ARCHITECTURE | ECOLOGIE en FRANCE | 1944 - 1968 [Partie 1/3]


Mourenx Ville Nouvelle
Carte postale



Cette nouvelle analyse est découpée en trois parties, trois post, Blogger n'acceptant pas, techniquement, l'édition d'un aussi long texte, ponctué de nombreuses illustrations. Voici donc, la première partie. 
Une brochure au format PDF est disponible (650 pages, 100 MO)
ICI, gratuite, consultable et à télécharger (via Google Drive sécurisé).




PREAMBULE

Cette analyse se consacre à l'histoire des rapports entre l'architecture et l'écologie, de l'après seconde guerre mondiale à la crise de 1973. Ce n'est pas l'histoire des formes architecturales que nous présentons ici, mais ce qui a contribué à les faire émerger des débats, les conditions - politique, technologique - dans lesquelles les nouvelles architectures prenant en compte d'une manière l'autre des considérations écologiques et environnementales viennent à naître, à disparaître, à réapparaître, et tout ce qu'elles sous-entendent. Un exercice qui exige de superposer à l'histoire de l'architecture d'autres histoires d'autres domaines. Cette recherche historique se justifie, si elle doit l'être, car elle reste à écrire ; l’histoire de l'architecture, et aujourd'hui sa critique, se déclinent le plus souvent au travers d'études et d’analyses d’experts couvrant des domaines particuliers, des périodes limitées. Nous préférons un autre mode de lecture, celui de l'interaction des théories des avant-gardes architecturales, des grands esprits de l'époque, des mises en garde des écologistes et des aspirations populaires, de l'interaction du réel et de l'utopie là où l'Etat décide et commande ; de la nécessité de théoriser la complexité plutôt que la simplifier : il serait trop simpliste d'expliquer de manière automatique, rationnelle, tout ce qui a nourri l'émergence des nouvelles avant-gardes architecturales, le principe de cause à effet serait réducteur, comme il serait erroné d'isoler, de rendre autonome leurs pensées.

C'est pour ces raisons que nous avons préféré établir une chronologie détaillée et thématique plutôt qu'une explication forcément subjective, méthode plus objective qui laisse apparaître à la fois les différences profondes entre les acteurs, leur éloignement ou leur distanciation, leurs contradictions et leurs intersections, et qui révèle toute leur complexité et leur pluralité. Ainsi, comme à notre habitude, et à contre-courant, la chronologie que nous présentons s’intéresse aux disciplines propres, extérieures et lointaines gravitant autour du domaine de l’écologie urbaine et architecturale, dans une synthèse relevant davantage du bazar, que de la perfection scientifique rigoureuse.

Pourquoi, en effet, ne pas mentionner Le domaine des Dieux (qui s'adressait aux architectes) et Idefix (premier toutou écolo), créés par Goscinny et Uderzo, pour mesurer l'état d'esprit d'une France critique envers ses élites bâtisseuses de modernité... et ses architectes_! Une France manifestement mécontente des grands travaux de l'Etat, du laisser-faire spéculatif, qui donna naissance à deux mouvements de lutte d'ampleur : la lutte pacifique et encore célèbre du Larzac, et celle bien moins évoquée, car armée, des nationalistes corses ; tandis qu'à Paris, les z-écolos exigeaient déjà , eux, la vélo-libération des quais.

Dans le titre général de cette brochure est stipulé EN FRANCE ; limite qui aurait certainement réduit des deux tiers les pages de cette brochure ; car en effet, si dans le monde de l'écologie scientifique, philosophique, et donc de la contestation, la France disposait d'un capital intellectuel de premier ordre, il n'en était pas de même pour le monde de l'intelligentsia architecturale et urbaine ; cette pénurie française, et intellectuelle et de praticiens accordant un grand intérêt - à nos yeux en tout cas - aux questions environnementales et écologiques, nous a donc conduit à franchir des frontières pour y trouver les sources de l'architecture écologique, de l'urbanisme environnemental, théorisés après la seconde guerre mondiale.





Le Corbusier
Ville parc
1930





INTRODUCTION


Présenter pêle-mêle chronologiquement une succession d'événements comporte le risque, aussi, de perturber les néophytes en architecture, et de laisser de côté des enchaînements primordiaux, même si pour les plus importants événements, une rédaction plus longue marque leur importance, pour nous, tout du moins. Cette introduction nous semble ainsi nécessaire pour parcourir en mode résumé, les grandes lignes de l'histoire écologique de l'urbanisme et de l'architecture de l'après guerre, s'étendant à la fin de l'opulence, en 1973-74.


Idéologies Anti-Urbaines
Tenter de comprendre les expériences architecturales et urbaines de l'après guerre, passe par un retour, ici bref, sur les idéologies architecturales anti-urbaines : la ville parc de Le Corbusier, les Siedlungen de Weimar, les Garden Cities d'Howard, la ville dispersée de Franck Lloyd Wright, les Green Cities du New Deal aux USA, les villes utopiques linéaires et les Cités Spoutnik réalistes soviétiques, ces projets, préludes précurseurs expérimentaux ont inventé l'architecture écologique et l'urbanisme environnemental, inspirés par les propos savants des hygiénistes, et les études scientifiques opposant aux maux des grandes villes, une nature bienfaitrice ou rédemptrice selon, pour l'Homme.

Mais au-delà de leurs prétentions à organiser de manière harmonieuse la relation homme-ville-nature, de répondre à la question cruciale de l'opposition ville-campagne, elles ont été élaborées, à divers degrés selon le régime politique ou l'étendue du territoire, afin d'atteindre cet objectif de supprimer la spéculation, de briser ses mécanismes essentiellement urbains, et pour y parvenir, les théoriciens socialistes posaient la condition, outre des manifestes provocateurs irréalisables, de bâtir de nouvelles cités au-delà des villes, dans leurs périphérie proche ou éloignée, hors de portée des pratiques spéculatives, inopérantes ici, ou aux effets moins destructeurs, moins nocifs pour le bien commun. L'écologie moderne dans les domaines de l'urbain et de l'architecture a ainsi été porté, aussi, en réaction contre les malversations spéculatives, au-delà de l'idéal d'offrir aux habitants des villes un environnement sain et hygiénique, de les arracher de la grande ville inhumaine pour un cadre de vie verdoyant, propice à leur élévation morale.
En République de Weimar, les expériences de construction des Siedlungen sont exemplaires tant par leurs qualités spatiales architecturales, leur relation avec l'environnement naturel, que dans la méthode, la stratégie, pour y parvenir, car elles symbolisent, concrétisent dans l'espace, la convergence idéologique, ou d'intérêts communs, entre tous les acteurs impliqués : politique, théoricien, concepteur, technicien, syndicat ouvrier, et souvent, grand industriel. Cet équilibre, ce consensus général plutôt que compromis, est sans doute unique dans l'histoire de l'architecture, car ici, ce sont les avant-gardes architecturales, anti-académiques, socialistes ou humanistes qui ont imaginé la ville verte de demain et leurs édifices. Mais comme l'analysait le critique et historien de l'architecture italien Manfredo TAFURI, dans Progetto e Utopia_:
«_L’idéologie anti-urbaine se présente bien sûr toujours sous des dehors anti-capitalistes, qu’il s’agisse de l’anarchisme de Bruno taut, de l’éthique socialiste des désurbanistes soviétiques, ou de la «_bohème_» de Wright. Mais cette révolte angoissée contre la "métropole anti-humaine" dominée par le mouvement du flux monétaire n’est rien d’autre qu’une nostalgie, un refus d’accepter les formes les plus avancées du capitalisme, un désir de régresser vers l’enfance de l’humanité. Et quand cette idéologie vient s’inscrire dans une perspective progressiste d’aménagement du territoire et de réorganisation du secteur de la construction, elle est inévitablement destinée à être récupérée et déformée par les impératifs contingents des mesures anti-conjoncturelles._» (1973).

Utopies d'Hier
Le cas de l'Angleterre de l'après guerre est exemplaire à ce titre car malgré une politique volontariste et interventionniste impulsée par le Parti travailliste au pouvoir, associée elle-aussi à l'avant-garde architecturale et intellectuelle, dans la grande tradition culturelle britannique naturaliste paysagiste, le programme de planification de rééquilibrage du territoire, comportant la construction de Green New Towns, puis de New Cities, de Green Belt Rings, cette riposte territoriale aboutit à un échec : la concentration d'employés exigée par l'industrie, puis le tertiaire, la spéculation, l'avènement de l'automobile, les fluctuations de l'économie, achèveront, ruineront les efforts des pouvoirs publics : les nouvelles cités effectivement vertes deviendront des Green Suburbs sans vie, des sous-utopies, des cité-dortoirs, contraignant leurs habitants à de longs déplacements pendulaires en automobile, les villes continuèrent d'enfler, de même que la demande en logements.
La planification territoriale en France après la guerre, avec d'autres instruments, tenta également un rééquilibrage de son territoire, avec, notamment la décentralisation de Paris (1945-65) ; une politique là aussi très interventionniste, conjuguant incitations et interdictions, grandes lois, appels aux industriels à s'implanter en province, etc. Une planification contrariée par la spéculation, et le laisser-faire de l'urbanisme des dérogations, mais également par la faiblesse des moyens financiers accordés au regard des objectifs à atteindre, près de vingt années de guerre (1945, 1962) en Indochine et en Afrique du Nord, et la course à l'armement nucléaire, auront la priorité de l'Etat. Restrictions budgétaires et avidité des constructeurs donnèrent naissance à la plus grande catastrophe urbano-architecturale, celle des grands ensembles et des infrastructures des ingénieurs technocrates des Ponts & Chaussées, farouches adversaires des écolos.

Ruptures
Les frondes des écologistes, des naturalistes et des environnementalistes, qui avaient inspiré les propositions des idéologies anti-urbaines, se poursuivent dès l'après guerre, mouvements de contestations renforcés par le front parallèle des anti-nucléaires mené par les plus grands savants de l'époque, Einstein, Joliot-Curie en particulier s'y distinguent. Mais, en France, ces avant-gardes n'opèrent plus sur la conscience, les travaux et les théories des avant-gardes architecturales, qui les considèrent avec dédain comme des anti-modernes nostalgiques de l'époque pré-industrielle, des apôtres du retour à la terre rappelant l'idéologie pétainiste, écologistes sans le savoir qui s'opposent à leurs projets.
Dès lors se produit une première rupture entre les protagonistes des sciences de l'environnement et de la pensée, de la philosophie écologiques, puis les intellectuels, et les professionnels de l'urbain et de l'architecture, divorce que les élites technocratiques de l'Etat, en France, tentent d'apaiser, voire de ré-concilier. En d'autres termes, l'intelligentsia architecturale renonce à jouer son rôle historique d'avant-garde, c'est-à-dire de pré-voir un avenir et d'opposer aux contradictions de la société, des instruments capables, véritablement, de les amortir, au mieux de les surmonter. Il est sidérant de constater le décalage, historique, entre les écrits des écologistes et les théories des architectes les plus influents, qui mènent un combat d'arrière-garde par la stricte application, avec des adaptations majeures, des thèses modernistes de l'avant-guerre, c'est-à-dire inactuelles : la ville-parc radieuse, et les cité-jardins qu'ils défendent comme les immeuble-villas, sont dé-naturés, le mot est juste, ne ressemblant en rien à ce qu'ils avaient imaginé vingt ans plus tôt. Et pourtant, en Inde, l'équipe de Le Corbusier s'occupe de bâtir la ville nouvelle de Chandigarh, qui est considérée comme une véritable réussite par, notamment, la qualité urbaine accordant une large place, et un large éventail à la Nature omniprésente, traitements ayant vocation, également, écologiques...
En France, c'est au contraire une dénaturation dénaturalisation des programmes consacrés en particulier à l'habitat que les architectes observent en silence, voire qu'ils approuvent sur l'autel économique d'un certes dommageable mais nécessaire équilibre financier. Silence signifiant consentement, engageant, incitant et confortant les ingénieurs et technocrates de l'Etat à poursuivre leurs oeuvres, car les échos des écologistes peinent également à convaincre la population du bien-fondé de leurs préoccupations ; cependant, progressivement enfle au fur et à mesure des massacres urbano-architecturaux, le mécontentement puis la contestation populaire que tentent d'intégrer, notamment, le Parti socialiste Unifié (1960) et les Groupes d’action municipale (1963).
Si la pensée écologiste française disposait dès l'après guerre de grandes personnalités, avec Joliot-Curie, Roger Heim, Jacques Ellul qui publie La Technique ou l’Enjeu du siècle en 1954, et son ami Bernard Charbonneau, Jean Dorst et le commandant Cousteau, etc., elle s'intéresse peu à l'urbanisme, sinon pour déplorer, rarement pour proposer. Dans ce domaine, ce sont les penseurs américains et anglais qui alimentent la critique, concentrée en particulier dans un premier temps, sur la dévastation des paysages. Au sein de cette critique, figurent des architectes, dont Buckminster Fuller, et le ouest-allemand, Frei Otto, pères de la nouvelle architecture écologique de l'après guerre, et futurs idoles des hippies. En France, Guy Debord et les Situationnistes s'emparent de la question urbaine, avec l'artiste Constant, imaginant la cité infinie New Babylon, projet utopique post-révolutionnaire, où l'environnement occupe une place non négligeable mais non centrale ; les premiers projets utopiques de l'architecte Yona Friedman concernent la ville-suspendue écologique ; mais au-delà de leurs qualités exceptionnelles, leurs propositions utopiques peinent, elles-aussi à convaincre. De même que les projets utopiques des architectes partisans de la méga-structure, écologique affirment-ils, mais aux accents totalitaires.

Henri Lefebvre
Le salut viendra du philosophe sociologue et marxiste Henri Lefebvre qui exprimait ses premières critiques sur le mode interrogatif dès le début des années 1960, puis d'articles en livres, théorise sur la question de l'opposition ville-campagne, d'où ressort les questions d'environnement. Il appelle une révolution urbaine, la participation des habitants, à l'auto-gestion, et il insiste sur la prise en compte de l'environnement et de l'importance de l'utopie architecturale urbaine. Son influence prédomine après 68 la pensée des nouvelles avant-gardes architecturales refusant le modernisme, et les mégastructures, autour des idées de participation citoyenne et d'auto-gestion appliquée à la ville, mais elles évacuent complètement son appel à imaginer la ville de demain, et surtout, les préoccupations écologiques, pour se concentrer sur les questions sociales, et en particulier, du mal-logement.C'est bien une avant-garde architecturale stérile, qui ne dessine rien, qui n'invente pas, qui théorise une possible révolution urbaine, et pour les plus radicaux, les questions écologiques appartiennent à la pensée petite-bourgeoise, et ce, malgré l'indécente multitude de luttes urbaines qui occupe le terrain de l'écologie, préparant le terreau de son avenir politique, luttes urbaines considérées comme un front mineur ou secondaire par rapport aux luttes d'usine.
Ainsi cette avant-garde stérile - qui se préoccupe des luttes pour le droit au logement ouvrier - se coupe des aspirations, de certaines tout du moins mais majoritaires, du peuple, luttes urbaines que tentent de récupérer la gauche. Mais comme l'observait Henri Lefevbre :
«"La crise de la gauche" ne s'expliquerait-elle pas, entre autres causes et raisons, par son incapacité à analyser les questions urbaines, par sa façon étroite de les poser ? Le problème urbain a cessé d'être municipal pour devenir national et mondial. La réduction de l'urbain au logement et aux équipement fait partie des étroitesses de la vie politique devenue étouffante, à droite comme à gauche. Un vaste programme urbain, qui serait aussi un projet de transformation de la quotidienneté, qui n'aurait plus aucun rapport ni avec l'urbanisme répressif et banal ni avec l'aménagement contraignant du territoire, telle est la première vérité politique à faire pénétrer dans ce qui reste de la "gauche" française pour la renouveler.»

Architecturales Radicales
La passivité stérile, voire l'inexistence d'une avant-garde architecturale en France est compensée par celles de l'étranger, d'Angleterre, d'Autriche et d'Italie, qui elles révolutionnent les domaines de l'aménagement du territoire, de l'urbanisme et de l'architecture, en s'appuyant sur ce que refuse les architectes français, l'écologie et l'environnement, comme l'avaient fait auparavant les architectes de l'entre-deux guerre. Ces avant-gardes radicales, et fécondes, se proposent d'adapter les villes aux nouvelles technologies et de répondre aux questions essentielles que posent l'opposition ville-campagne. La Green Smart City est inventée, déjà, en 1970. Ils tentent de coller à la réalité, et notamment, d'imaginer villes et édifices, ou bien au contraire, leurs propres disparitions, susceptibles de contenter les idéaux d'une jeunesse critique qui s'exprime dans le mouvement hippy, et les courants alternatifs, qui eux, dès le milieu des années 1960 aux USA, s'étaient confrontés à l'écologie expérimentale réalisée : ce sont les premiers concepteurs usagers de l'architecture écolo. En parallèle, en Europe, aux Pays-Bas, naît le mouvement Provo qui organise la résistance contre les projets de rénovation urbaine, et place l'écologie urbaine au coeur de leurs propos et de leurs revendications. Leurs contre-propositions écolo seront en grande partie satisfaites, puis récupérées par les partis politiques traditionnels, y compris conservateurs.

Deuxième divorce
Dans le domaine des luttes victorieuses, la fière Corse entame un long cycle d'opérations terroristes contre les projets de planification urbaine devant à terme la métamorphoser en ilot touristique bétonné, les Corses nationalistes ou régionalistes, dont certains groupuscules se réclamant de la gauche, en pratiquant le plasticage à outrance sauvera son patrimoine naturel.
En France, cette seconde rupture entre avant-garde architectural, pensée critique intellectuelle et scientifique est encore plus remarquable que la précédente, car ce divorce concerne également le monde culturel et contre-culturel. Car si la population gronde et peste contre l'urbanisme technocratique capitaliste, le monde des livres, du documentaire et du cinéma, de la photographie, de la bande dessinée, de la musique, etc., s'en amuse ou s'en désole, de manière critique. Front hétérogène actif très critique qui compense l'anesthésie quasi générale et l'incompétence notable de la presse et de l'édition qui accordaient une place minime et irrégulière à l'architecture et à l'urbanisme, ou faisaient la propagande naïve, par exemple, des grandes opérations urbaines décidées par l'Etat, sans pertinence, sans jamais une véritable réflexion critique que l'on retrouve dans la presse anglo-saxonne ou italienne, conséquence, peut-être, de l'absence d'une véritable pensée architecturale novatrice, car de leur côté, les avant-gardes architecturales radicales anglaises, italiennes sont sous les feux de leurs médias nationaux, et exposent de musées en biennales, dans le monde entier.
Dans ce contexte, l'émission télévision La France défigurée diffusée à partir de 1971 renforcera cette carence de pensée et critique et féconde, par le recours à un passéisme de pacotille, une nostalgie des temps anciens, en évitant soigneusement la chose politique : l'environnement y est traité comme une question locale d'un domaine particulier, non comme un problème politique d'ordre général.

Pénurie intellectuelle !
L'Etat, face à un contexte de pénurie intellectuelle, où les architectes sont incapables - les premiers reproches contre les architectes modernes éclatent au sein des grandes institutions de l'Etat, réveillées par un personnel jeune sensibilisé aux oppositions populaires - ou refusent de renouveler la pensée urbaine et architecturale, d'inventer, l'Etat, donc, va devoir lui-même créer sa propre avant-garde, pour pallier cette carence imaginative et d'inventivité attribuée, en grande partie à l'enseignement hors d'âge prodigué par les Beaux-Arts académiques. A la création de l'institut de l'Environnement, puis du premier Ministère de l'Environnement en 1971, objet démagogique, s'ajoutent d'autres institutions chargées elles d'architecture et d'urbanisme dont la mission politique est de relancer la production intellectuelle (culturelle comme technique) en France, tournée vers la recherche fondamentale et une recherche plus appliquée, ouverte à l’expérimentation. Ce ne sont plus les intellectuels des avant-gardes qui proposent, mais l'Etat qui les incitent ainsi à en formuler !

Le modèle USA
Ces institutions, relayées par des fondations privées, auront à charge d'envoyer tous frais payés, de distribuer de généreuses bourses à de jeunes architectes, des étudiants même, de préférence dans le pays qu'elles considèrent être en avance, un laboratoire historique où se créent des phénomènes intriguant ou s'y invente des expériences novatrices : les USA, où officient de grandes agences, et des personnalités reconnues, dont Louis Kahn, ainsi que les grands penseurs dont les travaux théoriques et critiques en urbanisme comptent parmi les plus significatifs, dont Lewis Mumford, Christopher Alexander, Kevin Lynch, etc. Le ministre de la culture André Malraux, dans un entretien réalisé par le journaliste Yves Mourousi, le 18 décembre 1968 :
« Rome n'a rien d'essentiel à enseigner à nos architectes. De même que nous devons réformer la profession, nous devons remplacer les Prix de Rome par des bourses de voyage dans les pays où se crée l'Architecture moderne ; la Finlande, les États-Unis, le Brésil, peut-être le Japon. Alors l'enseignement de l'architecture doit subir une transformation radicale. Il doit commencer par la connaissance réelle des grandes réalisations architecturales dans le monde et avoir pour but de préparer les élèves à rivaliser avec elles. Voilà évidemment le fond de toute la question. Il s'agissait naguère de savoir si nous aurions un jeune architecte qui deviendrait plus tard le rival disons de Michel-Ange, n'est-ce pas. Il s'agit aujourd'hui de savoir si nous pouvons avoir une architecture moderne française qui soit la rivale de l'architecture américaine, la rivale et non pas le disciple.»
De ses échanges franco-américains, retenons ici le français Max Falque, étudiant de lan Mac Harg, auteur de l'essai Design with Nature, publié en 1969, à l'Institute of Environmental Studies de l'université de Pennsylvanie, qui importera en France, la planification écologique, méthode inventée aux USA dès le début des années 1960.

Autonomie disciplinaire
La seconde mission que se donne l'Etat, dont les technocrates spécialistes et experts de l'urbain cogitaient sur la forme des futures villes nouvelles, sera d'intégrer la critique en son sein, en accordant aux architectes critiques, récalcitrants, subversifs même, d'une part, des postes d'enseignants dans les Unités Pédagogiques d'Architecture, dans les structures de l'administration, etc., et d'autre part en leur ouvrant plus que largement, l'accès à la commande publique, aux concours presqu'exclusivement réservés, il y avait peu, aux agences reconnues. Là, il s'agit bien d'une forme d'institutionnalisation de la critique architecturale, incitations multiples auprès des jeunes architectes, invités à inventer, à construire. Stratégie destinée à les intégrer au mieux et rapidement dans le cycle marchand de la production urbaine et architecturale, donc, qui oeuvra au mieux : les architectes exprimèrent leur passivité au sein d'une discipline considérée comme devant être autonome

Futur nostalgique Made in Italy
André Malraux avait tort, le renouveau de la pensée urbaine et architecturale en France, au point mort depuis la reconstruction, vint de Rome, ou plutôt de Bologne, car en effet, si les architectes contestataires de France refusaient les utopies des groupes radicaux italiens, ils s'intéressèrent aux théories passéistes nostalgiques rétrogrades de l'architecte Aldo Rossi, à l'architecture urbaine, dont nous ferons l'exposé en fin d'ouvrage, mais dont on peut dire ici, qu'elle ignore superbement les questions écologiques et environnementales, pour se consacrer à la ville traditionnelle, avec des méthodes dignes de l'antiquité, encore que leurs ingénieurs inventèrent les premiers éléments architectoniques écologiques, égouts et aqueducs.
Mais, au fond, pourquoi pas ? Les problèmes écologiques, environnementaux avant 1973, certes graves, pouvaient être atténués avec la fin des grands ensembles, le recentrage sur la ville ancienne, existante, pouvait contribuer à contrer l'expansion urbaine, les parcs et squares urbains redonner une place et un sens à la nature urbanisée, autre que les espaces verts modernes, etc. Ainsi, pouvait-on abandonner les questions environnementales aux ingénieurs territoriaux, aux techniciens, et celles écologiques aux paysagistes, d'ailleurs incompétents car n'ayant reçu aucune formation autre qu'empirique.

