AMSTERDAM en LUTTES


Photo : © Hans van den Bogaard

« Qu’est-ce que le néolibéralisme ?
Un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur.»
Pierre Bourdieu
L’essence du néolibéralisme
1998

La brochure au format PDF- 500 pages 168 MO - est disponible
ICI (via google drive sécurisé)


Amsterdam, la belle capitale rebelle du royaume des Pays-Bas est devenue sage et soumise. 
L’on peut juger, sans paraître excessif, que l’héritage de quatre décennies de glorieuses luttes urbaine et écologique, pour le droit au logement et au squat – entre autres luttes -, ce précieux héritage a été balayé en une dizaine d’années...



...faute de résistance, les quartiers centraux d’Amsterdam, là où la résistance est née, encerclant le vieux centre historique, sont à présent embourgeoisés ou en passe de l’être totalement, les plus pittoresques sont à la merci et sous la pression d’un tourisme de masse tout aussi destructeur que pouvaient l’être jadis les bulldozers (avec ses conséquences sur la mutation du commerce, la pression hôtelière sur le logement, maisons de ville transformées en Bed & Breakfast, programmes d’hôtel des investisseurs, exacerbé par les offres d’Airbnb, saturation des espaces publics et nuisances dues à la surconsommation des lieux, etc.), tandis que les plus grands squats de jadis, dont les anciennes friches portuaires squattées, là où soufflait le vent libertaire, ont été évacués pour faire place, souvent, à des équipements ludico-touristiques, ou touristico-artistiques, aux côtés de nouveaux sièges sociaux de multinationales, objets spectaculaires tentant de capturer l'attention mondiale, symbolisant la nouvelle IAMsterdam. C'est-à-dire l'embourgeoisement de la ville et la grande pénurie de logement abordable, la destruction littérale du parc de logements sociaux mis en vente, la spéculation forcenée et la hausse véritablement vertigineuse de l’immobilier, les privatisations à outrance des services publics, les programmes d'éviction des indésirables, marginaux, délinquants et squatters, entre autres abominations urbaines ; tout ceci ne suscite aucune réaction d’opposition telle qu’elle s’exprimait jadis : la police, sans doute elle aussi nostalgique, n’a plus aucune tête subversive sur laquelle abattre sa matraque ; la contestation n’est même pas muselée, elle n’existe plus, sauf parfois, en réaction contre une nouvelle loi par trop libérale (notamment celle concernant l’université), à l’occasion d’un mouvement des mouvements, tel Occupy, mais sans lendemain sérieux, lutte inorganisée et inorganique. Certes, la pratique du squat perdure, tant bien que mal après la loi de 2010 l’interdisant et la pénalisant, mais comme la contestation, elle tient plus de l’anecdote marginale individualiste que du grand discours libertaire collectif, occupe illégalement l’espace artistique plutôt que l’espace social.

Si cette contradiction éclaire le malaise d’une jeunesse amorphe, par rapport aux décennies précédentes, et au-delà la démobilisation de « l’intelligentsia de masse », elle laisse dans l’obscurité le problème de savoir pourquoi la jeunesse révoltée formant des mouvements protestataires et rebelles est progressivement rentrée dans les rangs, alors que les contradictions fondamentales de la société néerlandaise, dans les domaines urbain et architectural, entre autres, s’aggravent. Ce fut d’ailleurs une question récurrente dans les débats contradictoires des intellectuels progressistes aux Pays-Bas : Pourquoi un tel spectaculaire et non moins rapide revirement ?

Amsterdam
30 april 1980 | émeute couronnement de la reine Beatrix
© Hans van Dijk

L’explication , affirmaient-ils est à trouver dans les relations dialectiques entre le système économique et social, les valeurs culturelles et les états de conscience de ceux et celles qui, historiquement, s’emploient à dénoncer les inégalités et injustices sociales, à défendre la tolérance, et à organiser au mieux la résistance. En premier lieu, dénonçaient-ils presqu’en choeur, la révolution néolibérale - néolibéralisme entendu dans ce texte comme un programme politico-économique du capitalisme allié au conservatisme. Mais si les conséquences sociale et économique du néolibéralisme engendrent ou exacerbent inégalités et injustices, il laisse libre court, s’épanouir même, la quasi totalité des revendications qu’exprimait la critique culturelle des années 1970, avec pour les Pays-Bas tolérant, un temps d’avance pour ce qui concerne la sexualité, l’écologie urbaine, les drogues douces. Le néolibéralisme est autant liberticide que permissif, et il se stimule et innove grâce aux résistances qui tentent de le combattre, qui a pu éliminer ou affaiblir considérablement le prolétariat et le mouvement ouvrier, puis la Nouvelle gauche, à qui le néolibéralisme emprunte, adopte et adapte nombre de principes, dont celui remarquable : « Il est interdit d’interdire », et au-delà d’idéaux, dont l’écologie ; et ne se prive pas d’enrôler dans ses rangs, les acteurs les plus radicaux des contestations passées, devenus politiciens ou dirigeants de sociétés prospères : IAMSTERDAM ne manquent pas de ce type de renégat-e-s recyclé-e-s. Victimes – consentantes - de cette capacité mille et une fois évoquée du capitalisme et du néolibéralisme à tourner à leurs propres profits les mises en question et les résistances dont ils font l’objet.

