures métalliques en Birmanie.
C’EST un principe qu’il faut adapter à chaque situation particuliere.
C’EST une méthode qui capitalise le temps libre et jusqu’alors perdu, augmentant ainsi les ressources économiques d’une communauté, bien souvent au-delà du montant de l’assistance.
C’EST une méthode très efficace qui favorise l’accès à la propriété immobilière.
C’EST une méthode relativement peu couteuse par famille logée, mais qui, à grande échelle, même pour le programme le plus simple, peut atteindre des sommes considérables pour l’ensemble meme somme des familles assistées. N’oublions pas que pour une même somme,ce systême permet de loger plus de familles que n’importe quelle autre méthode.
connue qui permette d’envisager
C’EST la seule méthode connue qui permet d’envisager une amélioration générale de l’habitat  dans plusieurs parties du monde.

Par contre :

Ce N’EST PAS un principe facile a faire adopter.
Ce N’EST PAS une technique que l’on peut appliquer partout
sans modifications. 
Ce N’EST PAS une panacée qui éliminera bientôt tous les problèmes du logement. 
[...]
Dans un pays où l’individualisme est vivace, où les gens n’ont pas l’habitude de travailler en équipe, ou ils se méfient les uns des autres, il serait insensé de vouloir construire collectivement un groupe de maisons. Dans des cas semblables, et ils sont nombreux, la cellule de travail est constituée par la famille qui bâtit sa propre maison. Ceci n’exclut pas une forme spontanée de travail collectif, par exemple lorsque les voisins ou les amis aident à poser la charpente. Le principal responsable demeure la famille et non un groupe organisé de faqon définie.
La Grèce fournit un bon exemple de programme d’efforts personnels assistés reposant sur la famille : en 1950, soixante-dix mille familles environ ont reconstruit leurs maisons détruites pendant la Seconde Guerre mondiale et la révolution qui a fait suite. En Suede, les efforts personnels assistés ont cours depuis des années dans la construction des logements et la cellule familiale constitue une unité satisfaisante, même lorsqu’il s’agit de construire une rangée de maisons formant terrasse.

[5] Son âge sans aucun doute joua un rôle comme peut-être le fait d’avoir été associé à l’agence internationale implantée dans cinq continents de l’urbaniste grec Constantine Doxiadis, et fondateur de la revue Ekistics, on y retrouve Mary Jacqueline Tyrwhitt, urbaniste américaine, experte écoutée de l’ONU pour les questions d’habitat dans les pays en développement, elle a notamment supervisé pour l’ONU l’organisation du Village Center de l’exposition Low Cost Housing, à Dehli, visitée en personne par Nehru en 1954 ; le célèbre architecte égyptien Hassan Fathy, apôtre du « Rural self-Help Housing »,  auteur de l’ouvrage Construire avec le peuple, et délégué à l’ONU.  En 1965, l’architecte John Turner refusa poliment l’invitation de Constantinos A. Doxiadis, «the Greek tycoon planner», d’intégrer en tant que consultant sa société.

[6] Les anarchistes arrivèrent d’Italie, d’Espagne et d’Argentine, ils occupèrent à la fin du 19e siècle le terrain des luttes avant la syndicalisation communiste. Parmi les anarchistes les plus célèbres de cette époque figure Gonzalés Prada (1844-1918), issue d’une famille aristocratique mais ayant rompu avec l’oligarchie dirigeante qu’il qualifiait de « petit cercle de trafiquants égoïstes». Prada dénonçait également, en 1905, la spoliation réalisée par l’empire économique nord-américain, dans le cadre du modèle agro-exportateur promu par l’oligarchie péruvienne, et anticipe le discours anti-impérialiste qui va prévaloir pour des décennies à venir. Denis Sulmont le considère comme le «propulseur de la pensée révolutionnaire aux débuts du siècle dans le pays et un des premiers intellectuels à tisser des liens avec les ouvriers» et à défendre l’idée d’une lutte révolutionnaire armée. [El movimiento obrero peruano : 1890 1980, resena historica. 1980]. En hommage, Haya de la Torre organisa en 1921 les Universidades Populares Gonzales Prada.

[7] Les Coopop sont initiées dès 1963, sorte d’associations locales de volontaires, l’équivalent des President Kennedy’s Peace Corps. Leurs missions consistaient à fournir une main d’oeuvre gratuite pour un ambitieux programme de travaux publics, de création ou réfection de routes ; d’autres s’occupaient de programmes d’«aided self-help barriada upgrading» : évacuation des déchets, réfection de routes, aménagements de jardins publics, d’aires de jeux, construction de petits équipements de quartier (écoles et centres communutaires, etc.). Passé le premier enthousiasme, le gouvernement faute de moyens financiers et d’une logistique adéquate, l’ambitieux programme connût l’impopularité : chantiers en panne de matériaux arrêtés, finitions des équipements de mauvaise qualité, etc. L’opposition de gauche profita de l’occasion pour mener une campagne afin de persuader les volontaires de cesser leur labeur inutile, dénonçant le populisme, ou démagogie de ces programmes d’aide exploitant le petit peuple. 