1974, Fin de cycle
Cependant, ces raisonnements conjugués à d'autres d'ordre politique volèrent en éclats, à partir de 1974, avec les conséquences dramatiques de la crise économique liée à la substantielle augmentation du pétrole : l'économie écologique appelait à nouveau, à une refonte des théories en urbanisme, à leur nécessaire adaptation. Mais, en France, la pensée émergente de l'intelligentsia architecturale et paysagiste, qui avaient trouvé une occasion de renaître de leurs cendres après des années d'errance et un mea culpa anti-moderniste, ou post-moderne, n'y étaient pas [pré]-disposée. Au contraire même, les acteurs de l'intelligentsia, tous, participèrent à la conception des villes nouvelles, et des Nouveaux villages, aux concours des Maisons de ville, et Immeubles de ville, malgré les critiques expertes s'interrogeant sur leurs qualités de sociabilité et écologiques, et esthétiques comme le soulignait le critique de l'architecture Jacques Lucan :
« le caractère le plus souvent nostalgique et passéiste des réalisations a tendance à rendre difficile ou à décourager la poursuite de la réflexion urbaine.»
Ainsi, au moment même où le regard se tourne vers un futur incertain, plus lourdes se font les chaines de la tradition. L'on s'interroge sur leurs qualités environnementales et écologiques car les villes nouvelles, et en particulier celles de la région parisienne, reprennent en l'adaptant, le modèle de la New Town britannique, dont on reprend le nom ; modèle expérimenté dès l'après guerre, et qui selon les analyses érudites des critiques mettaient en question non pas la nature des intentions, la prétention de l'Etat, mais le mythe même du déterminisme écologique.

Ce renouveau aurait également pu accompagner la naissance des organisations écologiques politiques, qui s'observe peu avant 1973, et qui se développent notamment grâce aux luttes anti-nucléaires contre le plan de nucléarisation porté par l'Etat. Mais si l'intelligentsia architecturale n'aimait guère les z-ecolos, le désintérêt des écologistes pour l'architecture, en général, était tout aussi prodigieux, une sorte de Je t'aime, moi non plus réciproque. Si dans le domaine de l'urbain, les écologistes proposent et contre-proposent, rien n'est pensé pour ce qui concerne l'architecture écolo. L'affiche dessinée par l'écologiste Brice Lalonde est à ce point affligeante et révélatrice d'une pensée archaïque en architecture, qui reprend tout pareil le mythe convenu de la ville ancienne, un quartier populaire de Paris, mais dont les maisons sont bardées de symboles écologistes : éoliennes, verdures verticales envahissantes et potagers urbains, vélos, piétons, etc., et même les quais de Seine devenus piétons ! Ces mêmes symboles, d'ailleurs, se retrouveront une trentaine d'années plus tard dans les illustrations de l'intelligentsia architecturale, obligée, à nouveau, de répondre aux invectives de l'Etat, des Etats, en matière de DD, Développement Durable.




Architecture Ecologique
Et pourtant, quelques architectes de France, une poignée, avaient échappé à l'incurie intellectuelle dictée par les passéistes, comme aux dogmes du modernisme, et mieux, pensaient leur travail dans une relation intime avec sinon l'écologie, mais le milieu naturel, paysager où s'inscrivaient leurs réalisations. Une architecture respectueuse du Genuis Loci offert par la nature. Parmi les premiers aventuriers de l'architecture sculpture, organique ou naturelle, Jacques Couëlle et Antti Lovag comptent parmi les plus talentueux, mais ils seront tout au long de leurs carrières critiqués car leur production toute entière s'adressait à une clientèle fortunée Aga Kahn, Bettencourt, Cardin, etc.) ; Jacques Couëlle, en particulier, était affabulé du titre d'architecte des milliardaires, ce qui est exact, tant il se désintéressait de la chose sociale. D'autres encore, parmi les moins inspirés, étaient critiqué pour la qualité esthétique plutôt mièvre de leurs réalisations, ce qui est également exact.
Or, deux architectes appartenant à cette famille, Jean Renaudie et Vladimir Kalouguine signeront dans les années 1970, les permis de construire de trois opérations de logements HLM, à Angers, Ivry-sur-Seine et Givors. Leurs réalisations ne présentent pas véritablement un caractère écologique, écologie d'ailleurs absente dans leurs rares commentaires, mais elles proposent un rapport différent entre végétal et architecture, entre nature et urbanisme, entre artificiel et naturel. Jean Renaudie, marxiste, inspiré par Henri Lefebvre, ajoutera à ces édifices verdoyants, une dimension sociale et culturelle, très, très éloignée des préoccupations de Green Washing des architectes d'aujourd'hui, camouflant tout au plus de choucroute - le terme appartient à la tradition Beaux-Arts - verte les façades verticales et les toitures horizontales de leurs édifices, dans l'espérance futile d'être dans l'air du temps, mais incontestablement, il manque dans leurs projets, une autre dimension. A y regarder de plus près, convenons que celles de Renaudie et Kalouguine, précurseurs de l'architecture écologique destinée au social, ne s'embarrassent pas de questions esthétiques, simplement, leurs architectures ne sont ni laides ni belles, peu importe : l'éthique en architecture peut se passer d'esthétique. Là encore, malgré la crise de 1973, puis de 1979, qui auraient pu déclencher l'avènement de l'architecture écologique, solaire, expérimentale, être le support du renouveau de la pensée architecturale, les architectes reconnus - les star-chitectes - préférèrent les exercices de style, plutôt que d'y répondre, et d'en débattre..



Les courants en Architecture
1944 | 1974




ECOLOGIE
POST NUCLEAIRE
1944 | 1968




Bernard Hoffman
Hiroshima
1945
© Time & Life Pictures/Getty Images

1939 -1945 | Guerre mondiale n° 2
Les conséquences écologiques en France sont importantes dans l’espace et dans le temps, car les séquelles terrestres « durables » se caractérisent, notamment, par la pollution libérée dans les sols des dépôts de tonnes de munitions « oubliés » ici et là, dans d'anciennes carrières, immergé dans des lacs, etc., pollution cumulée avec ceux enfouis depuis la première guerre mondiale. En outre, un pourcentage important de bombes aériennes n’ont pas explosé et ont pénétré pour la majorité d’entre elles jusqu’à 4 mètres de profondeur. De même, les séquelles maritimes sont non négligeables, car des tonnes de déchets militaires notamment chimiques ont été immergées au large des côtes libérant leurs poisons mortels (soit une centaine de sites pollués officieusement recensés), sans compter les sources de pollution des milliers d'épaves au large de l'Angleterre, de navires transportant du matériel militaire... La pratique de l'immersion au large des côtes de France des déchets militaires obsolètes ou jugés dangereux a perduré, avec des restrictions, bien après la guerre.
Le bilan concernant les villes est lourd : 1851 villes sont meurtries, des quartiers entiers de villes sont en partie rasés jusqu’aux fondations (Caen, Le Havre, Royan, Saint-Dié, etc.), 420.000 bâtiments d’habitations sont totalement détruits, 1.900.000 partiellement endommagés; avec les bâtiments industriels et agricoles, plus de 6 millions de dossiers de réparation des préjudices et d’indemnisation sont déposés auprès des autorités administratives. À cela s’ajoute le retard accumulé depuis la première guerre mondiale, l’héritage des habitations insalubres, sans conforts : le recensement de 1954 indique que 11 % des logements disposaient d’une salle de bains, 17 % à Paris.


1944 | CNR
L'Etat se donne l’objectif majeur de contrôler le domaine de l’énergie conformément au programme du Conseil National de la Résistance adopté le 15 mars 1944 : « le retour à la nation des grands moyens de production monopolisée, fruits du travail commun, des sources d'énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d'assurances et des grandes banques ». Cette volonté se traduit par la loi de 1946 concernant la nationalisation de l’électricité et du charbon, la programmation de barrages hydroélectriques et le développement de la recherche nucléaire.

1944 | Urbanisme d’Etat
Le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme est créé par le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) du général de Gaulle, qui adopte une vision extrêmement dirigiste et centralisatrice parisienne des questions d’urbanisme. Mais Raoul Dautry, polytechnicien, son ministre entre 1944 et janvier 1946 (il deviendra administrateur général du Commissariat à l'énergie atomique) se préoccupe, déjà, de décentralisation parisienne et de régionalisation, notamment par les travaux destinés à reconstruire et moderniser les réseaux de [télé]communication. Sa doctrine pour l’aménagement du territoire prend pour référence Lénine, Engels et Ford, qu'il cite. Citant Molotov, qui lui-même appliquait les principes de Lénine : « Il faut chercher l’union de l’industrie et de l’agriculture sur des bases scientifiques par le collectivisme du travail, par l’éparpillement d’agglomérations séparées. » Dautry reprend dans La question de l’habitation, formulée par Engels, le clivage ville-campagne et en particulier donne à l’aménagement du territoire les raisons de sa pérennité :
« c’est seulement une répartition uniforme que possible de la population sur le pays, c’est seulement l’union intime de l’industrie et de l’agriculture, en même temps que l’extension des moyens de communication rendue nécessaire (…) qui sont capables de tirer la population rurale de son isolement et de l’abrutissement dans lequel elle végète depuis des siècles. »
Du capitaliste Henry Ford, il intègre des solutions similaires pour décloisonner les métropoles de leurs activités et de leur population :
« l’idéal est de pousser la décentralisation à fond, si bien que les usines deviennent petites et qu’elles s’installent dans des sites où des ouvriers pourront être des travailleurs d’usine et cultivateurs à la fois ».
Ces propos sont tirés de son introduction au livre de Gravier, Paris et le désert français.

Août 1945 | Hiroschima, Nagasaki
Un nouvel âge débute le 16 juillet 1945 avec l'explosion de la première bombe atomique dans le désert du Nouveau-Mexique. Puis les Bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki provoquent l’éveil international autour de la protection de l’humain mais aussi de l’environnement et selon Donald Worster, un des fondateurs de l’ « environmental history », ces bombardements marquent l’entrée dans « l’âge de l’écologie ». Car ces désastres « expérimentaux » allaient porter à la connaissance des scientifiques et des militaires la durabilité néfaste de l'impact des bombes à fission et à fusion sur les populations humaines et sur les écosystèmes ; dont l'isotope du strontium causant des dommages génétiques irréparables.


Bernard Hoffman
Nagasaki
1945
© Time & Life Pictures/Getty Images

1945 | Guerre d’Indochine
La France combat les partisans puis les armées communistes indépendantistes de Ho Chi Minh qui applique à la lettre la stratégie de guérilla rurale de Mao (encercler les villes depuis la campagne). Le budget de l’État lui consacre un effort conséquent.

1945 | Paysagiste
La « Section du paysage et de l’art des jardins » est créée en 1945 à l’École nationale d’horticulture de Versailles sous tutelle du ministère de l’Agriculture afin de former des professionnels qui devront s’intégrer aux équipes de la Reconstruction. Les premiers enseignants comme en général, l'ensemble des paysagistes de France, outre une ou deux exceptions, n’apprécient guère les doctrines de l’architecture moderne. La grande tradition des jardins français « rectilignes » les associe aux représentations classiques, tandis que l’uniformité des espaces verts modernes renvoie à l’abstraction artistique, voire à un renouveau intellectuel ; et la culture de l’entre-deux-guerres, celle des cités jardins perdure à travers notamment l’intérêt porté aux qualités du site comme base de conception. L'historien des jardins, Jean-Pierre Le Dantec, évoque :
« L'absence de réflexion sur la place et le sens de la nature dans le monde contemporain est assourdissant, puisque ces enjeux majeurs se trouvent réduits au seul fonctionnalisme décoratif et/ou urbanistique. Avec pour conséquence logique le recours aux formules standards les plus conventionnelles. De fait, c'est malheureusement ainsi que, avec plus ou moins de bonheur, sont conçus la plupart des espaces verts accompagnant les grands ensembles des trente glorieuses.»
Dans l’euphorie de la Reconstruction, l’« espace vert », supposé abondant, hygiénique et fonctionnel, assure la promotion des grandes opérations d’habitat à l’aide de slogans prometteurs comme « Habiter dans un parc », mais il reste bien le parent pauvre des préoccupations des architectes et des maîtres d’ouvrages ; et reconnaissons-le, la modernité n'a pas été le temps de l'émergence d'une pensée paysagiste ayant l'amplitude de celle de l'architecture.
Il y a cependant une très notable différence de traitement paysager entre les espaces verts des grands ensembles, et ceux appartenant à la catégorie des immeubles de standing, où les paysagistes peuvent trouver l'opportunité, souvent, d'oeuvrer au mieux sinon un paysagement original, mais par des plantations nombreuses et variées et, surtout, entretenues. Car pour les promoteurs publics ou privés, l'espace collectif, l'espace vert en particulier des grands ensembles, le verdissement d'une cité est le premier poste à être sacrifié sur l'autel de l'économie, du projet urbain ; sacrifice qui dans un premier temps consistait à reporter sur plusieurs mois les travaux concernant l'espace public, pratique admise, courante qui, avec le temps, consista à réduire au minimum les dépenses. Le Dantec posait la question :
« Pourquoi, dès lors, les paysagistes français de cette époque-là ne tentèrent-ils pas de chercher de nouvelles sources d'inspiration dans les "paysages" de leurs contemporains Nicols de Staël ou Zao Wou-ki (par exemple) ?»
Tel peut être grossièrement résumé le paysagisme dans la France des trente glorieuses : enseignement rétrograde hors d'époque ayant formé le caractère étriqué d'une génération de paysagistes, aucun maître de talent, ou dissident formant école, restriction des budgets pour les grandes opérations d'habitat - et d'espaces publics, donc -, et, des ingénieurs paysagistes au service de l'Etat sans grande imagination, ni inspiration autre que technique. En attendant, il faut attendre les abords de mai 68 pour voir enfin le paysagisme tourner une triste page de sa longue histoire, se renouveler avec une nouvelle génération plus critique, à l'image de la société entière...

1946 | École supérieure d’art des jardins
est créée ; Henri Pasquier paysagiste, très impliqué dans la promotion de la profession, défendit l’intervention du paysagiste dans l’espace public, les grands ensembles ou les abords d’autoroutes.

1948 | Fédération internationale des architectes paysagistes
est créée par Geoffroy Jellicoe dont les objectifs sont de « réenchanter le monde habité » et aussi « contribuer à rétablir les équilibres biologiques de la planète par la planification écologique. » (The landscape of man).

1946 | Autoroutes
La première autoroute de France est officiellement terminée, 20 kilomètres entre Saint-Cloud et Orgeval en région parisienne (3000 km d’autoroute en Allemagne en 1939…). Les premières autoroutes, moins larges qu'aujourd'hui et dépourvues de disgracieux panneaux de signalisation, s'intègrent harmonieusement dans les grands paysages, mais massacrent sans état d'âme les quartiers urbanisés, au nom de la fluidité automobile exigée par les ingénieurs des Ponts et Chaussées.

1946 | Hainard
Robert Hainard (1906-1999), naturaliste suisse, publie Nature et mécanisme, et son œuvre va inspirer les différents mouvements du naturalisme conservateur, opposant rigoureusement nature et culture : « La nature n’est peut-être pas bonne mais elle est belle » affirme ainsi la légitimité de la sphère humaine qu’il n’entend en théorie pas contester.

1946 | Lettres sur la bombe atomique
Ouvrage de l’écrivain suisse Denis de Rougemont.

6 avril 1946 | Catastrophe radiophonique
Jean Nocher est l’auteur d’un excellent canular radiophonique : il annonce sur les ondes l’imminence d’une catastrophe nucléaire suite à une fuite radioactive d’un laboratoire de recherches, déclenchant une certaine panique….

1947 | Paris et le désert français
Publié par le géographe Jean-François Gravier, avec une introduction de raoul Dautry. Il affirme :
« La France ne sera pas reconstruite — on dirait volontiers construite — par les méthodes qui l'ont menée à la décadence et presque à la mort. Le "laissez faire, laissez aller" ne nous rendra ni un potentiel économique, ni un potentiel démographique. »
Le Rapport SALAÜN, publié en 1948, pour pallier ce « scandaleux » déséquilibre entre la capitale et la province, proposera ainsi d’ériger « face au désordre français une politique d’industrialisation décentralisée ».

1947 | Maison & Potager
En 1947, une enquête d’opinion concernant les « désirs des Français en matière d’habitation urbaine » : 72 % des enquêtés juge préférable la maison individuelle. Les résultats de l’enquête expriment que la maison est majoritairement préférée parce qu’elle permet de disposer d’un jardin ; cette motivation concerne 60 % des adeptes de la maison individuelle, et 67 % des ouvriers, parce qu’elle permet de disposer en particulier d’un jardin potager. Tout au long des années 1950 et 60, les sondages réalisés révèlent toujours et encore l’entêtement attesté par une majorité des français pour « l’aspiration au pavillon ».

1947 | Barjavel
Il publie Le Diable l’emporte, l’apocalypse pour l’humanité après un choc nucléaire. Il ouvre la voie à un thème récurrent dans la décennie à venir.

1948 – 49 | UIPN
L’ONU ne s’intéresse guère aux questions environnementales abandonnées aux domaines de compétence de la Food and Agriculture Organisation – Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture et du Conseil économique et social. Mais à l’initiative de l’UNESCO, un Congrès International de Protection de la Nature est organisé à Fontainebleau en 1948, et est créé l'Union internationale pour la protection de la nature (UIPN) qui réunit des gouvernements mais aussi des ONG ; son objectif :
« L’IUPN a été mise en place pour faciliter la co-opération en matière de protection de la nature et de paysage naturel ; pour organiser la recherche scientifique et la diffusion de connaissances sur la protection de la nature, ainsi que pour aider dans la planification régionale pour la protection de la nature, la création et conservation de parcs naturels et de réserves. »
L’UNESCO organise avec l’IUPN en 1949 à Lake Success (Etats-Unis), la Conférence des Nations Unies sur la conservation et l’utilisation des ressources, débats strictement limités à une vision économique. L’IUPN deviendra l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) en 1956.

1948 | Road to Survival
Essai de William Vogt, inspiré par Malthus, érigeant la surpopulation au rang de menace globale. Son livre dresse un bilan accablant de l’épuisement des ressources planétaires, attribué à la Guerre froide et à une surpopulation menaçante qu’il convient d’endiguer et notamment dans les pays pauvres par des campagnes de propagande en faveur de la contraception, des campagnes de contrôle des naissances, par la rétribution des stérilisations « volontaires », etc., ceci pour le service de la domination états-unienne, contre le communisme. Essai qui connaît un succès spectaculaire à sa sortie, avec plus de vingt millions d’exemplaires vendus et à ce titre on peut le considérer comme le premier best-seller de l’éco-fascisme aux Etats-Unis.

1948 | Huxley
Le romancier publie Ape and Essence. Nationalismes exacerbés et industrialisation à outrance ont conduit les hommes à épuiser la planète conduisant jusqu’au choc atomique mondial. La barbarie triomphe dans un monde post-atomique peuplé d’irradiés.
1948 | 1984
Le grand roman de Georges Orwell est publié, il n’est question d’écologie mais les dérives du monde futur qu’il décrit servent encore aujourd’hui aux « subversifs ».

1949 | Guerre Ecologique
le Texte additionnel des Conventions de Genève, connu sous le nom de Protocole I, interdit le recours à la « guerre écologique ».

 1949 | Fronde des Savants
De nombreux scientifiques s’élèvent contre la militarisation de leurs recherches, contre la bombe H (dont le physicien nucléaire Charles-Noël Martin), ou bien s’opposent au capitalisme irraisonné ; se forme un mouvement, un front uni de scientifiques, prévenant de la nature apocalyptique de la science offerte aux militaires, appels relayés par les médias. Pourquoi le socialisme ? Pour combattre la militarisation de la science, dans cet article, Einstein demande aux intellectuels de recourir « à la méthode révolutionnaire de non-coopération au sens où l’entendait Gandhi », dussent-ils « se préparer à la prison, à la ruine et au sacrifice de leur bien-être personnel. » Il évoque :
« Pour ces raisons nous devrions prendre garde de ne pas surestimer la science et les méthodes scientifiques quand il s’agit de problèmes humains ; et nous ne devrions pas admettre que les spécialistes soient les seuls qui aient le droit de s’exprimer sur des questions qui touchent à l’organisation de la société. (…) L’anarchie économique de la société capitaliste, telle qu’elle existe aujourd’hui, est, à mon avis, la source réelle du mal.»

En 1950, Frédéric Joliot Curie, scientifique français Président du Conseil mondial de la Paix lance un appel international pour interdire le nucléaire militaire. Il est licencié de son poste de haut-commissaire à l’énergie atomique pour avoir refusé de placer l’atome au service de la guerre. L'appel de Stockholm recueille 14 millions de signatures en France et 560 millions dans toute l’Europe. Un an plus tard, le Conseil Mondial de la paix se réunit à Berlin et la campagne pour un « pacte de paix » recueille des centaines de millions de signatures dans le monde, dont 12 en France.

1949 | Modernité de l’abondance
L'industrie française, en cours de modernisation et reconversion, sur le modèle américain, amorce alors la production de masse, la démocratisation de l'automobile, et propose les dernières innovations pour l'équipement des ménages, dont notamment le réfrigérateur, puis le congélateur « domestique » qui vont métamorphoser en profondeur les modes et les habitudes de consommation. Mais pas seulement, comme l’affirmait l’urbaniste François ASCHER, car si ces éléments ont modifié les habitudes des consommateurs, ils ont eu davantage d’influence sur la forme et le fonctionnement de la ville occidentale que n’importe quel autre élément habituellement identifié comme relevant du domaine de l’aménagement du territoire [1]. La vision planifiée et technocratique de la ville [2], rigide peut-on dire, qui prévalait à cette époque, est mise à mal par des comportements et phénomènes nouveaux, imprévisibles, ou sous-estimés, ou mal-évalués se traduisant dans l’espace, conséquences de l’introduction de nouveaux produits technologiques et de leur utilisation par la population, mais aussi par leur faculté à s’opposer aux décisions de l’État centralisateur.

1950 | Eco-fascisme
Le thème du capital biologique national (l’intelligence serait héréditaire) qui flirte avec les théories de Malthus de surpopulation, est bien ancré aux USA avec le courant eugéniste, structuré au sein notamment de l’Eugenics Record Office (1910) et l’American Eugenics Society (1922), où y participent nombre de scientifiques. Le biologiste américain Garrett Hardin, écologiste, partisan déterminé de l’eugénisme, dans sa version dite « positive » mais aussi négative (empêcher la procréation, y compris par la force), se déclare en faveur de la stérilisation des faibles d’esprit (« feeble-minded »)[3]. Ces thèses s’affinent au fil des années 1950, une critique radicale du Welfare State et des politiques de redistribution en faveur des pauvres, aides qu’il convient d’interrompre.

1951 | The Day The Earth Stood still
Le jour où la Terre s’arrêta, film de Robert Wise. Un extraterrestre annonce aimablement qu’une coalition intergalactique s’apprête à détruire la planète pour éviter que les nations humaines, puériles et belliqueuses, n’usent de l’arme atomique et n’endommagent jusqu’à l’univers dans son ensemble.


1951 | Le massif du Mont Blanc
est classé, le site le plus étendu de France avec ses 26100 hectares de glaciers, sommets, terrains domaniaux et communaux.

1951 | Ellul
Jacques Ellul termine son essai Sans feu ni lieu, publié en 1975. Un personnage controversé car protestant convaincu autant que fervent anarchiste, lecteur assidu de Marx mais considérant l'idéologie marxiste comme une « pensée fossilisée », Ellul se place donc contre tous. Écarté, selon ses propres termes, par ceux qui se cantonnent dans le "dogmatisme" marxiste et le "conformisme" des conservateurs, Ellul estime en outre que sa position de provincial lui est également préjudiciable : du fait du "centralisme culturel très caractéristique de la France", il estime que son travail est "snobé par l'intelligentsia parisienne qui, "plutôt que de prendre la peine de [le] critiquer, choisit délibérément de [l']ignorer". L'impact d'Ellul reste ainsi très limité dans le paysage intellectuel européen, mais cet auteur inconnu et controversé en France, connaîtra un grand succès outre-Atlantique.

1952 | Potagers en ville
La Ligue du Coin de Terre et du Foyer décide de changer de d’appellation, les « jardins ouvriers » deviennent des « jardins familiaux » afin d’élargir son public à d’autres catégories sociales plus aisées. Certains bienfaits apportés par la pratique du jardinage ne sont plus mis en avant, comme par exemple la lutte contre certaines influences politiques néfastes.

Juillet 1952 | Nucléaire
Le Parlement accepte le premier plan quinquennal de développement de l'énergie atomique dont l’objectif est de pallier le déficit énergétique du pays par la construction de deux réacteurs nucléaires expérimentaux.

1952 | Roger Heim
alors directeur du Muséum national d’histoire naturelle (qui a joué un rôle important dans la création de l’Union internationale pour la conservation de la nature), publie un livre pionnier intitulé Destruction et protection de la nature, où il prophétisait la crise environnementale alors naissante. Son appel à une action gouvernementale forte ne fut pas entendu.

1954 | Dien Bien Phu
Défaite française à Dien Bien Phu au Vietnam lui assurant son indépendance pour son territoire nord.
1954 | Algérie
La guerre d’Algérie débute. L’armée française « nettoie » systématiquement les campagnes de l’Algérie, obligeant les paysans isolés des villages lointains à un exode dans les grandes villes. Des architectes célèbres doivent concevoir des quartiers de ville leur étant destinés, car de fait, leur arrivée a pour conséquence le développement des bidonvilles, le mot, d’ailleurs, est né ici en 1932.

1954 | Recensement
On dénombrait deux millions de fermes, cinq millions d'agriculteurs, soit plus du quart de la population active. L'ampleur de la révolution industrialo-agricole exigée par les gouvernements se caractérise par le remembrement des parcelles et la concentration des exploitations, l’élevage « industriel » et donc par l’exode rural. D’autre part, les « nouveaux » paysans modernisés, ces techniciens de l’industrie de la Terre, pour rivaliser avec la renommée des métiers urbains, adoptent de nouveaux noms : céréalier, éleveur, aviculteur, viticulteur, etc., rompant avec le terme – péjoratif - de paysan (ou vigneron), soulignant une condition.

1954 | Ellul
Jacques Ellul publie La Technique ou l’Enjeu du siècle. Le livre traduit en anglais en 1964 lui assure une certaine notoriété auprès des étudiants nord-américains contestataires (New Left) car il s’attaque au mythe du progrès technologique, tout comme l’ordre, le système et le contrôle qui lui sont associés.

1954 | Godzilla
Film de Ishirô Honda. Une créature préhistorique est réveillée par les attaques atomiques de 1945. Furieux, il libère sa rage contre les villes. C’est la revanche de la nature.



1954 | Them !
Film de Gordon Douglas. La mutation de fourmis en monstres géants s’opère suite à des essais nucléaires au Nouveau Mexique. Comme le conclut un personnage du film « En entrant dans l’âge atomique, l’homme a ouvert une porte sur un nouveau monde. Nul ne peut prédire ce qu’on y trouvera ».
1955 | Utopia 239
Rex Gordon publie son roman de science fiction : dans une société ravagée par un désastre nucléaire, des survivants tentent de créer une communauté libertaire.

1955 | La Nature réactionnaire
Dans une série d'articles publiés dans Les Temps Modernes sous le titre « La pensée de droite aujourd'hui », Simone de Beauvoir juge que l'une des « grandes idoles » de la droite est la nature parce qu'elle apparaît comme l'antithèse de l'Histoire :
«  Contre l'Histoire, la nature nous donne du temps une image cyclique : on a vu que le symbole de la roue ruine l'idée du progrès et favorise les sagesses quiétistes. Dans le recommencement indéfini des saisons, des jours, des nuits s'incarne concrètement la grande ronde cosmique. L'évidente répétition des hivers et des étés rend dérisoire l'idée de révolution et manifeste l'éternel.»

1955 | Tristes tropiques
Livre témoignage de Lévi-Strauss sur son travail anthropologique, principalement sur ses séjours au Brésil. L'auteur s'attarde sur le sens du progrès et les ravages qu'une civilisation mécanique produit sur son environnement et ses habitants.

1955 - 60 | Décentralisation
Sans doute le plus grand effort intelligent de l’État : limiter la croissance de Paris. La loi du 8 août 1950 avait créé le Fonds national d’aménagement du territoire (FNAT) qui finançait des opérations d’aménagement industriel dans le cadre de la décentralisation parisienne ; en 1955, le gouvernement Mendès-France propose des aides incitatives à la décentralisation industrielle, aides hiérarchisées selon la situation économique des localités et des départements. Le corollaire de ce dispositif, c'est la limitation des activités parisiennes ; des mesures restrictives sont apportées à la construction de surfaces-plancher consacrés à l'industrie, puis aux bureaux. Le décret du 5 janvier 1955, dont l’objectif est de désindustrialiser Paris et sa banlieue au profit de la grande banlieue et de la province, exige un agrément pour toute construction à caractère industriel et commercial, et impose le paiement d’une redevance pour la construction de bâtiments industriels de plus de 500 mètres carrés, politique encore amplifiée par Pierre Sudreau - devenu ministre de la construction du Général de Gaulle en 1958, qui doubla le montant de la redevance. De même, le décret du 30 juin 1955 vise la décentralisation des services ou établissements scientifiques et techniques relevant de l’État.
Le Plan d’Aménagement et d’organisation générale (PADOG) né du décret de décembre 1958 reprend les obsessions graviéristes : limiter l’attractivité de la région parisienne, décongestionner Paris, envoyer les industries en province, politique appuyée sur les premiers effets de la législation décentralisatrice. Pierre Sudreau alors Commissaire du Gouvernement à la construction et à l’urbanisme, obtint en 1959, la création d’une cellule de réflexion : l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Parisienne, l’IAURP.
Le nouveau plan d'urbanisme, publié en 1960, adopte l'hypothèse d'une double limite, démographique et physique, à la croissance de Paris et de sa banlieue immédiate : l'objectif est fixé à 9 millions d'habitants. Le PADOG ajoutait un objectif de « déconcentration et de décongestionnement de Paris » vers la banlieue, tout en précisant que celle-ci ne devait en aucun cas s’étendre, mais faire l'objet de restructurations de tissus urbains existants, en résorbant les quartiers insalubres, en densifiant, et en créant ou dynamisant des noyaux urbains, centres de vie ; et par la maîtrise de l’extension pavillonnaire de l’entre-deux guerre. A cette fin, il dessinait une frontière soulignée par un trait noir continu sur la carte au 1/50 000e, le Périmètre d’Agglomération, au-delà duquel la construction était interdite. La « densification » à l’intérieur de ce périmètre devait suffire à satisfaire les besoins en terrain à bâtir. Mais, malgré les efforts considérables de l'Etat, la spéculation contourne sans grande difficulté lois et décrets, ou bien, bénéficie de dérogations (notamment pour la construction des cités HLM) : et la région Paris enfle.




7 janvier 1956 | Centrale Nucléaire
est activé le premier réacteur nucléaire à Marcoule, mais il s’agit d’un prototype à la puissance limitée (40 MW). L’industrie nucléaire civile est bien accueillie par les Français.

1956 | Autoroute
Le projet de prolongement de l’autoroute du sud vers le centre de Paris menace une partie de la forêt de Fontainebleau. Ce projet voit se dresser contre lui un comité de défense de la forêt initié par la Société Nationale de Protection de la Nature.


1956 | Victor Gruen
Le « Southdale Shopping Center » conçu par l'architecte Victor Gruen et l'économiste Larry Smith, ouvre en 1956 à Edina, en banlieue de Minneapolis aux USA. Il constitue le premier véritable centre commercial contemporain. Il sera très remarqué par les technocrates français en charge de l'aménagement du territoire ; Victor Gruen est invité régulièrement à présenter ses théories et ses réalisations lors de conférences à Paris, auprès des grands administrateurs de l'Etat, et des publications sont éditées. Son associé Larry Smith installe un bureau à Paris en 1961, consultant auprès de l'administration publique pour la planification des nouveaux centres commerciaux de la région parisienne. Ils produisent ainsi de très nombreuses études de marché qui seront à la base des premières opérations d'urbanisme commercial[4]. Ces centres commerciaux seront considérés par les écologistes comme de véritables usines pollutives.[5]



1957 | DS
« Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique. »
Roland Barthes, Mythologies. (à propos de la DS Citroën).
L’écrivain Henri Miller, dans son livre Le cauchemar climatisé paru en 1940, écrivait au contraire :

« Le spectacle le plus pitoyable, c’est celui de toutes ces voitures garées devant les usines et les aciéries. L’automobile représente à mes yeux le symbole même du faux-semblant et de l’illusion. Elles sont là, par milliers et par milliers, dans une telle profusion que personne, semble-t-il, n’est trop pauvre pour en posséder une. D’Europe, d’Asie, d’Afrique, les masses ouvrières tournent des regards envieux vers ce paradis ou le prolétaire s e rend à son travail en automobile. Quel pays merveilleux ce doit être, se disent-ils ! (Du moins nous plaisons nous à penser que c’est cela qu’ils se disent !) Mais ils ne demandent jamais de quel prix se paie ce privilège. Ils ne savent pas que quand l’ouvrier américain descend de son étincelant chariot métallique, il se donne corps et âme au travail le plus abêtissant que puisse accomplir un homme. Ils ne se rendent pas compte que même quand on travaille dans les meilleures conditions possibles, on peut très bien abdiquer tous ses droits d’être humain. Ils ne savent pas que (en américain) les meilleures conditions possibles cela signifie les plus gros bénéfices pour le patron, la plus totale servitude pour le travailleur, la pire tromperie pour le public en général. Ils voient une magnifique voiture brillante de tous ses chromes et qui ronronne comme un chat ; ils voient d’interminables routes macadamisées si lisses et si impeccables que le conducteur a du mal à ne pas s’endormir ; ils voient des cinémas qui ont des airs de palaces, des grands magasins aux mannequins vêtus comme des princesses. Ils voient la peinture et le chromé, les babioles, les ustensiles de toute sorte, le luxe ; ils ne voient pas l’amertume des cœurs, le scepticisme, le cynisme, le vide, la stérilité, l’absolu désespoir qui ronge l’ouvrier américain. Et d’ailleurs, ils ne veulent pas voir tout cela : ils sont assez malheureux eux-mêmes. Ce qu’ils veulent, c’est en sortir ! Ils veulent le confort, l’agrément, le luxe qui portent en eux les germes de la mort. Et ils marchent sur nos traces, aveuglément, sans réfléchir. »
Posséder une voiture est à cette époque synonyme de liberté, d’indépendance et de liberté, et selon, Ernest Dichter, l’inventeur des études de motivations : « cars are symbols, not just means of transportation. » Les significations symboliques de l’automobile sont aussi importantes que ses simples fonctions instrumentales. En fin de compte, si « l’on veut comprendre le développement de l’utilisation de la voiture, l’attachement de chaque Français à son automobile, et plus largement la profondeur de l’enracinement de la société de consommation, il est impossible de privilégier les composantes psychologiques de ces comportements, mais tout aussi impossible de se limiter à la seule rationalité économique. » V. Scardigli, 1983.


1957 | Protection
La loi de 1930 est modifiée qui permet quelques classements en réserves naturelles. En dépit d’un bilan numérique assez modeste, les années 60 sont marquées par la protection de quelques sites emblématiques, et la superficie moyenne des sites classés s’accroît progressivement.

1957 | Agriculture
Le congrès des vétérinaires de Reims lance une alerte concernant « l'explosion des maladies frappant le cheptel : fièvre aphteuse, tuberculose, stérilité ». Les causes : traitement du sol par la chimie : « la terre est un produit biologique qui s'accommode mal du mariage avec tous les produits chimiques minéraux que l'on déverse sur elle. Il faut apporter à cette terre des produits et des amendements biologiques » ; et l'alimentation artificielle des animaux.


1957 | Gelehrtenrepublik
Arno Schmidt publie la République des Savants : les ravages des explosions atomiques ont détruit d'importantes contrées. Le monde connaît désolation, désertification et mutations génétiques.
1958 | Le récit d'Oosterhuis
BELCAMPO décrit dans une nouvelle, une société harmonieuse et totalement égalitaire entre néo-fouriérisme et communisme libertaire, où règnent écologie, pacifisme, dissimulée au fin fond d'un abysse. Mais la réalité est plus complexe car le bonheur de la communauté dépend des pillages.
1958 | Huxley
Il publie Brave New World Revisited : la surpopulation et la destruction des ressources s’accélèrent.

21 juillet 1958 | G2
De Gaulle inaugure au centre atomique de Marcoule le 2 août 1958, le réacteur nucléaire G2, encore expérimental, mis en service peu avant.
8 juin 1959 | G3
Le réacteur nucléaire militaire G3 est mis en service.

1959 | Malpasset
Le barrage hydroélectrique de Malpasset situé près de Fréjus est inauguré en 1954. En décembre 1959 en raison de fortes pluies torrentielles le barrage cède sous la pression, laissant s’échapper 50 millions de mètres cube d'eau formant une vague de 40 m. de haut, qui s'engouffrent dans la vallée et déferlent sur Fréjus. 423 personnes trouvent la mort ; sur son funèbre passage, les maisons, les fermes, les voies ferrées sont totalement balayées par la puissance de la vague. Outre ce type de danger, les barrages, estiment les défenseurs de la nature, sont parfaitement anti-écologiques [6].

1959 | Life in the Crystal Palace
Alan HARRINGTON publie un roman prémonitoire de multinationales sans scrupules qui travestissent la réalité pour justifier toutes leurs turpitudes.
1959 | Level 7
Mordecai ROSHWALD publie son roman de science fiction : l’humanité, pour échapper aux radiations d’une guerre nucléaire, s’enfonce par paliers successifs dans les abîmes terrestres, puis finit par disparaître.
1959 | On the Beach
Film catastrophe de Stanley Kramer. L’Australie est le dernier pays au monde où il reste des survivants d’une catastrophe nucléaire totale. Mais un nuage radioactif se rapproche et chacun devra choisir entre une mort douloureuse et le suicide. Le gouvernement distribue des doses de cyanure. Inspiré du roman de Nevil SHUTE (1957) qui renvoie à l’ouvrage de HUXLEY de 1949.
1959 | The World, the flesh and the devil
Film de  Ranald MacDougall. Un ouvrier noir se libère d’un conduit minier et découvre une ville abandonnée face à une menace d’attaque nucléaire. Les boulevards vides, les bouchons de voitures abandonnées, les immenses bâtiments déserts hanteront désormais le cinéma de la fin du monde.

1959 | Villes et villages fleuris
Le Conseil national des villes et villages fleuris anime le concours Villes et villages fleuris créé par Robert Buron. Le concours consiste à attribuer le label « ville fleurie » ou « village fleuri » qui se manifeste par l’attribution de une à quatre « fleurs » et un « grand prix ». Chaque lauréat appose un panneau où figurent ces fleurs à l’entrée de la commune.

1959 | Ecologie Urbaine
En 1956, Philip Hauser évoque les « Aspects écologiques de la recherche urbaine » ; en 1959 Otis D. Duncan invente, sans doute, le terme d'« écologie urbaine » dans l'ouvrage collectif  L'Étude de la population.

1959 | Cousteau
En 1956, Cousteau se voit décerner la prestigieuse Palme d’or au Festival de Cannes pour son documentaire Le Monde du silence, réalisé avec Louis Malle. Pas véritablement d’écologie dans ce film, cependant à la beauté sous-marine est associée plusieurs scènes de massacres d’animaux devant sensibiliser le grand public. Devenue une célébrité mondiale et influente, il mène campagne à partir de 1959 pour le classement du continent Antarctique comme « réserve naturelle consacrée à la paix et à la science ». Il s’associera par la suite volontiers aux luttes pacifiques anti-nucléaires.

1959 | Flagrantes erreurs architecturales
Pour les opérations de grands ensembles d’habitat social, la ville parc, chère à Le Corbusier, n’est en fait qu’une succession de terrains vagues, admirablement filmé par Marcel Carné en 1960 (Terrain vague). Visiblement la France s’enlaidit de constructions monumentales disgracieuses, comme l’évoque le ministre Sudreau :
« J’avoue avoir été profondément heurté, au cours de récents déplacements à travers la France, par de flagrantes erreurs architecturales. Je n’aurais jamais pu penser que dans un pays comme le nôtre, réputé pendant des siècles pour son goût, son sens de la mesure et de l’harmonie, les paysages et les habitudes puissent être saccagés par le gigantisme excessif de certaines constructions. Certains grands ensembles, véritables murailles de béton, longs de plusieurs centaines de mètres, hauts de plus de 12 étages, annihilent le côté humain de la construction. On peut se demander si nous n’avons pas changé l’échelle de l’erreur en remplaçant la “ petite bicoque ” par la grande caserne. Pesante uniformité, la répétition n’implique pas forcément l’absence d’architecture. Lorsque les préoccupations techniques priment toutes les autres, lorsque la vie des hommes est conditionnée pendant plus d’un siècle par la longueur d’un chemin de grue, c’est qu’à l’origine il y a une technocratie malsaine. Une erreur légère plus de mille fois répétée peut engendrer des catastrophes. Les grands ensembles ne doivent pas devenir des machines à répétition d’erreurs ou d’horreurs.»



Jean Ginsberg, architecte
Ensemble de logements La Pierre Collinet
Meaux
1958-1963


1960 | Terrain vague
Sortie du film de Marcel Carné dont l’histoire se déroule dans une ZUP de la banlieue sud de Paris, alors en pleine phase de déconstruction-reconstruction : les immeubles modernes disputent le territoire à des lambeaux de quartiers anciens, de masures, de ruines et de terrains vagues ; où se retrouvent les bandes d’adolescents, les voyous, et autres blousons Noirs (la Racaille de l’époque). Les premiers à souffrir de cet environnement de la nouvelle modernité urbaine et architecturale. vii




1960 | Henri Lefebvre
Il publie un article Septième Prélude : Notes sur la ville nouvelle en avril 1960 concernant la ville nouvelle de Mourenx destinée à loger les employés du complexe industriel du gisement de gaz de Lacq. Très critique, il écrit :
« Le texte qu’offre la ville à nos yeux est parfaitement lisible, aussi pauvre et clair malgré les efforts des architectes pour varier les lignes. La surprise ? Le possible ? Évanouis dans ce lieu qui devrait être celui des possibilités. À Mourenx, je ne lis pas les siècles, ni le temps, ni le passé, ni le possible. [...] Quand j’arrive à Mourenx par la route, je monte sur une éminence qui domine la cité neuve. On y construit le château d’eau. Étant intellectuel de gauche et philosophe (ou ex-philosophe), je ne crains pas le ridicule ; il est bien évident qu’un monsieur qui s’assied sur un coteau pour penser et méditer sur le destin de la cité qui s’étale à ses pieds est presque parfaitement ridicule. Voilà les thèmes de cette méditation souvent reprise : «Comment ne pas se souvenir de ce qu’écrivait Marx encore jeune : “La grande industrie enlève au travail jusqu’à l’apparence du naturel. Elle anéantit partout le caractère naturel en divisant à l’extrême, en ne promulguant que l’unité de l’argent. Elle a remplacé les villes naturelles par ces cités industrielles modernes, surgies en une nuit.” (Cf. Idéologie allemande, OEuvres Phil. Trad. Molitor, IV, p. 218-219). »


1960 | Périphérique
A Paris commencent les travaux titanesques du périphérique, les ingénieurs des Ponts & Chaussées règnent en maître, et contribueront plus que tout autre au massacre urbain des villes de France.[8]


Jean-Luc Godard
Film : Deux ou trois choses que je sais d'elle
Paris, 1967

1960 | Cadarache
Le centre d’études nucléaires de Cadarache est créé, neuf réacteurs expérimentaux seront mis en service pendant les années 1960.

13 février 1960 | Bombe
Premier essai nucléaire militaire made in France en Algérie au Sahara.

1960 | Futur possible, Avenir souhaitable
Bertrand de Jouvenel a été l'un des idéologues du Parti populaire français de Jacques Doriot, ardent défenseur de la collaboration avec les nazis (Jouvenel fera une interview d’Hitler). C’est en 1957 qu’il emploie pour la première fois l’expression « écologie politique » dans un texte intitulé De l’économie politique à l’écologie politique. En 1960, il se reconvertit dans la prospective et fonde l'association Futuribles, avec le soutien de la Fondation Ford, qui lança de nombreux autres projets écologistes  ; il faut, estime Jouvenel, concilier les impératifs du progrès et les dangers qui l’accompagnent :
« Au lieu de voir la pollution comme un cancer de la biosphère, il faut y reconnaître un coût, les mesures propres à la faire reculer ont des coûts, entre ces coûts, il faut chercher le point d’équilibre, j’allais dire le juste milieu ».

1960 | Nouveaux Réalistes
Les déchets entrent dans les musées : les plasticiens composent fresques, bas-reliefs et sculptures en détournant des objets ayant vécu. Membre du courant des Nouveaux Réalistes, Arman commence à travailler avec des ordures, et de cette manière il dénonce la société de consommation et le gaspillage. Quelques artistes du Pop Art américain s’engageront de même sur le thème de la récupération « artistique », nouveau courant malmené par des critiques de l’intelligentsia européenne qui estiment que les ordures ainsi mises en valeur, peuvent prendre une nouvelle valeur d’usage, « être réintroduites dans le cycle production-consommation » selon M. Tafuri, des métaphores de la sur-consommation puis de la crise, qu’il convient non de critiquer, ni même de révéler, mais d’accepter voire de sublimer, hors de toute posture héroïque. Pour certains critiques, rien ne caractérise mieux le Pop art que son optimisme, pour d’autres il s’agit bien d’une forme de dépolitisation, ou de neutralité idéologique, par rapport aux courants avant-gardistes les plus créatifs du début du 20e siècle. Naturellement avec la montée de l’idéologie écologique, ces critiques s’estomperont pour finalement consacrer le Pop art, le Récup’art, etc.


Claes Oldenburg
Ghost
1972

1960 | A canticle for LEIBOWITZ
Roman de Walter M. MILLER : dans l’ère post-atomique, le retour à la barbarie est une fatalité. Mais peu à peu le monde se reconstitue, et re-commet les mêmes erreurs.


3 avril 1960 | PSU
Création du Parti Socialiste Unifié (PSU), regroupement ardu de réformistes radicaux tenants de la « nouvelle gauche » et de révolutionnaires, tous anti-capitalistes et contre le communisme, pour l’autogestion. Il jouera un rôle non négligeable pour l’avènement de l’écologie politique. Pour le PSU, les luttes contre l’exploitation capitaliste sont à mener sur tous les fronts : à la fois dans l’entreprise et dans l’usine, mais aussi dans la ville et dans l’habitat, et dans ce contexte, les luttes urbaines locales à caractère écologiste seront très progressivement intégrées dans leurs revendications politiques.

1960 | Anti-Nucléaire
Première marche anti-nucléaire en octobre, contre le projet du CEA d’immerger des déchets radioactifs provenant de Marcoule, en Méditerranée, avec la participation ou soutien de Jean Rostand, Théodore Monod, du commandant Cousteau.