[8] Robert Guillain, six années plus tard - en 1956 - , évoquait et reconnaissait dans un article la formidable métamorphose du pays : 

«[…] Rien n’est changé ? Tout dément avec évidence cette hypothèse. Pour un “ancien de la Chine”, la Chine vue de ce train est marquée de changements à peine croyables. Je sais bien que le régime ne connaît pas de limites dans son souci d’organisation et de propagande, mais tout de même, il n’a pas truqué le décor sur 2 000 kilomètres à droite et à gauche du chemin de fer ? Une gare, des gares, toutes les gares, d’une propreté impeccable... (…) Où sont les spectacles d’autrefois, les gares inondées d’une foule crasseuse, les haillons, les mendiants prostrés, les marmots quêteurs et voleurs, les bureaux sales, l’odeur de ce que je pense, et les mouches ? Ma première mouche, en vérité, je l’ai rencontrée au bout de plus de 1 000 kilomètres. (…) Deux choses sont nouvelles. On voit partout, d’abord, les images qui montrent le développement du travail collectif et la présence de l’État : équipes organisées et encadrées, rassemblements de villageois, rendez-vous de paysans avec les collecteurs, leur apportant le grain ou le coton. Et la campagne, en second lieu, est habillée comme elle ne l’était pas autrefois. Je ne vois plus le long du train tout au moins, et cela du sud au nord de la Chine, l’extraordinaire vêtement du paysan chinois, habit d’arlequin de la misère, fait de cent pièces de haillons cousues ensemble. Et dans les villes, je n’ai à peu près jamais revu ce spectacle autrefois si courant : les hardes déchirées qui s’ouvrent sur de grands trous de peau nue. Le mendiant, le misérable, l’épave humaine, le vieillard déchu et abandonné, l’enfant vagabond, l’infirme vivant d’aumônes, toute cette ancienne cour des miracles a disparu. (…) Hélas ! si j’aperçois du train, ici et là, des cités ouvrières plus nombreuses et plus vastes que je n’avais attendu, voici aussi l’océan des taudis anciens, quand le train traverse les villes. (...) Une [autre] chose me choque parce qu’elle est nouvelle et contraire à tout ce que j’attendais des Chinois : c’est l’effrayante uniformité de la multitude chinoise rhabillée en bleu.»

Certes, existaient-ils encore nombre de taudis à l’orée des villes, des situations de sur-population dans les constructions anciennes des centres historiques, des masures insalubres dans les campagnes ; de même, certains pouvaient critiquer la piètre qualité architecturale des nouvelles constructions dédiées à l’habitat populaire, et leurs logements minuscules, comme le loyer dérisoire (5% du salaire). Un journaliste chinois écrivait ainsi au début des années 1970 : 

«  Il n’était pas possible de reconstruire à neuf les villes de Chine, même en 20 ans. Mais un gros effort a été fait dans les vieux quartiers pour en améliorer l’hygiène : installation d’égouts, de W.C., de points d’eau, etc. S’il existe encore de nombreux vieux quartiers très modestes, il n’y a plus ni logements insalubres, ni de bidonvilles, ni de sans-abris. »

Les raisons d’un tel succès s’expliquent en partie par la volonté de freiner la folle accélération de la croissance des villes, sans cesser d’accélérer le développement de l’industrie, de maintenir dans les régions rurales les populations, et pour cela, demander aux campagnes de se charger d’une partie de la production industrielle. Pour Mao, les grandes villes sont synonymes de gaspillage : elles exploitent les campagnes et selon ses propres termes, il convient plutôt d’envisager « des cités rurales et des villages urbains ». La contrepartie de tout ceci est à la hauteur du gigantesque effort accompli : un strict contrôle des migrations de la campagne vers la ville ; en 1958, le hukou, le livret d’enregistrement,  qui lie une personne à un lieu de résidence, figure au coeur du dispositif de contrôle de l’aménagement du territoire et de l’urbanisation. Procédé qui n’empêche d’ailleurs pas la migration clandestine ou tolérée de milliers de jeunes notamment vers les villes ; ce n’est qu’à partir de 1966, que le contrôle s’exercera de manière drastique. 




LIENS


John FC Turner Archive
http://www.communityplanning.net/JohnTurnerArchive/index.php


Housing By People
https://archive.org/details/eb_Housing_By_People-Towards_Autonomy_in_Building_Environments




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