1960 | La Corse
La prise de conscience qu’il fallait défendre l’environnement s’est faite précocement et brutalement en Corse, indépendamment de toute idéologie, en avril 1960, lorsque le gouvernement Debré décide unilatéralement de créer un centre d’expérimentations nucléaires souterraines dans les mines désaffectées de l’Argentella, au sud de Calvi ; le mouvement de protestation unanime, à la mesure de la nature et de l’ampleur du projet, est d’autant plus rapide qu’il est impulsé par le mouvement du 29 novembre 1959, composé majoritairement d’hommes politiques de gauche, communistes et radicaux, qui a déjà organisé des grèves générales contre la menace de fermeture des lignes de chemin de fer de la Corse. Les élus corses sont alors unanimes pour rejeter le projet, toutes tendances politiques confondues qui se mobilisèrent, en un temps record, pour s'opposer catégoriquement à ce projet.
20 avril : à Ajaccio, Bastia, Corte, mais aussi Marseille et Paris sont organisées des réunions visant à créer des comités de défense contre ce projet. De nombreux élus, responsables syndicaux et représentants du monde associatif appellent à la mobilisation.
6 mai : des mots d’ordre de grève sont lancés dans l’île par plusieurs corporations.
14 juin : alors qu’une manifestation de masse est programmée sur le site même de l’Argentella, le gouvernement fait savoir dans un communiqué laconique que les techniciens chargés d’étudier sur place les conditions d’implantation de la base, ont quitté la Corse. Une façon dissimulée d’annoncer que le projet est abandonné.
Ce fut là, une véritable levée de boucliers anti-nucléaire soutenue par l'ensemble des parlementaires corses (y compris ceux de la majorité présidentielle). À l'évidence, l'État n'avait pas soupçonné qu'elle puisse prendre de telles proportions. Il le sera encore bien d’avantage bientôt… [9]

1961 | Agrobiologie
Le Groupement d’Agriculture Biologique de l’Ouest (GABO) est créé en 1958, il devient l’AFAB (Association Française d’Agriculture Biologique) en 1961.


1961 | RER
Les banlieues de Paris s’étendent : les travaux du Réseau Express Régional (RER) débutent.

1961 | Henri Lefebvre
Parution d’un article intitulé Utopie expérimentale : pour un nouvel urbanisme, dans la Revue française de sociologie en 1961, traitant du recueil Die neue Stadt écrit par un groupe d’architectes et de sociologues zurichois, et sur l’urbanisme fonctionnaliste de Le Corbusier. Groupe qui « découvre ou redécouvre l’originalité d’œuvres un peu oubliées, celle de Ledoux, celle des grands socialistes utopiques, Owen, Fourier. » Lefebvre nomme « utopie expérimentale » cette « exploration du possible humain, avec l’aide de l’image et de l’imaginaire », capable de se fonder sur une analyse du réel et de ses problèmes.
Paradoxalement, après son article de 1960 sur la ville moderne nouvelle de Mourenx, il présente quelques qualités aux projets d’urbanisme de Le Corbusier, mais écrit-il : « Il y eut une certaine naïveté dans les anciens projets de Le Corbusier. Il groupait les cités autour de centres civiques. Nous savons trop bien aujourd'hui qu'un tel centre deviendrait aisément le « noyau » fonctionnel et opérationnel d'une bureaucratie qui veillerait de près sur l'intégration de la communauté. » Il préfère l’entreprise du groupe zurichois car :
« Un thème central retient l'attention. Ce projet déborde l'empirisme, le praticisme, la technicité pure. Il s'occupe des hommes. En fait, il propose à ces êtres humains un programme de vie quotidienne. Il ne se contente pas d'apporter aux futurs habitants un cadre et un décor, cadre plus ou moins rigide ou adapté, décor plus ou moins réussi. Il veut leur offrir de multiples moyens rationnellement ordonnés d'accéder à l'épanouissement de l'individu et des groupes partiels dans la communauté. Il propose une harmonie. De cette proposition, de ce programme de vie, il prend la responsabilité morale. »
Cependant, Henri Lefebvre pointe plusieurs critiques :
« Le projet que nous critiquons ici avec une minutie qui souligne son intérêt semble laisser de côté l'importance sociale du jeu. D'une manière qu'à nouveau nous dirons naïve, il laisse entendre que les espaces verts, la forêt, les promenades, la nature à la fois ménagée et aménagée, suffiront à satisfaire les désirs de variété et de jeu. »
Et il conclut en affirmant que ni la ville antique « malgré sa beauté », ni la ville du moyen-êge et « sa prodigieuse vitalité » ne peuvent faire modèle, et que l’utopie peut un modèle, et
« C'est dire que la problématique des villes nouvelles reste encore largement
ouverte... »

1962 | Algérie
Fin de la guerre d’Algérie et indépendance. La France obtient la poursuite des essais nucléaires sur son territoire.




1962 | Solaire
est fondée la Commission méditerranéenne pour l’énergie solaire (COMPLES) dans le cadre de laquelle des ingénieurs d’héliothermique, comme Marcel Perrot (membre fondateur du COMPLES et professeur à la faculté des Sciences de Marseille) et Maurice Touchais, expérimentent des fours solaires en Algérie.
Félix Trombe, chimiste et physicien, pionnier du solaire en France, inaugure en 1962 le chantier du premier four solaire à Font-Romeu-Odeillo-Via (Languedoc-Roussillon), en service en 1970. Les plus méchants affirment qu’il s’agit là d’une usine certes propre, mais qui défigure le paysage…

1962 | La jetée
Court-métrage de Chris Marker. Pour échapper à un futur sans espoir, les survivants d’une guerre cherchent de l’aide dans le passé et dans le futur.
1962 | Panic in Year Zero
Film de Ray Milland : une famille américaine échappe à une attaque atomique à Los Angeles : radioactivité et barbarie sont au programme de leur survie.
1962 | The wanting seed
Roman d’Anthony BURGESS qui propose de résoudre le danger de la surpopulation en instituant des tueries systématiques entre les humains.

1962 | Silent Spring
Le Printemps silencieux de Rachel L. Carson est publié. Elle dénonçait les effets néfastes de l’utilisation des pesticides sur l’environnement et l’humain, et celui plus particulièrement du dichlorodiphényltrichloroéthane (DDT), jugé pourtant inoffensif pour l’humain et couronné par un prix Nobel en 1948. Aux Etats-Unis, une grande polémique s’engage alors car ce produit hautement toxique est hautement lié à d’importants enjeux économiques du secteur industrialo-agricole, concernant des industries chimiques et agroalimentaires qui tentent de discréditer ses analyses par une féroce campagne médiatique ; et se passe l’effet contraire attendu, la publicité faite autour de l’ouvrage suscite l’attention du grand public et provoque sa place de best-seller aux Etats-Unis pendant plusieurs semaines. Le président J. F. Kennedy (1917-1963) face à la polémique qui enfle décide de nommer une commission scientifique, et celle-ci validera les thèses de R. Carson. L’ouvrage, marquant une date dans l’écologie politique, ouvre la voie du militantisme « environnementaliste » dans plusieurs pays, dont l’Allemagne de l’Ouest. Traduit en français en 1963, le best seller de Rachel Carson suscite un intérêt poli.

1962 | René Dumont
Le futur candidat écologiste à la présidentielle de 1974 stigmatise les déséquilibres entre continents dans son ouvrage L’Afrique noire est mal partie.

1962 | Pouvana'a a Oopa
L’homme politique de Polynésie française, député en 1949, leader du Rassemblement démocratique des populations tahitiennes fait figure emblématique du mouvement anticolonialiste (condamné en 1959 à 15 ans d'exil).Il fut un opposant résolu contre l’implantation du Centre d'Expérimentations du Pacifique en 1962 et aux essais nucléaires français menés en Polynésie sur les iles de Mururoa et Fangataufa.

1963 | DATAR
En 1962, G. Pompidou est nommé Premier ministre [1962-1968] et poursuit la décroissance de la capitale. Mais les effets attendus des mesures restrictives ne sont guère probants, et le gouvernement décide de créer en 1963, la Commission générale du Plan de Développement Économique. Le IVe Plan national lance une politique cohérente tendant à décongestionner les zones métropolitaines saturées grâce à la création coordonnée de pôles de développement résidentiel et industriel. L'ensemble du territoire est soumis à enquête, dans le but d'en étudier les vocations fonctionnelles. La politique des « métropoles d’équilibre » en province, impulsée à partir de 1963 par la Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action régionale (DATAR), aura pour but essentiel de limiter l’influence de Paris et de sa périphérie, en mettant au point une stratégie de développement des autres métropoles françaises.
Concernant la région parisienne, l’État procède à une une stratégie spatiale offensive d' « élargissement des disponibilités en terrains » car désormais, le problème se pose de l'aménagement d'une région économique de 14 millions d'habitants :
« La vérité est qu'une fois de plus les barrières de Paris éclatent. La vérité est qu'il n'est pas sain de satisfaire par des dérogations les demandes les plus pressantes et les besoins les plus évidents. Dès lors s'imposent à la fois l'élargissement progressif des périmètres urbains et la révision des règles sur les gabarits en hauteur et sur les densités ... » (Livre Blanc, 1963)
L’idée de villes nouvelles satellites autour de la capitale, évoquée au sein du gouvernement dès 1963, émerge et débouche sur un programme de 6 ou 7 villes nouvelles de 500 000 habitants. Parmi les « idées » avancées non retenues, figuraient un Paris parallèle de 3 millions d'habitants, 60 villes nouvelles, ou de quintupler les villes de la couronne.



1963 | Parcs
La loi de 1960 permet la création des premiers parcs nationaux : la Vanoise et Port-Cros en 1963, puis les Pyrénées (1967), Cévennes (1970), Ecrins (1973), Mercantour (1979), Guadeloupe (1989), La Réunion (2007), la Guyane (2007) et les Calanques (2012). Cela se passe dans l’indifférence générale, outre celle des habitants, paysans ou riverains des parcs, qui dénoncent le conservatisme administratif et le centralisme de l'administration française qui s'est installée dans les parcs nationaux sans chercher à se fondre dans le milieu, à s'adapter à lui et encore moins à concerter avec les populations concernées : ainsi, cette administration «parachutée » sera perçue comme étant imposée de manière autoritaire. Ainsi, par exemple, en Cévennes, où l'obligation imposée pour couvrir les toits en lauzes, en remplacement de matériaux moins chers et plus faciles à poser qui l'ont détrôné est mal perçue des paysans qui refusent d'engager une telle dépense, et le refus de la direction du parc à payer ce supplément…
De même, les parcs français présentent l'originalité d'être entourés par une zone périphérique, ou pré-parc, à vocation touristique et rurale, une auréole supplémentaire de protection, un « sas » pour le parc et une compensation accordée aux populations locales, aux communes touchées par certaines restrictions apportées à leur droit d'usage dans l'espace parc, qui devient logiquement, un espace de prédilection pour le développement touristique à outrance, et naturellement pourrait-on dire, un espace de fixation pour la spéculation qui se trouve galvanisée par la proximité immédiate du parc. Touristes et citadins s’y entassent, situation qui conduit ainsi à radicaliser l'opposition des paysans, des autochtones jardiniers du paysage ou des « Indiens parqués », à ce type de touristes, « ces voyeurs à la campagne ». D’autant plus qu’ici s’opèrent des razzias citadines à la saison des framboises ou des champignons, malgré l’interdiction formelle… d'où le sentiment, de la part des autochtones, d'être dépossédés d'une partie des droits attachés à leur condition de ruraux. Ils ne sont plus ni tout à fait « libres » chez eux, ni tout à fait « maîtres », et pas véritablement à l’abri des actions des citadins ou des spéculateurs.
Car en effet, les autochtones redoutent plusieurs menaces, dont les mécanismes de la spéculation foncière, celle de l’augmentation du prix des terrains conduisant à terme leur remplacement par des citadins, de leurs fermes par des résidences secondaires. Ils redoutent aussi les expulsions de fermiers, conséquence logique du premier phénomène : c'est le cas notamment du beau Luberon. Ou bien encore et surtout, l’achat de terrains par le parc même lorsque celui-ci se propose de les louer à bon prix à de jeunes agriculteurs du pays.
Les partisans plaident, notamment et outre la « protection de la nature », comme les commerçants et artisans, les résidents secondaires, la population non agricole, en leur faveur, par la création d'emplois pour tenter d'enrayer l'hémorragie démographique des plus jeunes, puis après 1974, le chômage.

1963’s | L’industrie touristique du littoral
L’État à partir des années 1960 souhaite développer son industrie touristique, et notamment sur ses façades littorales, afin de contrer son concurrent espagnol. Une enquête de la DATAR est effectuée, et selon ses conclusions, un littoral est remarquable par ses qualités : celui du Golfe du Lion, en particulier entre Narbonne et le delta du Rhône [10]. C’est en 1963 que le gouvernement de Georges Pompidou rend publique la décision d’aménager le littoral du Languedoc-Roussillon [11], en une « nouvelle Floride », une opération d’aménagement d’une vaste région, d’ampleur titanesque destinée à l’industrie touristique ayant vocation, selon le rapport : « Celle du littoral du Golfe du Lion n'est pas l'implantation du tourisme de luxe, mais du tourisme de masse. Elle peut abriter plus d'un million d'estivants en gardant une densité assez faible. Il est donc nécessaire de voir simple et bon marché. » Ainsi est créée la mission interministérielle d'aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon [12]. D’un point de vue écologique, aucune étude sérieuse et contradictoire (à notre connaissance) n’a été faite, mais les opposants au-x projet-s jugent d’une catastrophe environnementale jusqu’à présent inégalée en France, par la destruction des écosystèmes existants, par les pollutions engendrées par plus d’un million de touristes véhiculés, principalement, flux s’amplifiant au fil des ans.

Cela étant, le programme du gouvernement peut être justifié ou tout du moins être compris par ses très bonnes intentions louables originelles de ne pas laisser cette côte préservée aux mains de la spéculation et de s’opposer, de manière autoritaire, à l’urbanisation sauvage et incontrôlée qui avait spolié la beauté de sa voisine, la Côte d’Azur, et le proche littoral méditerranéen espagnol en voie d’urbanisation anarchique. Le plan programme établi en 1964 prévoyait ainsi, de vastes zones naturelles inconstructibles entre les stations, et entre autres, la plantation massive d’arbres, pour le paysagement, l’agrément touristique et des considérations écologiques [13]. Le programme devait selon ses technocrates « canaliser » les promoteurs spéculateurs, et non pas les supprimer, là où la puissance publique maîtrisait les grands facteurs de l'urbanisation, c'est-à-dire pratiquement dans les terres vierges.

1963 | Carrefour
Naissance du premier hypermarché (terme de 1968) officiel de France, une « usine de distribution » selon la terminologie officielle, implantée à Sainte-Geneviève-des-Bois dans la banlieue sud de Paris, sous la bannière Carrefour. Débute alors la prolifération des monstres commerciaux, puis des zones commerciales péri-urbaines instaurant l’automobile comme moyen privilégié d’accès [14]. Comme l’expliquait l’urbaniste économiste François Ascher, les pouvoirs publics « laissent faire » [15].

1963 | Trafic-architecture
Le rapport Buchanan proposait d’harmoniser l’automobile et la ville : « Il ne s’agit plus de projeter des routes ou de projeter des bâtiments, mais de projeter les deux à la fois, à l’intérieur d’une seule et même démarche. Et c’est ce que nous entendons par trafic-architecture. » En France, les autoroutes (environ 1000 kilomètres sur l’axe Lille Paris Marseille) et rocades urbaines, imaginées par les ingénieurs des Ponts & Chaussées, éventrent et massacrent les villes de France, au nom de la fluidité automobile. En 1965, l’architecte américain Shadrach Woods s’exclamait :
« Que les américains, qui n’avaient pas de civilisation urbaine, se contentent de leurs banlieues, cela se conçoit assez facilement. Mais que les européens, issus d’une culture urbaine, admettent que leurs villes soient mises à sac par les ingénieurs des routes, cela est ahurissant !»

14 juin 1963 | Chinon
En 1957 débute la construction d'EDF1, la centrale nucléaire de Chinon, le premier réacteur électronucléaire à usage civil, activé en 1962, raccordé au réseau en 1963, et arrêté en 1973. Notons que la hauteur des tours de refroidissement a été abaissée à 28 mètres, au lieu de 180 mètres, pour préserver le paysage du château de Chinon…

1963-64 | Radioactifs
Le bâtiment du centre nucléaire de Fontenay-aux-Roses où s'effectuait l'extraction du plutonium est démoli, mais les canalisations radioactives subsisteront pendant quelques mois et contamineront le sol. Les travaux de décontamination seront effectués par une entreprise employant exclusivement une main-d’oeuvre Nord-africaine, et pour une journée : les terrassiers recevaient à leur insu la dose « admissible » maximale radioactive.


1963 | La planète des singes
Le roman de Pierre Boulle est édité.

_ 1963 | GAM
Les Groupes d’action municipale se créent, sur la base des comités de quartiers existants, liés à la Gauche non communiste, dont le PSU. Les dirigeants locaux des GAM revendiquent l’autogestion et la participation des habitants à la détermination de leur cadre de vie, contre « la ségrégation qui sévit du fait de la spéculation foncière et immobilière », l’hégémonie de l’automobile, la « médiocrité de l’urbanisme », « l’injustice sociale », et entre autres, les décisions imposées par les technocrates de l’État – parisien.
1963 | Anti-Bombe
Série d’actions contre le nucléaire militaire : Création du Mouvement Contre l’Arme Atomique, en novembre, manifestation contre l’armement nucléaire organisée conjointement par la Communauté de l’Arche ; l’Algérie indépendante s’oppose à l’essai nucléaire d’In Eker, au Sahara, prévu en mars 1963 pour le premier anniversaire des accords d’Evian ! Des protestations se font entendre contre le refus de De Gaulle de signer le traité de Moscou (août 1963) interdisant les essais atomiques dans l’atmosphère, puis en 1965 contre les silos atomiques du Plateau d’Albion.

1963 | Hunt Saboteurs Association
Association fondée par John Prestige à Brixham en Angleterre. Ce groupe avait essentiellement pour objectif d’empêcher les chasseurs de pratiquer leur lobby par des actions pacifiques (sifflets pour faire fuir les animaux, fausses pistes, installation de clôtures, etc.).

1964 | ONF
L’Office national des forêts est créé, qui remplace les Eaux et Forêts en charge de la gestion de 4 millions d'hectares de forêts domaniales et communales (soit 35 % du total forestier) protégeant les milieux naturels boisés, pratiquant le reboisement, constituant même des réserves improprement appelées « parcs nationaux » : ainsi celles du Pelvous en 1913 ou du Caroux en 1958. La nouvelle politique de l'Office National des Forêts, à caractère industriel et commercial et financièrement autonome, se traduit par de moins grandes contraintes de protection, une ouverture plus grande des forêts aux touristes et par la volonté de rentabiliser l'Office en augmentant le rythme des coupes. Cette rentabilisation est menée bon train ; l'Office a pu reverser à l'Etat 40 millions de francs en 1972, 88 en 1973, et 46 en 1974 [16].

1964 | Nature et Progrès
L’association est fondée qui défend le développement et la recherche de la bio-agriculture ; toutefois, pour les écologistes radicaux des années 68, elle ressemble davantage à une société commerciale : vente de semences sélectionnées en amont de la production, et commercialisation en aval, dans des boutiques spécialisées en diététique, et glorification de ses membres fondateurs, ne refusant pas les honneurs.

1964 | Nature et Progrès
Roland Bechmann, architecte et historien, sensible aux questions d’environnement et d’aménagement de territoire, praticien proche des politiques, réunit en juin 1964 une soixantaine d’architectes, urbanistes, professeurs, médecins, grands hommes d’État, et autres experts pour un colloque intitulé « Nature et Développement », présidé par Eugène Claudius-Petit, ancien ministre de la Construction. Dans sa lancé Bechmann fonde une association et publie une revue appelée Aménagement et Nature, traitant des thèmes environnementaux (les zones côtières, les résidences secondaires, industrie et paysage rural, les études d’impact, etc.). En 1965, l’association organise deux journées d’étude sur « L’homme et la nature ». Y participe Bertrand de Jouvenel. Pionnier de l’environnement, Roland Bechmann a constamment défendu une idée chère : la protection de l’environnement ne doit pas être confinée aux militants locaux, mais doit devenir l’affaire de tous, y compris dans les sphères gouvernementales. D’où son caractère confidentiel et la grande méfiance des proto-écologistes… N'empêche, sa revue sera une tribune où s'exprimera de nombreuses personnalités reconnues, du paysage Jacques Sgard, à Michel Rocard du Parti Socialiste Unifié.




1964 | Dr. Strangelove
Film de Stanley Kubrick. Un militaire schizophrène déclenche la troisième guerre mondiale entre les pays de l’Otan et l’URSS. Malgré la volonté de paix de presque tous les autres protagonistes, la machine est impossible à arrêter.
1964 | Fail-Safe
Film de  Sidney Lumet. À la suite d’une erreur, un bombardier atomique américain se dirige vers l’Union soviétique. Le président américain doit convaincre son homologue soviétique qu’il ne cherche pas à déclencher une guerre.

 1964 | CFDT
La CFDT créée en 1964 s’occupe également des maux urbano-ouvriers de la ville, l’un des seuls syndicats ouvriers à dénoncer l’exploitation des travailleurs hors de leur entreprise, c'est-à-dire dans la ville. Tout pareil que le PSU, la CFDT oriente ses prises de positions sur l’autogestion ouvrière.
1964 | Paris Italie XIII
L’opération de démolition reconstruction d’une portion du quartier du 13e arrondissement de Paris est suivie par l’ADA 13, l’une des plus anciennes associations parisiennes à vocation urbanistique, qui lutte aux côtés des habitants contre les démolitions, pour la création d’espaces verts, le maintien sur place des habitants, et la défense du patrimoine.

1964-67 | La Corse
C’est le projet de ligne électrique à haute tension reliant la Toscane à la Sardaigne via la Corse qui mobilise les consciences insulaires. Le Conseil général proteste.

1965 | Campagne présidentielle du Parti Socialiste
L’affiche du PS avec Mitterrand candidat peut symboliser le niveau zéro-écolo du parti.




1965 | Dubedout
Hubert Dubedout, leader du Groupe Action Municipal (GAM créé en 1963) devient maire de Grenoble. La nouvelle équipe municipale défend la défense de l’environnement, l’amélioration du cadre de vie et du logement social, la réalisation d’équipements publics, et bien sûr, l’active participation des habitants à l’activité municipale, regroupés dans des associations de quartiers. Intentions généreuses qui malheureusement se concrétisent notamment par la réalisation du quartier de l’Arlequin, première méga-structure habitable, monumentale, inhumaine et hideuse.

1965 | The Drought
Roman de J.G. BALLARD : fin de l’humanité à la suite d’une sécheresse épouvantable. L’auteur récidive après avoir décrit l’engloutissement de la planète (Le monde englouti, 1962) ou sa destruction par des vents violents (The wind from nowhere 1962).
1965 |The War Game
Ce documentaire réalisé à la demande de la BBC par Peter Watkins tente de simuler les conséquences sanitaires, politiques et sociologiques d’une attaque nucléaire soviétique sur l’Angleterre : elles sont catastrophiques ! Le gouvernement interdit sa diffusion sur le petit écran pour ne pas alarmer la population, en pleine guerre froide. Peter Watkins réussit cependant à diffuser son film en salle, qui se voit décerner le Prix spécial du Festival de Venise en 1966 et l’Oscar du meilleur documentaire en 1967. Il est – enfin – diffusé par la BBC-1, le 31 juillet 1985, soit un retard de vingt années…

1965 | Jean Dorst
L’ornithologue et professeur au Muséum national d’histoire naturelle, publie Avant que nature meure ; ouvrage d’écologie scientifique dédié à l’analyse de l’exploitation dévastatrice des ressources naturelles et plus particulièrement à l’extinction de certaines espèces animales et végétales : en conclusion, soit l’homme et la nature seront sauvés ensemble dans une heureuse harmonie, soit notre espèce disparaîtra avec les derniers restes d’un équilibre qui pas été créé. Traduit en dix-sept langues et prix du meilleur livre de la nature et de l’environnement en 1973, cet ouvrage rencontra un succès planétaire.

1965 | PARIS
Naissance du Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région de Paris (SDAURP). Un schéma directeur plus prudent, moins restrictif que les précédents dont le souci est de définir un nouveau rôle, prestigieux, pour la capitale : ville internationale, centre financier d'ampleur mondiale, politique ambitieuse imposée par la logique d’un nouveau capitalisme tertiaire. Des enjeux qui n'entrent pas, soit-disant, nécessairement en contradiction avec les objectifs de décentralisation des «_métropoles d'équilibre » de province.
L'idée maîtresse est de développer la vallée de la Seine entre Paris et Le Havre, la seconde, la construction annoncée par le comité interministériel d’aménagement du territoire, de villes nouvelles, dont objectif est de contrarier le développement des lotissements pavillonnaires, et, plus largement d'ordonner le "bordel" selon les termes de De Gaulle, et de favoriser, selon les technocrates, un nouvel art de vivre pour les banlieusards qui pourront disposer des avantages dus à la proximité d'une grande agglomération sans en subir les assujettissements, le centre ne constituant plus un lieu de travail et un pôle de loisirs uniques. Ce seront Cergy-Pontoise occupe le nord, Marne-la-Vallée l’est, Melun-Sénart-Evry le sud et Saint Quentin l’ouest_: un parfait équilibre s’appuyant sur notamment le RER (et SNCF) et le réseau des autoroutes. De même d'autres villes de la région sont destinées à être modernisées.



C’est en somme la fin des politiques antérieures de décentralisation qui prévalaient, dont l’objectif était bien de freiner au mieux le développement urbain de la région capitale. Comme en 1919, les élites de l’Elysée acceptent et renouent avec la mémoire de l’urbanisme parisien de la croissance ordonnée destinée à arrêter l’anarchie et l’extension désordonnée. Même si les technocrates de la planification affirment vouloir stopper la croissance à quatorze millions d'habitants en l'an 2000, pour la région parisienne. De ce point de vue, la création des villes nouvelles est une sorte de paroxysme de l’intervention de l’État planificateur en matière urbaine-territoriale, seul maître des décisions, imposant autoritairement son projet aux communes concernées non concertées. En d’autres termes c’est un fabuleux retour à l’utopie, et de l’avis des technocrates concepteurs, après le relatif échec des cités HLM, il s’agissait de retourner aux sources des utopies fondatrices, et de s’inspirer des New Towns anglaises verdoyantes, mais aussi d’inventer de nouveaux instruments administratifs.
Bien entendu, l'Etat invite, incite les grands groupes financiers, les promoteurs constructeurs à participer à la construction de ces nouvelles villes, pour ce qui concerne les secteurs du logement et des équipements privés, dont le commerce : l'option fondamentale consiste en un renforcement du public associé au privé, considéré comme l'élément clé de la planification. Cependant, les esprits critiques s'interrogeaient sur le problème des formes d'intervention de la puissance publique, et posaient la question cruciale, car historique de « la planification à la française » : Comment l'État peut-il forcer les promoteurs privés à suivre les indications de ses plans directeurs? L'État, en l'occurence, pouvait s'assurer de leurs participations par l'importance des réalisations publiques projetées, conduites par l'administration des Ponts et Chaussées : viabilité et accessibilité des terrains à urbaniser, construction de préfectures nouvelles, de nouvelles facultés, de gares, etc.



PARIS-Match
juillet 1967 n° 952

En région parisienne, les grands groupes financiers, les promoteurs n'entendent pas se laisser enfermer dans des Z.U.P. bien contrôlées, et ils préfèrent choisir l'emplacement de leurs interventions là où au contraire une forte plus-value sur le foncier peut être réalisée et où, bon gré mal gré, collectivités locales et puissance publique seront bien obligées de réaliser les travaux d'adduction, de voirie, de construction d'écoles et création de lignes de transport. Et loin d’ordonner la grande périphérie de la capitale, les franges externes des périmètres contrôlés par l’Etat (ZAD), attirèrent l’attention des promoteurs privés bâtisseurs de résidences de standing, de grands ensembles HLM et de zones lotissements pavillonnaires_: la dissémination, l’urbanisation diffuse et désordonnée progressait sur des terres jadis agricoles.
Ce plan et ses directives contradictoires laissait la porte ouverte à l’urbanisme des dérogations. En ces temps, les réalités étaient contraires à la volonté exprimée par le gouvernement ; l'expansion et l'enrichissement parisiens paraissaient tourner sans effort les dispositions restrictives. Michel Lescure évoquait pour résumer cette période, la formule lancée dans un hebdomadaire : «_Les gains en productivité engraissent essentiellement les banquiers, les promoteurs et les propriétaires de terrains._» La dérogation prime pour les grandes opérations urbaines financées par les promoteurs privés, parfois par l'entremise de politiciens gaullistes.
Tout au long des années 60 et 70, la rigueur du plan n’a pas résisté face à la voracité des constructeurs-spéculateurs. Selon Jacques Bourdais, cité par le géographe Marcel Roncayolo_:
«_Les années 1960 se qualifient comme la période "sauvage", Far West des promoteurs. Dans le secteur du logement aidé ou libre on vit apparaître à ce moment des sociétés de promotion dans lesquelles les apports de capitaux étaient faits par des tours de table réunissant des personnes attirées par un régime fiscal encore exceptionnellement intéressant et complétés par des concours bancaires. Ainsi s'amorce une spéculation intense, qui ne s'adresse pas seulement aux détenteurs des capitaux de promotion, mais à la chaîne des acquéreurs. Un grand nombre s'intéressaient par pure spéculation à cette partie du marché immobilier en se portant acquéreurs d'appartements dès la sortie d'un programme, moyennant le versement d'un acompte assez modeste et en revendant ces appartements ou les parts de société correspondantes avec des bénéfices fort substantiels, pendant le cours des travaux de construction_».

Concernant l'environnement, en densifiant au maximum la banlieue, les concepteurs du SDAURP privilégient l’extension de la zone urbanisée mais uniquement selon des axes clairement définis, entre lesquels les espaces devaient rester « ouverts » et préservés de toute urbanisation. Le grandes forêts de la région, les "poumons verts" sont en partie préservées et protégées.




1965 | Paysage urbain
Le terme de paysage urbain était utilisé depuis longtemps, mais sans définition véritable, sans que cette occurrence semble significative ni d’un principe d’aménagement ni de la montée en puissance d’un courant critique. En 1965, la revue Urbanisme publie un important dossier qui tente de définir le paysage urbain, qui réunit urbanistes, architectes et paysagistes autour d’un objet : les grands ensembles. Un terme français s’inspirant du mot anglais Townscape dont l’utilisation ira grandissante, mais le paysage urbain prend dès le début des années 1970 une teneur nettement péjorative, lorsque les préoccupations environnementales conduisent à décrier une urbanisation croissante, et à réintroduire ou préserver la nature dans les villes. L’expression retrouve son caractère neutre à partir des années 1980.

PARIS-Match
juillet 1967 n° 952

1966 | Science and Survival
Titre pompeux français : Quelle terre laisserons-nous à nos enfants ? Est publié par Barry Commoner (1917-2012). Le microbiologiste - fondateur du premier centre américain de biologie des systèmes naturels (Center for the Biology of Natural Systems) à l’université de Washington en 1966, centre destiné à étudier les interactions entre l’humanité et son environnement - dénonce la folie de la course aux armements nucléaires, et le désastre écologique et sanitaire des retombées radioactives des essais nucléaires, preuves scientifiques à l’appui. Il participe à la fondation du Comité pour l’information nucléaire (Committee for Nuclear Information) destiné à informer le grand public néophyte sur les risques sanitaires qui en découlent pour l’homme. Barry Commoner s’intéressa également à l’impact néfaste des technologies sur l’environnement, des détergents, pesticides, insecticides et fertilisants et à la pollution automobile. En 1970, il fait la Une du Time Magazine, qui le présentait comme un écologiste contribuant à « une science émergente de la survie ».

1966 | Mururoa
Premier essai nucléaire dans le pacifique en Polynésie (au total, 46 essais nucléaires aériens et 146 essais souterrains ont été réalisés en Polynésie).
18 mars 1967 | Torrey Canyon
Première marée noire, le pétrolier libère 123.000 tonnes de pétrole qui ont souillé les côtes de France et surtout d’Angleterre. Quelques manifestations, organisées par des comités de défense regroupant des hôteliers, des ostréiculteurs, des pêcheurs et des représentants d’association de protection des animaux ont lieu contre les autorités jugées trop lentes à réagir. Cet événement marque une date pour la progression de l’idéologie écologique, une prise de conscience nationale, d’ailleurs, pour la première fois, quelques mouvements de l’extrême Gauche s’emparent timidement des questions environnementales.


1967 | Parcs
Un décret institue les parcs naturels régionaux. Mais si la création des parcs régionaux et nationaux, était considéré comme un élément positif indéniable pour la défense du milieu de vie, certains craignaient que ce ne soit que la conséquence d'une sorte de « part du feu » qui abandonnerait tout le reste du territoire à un marché caractérisé par une forte propension à la consommation privée (donc de ce fait à l'altération) des espaces agricoles ou naturels non protégés.

1967 | Henri Mendras
Fondateur de la sociologie rurale, il publie La fin des paysans.

1967-68 | Nouvelle Droite
apparaît ce courant de pensée politique de la droite radicale non-conformiste, fondé par Alain de Benoist. Le thème de l’écologie est traité par l’ethnodifférentialisme radical, c’est-à-dire l’éco-racisme, une écologie des populations régie par la xénophobie naturelle, ou le racisme mixophobe des peuples, idée théorisée à partir de la pensée de Claude Lévi-Strauss à son insu et grand regret.

1967 | ORTF
En mars 1967 est diffusée la série animée La maison de Toutou, dont la devise est «Je suis un bon gros Toutou serviable-courageux-travailleur...» sur fond de maison avec jardinet.

1967 | WWF
La section France de la World Wildlife Fund (WWF) est créée. De Gaulle qui ne souhaite pas l’éclosion d’un mouvement associatif contestataire charge Jean Sainteny, ancien ministre, de diriger la branche française du Fonds Mondial pour la Nature.

1968 | FFSPN
est créée la Fédération française des sociétés de protection de la nature (FFSPN) qui regroupe la Société nationale de protection de la nature, la Ligue de protection des oiseaux et des dizaines d’autres associations à vocation locale ou régionale.

1968 | Tragédie
Le néo-malthusien américain Garrett Hardin formule pour la première fois l’argument de la « tragédie des communs » concernant la finitude de la terre, l’épuisement des ressources et l’augmentation de la population. Il milite entre autres propositions radicales, pour les États-Unis, à un marché des droits à enfanter, prenant la forme de titres convertibles en argent, marché qui doit permettre de contrôler la quantité et la qualité des naissances, en favorisant les plus éduqués, vus comme les plus doués génétiquement ; et pour des pays pauvres et ou surpeuplés, ou en voie de l’être, à des politiques autoritaires des États, et la suppression de l’aide alimentaire américaine :
« Comment pouvons-nous aider un pays étranger à échapper à la surpopulation ? De toute évidence ce que nous pouvons faire de pire c'est de lui envoyer de la nourriture. L'enfant qui est sauvé aujourd'hui deviendra un jour le père d'un autre enfant. Nous envoyons de la nourriture par compassion, mais si nous voulions augmenter la misère dans un pays surpeuplé, pourrions-nous trouver un moyen plus efficace? Des bombes atomiques seraient plus charitables .»
Son discours publié par la suite a un écho retentissant aux USA.

1968 | The Population bomb
Dans la même veine, Paul Ehrlich publie aux Etats-Unis La bombe « P », traduit en France en 1973. À partir d’un bilan des dégradations subies par la planète, et des thèses des courants eugénistes et néo-malthusiens américians, Ehrlich identifie le problème central pour l’avenir de l’humanité : l’expansion démographique. Il prône un strict contrôle des naissances, éventuellement coercitif (pénalités financières, stérilisation…). Les thèses de Ehrlich ont le mérite d'être simples, claires et faciles à dramatiser :
« En principe donc, il y a seulement deux types de solutions au problème de la surpopulation. L'une d'elles est la solution qui s'adresse au taux de la natalité, où nous trouvons moyen de faire baisser le taux de la natalité. L'autre est la solution du taux de mortalité, où les moyens d'augmenter le taux de mortalité – guerre, famine, pestilence – nous trouverons.»

1968 | Chooz
En 1958, la décision est prise de construire une centrale nucléaire à Chooz dans les Ardennes ; des habitants du village pétitionnent contre la construction, sans plus. Mise en service en 1967, la centrale va connaître une longue série de pannes et en 1968, un « incident » exige 2 ans d’arrêt. La « panne » est gardée secrète et des eaux radioactives ayant servi à noyer le réacteur sont rejetées dans la Meuse. Peut-être le premier incident d’une centrale française…

1968 | Stand on Zanzibar
Roman prophétique de John BRUNNER : l’évolution démographique mondiale impossible à conjurer aboutit à une surpopulation riche en conflits et désastres. Un dôme géodésique couvre entièrement l'île de Manhattan, clin d’oeil au projet de Buckminster Fuller.
1968 | Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?
Roman de Philip K. Dick qui va inspirer le film Blade Runner (1992). de Ridley Scott.


John McHale
Machine Made America II, 1956
Cover of The Architectural Review, May 1957



ARCHITECTURE
[1944 - 1968]

Théories
Critiques



1951 | Landscape
Le géographe et historien américain John Brinckerhoff Jackson fonde la revue Landscape, qui paraît en 1951 ; dans un premier temps, il s'intéresse en particulier aux paysages ruraux, vernaculaires, du Sud-Ouest des États-Unis ; puis succès aidant, Landscape s'ouvre à d'autres disciplines dont la géographie, l'architecture, etc., contribuant à la re-constitution d’un champ de réflexion théorique et historique, et à fonder le Landscape Design et les Landscape studies. Pour Brinckerhoff l’environnement naturel, la paysage est un milieu vivant, il est produit, habité et sillonné par les hommes. Il opère une distinction fondamentale entre le “paysage politique” (produit par le pouvoir) et le “paysage vernaculaire” (fabriqué par les habitants), qui révèle deux manières d’aménager l’espace à travers l’histoire. Les articles de John Brinckerhoff Jackson seront traduits en France cinquante années plus tard...


1955 | Outrages
En 1955, Ian Nairn publie un article dans la revue britannique The Architectural Review intitulé Outrages, On the Disfigurement of Town and Countryside (devenu un livre en 1956) dénonçant les effets dévastateurs de l’urbanisation et de l’industrialisation sur les paysages de l’île, et en particulier sur les banlieues des grandes villes qu’il nomme Subtopia, « the annihilation of the site, the steamrollering of all individuality of place to one uniform and mediocre pattern » et « the legalization of the urge to dump on a national scale. »




Le succès aidant, Architectural Review débute la même année une campagne de sensibilisation destinée aux architectes, aux politiciens et au grand public. Le numéro spécial « Counter Attack » (Contre-attaque) prévient : « l’objectif de ce numéro est d’armer le public en donnant des arguments contre les mauvaises manières de faire et en fournissant des exemples des bonnes ». La photographie dite de reportage prime et assure le visuel, parfois annoté. Pour autant, il ne s’agit pas de conduire une campagne sur le front d’un conservatisme par trop protectionniste propre à refuser le moindre changement, dans un pays où la reconstruction, la question du logement, liée à celle de la démographie galopante, exigent le développement urbain des villes.
Le succès de cette Counter Attak est immense auprès du public : des milliers de lecteurs dénoncent par courrier ce qu’ils estiment être une « attaque » contre l’atteinte à l’environnement, à l’intégrité d’un paysage ; les rédacteurs de l’Architectural Review y répondent en publiant les accusations les plus graves, soulignées par des suggestions pour s’y opposer ou pour y remédier. En juin 1957, l’offensive de la revue prend de l’ampleur par la création et l’organisation d’un « bureau de la contre-attaque » destiné à répertorier et classer les doléances des lecteurs, et à l’échelle nationale d’assurer « un service de surveillance et d’orientation du bon caractère visuel de l’Angleterre ». Counter-Attack relayée efficacement par un grand quotidien, et qui maintenant, s’applique à chaque parution mensuelle à proposer des variantes, des alternatives aux projets urbains d’aménagement afin d’offrir à leurs opposants – paysagers – des arguments contre les autorités ou les aménageurs privés. Au photojournalisme s’y ajoutent les beaux croquis de Gordon Cullen pour illustrer les méfaits, et pour évoquer de manière simple et pédagogique les propositions. Et la compagne Counter-Attack obtiendra de nombreuses victoires, dont certaines d’importance nationale, s’attirant les faveurs d’autres quotidiens s’engageant dans des polémiques tout aussi nationale et ainsi l’intérêt du grand public qui se mobilisait.


IAN NAIRN
CounterAttack
Against Subtopia
1957

1961 | Jane Jacob
L’américaine vivant à New York publie Déclin et survie des grandes villes américaines (Titre original : The Death and Life of Great American Cities) :une critique acerbe et passionnée – d’une néophyte – de l’urbanisme moderne et plus particulièrement des grandes opérations de renouvellement urbain, destructrices. L’écologie urbaine y ait abordé sans pour autant cristalliser son plaidoyer en faveur d’un urbanisme à l’échelle humaine. xvii Cet essai aura une portée considérable aux USA, malgré une tonalité souvent naïve qui fait l’éloge de la grande ville, de la mégapole – en occultant la diversité des problèmes rencontrés, transports, loisirs, etc. - et la vie de quartier – d’antan -, malgré une sorte de nostalgie des relations de bon voisinage et la capacité des habitants à co-surveiller leur territoire, et malgré certaines accusations erronées contre des personnalités du monde de l’urbain, dont Lewis Mumford, qui critiquera entre autres, son manque admirable de considérations pour les problèmes environnementaux que soulèvent la mégapole.

1961 | Jean Gottmann
Le géographe français d’origine russe, Jean Gottmann, publie Mégalopolis, The Urbanized Northeasttern Seabeoard of the United States, brillante étude hors norme consacrée à la plus formidable agglomération urbaine du monde, cette « Megalopolis » qui s'étire sur la côte nord-est des Etats-Unis, de Boston à Washington, qui présente une réflexion sur le monde moderne et sur l'évolution prévisible, prophétique, des contrées les plus développées de la planète. Parmi les nombreux thèmes analysés, Gottmann analyse l’interpénétration entre l'urbain et le rural, et revitalise la distinction classique entre espace urbain et espace rural. Une interpénétration croissante des deux milieux a créé une véritable symbiose au sein de laquelle la population et les activités qualifiées d'urbaines se sont partiellement ruralisées, cependant que s'urbanisaient les occupations traditionnellement rurales. Selon la vision optimiste de Gottmann, les banlieues tentaculaires suburbaines des agglomérations formant Mégalopolis seraient le meilleur modèle de développement urbain ; il prétend ainsi que les tentacules des villes ne détruisent pas toujours la beauté des paysages et ne ruinent pas la santé de leurs habitants. En particulier, autour de New York se presse la population la plus évoluée, la plus civilisée, la mieux logée, la mieux nourrie, la mieux dotée en services publics et la plus riche du monde. On peut donc envisager une vie urbaine favorable à la santé, à l'agrément du travail, à la vie familiale et à l'emploi des loisirs.

1961 | Mumford
L’historien américain de l’urbanisme et des techniques, Lewis Mumford publie The City in History ; après son essai Technique et civilisation (1934), et The Culture of Cities (1938) ; ses théories et ses conclusions le désignent comme un des précurseurs de l’écologie sociale, de l’éco-socialisme, en dénonçant le mode de production capitaliste, l’industrialisation, les mégapoles et leurs relations parasitaires avec leur hinterland :
« En Amérique, au cours du dernier siècle, nous avons épuisé les sols, taillé les forêts, nous avons installé les industries dans des lieux douteux, nous avons gaspillé des sommes énormes dans des transports inutiles, aggloméré la population et réduit la vitalité physique de la communauté sans nous préoccuper immédiatement de la conséquence de nos actes. »
Son procès contre l’industrialisation, outre le fait d’avoir forgé une classe de nouveaux esclaves dignes de la Rome antique, évoque des conséquences désastreuses, en appauvrissant
« la terre pour le profit de quelques générations, en supprimant des ressources communes qui, une fois gaspillées et dissipées, ne pourront jamais être récupérées » ; « et sont préjudiciables pour la terre considérée comme un habitat humain dans la mesure où ils détruisent la beauté du paysage, ruinent les rivières, contaminent l’eau potable et remplissent l’air de fines particules de carbone qui asphyxient tout autant la vie humaine que la végétation ».

Contre le développement anarchique et anti-écologique des grandes villes, il préconise le « régionalisme » qui « ne doit pas seulement, par la conservation, éviter le gaspillage, mais doit aussi fournir les fondements économiques à une vie continue et prospère ». Le régionalisme essaiera d’harmoniser la vie urbaine et la campagne, en faisant de la ville un élément de la région à part entière.

« Le quartier [...] doit être rebâti en une unité politique active, si notre démocratie doit redevenir active et vigoureuse, comme il y a deux siècles dans un village de la Nouvelle-Angleterre, car c'était là une unité politique supérieure. Les mêmes principes s'appliquent de nouveau à la cité et au système de relations entre les cités en un réseau ou une grille reliant la ville et la région. »
L’écologiste américain John Clark réagissait à cet ouvrage majeur :
« A peu près comme l’avait fait Elisée Reclus avant lui, Mumford dépeint l’histoire comme une grande lutte entre la liberté et l’oppression. Dans l’interprétation que fiat Mumford de ce drame, nous trouvons d’un côté les forces de la mécanisation, de pouvoir, les forces de domination et de division et, de l’autre, le mouvement vers l’harmonie, la créativité, l’amour et l’unification. La tragédie de l’histoire réside dans l’ascendant croissant pris par la machine, et la destruction progressive des liens que nous entretenons avec la nature et entre nous. »

L’intellectuel Jean-Marie Domenach publie « Mégalopoles » (1964) et se désole en prenant l’ouvrage de Lewis Mumford à contribution :
« Mumford ne se cache pas de penser que nous sommes sur la mauvaise pente. La cité décline, comme ce fut le cas à la fin du Moyen Age. Elle s'isole du milieu naturel; elle se prend elle-même pour fin; elle n'est plus le lieu d'un culte, mais celui d'une exhibition, d'une ″parade″, d'une consommation qui s'assouvit dans l'instant. Eventrée par les autoroutes, couverte de laideurs ostentatoires, agitée de publicités aveuglantes, droguée de spectacles stupides, exploitée par les hommes d'affaires, la cité perd son âme et, perdant son âme, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle use et abîme les corps . [...] Mumford alerte sur la destruction du tissu cellulaire de la cité. Les ingénieurs et les urbanistes ont compromis les chances de former un vaste organisme urbain à l'échelle de la région. [...] Les urbanistes français entendront-ils cet avertissement venu d'Amérique. Ou bien la pression de l'automobile, son culte -car là aussi il s'agit d'une espèce de sacré -seront-ils assez forts pour achever la ruine de nos cités. [...] Une urbanisation généralisée est en train de noyer la cité; une conurbation, pour employer le mots anglais (ou agglomérations d'unités urbaines). Maladie de dégénérescence, sur laquelle Mumford porte un diagnostic impitoyable et troublant. »

1962 | Le crépuscule des villes
The Twilight of cities. Essai de l’urbaniste américain Erwann Gutkind partant du postulat que « toutes nos villes sont développées à partir de plans établis pour de petites villes » ; il critique sévèrement les modèles d’urbanisation des « villes nouvelles » et des « villes satellites », et voit dans la mobilité, qui peut être accordée aux services économiques, sociaux et culturels, une quatrième dimension : la mobilité est telle que « parler d’espace urbain comme tel n’a plus de sens ». Erwann Gutkind se rapproche des théories de Marshall Mac Luhan et de Melvin Webber, qui se signalent par leur description novatrice d’un monde façonné par la cybernétique. Pour Gutkind comme pour Mac Luhan, la vitesse des transports et de l’information impose la vision d’un espace-temps, dans lequel ce n’est plus la localisation des points mais la durée nécessaire pour parcourir les distances entre ces points qui prime. Gutkind cite à plusieurs reprises les travaux de la théorie de la relativité et en évoquant la métaphore de l’ « univers en expansion », il l’applique à l’espace urbain, qu’il analyse en temps de trajet et non plus en distance kilométrique. La ville du futur se « dilaterait » dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres, réunissant un ensemble d’unités communautaires disposées à moins d’une heure d’un centre administratif qui serait animé uniquement la journée. La remise en cause des principes de centralité et de proximité trouve sa conclusion ultime : il ne s’agit plus de réduire la taille des villes pour retrouver une échelle optimale, mais de démontrer que la ville n’est plus nécessaire. Loin de jouer, comme auparavant, le rôle de réservoir de civilisation et de culture, les villes se seraient progressivement dégradées sous l’effet des nouvelles techniques de transport. La banlieue, associée au chemin de fer, puis la conurbation et les « tentacules rampants » liés à l’automobile, ont créé un véritable « chaos urbain » (Mac Luhan), des « dépotoirs humains » (Gutkind). Il préconise, schémas à l'appui, la disparition du « centre » des villes actuelles remplacé par des espaces verts.

1963 | Community and Privacy
Serge Chermayeff enseignant à Harvard en charge d’un programme d’environnemental design publie avec l’architecte Christopher Alexander en Community and Privacy: Toward a New Architecture of Humanism. Contre l’urbanisation anarchique des villes de la planète, ils citent volontiers des auteurs se préoccupant d’écologie, et empruntent quelques paragraphes dont ceux de Silent Spring de Rachel Carson :
« À mesure qu’il progresse vers son objectif proclamé de conquête de la nature, l’homme dresse un triste procès-verbal de destruction – destruction de la terre qu’il habite [...]. L’histoire de ces derniers siècles compte de sombres passages – massacre du buffle dans les plaines de l’Ouest, des oiseaux du littoral par les chasseurs mercenaires, la presque extermination [...]. À ces forfaits [...], nous ajoutons maintenant un chapitre nouveau : le massacre d’oiseaux, de mammifères, poissons et en fait de toute forme de vie sauvage, par la pulvérisation dans la campagne d’insecticides chimiques, pratiquée sans discrimination. »

ou ceux du livre de Julian Huxley « Man’s Challenge: The Use of the Earth » (Le défi de l’homme : l’usage de la planète Terre), 1958.
« Mais si l’homme, ce ‘parangon des animaux’ se laisse aller à se multiplier sans
contrôle, il est en danger de devenir le cancer de la planète. Car, qu’est-ce, après tout qu’un cancer ? C’est une tumeur monstrueuse, pathologique, dont les cellules ont cessé d’être contrôlées dans leur prolifération, se sont embarquées dans la voie d’une multiplication illimitée, en perdant dans l’aventure tout ou partie de leur
organisation. »

1964 | God's own junkyard
L’architecte et historien Peter Blake, né en Allemagne, publie God's own junkyard: the planned deterioration of America's landscape, au titre évocateur. Aux USA, une vague de protestations, dans la tradition de la vie intellectuelle américaine, s’insurge littéralement contre la destruction des paysages et de l’environnement par le développement urbain tentaculaire des villes. Ce livre suit un essai illustré paru trois années auparavant sous le titre « The Ugly America ». En introduction, Blake stipule bien que God's own junkyard est un « muckrating book », où il « fait les poubelles » et s’acharne sur tout ce qui défigure l’Amérique, le « paysde Dieu » (Go’s own country), et dresse un bilan dramatique des conséquences de la suburbanisation des USA, phénomène qu’il condamne en tant que processus d’enlaidissement des paysages. Car si l’auteur évoque les problèmes environnementaux et écologiques induits par l’urbanisation, il focalise ses critiques en premier lieu, sur ses impacts esthétiques.
Le procédé qu’il utilise pour ce livre, après un essai introductif, est d’opposer une photographie d’un paysage vierge et celle d’un paysage dénaturé, profané par l’urbain, ou bien, par exemple, par les autoroutes, les panneaux publicitaires géants qui annoncent les villes et bourgades, etc. Il écrit :
« Our suburbs are interminable wastelands dotted with millions of monotonous little houses on monotonous little lots and crisscrossed by highways lined with billboards, jazzed-up diners, used-car lots, drive-in movies, beflagged gas stations, and garish motels. Even the relatively unspoiled countryside beyond these suburban fringes has begun to sprout more telephone poles than trees, more trailer camps than national parks. And the shores of oceans, lakes, and rivers are rapidly becoming encrusted with the junkiness of industries that pollute the water on which they depend. »
« It may be possible to create some degree of order in America - and, with it, a chance for civilization - by demanding such things as more stringent zoning laws, by taking the profit out of land speculation, by using taxing policy to encourage good building and to discourage bad building, by riddling the country of the bureaucrats who have strait-jacket most government-subsidized architecture, and by getting rid of their moribund agencies.[...] But if we intend to do more - to create a great urban civilization in America, for example - then we need something in addition to more stringent laws and more effective controls over bureaucrats. We need creative acts; we need genuine leadership on the part of those capable of creating a new kind of city and a new kind of country. »



Son livre obtiendra un immense succès d’estime autant auprès des experts et spécialistes de l’urbain que du monde politique, à qui d’ailleurs, il emprunte maintes citations, et naturellement des proto-écologistes. Cependant, des critiques voyaient dans cet ouvrage soigné, au graphisme épuré et illustré de remarquables photographies, une sorte de contradiction, élevant ainsi à l’état de sublime la laideur ainsi mise en scène. Michel Santiago, dans un article intitulé Counter Junk paru en 1964 dans The Architectural Review estimait que 
« les illustrations de la dégradation urbaine deviennent de si magnifiques œuvres d’art moderne qu’elles manquent leur objectif. » Laideur urbaine qui sera notamment dans la pensée des architectes radicaux européens et des architectes américains controversés menés par Robert Venturi qui admettait tout de go, que « les images de ce livre qui sont censées être laides sont souvent agréables ». [In, Complexity and Construction in Architecture (1966)].

1964 | Architectures sans architectes
Dans cette vague de contestation contre la sur-modernité, et pour une nouvelle critique de la fonction architecturale elle-même, et toujours dans le cadre d’une critique d’un pouvoir et d’un espace structurés par l’économie capitaliste, l’architecte Bernard Rudofsky joue un rôle d’importance par son exposition scandaleuse organisée par le prestigieux MoMA, intitulée Architecture Without Architects. Où sont conviés des exemples d’architectures vernaculaires du monde entier censés représenter le génie commun, l’imagination et l’adaptabilité d’autodidactes, des cultures populaires capables de constructions originales, là où l’architecture fonctionnaliste, celle décidée par le pouvoir, propose un modèle unique, mondialisé et inhumain. Il célèbre également les leçons d’intelligence et d’adaptation de ces architectures à leur environnement. L’exposition est présentée en France au musée des Arts décoratifs en 1969 par l’Université permanente d’architecture de Paris sous le titre invraisemblable «Architecture méconnue, architectes inconnus ».







La critique de Rudofsky précède de peu, ou amène, toute la contre-culture américaine des années hippies, érigeant le vernaculaire et le Do-it yourself architectural, et les mouvements de l’avant-garde architecturale attiré par la sous-culture populaire, et d’une certaine manière, la laideur. De même Rudofsky amène également l’opinion vers l’acceptation pure et simple et inacceptable des bidonvilles, avec les articles de l’architecte John Turner, en considérant que
« l’efficacité des formes d’architecture les plus rudimentaires, comme les bidonvilles, par exemple, où l’expertise doit être partagée entre les professionnels et le peuple, voire -le cas est fréquent- être prise en mains complètement par la population, est qu’elle commence à ouvrir les yeux de celle-ci en détruisant la dépendance antérieure. La population sent qu’elle peu commencer à agir sur ses besoins sans attendre que le gouvernement et ses experts prennent soin d’elle. »


ARCHITECTURE
&
ECOLOGIE

1951 | Chandigarh
En Inde, sous les directives du président socialiste Nehrû et de ses élites formées à Oxford, Le Corbusier abandonnera son idée de Cité-machine pour adopter un style plus proche de l'idéal anglais de la Garden City. Il reprend en 1951, le projet de la nouvelle ville de Chandigarh, capitale du Punjab, à la tête d'une équipe d'architectes composée de Pierre Jeanneret, des architectes anglais Maxwell Fry et Jane Drew et d'architectes indiens. Le Corbusier, préoccupé par le climat tropical « admirable, héroïque et parfois écrasant », invente, la grille climatique qui « révèle les points critiques, où l’homme souffre » ; afin « d'orienter la recherche architecturale vers des solutions accordées à la biologie humaine » et « de réaliser par des dispositifs architecturaux les conditions capables d’assurer le bien-être et le confort ». 




Ainsi, l'architecture est pensée en fonction du soleil et des vents dominants, des pratiques des habitants, de leur caste. Pour la nouvelle cité, Le Corbusier propose un plan d’arborisation et la création d'un lac qui selon Le Corbusier, « transforme les conditions climatiques du lieu. Depuis deux ou trois années déjà, les pompes installées partout arrosaient l'argile du sol, et les fleurs, arbustes et arbres qui remplissent maintenant l'étendue des secteurs construits.» Chandigarh est considérée comme une véritable réussite par, notamment, la qualité urbaine accordant une large place, et un large éventail à la Nature, faisant d’elle, une véritable cité bio-climatique, ghetto - une petite Suisse - destiné à l’élite et à leurs subalternes.




1954 | Wright
A rebours des théories de Le Corbusier, du Bauhaus et de toute l’architecture moderniste internationale, l’architecte Frank Lloyd Wright publie The Natural House, hymne à l’architecture « naturaliste ».
L’architecte américain affine encore et encore son utopie de back-to-land, un milieu continu, qui n’est ni « ville » ni « campagne », dans lequel toutes les fonctions urbaines sont dispersées et isolées sous forme d’unités réduites, toutes ces cellules devant être reliées entre elles par un réseau abondant de routes terrestres et aériennes, car « l’isolement n’a de sens que s’il peut être à tout moment rompu » :
« Si la libre disposition du sol était assurée dans des conditions vraiment démocratiques, l’architecture résulterait authentiquement de la topographie, autrement dit les édifices s’assimileraient, en une infinie variété de formes, à la nature et au caractère du sol sur lequel ils seraient construits : ils en deviendraient partie intégrante. Imaginons de vastes autoroutes, bien intégrées dans le paysage, sans aucune coupure [… ]. Imaginons ces autoroutes d’une largeur généreuse, présentant toute la sécurité désirable, égayées par des bordures de fleurs, ou rafraîchies par l’ombre des arbres, et reliées à intervalles réguliers à des aérodromes modernes [… ]. En dépit de toutes les circonstances défavorables, l’homme doit être maintenant moins coupé de la nature [… ]. Imaginons les unités fonctionnelles intégrées les unes aux autres de telle façon que chaque citoyen puisse, selon son choix, disposer de toutes les formes de production, distribution, transformation et jouissance, dans un rayon de dix à quarante minutes de sa propre demeure : la cité devient la nation. »




1945 – 54 | Buckminster Fuller
Dans son livre intitulé The air-conditioned nightmare, paru en 1945,Henry Miller déplorait cette technique. Par contre, les techniques de climatisation vont intéresser les architectes les plus visionnaires, car à présent, l’homme est en mesure de contrôler le climat, au sein d’édifices de plus en plus vastes (shopping mall, Convention Hall, etc.), c’est-à-dire leur environnement. L’ingénieur inventeur autodidacte américain modernise et popularise le dôme géodésique créé quelque trente ans plus tôt par le Dr Walther Bauersfeld, qui obtient l’intérêt de l’US Army. Ironie du sort pour le dome habitable qui sera bientôt adopté adapté par les communautés hippies (comme d'ailleurs la Volkswagen Coccinelle conçue par la volonté d'Hitler). Le Skybreak Dwelling, l’ «_habitation brise-ciel_», comporte une structure géodésique en métal et une enveloppe en toile légère transparente_: «_Avec un sol entièrement clos par un dôme, éliminant la pluie, le vent, la neige et les insectes, les maisons elles-mêmes peuvent être éliminées._» Un prototype est construit en 1949 à Black Mountain College. L'idée maîtresse de Fuller est bien de « faire plus avec moins. » La sphère répond, selon lui, à ce simple principe d'économie de matériaux, car elle renferme le plus grand volume d'espace intérieur par rapport à la surface de l'enveloppe extérieure, la structure porteuse est limitée à l'extérieur et n'exige pas d'appuis intérieurs. D'autre part, le volume sphérique permet une meilleur régulation de l'air naturel froid ou chaud, permettant des économies d'énergie pour le chauffer.
Peu avant, en 1948,_Richard Buckminster Fuller, dans un essai intitulé «_La démocratie est un principe_» affirmait que l’humanité avait dépassé «_les limites environnementales_» de la planète, nécessitant une solution globale dans une perspective écologique planétaire dont le but serait, grâce aux nouvelles technologies, d’optimiser l’utilisation des ressources planétaires. En 1954, Fuller dépose un brevet d’un dôme géodésique qui a été préalablement dessiné et construit pour la Ford Motor Company à Dearborn (Michigan) en 1953.

1958 - 61 | Yves Klein
En 1958, l’artiste renommé Yves Klein élabore avec l’architecte Werner Ruhnau, son projet d’architecture de l’air :
« Je devais arriver dans mon évolution à une architecture de l’air, parce que seulement là, je peux enfin produire et stabiliser la sensibilité picturale à l’état matière première.»


Yves Klein
Architecture de l’air
Cité climatisée (toit d'air, murs de feu, lit d'air)
1961 © Archives Yves Klein

Chimère utopique irréalisable, l’artiste est en quête d’un nouvel Eden immatériel planétaire, où surgissent « des cités climatisées » :
« Maintenant, je voudrais parler rapidement d’un grand projet architectural qui me tient à cœur depuis toujours, la réalisation de l’habitation réellement immatérielle, mais affectivement, techniquement et fonctionnellement pratique. Cette maison doit être construite à l’aide du nouveau matériau « air », soufflée en murs, parois, toit, meubles. Cet air doit être conditionnable, bien sûr, de manière que la matière elle-même de la construction soit le chauffage ou la réfrigération générale et ambiante de toute la maison. L’ensemble des fondations (sous-sol) de cette maison atteindra tout au plus le ras du sol. Ses fondations seront construites en « dur ». Toutes les remises, cuisine, WC, penderie, etc…, ce sera la partie de la maison qui pourra être fermée à clef, elle sera dans le sol. Pour le reste, il ne sera pas nécessaire de prévoir des fermetures, car il n’y aura rien de tangible à voler ou à prendre. Dans le jardin ou le parc, la fosse aux machines devra se trouver assez loin, entre 50 et 100 mètres, pour que le bruit mécanique ne parvienne pas à l’habitation, et en préserve ainsi l’intimité. Dans l’air, on construit avec de l’air : matériaux immatériels. Dans le sol avec du sol : matériaux matériels. Pour une ville entière, les possibilités sont plus vastes et intéressantes. Un seul et unique toit d’air avec soufflerie et aspiration à l’extrémité pour récupération et sections d’air pour limiter en espace sous ce toit immense.»

1961| Buckminster Fuller
Les dômes transparents et climatisés, d’une échelle inégalée, imaginés par Buckminster Fuller, dont son projet pour la couverture climatisée d’une partie de Manhattan à New York, affirment des préoccupations écologiques_: la «_bulle_» répond au problème de la protection d’un environnement urbain menacé par la pollution, les poussières, etc., susceptible en outre d’une économie énergétique. Il est reconnu comme un des précurseurs de l’architecture écologique de l'après guerre_: en 1961, il fonde le World Peace Game, dont l’intention est d’imaginer des scénarios prospectifs afin de
« make the world work for 100% of humanity in the shortest possible time through spontaneous cooperation without ecological damage or disadvantage to anyone.»




Game, car selon Fuller, ce programme prospectif s’adressait à quiconque, et non pas aux seules élites dirigeantes. L'utilisation du mot «monde» dans le titre fait évidemment référence à la perspective mondiale de Fuller et son affirmation selon laquelle nous avons maintenant besoin d'une approche systémique qui traite le «_Spaceship Earth_», le Vaisseau spatial Terre, dans son ensemble. En 1962, il invente le Geoscope Concept drawing. Il publie en 1969 un livre paru sous le titre Operating Manual for Spaceship Earth, le Manuel d'instruction pour le vaisseau spatial "Terre", une synthèse de sa vision du monde, analysant les grands défis écologiques auxquels l'humanité est confrontée et présentant les principes à suivre pour faire les "bons choix" et éviter, rien de moins, l'extinction de l'espèce humaine. En 1968, Fuller annonçait :_
« Si l’humanité réussit, elle le devra à ses inventions et non aux préjugés débiles et souvent mortifères de la politique. » City of the Future, Playboy, XV, 1968.

1967 | Biosphère
Buckminster Fuller conçoit la Biosphère, un dôme géodésique construit à l'île Sainte-Hélène de Montréal le pavillon représentant les États-Unis pour l'exposition internationale de 1967_: un centre de veille et d'éveil à l'environnement, né de la vision écologiste et avant-gardiste de son concepteur, qui devient le symbole écologique des préoccupations environnementales du ministère fédéral de l'Environnement et du Service canadien des Parcs, qui a déterminé le plan d'aménagement du territoire de l'Expo 67 en « Parc des îles ». La belle Biosphère sera après l’Expo, conservée et recyclée en musée synergique intégrant place publique et multi-médiatique d'observation, d'écoute, de création et de diffusion écologiques. Buckminster Fuller connaît alors une célébrité mondiale, notamment auprès des jeunes de la New Left, mais Antoine Picon souligne les ambiguïtés de sa personnalité :
« Prophète d’une libération de l’homme à l’échelle mondiale qui verrait la fin de la course aux armements comme de bien d’autres gaspillages engendrés par la soif de profit, il se retrouve fréquemment du côté de ceux que les mouvements contestataires mettront en accusation à la fin des années soixante_: l’armée, les grandes administrations, les multinationales. Cette ambiguïté fondamentale ne l’empêche pas de jouir d’une audience certaine au sein de la jeunesse. Car Fuller demeure avant tout un visionnaire, ainsi qu’en témoigne sa conception très particulière des systèmes. » (Les Cahiers de la recherche architecturale, n° 40, 1997)

Murray Bookchin, dans un article intitulé Utopisme et futurisme, résume les critiques des écologistes radicaux contre le futurisme réformiste :
« Construire le futur à partir des limitations sociales de la société, sur le stagnant, le convenu et le régressif, c'est voir « l'avenir » comme une simple extrapolation du présent, comme présent quantifié (par expansion ou par usure). Des esprits vulgaires, comme les Alvin Toffler, du futurisme ont fait une question de « choc » ; les Paul Ehrlich en font un sujet de catastrophe démographique; les Marshall MacLuhan, une affaire de média ; les Herman Kahn et les Anthony Weiner, un sujet de scénarios technocratiques ; les Buckminster Fuller, un projet mécanique; les Garrett Hardin, des éthiques écofascistes. Quelles que soient les revendications que ces futuristes attribuent à leurs « visions » ou leurs « rêves », les scénarios sont remarquables pour un fait inéluctable : ils n'offrent aucun défi aux fondements du statu quo. (…) Quand Fuller décrit à présent la terre comme un vaisseau spatial, ses prétentions à une sensibilité écologique deviennent une parodie d'écologie.»

1957 – 1971 | Frei Otto
L’architecte Frei Otto reprend les mêmes principes et suggère la création de cités-dômes régulées par un climat contrôlé, quelques soient les conditions extérieures, pouvant ainsi être implantées dans les zones inhospitalières de la planète (voire extra-terrestres) permettant ainsi une meilleure répartition des populations sur la surface du globe. Le dessin présenté ici, intitulé «_Essai pour une vision d’avenir_» daté de 1961, constitue l'ultime étape de contrôle climatique par la technique, où l’homme et la Nature semblent se réconcilier grâce à une technologie parfaitement invisible_: « le jour viendra où nous saurons nous passer de matériau de construction_» affirme-t-il ; mais il ajoute, à contresens, «_l’architecture ne cessera pas d’exister pour autant.»



A propos de son projet de 1962 de couvrir le port de Brême en dressant sur 19 mats une couverture de 390 mètres de large, il exposait ce principe :
« L’homme va poursuivre ses efforts vers une exploration meilleure de la surface terrestre, fertilisant les déserts et les steppes, arrachant à la mer des terres cultivables… Les déserts seront irrigués et protégés contre la chaleur excessive par des résilles tendues permettant de doser l’intensité du soleil et du vent… Dans les steppes froides du Nord, de vastes membranes transparentes planeront, portées par pression d’air, pour permettre l’emploi de machines agricoles sur de grandes surfaces de culture. Sur terre, nous deviendrons maître des cataclysmes. Des membranes tendues nous protégerons contre les tempêtes. D’immenses machineries permettront de modeler les surfaces terrestres et de la protéger contre les assauts de la mer. (…) »
Frei OTTO
Largescale envelope for agricultural use
1959

Les recherches savantes de Frei Otto le conduisent à explorer d'autres techniques et procédés (structure métal et enveloppe textile ou plastique, structure gonflable, etc.) en s'inspirant librement des lois de la nature, dans une vision d'une nouvelle architecture devant avoir un impact minimal sur l'environnement, et avec une grande économie de moyens, idéal énoncé par Fuller :
« Construire sans matériau serait l’idéal… un bâtiment n’a d’importance que par rapport au contenu vivant. L’espace vital est étroit et nous nous devons de ne pas le réduire par l’architecture. (…) Ce que nous cherchons, ce que nous voulons, c’est une forme où rien ne soit superflu, c’est une enveloppe dans ce qu’elle a de plus rationnel, évolution aussi logique que celle qui a consisté à ne plus différencier le toit du mur » [Otto, 1958].

1957 – 1960 | Ville mobile

L’architecte Yona Friedman, au même moment, imagine une structure à l’enjambée tridimensionnelle élevant la « ville » au-dessus des contraintes du sol. Ses projets « ville mobile » et « ruche », réinterprétant le plan libre de Le Corbusier, ses immeubles en redents et le principe des pilotis laissant le sol libre, se composent d’une mégastructure continue de faible largeur immuable, le support physique « neutre » où viennent s’emboîter s’enchevêtrer des cellules d’habitations, de manière aléatoire, au gré des habitants. La participation des habitants est fondamentale dans les projets de Friedman, le rôle de l’architecte se borne à la mégastructure, et l’auto-constructeur est laissé libre d’y intégrer sa propre cellule, de la déplacer, etc. De la sorte, la mégastructure urbaine est composée par et pour les habitants. Dans la seconde version (1962) de L’Architecture mobile, Yona Friedman affirme :
«L’architecte perd de son importance (ou il doit en perdre) pour laisser plus d’initiative aux habitants. Les architectes ne doivent plus faire des maisons pour l’homme moyen parce que cet homme n’existe pas... La seule chose que les architectes peuvent faire, ce sont des structures qui laissent le maximum de liberté à chaque personnalité individuelle pour les utiliser à sa guise et selon sa volonté.»



Yona Friedman, sur la base de ses travaux précédents, invente la Ville spatiale , une structure spatiale surélevée sur pilotis, qui enjambe l’existant, bâti, inconstructible ou naturel : « Cette technique permet un nouveau développement de l'urbanisme : celui de la ville tridimensionnelle ; il s'agit de multiplier la surface originale de la ville à l'aide de plans surélevés ». Les constructions doivent « toucher le sol en une surface minimum ; être démontables et déplaçables ; être transformables à volonté par l'habitant ». La Ville spatiale constitue ainsi ce que Yona Friedman nommera une « topographie artificielle » : une trame suspendue dans l'espace qui dessine une cartographie nouvelle du territoire à l'aide d'un réseau homogène continu et indéterminé. Cette maille modulaire autorisera une croissance sans limite de la ville au sein de cette mégastructure. Sur la grille ouverte viennent se greffer les habitations individuelles qui n’en occupent que la moitié, les « remplissages » devant alterner avec les « vides » ; l'ensemble a donc un rythme variable, dépendant des choix des habitants. « La force d'expression individuelle deviendra ainsi une composition au hasard (...) et la ville redevient ce qu'elle a toujours été : un théâtre de la vie quotidienne ».
En 1960, Il propose son projet Agglomération spatiale pour 10,000 habitants, sur le même principe que sa ville spatiale, et se confronte ici à la question de l’opposition ville-campagne. Son abolition doit s’effectuer selon l’architecte par l’unification des modes de vie rural et urbain. Apparaissent ainsi dans sa structure spatiale des zones de production agricoles (sols artificiels, serres, etc.) au côté des autres activités (industrie, loisirs, commerces, etc.) et des habitations. Friedman évoque l’organisation industrielle de l’agriculture rendue effective par l’agglomération spatiale : 
« L’agriculture dans la ville est une nécessité sociale, et « le fait que les surfaces agraires se trouvent dans la ville à grande densité (1000 habitants par hectare) évite l’isolation habituelle et dangereuse de a population agricole en lui assurant les conditions de vie habituelles à la population urbaine. »[18]

1959 | Agricultural City
Agricultural City, de l'architecte japonais K. Kurokawa est projetée en remplacement de plusieurs villes de la région d'Aichi, détruite et inondée par un typhon. 
« Exactement comme d'autres communautés de travailleurs – celles de l'industrie et du commerce qui sont situées à l'intérieur et autour des villes -, la population agricole pourrait être située dans des aires suburbaines compactes et bien planifiées, de façon à former des liens avec la zone urbaine, et parce que ces zones suburbaines peuvent, dans le futur, être elles-mêmes des villes ».





1960’s | Takis Zenetos
Athènes, la capitale de la Grèce suffoque sous le poids d’un développement urbain intense et chaotique, et de la pollution atmosphérique. L’architecte grec (1926-1977), étudiant des Beaux-Arts parisiens et à la brillante carrière, argue que ces phénomènes communs aux grandes villes du monde entier ne peuvent être régulés, et il propose, sur le modèle des propos de Yona Friedman et de Constant, une nouvelle génération de cité, mais se développant principalement dans les espaces naturels du pays, et de l’Europe. Son projet utopique appelle à minimiser les matériaux de construction, et réduire au minimum son emprise sur le sol afin de conserver, préserver les espaces naturels, les forêts « qui sont si essentiels à la survie des cités », et au contraire à maximaliser la flexibilité. Un tel modèle de cité est rendu possible grâce, notamment, aux nouvelles techniques des communications, d’où son appellation de « cité électronique ». Son projet s’oppose à celui « horizontal » de l’architecte Doxiades (Ecumenopolis) et de l’architecte Ioannis Xenakis (Polytopa).




1963 – 69 | Eilfried Huth et Günther Domenig
Les architectes Eilfried Huth et Günther Domenig élaborent un projet de mégastructure pour la ville de Ragnitz en Autriche. Une méga-infrastructure, préfabriquée industriellement, est le support des « clusters », des cellules spatiales pour les habitations. À l'ossature primaire se greffe les cellules étagées en plusieurs niveaux intégrant des terrasses et jardins suspendus. Comme il se doit, le sol libéré peut offrir des espaces dédiés aux loisirs, jeux, et de verdure. Un « habitat urbain industrialisé » où l'architecture offre aux habitants un « approvisionnement sensoriel et biologique ».




1965 | Janusz Deryng
L'urbaniste Janusz Deryng proposera dès le milieu des années 60, l'interpénétration de la ville et de la campagne, concrétisée dans le plan d'un « Paris des champs » :
« Banlieues, cités-jardins, unités de voisinage, villes satellites, jardins ouvriers, espaces verts urbains, sont diverses conceptions périmées. Les cités jardins et les jardins ouvriers constituent une vraie caricature de la nature. Le jardin ouvrier correspond à une conception sociale paternaliste. Quant aux espaces verts urbains, d'ailleurs insuffisants dans la plupart des villes, ils ont toujours un caractère artificiel. De plus, leur aménagement et leur entretien sont très onéreux, ce dernier s'élevant à 10 % par an des frais de création. Il est donc indispensable de trouver une formule nouvelle. » ; « En faisant les champs à l'intérieur d'îlots urbains, les jardins potagers disparaissent pour laisser la place à la production maraîchère et agricole. Avec la mécanisation, le travail des urbains et des ruraux ne diffère pas autant que jadis. Dans la Ville des champs, les paysans habitent la grande ville, tout comme les ouvriers et les employés habitent la campagne ».

1966 | PARIS
Parmi la multitude d'architectes, du monde entier, partisans des mégastructures pour résoudre - à nouveau - les maux des grandes villes, citons l'exemple du français Paul Maymont, qui propose un contre-projet de développement pour la région de Paris, propos publié par l'Architecture d'Aujourd'hui en 1966. En premier lieu, il préconise une libre disposition du sol, soit par nationalisation, soit par l'établissement de baux emphythéotiques de 99 ans ; et il saupoudre la région de Paris d'un réseau d'une trentaine de cités verticales isolées par des zones vertes, en remplacement des villes de banlieue ; Paris, le polygone sacré est lui-même protégée par une vaste ceinture verte.
« Organiser les rapports entre l'homme et la nature, et parallèlement, sauver les sites et les paysages. Il faudra s'attacher à la silhouette de la ville, la sculpter. D'où la conception de la ville verticale : superposer travail, loisir, habitation, rendre les espaces aérés et ensoleillés aux vivants, mettre le reste à la cave [...] il s'agira ici de structures légères, la ville-meccano pour répondre aux trois ordres de mobilité. Cette architecture verticale permettra le mélange harmonieux du travail, de l'habitation et des loisirs, le contact avec la nature : la possibilité d'être seul : l'habitat individuel. [...] L'usine sera propre ou enterrée - et proche de ceux qui y travaillent. De la même façon, non pas un centre, mais des centres bien reliés, qui alors offriront la possibilité d'un choix : la ville sera concentrée, par suite de la décentralisation, au lieu d'être radio-concentrique. A l'intérieur de cette ville-immeuble, la rue pourrait être rétablie, à l'usage des piétons. [...] Outre la nécessité de cette concentration qu'il faut aérer convenablement, plus on aura de temps libre, plus il faudra d'espace libre, non seulement plus d'espaces verts, mais aussi plus d'espaces voués aux loisirs et à la culture : la ville densifiée devrait libérer le sol 86 %. Paris dispose actuellement de deux poumons : les bois de Vincennes et de Boulogne ; mais ils ne ventilent que les quartiers riverains et n'attirent que le dimanche des migrations de parisiens. [...] »




1958 - 64 | Hundertwasser
L’artiste autrichien publie son Manifeste de la moisissure contre le rationalisme en architecture. Ses préoccupations architecturales écologiques viendront plus tardivement. En attendant, il fustige l’architecture moderne :
« Chacun doit pouvoir construire et tant que cette liberté de bâtir n’existe pas, on ne peut pas considérer l’architecture planifiée contemporaine comme un art. L’architecture subit dans nos pays la même censure que la peinture en Union Soviétique. Les constructions ne sont que de lamentables compromis réalisés par des gens à l’esprit linéaire avec mauvaise conscience. 

1963 | Non Architecture
Addi Köpcke imagine sa Spiegel Glass Haus : l’architecture n’a plus lieu d’être, les développements technologiques pourront bientôt permettre l’édification de maisons de verre transparentes, plantée ici dans un bois, et les procédés techniques eux-mêmes sont suggérés, presqu’invisibles.





1964 | Paysagiste
En 1964 est créée la revue trimestrielle dédié aux paysagistes Espaces verts sous titrée Revue interprofessionnelle d’information et de techniques paysagères, qui annonce une nouvelle génération de professionnels. Car le prodigieux désintérêt des architectes pour les aménagements d’espace public a permis à la pratique paysagiste de s’affirmer à l’abri des concurrences. Les paysagistes, dès la fin des années 1960, désireux d’asseoir un statut équivalent à celui des architectes, mettent de plus en plus l’accent sur la création au risque de perdre leur spécificité. Dans la mouvance des réflexions pluridisciplinaires et politisées qui inspirent alors le milieu architectural, un revirement se produit dans la culture de référence des paysagistes, de médiateur entre l’homme et la nature, de technicien horticole le paysagiste plaide pour être un concepteur imposant son écriture au milieu existant, au même titre que l’architecte. La dimension technique, horticole et botanique, jusque-là dominante, passe progressivement au second plan. Notons qu'en 1967, l’école du paysage de Versailles se dote d’un cours d’écologie avec Jacques Montégut – titulaire de la Chaire de botanique à l’École nationale d’horticulture.

Un personnage clé dans l’histoire du paysagisme en France apparaît, le paysagiste Jacques Simon qui a suivi l’enseignement de la Section du paysage de 1957 à 1959, revendique l’autonomie du projet de paysage dont l’impact doit égaler en force celui de bâtiments peu soucieux d’intégration. Pragmatique, il relativise l’impact d’un recours tardif au paysagiste, et donnait en 1964 dans la revue L’Architecture d’Aujourd’hui, deux missions spécifiques au paysagisme, celle d’appréhender les espaces verts urbains_: « La conception du paysage urbain doit davantage répondre à des fonctions d’esthétique (harmonie de la mise en scène urbaine) et d’animation (milieu propre à favoriser toutes les occasions de rencontre, de détente et de récréation »_; et celle de protéger le grand paysage, ou de le recomposer, dans le cadre d’opérations urbaines d’envergure, clarifiant la définition vague des textes officiels concernant leurs missions. Il offre à sa profession, par les qualités de ses réalisations et ses méthodes, des modèles pour les générations à venir.


1960’s | Exception française !
Le Corbusier, apôtre de l’angle droit, du rationalisme appliqué à l’architecture – et à l’urbanisme – étonne le monde de l’architecture avec l’édification à partir de 1950 de la chapelle Notre-Dame du haut à Ronchamp en Haute-Saône, édifice tout en courbes et contre-courbes, délaissant la rationalité pour au contraire, adopter un vocabulaire, un style organique, plastique, sculptural, selon les critiques, défini par Le Corbusier comme une « acoustique paysagiste » et d’ « espaces indicibles ».

CHANEAC, architecte
Cellules pirates
1968


L’architecture naturelle, organique, sculpture, plastique sont imaginées par les talentueux architectes André Bruyère, Roger Le Flanchec, Antti Lovag, Chaneac [19], Grataloup et Pascal Haüsermann. Si l’objectif en soi n’est pas écologique, il suppose cependant une intégration intime de l’objet architectural avec l’environnement naturel et paysager, et souvent, une imbrication particulière et intime avec les végétaux. La production effective de ses architectes dans le paysage architectural français est également intime ; elle s’adresse en particulier à de riches mécènes quelque peu excentriques souhaitant bâtir une résidence secondaire, même si certains architectes « naturalistes » proposent dans leurs projets, une économie de moyens permettant une production semi-industrialisée pouvant concerner un plus large public. Cela étant, ils seront tous, pratiquement, isolés et ignorés par le public, les politiques même si la critique leur concède des qualités plastiques organiques indéniables et surtout originales. Bruyère, Antti Lovag, etc., resteront des personnalités cultivant, forcés ou non, leur isolement et leur individualisme ; Couëlle, le précurseur était même traité d' "architecte des milliardaires" (de l'Aga Khan, Bettencourt, etc.) à une époque où la gauche intellectuelle dominait la vie culturelle et artistique, ceci expliquant cela.

1960’s | Couëlle
Le précurseur de l’ «_architecture naturelle_» est l’architecte Jacques Couëlle, qui se disait écologue ou géobiologue, dont l’intérêt porte sur la bionique, les formes organiques, en s’inspirant des structures des tissus spongieux, des carapaces et madrépores, expliqué dès 1946 dans un article publié par l'Architecture d’Aujourd’hui. En 1958, Jacques Couëlle conçoit autour du château de Castellaras, près de Cannes, qu'il a construit trente ans plus tôt (1926) pour un riche américain amateur d'art, le Hameau de Castellaras, géré par un club privé, habité par une gente ultra-aisée, une véritable gated-communuty, qui voit la réalisation en cinq ans de 86 résidences secondaires de luxe. Cinq autres demeures sont construites après 1964, qui présentent une sorte de radicalisation des formes sculptées et une harmonisation plus intime avec le site et la végétation, maisons qu’il nomme «_maisons paysages_» qui se fondent dans le relief du terrain, et apparaissent tels des rochers. Dans une interview donnée au journal « L'express Méditerranée» de juillet-août 1972, Jacques Couëlle déclare :
« Il n'y a pas d'angle droit dans la nature... la ligne droite n'existe rigoureusement pas dans le comportement de l'homme. Donc pas d'angle droit. »


Villa La Grotta
Monti Mannu
Province Olbia Tenpio, Sardaigne

1967 | Lovag
L’« habitologue » Lovag, formé par Couëlle, dessine les plans de la fabuleuse Maison-bulle Gaudet à Tourettes-sur-Loup. Conformément à sa démarche de projet, Antti Lovag réalise des maquettes à grande échelle pour vérifier la qualité de l'espace et les principes constructifs (coque en béton projeté sur une structure métallique autoportante). Cette habitation se fond littéralement dans son environnement naturel. La construction a été entravée à de nombreuses reprises par l'administration refusant les permis de construire, pour être inscrite au Monument historique en 1998...






Tourrettes sur Loup,
maison du Rouréou (maison Gaudet)
1967 2008
Photographies : Jean Marx 1997

1965 - 1978 | Architecture paysage
L’architecte Guy Rottier conçoit ses maisons enterrées, projets prospectifs et alternatifs qui apporte des réponses peu onéreuses au problème du logement_: matériaux industrialisés, récupération, gain d’espace. Ces architectures «_paysages_» sont recouvertes de la terre retirée pour les fondations, puis de gazon, de terrasses ou de tout autre élément de couverture. Rompant avec l’idée de façade, les maisons ne sont plus définies par des pans de murs mais par le prolongement du sol sur l’habitat, terrain formant toit, transformant la maison en jardin que l’habitant peut aménager à sa guise. Autour de ce principe de construction relativement simple et extrêmement modulable, Guy Rottier a conçu un grand nombre de variantes. Particulièrement ironique, la Maison enterrée «_Architecture d’occasion_»_est entièrement recouverte de carcasses de voitures, déchets de nos sociétés industrialisées devenant espace d’habitation. Guy Rottier déclinera avec ses projets non réalisés de Maison d’un jour (1968) et de Maison de vacances en carton (1968-69), l’architecture éphémère ou consommable, voire jetable, maisons constituées de matériaux fragiles et légers, plastique projeté ou carton, faciles à installer et s’adaptant à tous les terrains car sans fondations, et modulables car l’utilisateur peut percer ses ouvertures là où il le souhaite. À la fin du séjour, les maisons peuvent être dissoutes à l’aide d’un dissolvant spécial ou brûlées. En dépit de l’aspect « consommable », l’architecte convient de leurs dimensions ludique et pratique, mais également écologique car:
«_il s’agit de respecter, ou en tout cas de ne plus défigurer de façon permanente, les rares espaces libres de demain.»

1965  | GIAP
Le Groupe International d'Architecture Prospective (GIAP) [20] est créé par les architectes Yona Friedman, Walter Jonas, Paul Maymont, Georges Patrix, Michel Ragon (critique), Ionel Schein, Nicolas Schöffer. [20]

ECOLOGIE
SITUATIONNISTE

1957 | New BABYLON

Ironie de l'histoire de l'architecture, ce sera un artiste néerlandais, Constant Nieuwenhuys, qui proposera ce qui est encore aujourd'hui, une des plus admirables thèse/proposition pour le renouveau des villes : New Babylon. En 1958, Constant rejoint les Situationnistes de Guy Debord qui développaient alors l’idée d’urbanisme unitaire. Dans un texte intitulé Une autre ville pour une autre vie, paru dans l’Internationale Situationniste n°3, Constant écrit_:
«_Contre l'idée_d'une ville verte, que la plupart des architectes modernes ont adoptée, nous dressons l'image de la ville couverte, ou le plan des routes et des bâtiments séparés, a fait place à une_construction spatiale continue, dégagée du sol, qui comprendra aussi bien des groupes de_logements, que des espaces publics (permettant des modifications de destination selon les_besoins du moment). Comme toute circulation, au sens fonctionnel, passera en dessous, ou sur les terrasses au-dessus, la rue est supprimée. Le grand nombre de différents espaces traversables dont la ville est composée, forment un espace social compliqué et vaste. Loin d'un retour à la nature, de l'idée de vivre dans un parc, comme jadis les aristocrates_solitaires, nous voyons dans de telles constructions immenses la possibilité de vaincre la_nature et de soumettre à notre volonté le climat, l'éclairage, les bruits, dans ces différents_espaces.(…) _Les terrasses forment un terrain en plein air qui s'étend sur toute surface de la ville, et qui peuvent être des terrains pour les sports, les atterrissages d'avions et d'hélicoptères, et pour l'entretien d'une végétation. Elles seront accessibles partout par des escaliers et des ascenseurs._»

Les premières maquettes du projet, appelé Secteur Jaune, se composent de grandes structures en acier et plexiglas, suspendues au-dessus du_sol, permettant des constructions stratifiées et potentiellement extensibles, à l'infini. Des_éléments préfabriqués mobiles prennent place dans ses structures, agencés de manière_aléatoire afin de souligner leur adaptabilité en fonction des besoins. L'idée directrice repose_sur ce que Constant appelle le "principe de désorientation", inversion parodique des théories_des architectes rationalistes suggérant un brouillage délibéré de toute la hiérarchie spatiale_par le biais d'obstacles, de géométries incomplètes et d'éléments translucides.
1959 | Guy Debord
Les Situationnistes abordèrent la question de l’urbanisation moderne des villes ; Guy Debord dans une courte note (adressée à Constant) soulignait :
« L’écologie, qui se préoccupe de l’habitat, veut faire sa place dans un complexe urbain à un espace social pour les loisirs (ou parfois, plus restrictivement, à un espace urbaniste-symbolique exprimant et mettant en ordre visible la structure fixée d’une société). Mais l’écologie n’entre jamais dans les considérations sur les loisirs, leur renouvellement et leur sens. L’écologie considère les loisirs comme hétérogènes par rapport à l’urbanisme. Nous pensons au contraire que l’urbanisme domine aussi les loisirs ; est l’objet même des loisirs. Nous lions l’urbanisme à une idée nouvelle des loisirs, comme, d’une façon plus générale, nous envisageons l’unité de tous les problèmes de transformation du monde ; nous ne reconnaissons de révolution que dans la totalité. »
« Écologie, psychogéographie et transformation du milieu humain ».

1961 | Internationale Situationniste
Attila KOTÁNYI & Raoul VANEIGEM publient le « Programme élémentaire pour un Bureau d'urbanisme unitaire », Internationale Situationniste, n°6, août 1961 [extrait] :
« Uniformiser l'horizon : Les murs et les coins de verdure apprêtés assignent au rêve et à la pensée des limites nouvelles, car c'est malgré tout poétiser le désert que de savoir où il finit. (…) Les cimetières sont les zones de verdure les plus naturelles qui soient, les seules à s'intégrer harmonieusement dans le cadre des villes futures, comme les derniers paradis perdus. (…) Toute la planification urbaine se comprend seulement comme champ de la publicité-propagande d'une société, c'est-à-dire l'organisation de la participation dans quelque chose où il est impossible de participer. »

1960’s | New BABYLON
Constant Nieuwenhuys, ayant quitté l’IS, affine New Babylon, qui
« se présente comme une construction spatiale continue, une méga-structure ou macro-structure gigantesque formée de plateaux libres, détachée du sol par des pilotis. Tel un ruban, elle peut s'étendre à l'infini, et ses circulations internes permettent une continuité sans obstacles. Les centres de production, les centrales produisant l'énergie, certains grands équipements prennent place à l'écart et à proximité de la macro-structure continue. Le sol est libre de toute construction [mis à part les centres de production], utilisé pour l'agriculture, l'élevage, les massifs forestiers, les réserves naturelles, les parcs et la circulation rapide des automobiles. Les toitures terrasses de la macro-structure sont destinées aux aires de loisirs et de détente, de contemplation du paysage, soit un deuxième niveau en plein air, un deuxième paysage artificiel au-dessus du paysage naturel. Elles servent également de pistes d’atterrissage aux moyens de transport public aérien : petits avions et hélicoptères. »


Haut droit : Hollande, 1963
Haut gauche : Antwerpen, 1963
Bas gauche : Rotterdam, 1963
Bas droit: Paris et région, 19631964




New Babylon
1971 © Collection Gemeentemusem Den Haag, The Hague


New Babylon est un modèle d'urbanisation général et universel. Dans une série de cartes, Constant représente New Babylon étendant sa macro-structure jusqu'au coeur des villes anciennes comme Amsterdam et Paris, et d'autres la figurant comme un vaste maillage se déployant à l'échelle d'un grand territoire. L'idée de Constant était de développer la macro-structure dans les zones libres du territoire, ou peu construites ou bien encore dégradées, sans pour autant s'interdire son déploiement dans les zones urbaines denses existantes.  Constant imaginait dans un premier temps un processus lent de croissance : 
"Au début, on voit apparaître, entre les agglomérations, quelques secteurs isolés qui deviennent des pôles d'attraction [...]. Dans ce premier temps, les secteurs sont des lieux de rencontre, des sortes de centre socio-culturels ; puis, au fur et à mesure que leur nombre augmente et que les liens qui les unissent se multiplient, l'activité des secteurs se particularise et devient de plus en plus autonome par rapport aux zones d'habitation existantes. Un mode de vie newbabylonien commence alors à se définir, qui prend son essor lorsque les secteurs, regroupés, composent un réseau : une structure qui peut faire concurrence aux structures de l'habitat dont la signification se dégrade au fur et à mesure que l'homme cesse de prendre part au processus de production. Le même phénomène se produisant simultanément en plusieurs endroits, on verra de nombreux secteurs se regrouper, s'unir et former un tout."

1967 | La société du spectacle
Parution du livre phare de Guy Debord :
« La société qui a tous les moyens techniques d'altérer les bases biologiques de l'existence sur toute la Terre est également la société qui, par le même développement technico-scientifique séparé, dispose de tous les moyens de contrôle et de prévision mathématiquement indubitable pour mesurer exactement par avance à quelle décomposition du milieu humain peut aboutir - et vers quelles dates, selon un prolongement optimal ou non - la croissance des forces productives aliénées de la société de classes. Qu'il s'agisse de la pollution chimique de l'air respirable ou de la falsification des aliments, de l'accumulation irréversible de la radioactivité par l'emploi industriel de l'énergie nucléaire ou de la détérioration du cycle de l'eau depuis les nappes souterraines jusqu'aux océans, de la lèpre urbanistique qui s'étale toujours plus à la place de ce que furent la ville et la campagne ou de " l'explosion démographique ", de la progression du suicide et des maladies mentales ou du seuil approché par la nocivité du bruit - partout les connaissances partielles sur l'impossibilité, selon les cas plus ou moins urgente et plus ou moins mortelle, d'aller plus loin, constituent en tant que conclusions scientifiques spécialisées qui restent simplement juxtaposées, un tableau de la dégradation générale et de l'impuissance générale. »

1966 | Utopie
La revue Utopie est fondée en 1966 sous l’égide d’Henri Lefebvre et publie son premier numéro en 1967. Ce « groupe » est plus particulièrement marqué par la critique de l’architecture et de l’urbanisme, et se compose d’Hubert Tonka, assistant d’Henri Lefebvre à l’Institut d’urbanisme et l’Université de Paris, et proche des architectes contestataires des Beaux-Arts qui participent au groupe dont Jean-Paul Jungmann, Antoine Stinco et Jean Aubert, la paysagiste Isabelle Auricoste et l’urbaniste Charles Goldblum, de sociologues tels que Jean Baudrillard et René Lourau, alors tous deux assistants de Lefebvre en sociologie à la faculté de Nanterre. Pas de projets urbain ou architectural « utopiques » mais une critique politique de l’urbanisme comme instrument de la domination et de la répression.

1967-68 | Henri Lefebvre
Sa critique de l’urbanisme prend corps, avec la publication de plusieurs articles. Après son admirable Introduction à l’étude de l’habitat pavillonnaire du recueil paru en 1967 L’habitat pavillonnaire, écrit par Nicole Haumont, Marie-Geneviève Raymond et Henri Raymond, Henri Lefebvre publie Propositions pour un nouvel urbanisme (1967) où il précise ses critiques contre l’urbanisme moderne et suggère des propositions alternatives qui conjuguent de redonner un rôle central à la rue, de séparer les circulations piétonne et automobile, de réduire au maximum les bruits, de développer les espaces verts et les lieux ludiques, de favoriser les divers moyens de communication entre individus et entre groupes, d'inventer des bâtiments polyfonctionnels et favoriser un polycentrisme dynamique des villes. Il affirme : « L’imagination utopique introduit un ferment révolutionnaire dans les conceptions qui relèvent du réalisme, du fonctionnalisme, du formalisme. » Il publie également le texte de sa conférence (avec les architectes J. Ballaur et Ecochard) intitulé L’urbanisme aujourd’hui : mythes et réalités, dans le Cahier d’études socialistes (n°72-3, septembre-octobre1967). Il y présente, pour la première fois, son intérêt pour la participation : « La participation doit être une intervention active et perpétuelle des intéressés, c’est-à-dire que, en réalité, il s’agit de comités à la base d’usagers, ayant une existence permanente, je ne dis pas institutionnelle, cela pourrait d’ailleurs faire partie du nouveau droit que nous réclamons, d’un droit relatif aux questions d’urbanisme. Il faut que la capacité d’intervention des intéressés soit permanente sans quoi la participation devient un mythe. »

Henri Lefebvre publie, deux mois avant Mai, _Le droit à la ville qui fera date, et alimentera la pensée subversive des années 70. La sociologie urbaine s’institutionnalise dans l’Université et la recherche française, qui s’inspire du matérialisme historique de Marx, et va influencer durablement les cadres du Parti socialiste unifié, puis les technocrates du président Giscard d’Estaing (1974-81) qui reprendront texto sinon l’idéal, mais le slogan… Il critique ici l’urbanisme fonctionnaliste, la planification urbaine et le pouvoir inédit des technocrates_: la ville devient le lieu de l’aliénation par excellence et l’urbanisme, un « jouet d’un pouvoir centralisateur ».
« Autour de la ville s’installe une périphérie désurbanisée et cependant dépendante de la ville. En effet, les 'banlieusards', les 'pavillonnaires', ne cessent pas d’être des urbains même s’ils en perdent conscience et se croient proches de la nature, du soleil et de la verdure. Urbanisation désurbanisante et désurbanisée, peut-on dire, pour souligner le paradoxe.»
Lefebvre pose une exigence écologique, celle de réserver non seulement une grande place au sein des villes aux espaces verts, mais aussi celle de forger de nouveaux rapports globaux, mondiaux, entre l’humanité et la nature.
« Il faudra dès lors repenser les rapports entre villes et campagnes si l’on veut faire de ces dernières autre chose que des déserts protégés ou abandonnés, cela impliquant de repenser l’urbain et la 'nature seconde' qu’il forme.»
Dans le chapitre Droit à la ville, Lefebvre affirme son projet :
« Le droit à la ville ne peut se concevoir comme un simple droit de visite ou de retour vers les villes traditionnelles. Il ne peut se formuler que comme droit à la vie urbaine, transformée, renouvelée. »
Ce « droit à la ville » ou « droit à la société urbaine » correspond à la réelle appropriation par les habitants de leur vie de citadins, de leurs conditions de vie, dans la perspective d’une ville comprise comme « œuvre collective », ce qui suppose la possession et la gestion collective de l’espace. Il esquisse, à nouveau, quelques propositions, dont notamment, préférer le qualitatif au productivisme quantitatif, limiter le rôle de la voiture, développer de multiples centralités urbaines non dédiées au commerce, affirmer la place du ludique, dans son sens large au-delà des parcs d'attractions, et la place et le sens des arts afin que a ville devienne une œuvre d’art totale, en perpétuelle mutation :
« la ville éphémère, œuvre perpétuelle des habitants, eux-mêmes mobiles et mobilisés pour/par cette œuvre.»
Le moyen pour y parvenir doit être la révolution :
« La révolution fera l’urbain, et non pas “l’urbain” la révolution, encore que la vie urbaine et surtout la lutte pour la ville (pour sa conservation et sa rénovation, pour le droit à la ville) puissent fournir cadre et objectifs à plus d’une action révolutionnaire. Sans une métamorphose de la rationalité dans la planification industrielle, sans une autre gestion de l’industrie, la production n’aura pas pour finalité et sens la vie urbaine comme telle. C’est donc sur le plan de la production, à ce niveau, que se joue la partie et que la stratégie désigne ses objectifs.»

Révolution sociale, révolution urbaine ne préfigure pas une révolution politique, et Lefebvre, malgré les premiers troubles qui lanceront mai 68, n'est pas optimiste :
« Qu’un front mondial soit possible, cela ne fait aucun doute. Qu’il soit impossible aujourd’hui, c’est également certain.»

1968 | Marie-Geneviève RAYMOND
La sociologue publie un court article intitulé Idéologies du logement et opposition ville-campagne. En conclusion, elle affirme :
« 1) que la politique du logement individuel est liée à une stratégie qui voit dans la « ruralisation » un remède contre la lutte des classes;
2) que la position des marxistes et des collectivistes est une position de défense contre l'illusion réformiste du logement individuel;
3) que pour ces mêmes théoriciens ni la ville ni le logement collectif ne sont fondamentalement révolutionnaires. Pour eux la défense du logement collectif, c'est la défense de la liberté économique, le droit au logement bon marché. C'est aussi la défense contre le piège de l'individualisme. C'est dire que les collectivistes partagent sur ce point les illusions de ceux qu'ils combattent.
Dans un tel débat, l'opposition ville-campagne apparaît comme la lutte entre deux utopies intégratrices. Elle ne tire donc sa valeur que du point de vue purement idéologique qui la caractérise. Cette opposition idéologique montre bien que les conceptions du logement s'expriment sur un plan politique à la fois comme images d'un mode de vie et comme représentations de la vie sociale.»

1968 | Virilio
Le philosophe Paul Virilio, enseignant à l’École spéciale d’architecture, associé de l'architecte Claude Parent, affirme que l’autoconstruction, l’autogestion de l’espace est une reconquête du pouvoir individuel :
« Parler d'autoconstruction, c'est d'abord faire retour vers la gestion de l'espace et tenter de discerner les causes de l'obscurantisme sur les questions de lieu et de milieu, sur l'analyse et la pratique d'un territoire qui sans cesse nous échappe au travers d'une éducation qui fait l'impasse sur la dimension stratégique de l'espace. L'oubli du lieu, la délocalisation, est l'une des formes les plus insidieuses de l'aliénation populaire [...] Délimiter une surface utile par un plan, un volume habitable par un mur et un toit, c'est, nous l'avions semble-t-il oublié, baliser une durée de déplacement interne. Choisir des briques pour les murs, des tuiles pour le toit, un plancher de bois et des revêtements d'étanchéité avec des menuiseries métalliques, c'est combiner à l'aide de matériaux, des temps différents : celui de l'enduit n'est pas celui de la résistance de la brique, la durée/dureté du métal des huisseries n'est pas celle du bois des planchers, etc. [...] L'autogestion de l'espace est donc simultanément celle du temps, un temps à reconquérir, une géométrie sociale à inventer. Puisque le pouvoir, c'est aussi se lancer à la poursuite du temps perdu.»

1965 – 70 | Amsterdam Provo - Kabouter
Le mouvement Provo naît à Amsterdam, une nébuleuse complexe qui fut aussi bien une expression politique qu’une expression contre-culturelle s’opposant à la culture rationnelle de la société bourgeoise, à la société de consommation. Une convergence entre les milieux contestataires politisés (anarchistes, pro-situationnistes [21], etc.), le monde libertaire (marginaux, beatniks et hippy) et des (proto)-écologistes, tous anti-colonialistes, anti-capitalistes, anti-communistes, féministes, anti-racistes, anti-militaristes. Dans la multitude de luttes qu’ils portèrent sur la place publique, celle contre le projet urbain de modernisation d’Amsterdam (destructions des quartiers vétustes, constructions d’autoroutes et rocades urbaines, etc.) concerne directement l’écologie : les Provos élaborèrent des plans alternatifs, les plans blancs, comprenant notamment, outre la réhabilitation des quartiers anciens et le squat d’immeubles voués à la démolition signalés par des cheminées blanches, la mise en circulation d'une centaine de bicyclettes blanches pour lutter contre la pollution et la propriété privée. 





Selon Yves FRÉMION :
« Particulièrement, les Provos furent les premiers écologistes en Europe. Leurs textes alternatifs le prouvent et l'on a peu innové depuis. Partito Radicale italien, Gruñen allemands ou Verts français ont repris souvent les thèmes, les propositions, le style, le langage, le sens de la mise en scène, des médias, de la fête, des Provos. Le mouvement associatif aussi. Que même ceux qui n'ont jamais entendu parler des Provos s'en inspirent 20 ans plus tard, c'est peut-être là la victoire involontaire de ce mouvement oublié. »[22]
Les Provos disparaissent en 1967, mais le mouvement contestataire reprend vite vie avec les plus sérieux Kabouters qui s’occupent d’urbanisme et d’écologie et passent à l’action, squat des immeubles inoccupés pour la préservation des quartiers anciens, sit-in et manifestations pour exiger des rues sans voitures et la plantation massive d’arbres, création d'un système parallèle de distribution d’aliments bio contre la surproduction et les traitements chimiques, mis en place de lieux alternatifs, fermes et jardins communautaires, crèches de quartier, écoles anti–autoritaires, locaux des comités de quartier pour l’auto-gestion, etc. Sur la base de ce programme, cinq Kabouters sont élus en Juin 1970 au Conseil Municipal, avec 11 % de suffrages.[23]




Une brochure au format PDF est disponible (650 pages, 100 MO)
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NOTES


[1] Il pense que les éléments qui ont le plus influencé l’urbanisme du vingtième siècle sont la voiture (qui permet à chacun de s’affranchir pour partie des distances entre lieux de travail, d’habitat ou de loisir) et le réfrigérateur (qui, allié à la voiture, permet de ne faire ses provisions qu’une fois par semaine, dans des zones commerciales souvent éloignées du centre-ville)… d’où éclatement de la ville et importance des voies de communication. Autant de phénomènes qui ne font que s’amplifier avec l’émergence de la ville sur-moderne et l’étalement urbain qui la caractérise.

[2] Massé, commissaire général au Plan de 1959 à 1966, donne une définition de la planification dans son livre intitulé Le Plan ou l'Anti-hasard : « l'interprétation de l'activité humaine comme une aventure calculée, une lutte entre le hasard et l'anti-hasard. […] Ses instruments sont les plans, partiels ou globaux, privés ou publics. »

[3] Plusieurs États se dotent de législations d’inspiration eugéniste, en interdisant le mariage aux malades mentaux et en organisant leur stérilisation. L’Immigration Restriction League réclame la fermeture des frontières afin de préserver la « qualité » de la population américaine. Ces revendications triomphent avec la promulgation de l’Immigration Act de 1924, qui renforce encore les sélections et favorise l’immigration en provenance d’Europe du Nord.

[4] Dont Parly 2 (1969), Vélizy 2 (1972), Rosny 2 (1973), Le Forum des Halles (1979), les Quatre Temps (1981), Woluwe (1968) en Belgique, etc.

[6] Dont notamment : déplacement forcée de population, villages condamnés, vallée submergée détruisant les éco-systèmes en aval et en amont, quantité de béton employée, et pour les plus imposants, la décomposition des nombreuses matières organiques libère de grandes quantités de gaz à effet de serre plus puissants que le CO2.


[8]Godard dans son film 2 ou 3 choses que je sais d’Elle (1966) propose quelques scènes de sa construction : http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2012/04/godard-la-gestapo-des-structures.html

[10] Cette côte dispose en effet d’un climat propice, d’un réseau routier reliant les grandes villes agricoles et commerciales (Béziers, Montpellier, Arles, Nîmes, etc.), mais éloignées de la mer, épargnant ainsi le littoral, de terrains pratiquement vierges à profusion excellents pour l'implantation balnéaire, de plages naturelles assez profondes, sans grand danger, où le sable est en abondance, fin, agréable, d’étangs pour les plans d'eau, une côte où l’industrie occupe peu de place et est quasiment inexistante entre Sète et Marseille (sauf Fos en projet), ponctuée de quelques ports typiques (Palavas, Agde en particulier), où les faibles infrastructures touristiques sont dédiées en particulier aux habitants des villes de l’intérieur : pas un seul hôtel de premier ordre, mais de nombreux campings et une multitude de cabanons qui font office de résidence secondaire pour les classes populaires. Les inconvénients sont rares : les moustiques voraces et en nombre, un paysage général plat, morne, monotone, une végétation rare, et des vents forts.

[11] L’idée de l’aménagement touristique de la côte du golfe du Lion est née en 1959, approuvée par Pierre Sudreau, ministre de la Construction. Cependant, il est tenu secret afin de protéger le littoral de la spéculation foncière. C’est pourquoi le projet est alors gardé secret. L’État se rend acquéreur de plusieurs milliers d’hectares sous le prétexte d’assainir les zones marécageuses, de reboiser ou de créer de nouvelles terres agricoles. En 1963, lorsque le projet est déclaré public, l’Etat crée des zones d’aménagement différé (ZAD) concernant près de 25 000 hectares…

[12] Les rapports indiquaient aux élites parisiennes de vastes étendues vierges peuplées de moustiques, ponctuées de proto stations balnéaires sans intérêt aucun ; ce qui n’était pas véritablement le cas, car tout au long de cette côte s’était développé, depuis le 19e siècle puis notamment à partir de 1936 et sa loi des congés payés, un tourisme « populaire », les petits hôtels bon marché et pensions au sein des villages de pêcheurs, côtoyaient les campings officiels, et ceux bien plus nombreux sauvages, et la multitude de cabanons, de baraques des plages, véritables résidences secondaires pour les classes populaires de Béziers, Nîmes, Arles, etc., y venant en week-end dès les beaux jours. La voiture bon marché, puis la caravane contribuèrent à cet essor. Ces baraques construites en parfaite illégalité sur le domaine public, avec des matériaux de récupération, ne disposant donc ni d’eau courante, ni d’électricité représentaient pour leurs occupants, les « baraquiers » un havre de repos au bord de l’eau particulièrement bon marché et selon les témoignages étaient très appréciées, le fils occupant l’emplacement de la baraque du père, qu’il fallait d’ailleurs retaper après les tempêtes hivernales.
Les technocrates des premières études ont été surpris par l’ampleur de ce phénomène touristico-populaire : selon les estimations les baraquiers s’élevaient à 50,000, les campeurs illégaux à 250,000 en été, ce qui n’est pas rien. Et décision est prise de les empêcher par tous les moyens d’occuper illégalement – gratuitement - des terres publiques, sous le prétexte qu’ils souillent par leurs déchets l’eau des rivières et sont à l’origine d’une pollution dangereuse pour la santé publique, l’hygiènisme survit encore ! La « lutte » contre les baraques, cabanons, paillotes et autres constructions précaires est menée face à une forte opposition mais dispersée et organisée au niveau local, quand elle l’est. La Mission déploit alors plusieurs solutions : la première étant de leur promettre des programmes de « tourisme social » représentant 25 % des lits dans les nouvelles stations (campings municipaux et villages de vacances), la deuxième est de leur proposer leur relocalisation dans des zones saines viabilisées et d’y acheter un lot ; la troisième est l’expulsion, dont celles des baraquiers de Saint-Pierre et du Bourdigou qui ont défrayé la chronique. De la même façon, mais avec des résultats plus rapides et plus probants, la lutte est menée contre le camping sauvage.
Les stations balnéaires du Golfe du Lion, saines mais payantes, sortent de terre (la Grande Motte, le Cap d’Agde, Gruissan, Leucate, Port Barcarès, St Cyprien), après une longue campagne de démoustication au DDT, le remblaiement de nombreux étangs et marais, la construction de routes et voies rapides et des équipements techniques, des digues de protection et le creusement des ports de plaisance et des marinas, qui impliquent des millions de mètres cube de sable et de vase déplacés, et autant d’apports de terre arable : soit plus de deux années de travaux de génie civil (qui se poursuivront) préalables avant de pouvoir ériger les premiers immeubles de la station La Grande Motte.

[13] Peut-être serait-il possible de manière générale d’évoquer la médiocrité architecturale des ensembles bâtis, des aménagements paysagers, et des tracés de voies conçues par les ingénieurs. Le Figaro consacrait à ce sujet un article jugeant : « Et du béton, du béton, du béton. Quand l’œil demande grâce , il ne trouve que des tamaris rachitiques, de jeunes platanes anémiés, des pelouses galeuses ornées de pétunias tristouillets. »
Mais au-delà des qualités esthétiques et paysagères faisant défaut (à cette époque), force est de constater que les Pouvoirs publics n’ont pas été en mesure d’assurer le contrôle total de l’aménagement urbain d’un aussi vaste territoire, qu’il estimait prétentieusement possible : la spéculation d’une manière ou d’une autre a contrarié les plans programmes, les promoteurs privés associés au projet ont favorisé l’économie de la quantité au détriment de la qualité (notamment architecturale) et l’État lui-même, dans la foulée, ne fut plus en mesure d’apporter les fonds nécessaires pour parvenir à la concrétisation des objectifs initiaux. Et il en fut de même pour le programme tout aussi pharaonique des villes nouvelles…


[15] La critique architecturale de la partie la plus politiquement avancée est fondamentalement absente dans le débats concernant l'urbanisme commercial. En 1975, l'urbaniste François Ascher [de la section économie du comité central du parti communiste], Jean Giard avec la collaboration de Jean-Louis Cohen, publiaient un ouvrage intitulé Demain la ville ? comportant un chapitre concernant les hypermarchés :
« Le développement des ''Carrefour'' ''Mammouth'', ''Euromarché'' pour ne citer que les plus grands, fut au départ encouragé et aidé par les pouvoirs publics. D'une part ces vastes installations occupant beaucoup de surfaces permettaient de faire l'économie des équipements nécessaires non réalisés ; d'autre part elles s'attaquaient au petit commerce, préparant ainsi les concentrations futures et la pénétration du capital monopoliste. En l'absence d'autres moyens, de nombreuses municipalités démocratiques furent contraintes d'accepter ces grandes surfaces. Les profits furent fantastiques d'autant que le capital initial à avancer était faible : un terrain et un « hangar » ; des marchandises déjà vendues avant même qu'elles ne soient payées aux fournisseurs. Une poignée de capitalistes accumula donc très rapidement un capital important ; ainsi de un hypermarché en France en 1963, Carrefour est passé à plus de 50 unités, en France et à l'étranger, réalisant un chiffre d'affaires de près de 3 milliards de francs (nouveaux), employant environ 8000 personnes, et dégageant en 1973 plus de 60 millions de bénéfice net. Dans ces conditions on peut douter que le fameux discount soit réellement au « service des consommateurs ». il s'agit là d'une technique pour gagner un marché et éliminer notamment les petits commerçants sur lesquels parallèlement le pouvoir fait peser ses coups fiscaux. D'autre part, il est évident qu'il ne s'agit pas là d'une forme d'urbanisation souhaitable. Ces grandes surfaces, indépendamment de leur aspect esthétique et de leur architecture sommaire, s'implantent là où les profits immédiats seront maximaux et rejettent le coût des voiries et de leur saturation sur les collectivités locales. »

[16] Selon Gérard Richez :  « C'est ce qui a permis à un député de faire remarquer en 1975 au Ministre de la Qualité de la Vie que l'Office National des Forêts a payé 6 fois plus d'impôts sur les bénéfices des sociétés que toutes les compagnies pétrolières réunies ! »
Réflexions critiques sur les parcs naturels français. In: Revue de géographie de Lyon, vol. 51, n°2, 1976.

[17] « Il est souvent commode de dénoncer l’automobile comme la grande responsable de tous les maux dont souffrent les villes, ainsi que des déceptions provoquées par un urbanisme inefficace. Mais, en fait, les effets destructeurs de l’automobile sont surtout symptomatiques de notre incapacité à construire la ville. Bien sûr, les urbanistes, y compris les constructeurs d’autoroutes qui disposent de sommes fabuleuses et de pouvoirs immenses, sont bien en peine de concilier l’automobile et la ville : ils ne savent que faire de l’automobile dans la grande ville parce que, de toute façon, ils ne savent pas concevoir de villes au service de l’homme — avec ou sans automobiles. On peut plus facilement déterminer et satisfaire les besoins nés de l’utilisation de l’automobile que d’autres besoins urbains beaucoup plus complexes, c’est la raison pour laquelle un nombre croissant d’urbanistes et d’architectes en sont venus à croire que si seulement ils parvenaient à résoudre les problèmes de circulation, ils auraient, ce faisant, résolu le principal problème de la ville. Or les grandes cités, tant sur le plan économique que sur le plan social, doivent faire face à des situations bien plus complexes que celles créées par la circulation automobile. Comment pouvez-vous savoir ce qu’il faut faire dans ce domaine précis avant de connaître tous les rouages d’une ville et l’ensemble des fonctions assignées à ses rues ? C’est impossible. »

[18] Yona Friedman in L’architecture mobile, les dix principes de l’urbanisme spatial (1961) : L’avenir des villes : centres de loisirs ;
les fonctions sont de plus en plus automatisées.
Le société nouvelle des villes doit être non influencée par l’urbaniste.
L’agriculture dans la ville est une nécessité sociale.
La ville doit être climatisée.
Les constructions qui forment la ville doivent être à l’échelle technique.
La ville nouvelle doit être l’intensification d’une ville existante.
La technique de l’urbanisme tridimensionnel permet également la juxtaposition et la superposition de différents quartiers.
Les constructions doivent être des squelettes remplissables à volonté.
Les villes de trois millions d’habitants représentent l’optimum empirique.
Toute la population d’Europe en cent vingt villes de cinq millions d’habitants.

[19] Lire :
http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2011/05/ch
aneaclemanifestedelarchitecture.html

[20] Leur manifeste_: «_L'explosion démographique, l'accélération spectaculaire des progrès techniques et scientifiques, l'augmentation constante du niveau de vie, la socialisation du temps, de l'espace et de l'art, l'importance croissante des loisirs, l'importance des facteurs temps et vitesse dans les notions de communications, font éclater les structures traditionnelles de la société. Nos villes, notre territoire ne sont plus adaptés à ces transformations. Il devient urgent de prévoir et d'organiser l'avenir au lieu de le subir. Le GIAP a pour but de rassembler tous ceux, techniciens, artistes, sociologues et spécialistes divers qui recherchent des solutions urbanistiques et architecturales nouvelles. Le GIAP veut être un lien entre les chercheurs de tous les pays, même si leurs thèses sont parfois opposées. Le GIAP n'a donc pour l'instant d'autre doctrine que la prospective architecturale. CONTRE une architecture rétrospective.
POUR une architecture prospective._»

[21] En 1966 dans la "Misère en milieu étudiant" les situationnistes les critiquaient :
« les Provos, en optant pour le fragmentaire, finissent par accepter la totalité ». L’artiste-urbaniste Constant, ex-Situationniste, a été une des figures majeurs du mouvement, et son projet de New Babylon, le modèle d’une « ville blanche » ludique.

[22] Les Provos, 1965-1967. In: Matériaux pour l'histoire de notre temps. 1988.


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