Mais cette récupération incorporation ira aux Pays-Bas bien plus loin lorsqu’en 2013, le roi des Pays-Bas annonce le futur programme révolutionnaire du gouvernement qui décrète, rien de moins et selon ces termes, la fin de l’État providence et la naissance de la « société de participation »: grossièrement, un programme d’hyper-ultra-austérité prévoyant la municipalisation et la privatisation de certains services publics et une baisse des aides sociales draconienne (de l’ordre de 20%) ; programme anti-social exigeant des citoyens néerlandais des efforts d’une, pour se prendre en charge par eux-mêmes (« À tous ceux qui le peuvent, il est demandé de prendre ses responsabilités pour sa propre vie et pour son entourage »), et deux, pour ré-investir – dans les deux sens du terme – les structures publiques désormais privées en partie de personnel et de subventions!


Bigre, l’idéal anarcho-libertaire Provo-Kabouter, et le programme du « gauchisme existentiel » (autogestion, décentralisation, etc.) se réalisent-ils enfin ? Il s’agirait, plutôt, du modèle de la droite dite libertaire. N’empêche, l’autogestion citoyenne hier érigée pour s’opposer aux décisions des administrations nationale et municipale se présente maintenant comme une alternative enivrante pour alléger les finances sociales de l’État ! D’ailleurs parle-t-on ici de la « doedemocratie » (the 
« do-democracy ») ou bien de de « Do-it-yourself-care », « le-social-fait-par-vous-même ». Une doedemocratie que les nouveaux entrepreneurs sociaux conjuguent avec allégeance et allégresse aux nouvelles disciplines, ou champs d’action de la pensée dominante que sont la green City, la smart City et la creativ City, domaines dans l’air du temps nés, aussi, lorsque la contestation se faisait entendre et, mieux, imaginait des contre-propositions, hier encore considérées comme huberluesques, aujourd'hui admises et intégrées dans les consciences comme dans le marché.


AMSTERDAM
Luud Schimmelpennink | Inventeur d'Autolib
mai 1968
© Evers Joost  Anefo

Grisé par ses sensationnelles victoires, porté par le silence accommodant ou complice, selon, de l’intelligentsia critique, par la passivité de la jeunesse et la robustesse de la répression, le néolibéralisme aux Pays-Bas est sorti grand vainqueur, mais sur les ruines de la Nouvelle gauche est né un nouvel assaillant, la droite radicale, ouvertement islamophobe et anti-européenne, anti-tolérante, donc, premier parti d’opposition (13,1% des suffrages) au sortir des élections de mars 2017. Les raisons de ce succès électoral (+ 5 sièges) sont multiples que nous connaissons (perte de confiance envers les élites gouvernantes, crise économique et politiques d’hyper-austérité européenne et nationale, chômage, attentats terroristes, etc.).

Encore faut-il y ajouter et l’accumulation de lois urbano-architecturales significatives, et un laisser-faire ravageur ayant créé, organisé sciemment la ghettoïsation des populations immigrées les moins aisées, là où l’islamisme radical s’est développé (dit-on), et la relégation spatiale des populations autochtones en difficulté, pauvre ou précaire, dans des zones suburbaines, là où se concentrent les votes favorables au Partij voor de Vrijheid (parti pour la liberté), le front national néerlandais. Et la « société de participation » qui s’exprime au mieux dans les quartiers gentrifiés où logent les classes moyennes, est davantage évoquée pour les quartiers plus populaires, en voie d'embourgeoisement comme un programme chargé de canaliser et de détourner le mécontentement des habitants, une «offre de consolation » ou de compensation ; les politiques urbaines construites dans une perspective « bottom-up », d’ « empowerment », dans laquelle la société urbaine, et notamment ses composantes sociales ou ethniques les plus désavantagées constituent l’élément moteur, sont pour ces quartiers, un leurre, une mascarade qui camouflent - ou tentent de le faire - une politique néolibérale agressive dans ses ambitions spatiales anti-sociales. Une cité participative au sein de laquelle les autorités locales décentralisées devenues des investisseurs sociaux imposent aux clients des services para-étatiques et à leurs créateurs de nouvelles règles dignes du crowdfunding.

En nous référant au terme du sociologue Neil Smith de « Revenchard City » pour caractériser l'urbanisme néolibéral, nous pouvons, dans le cas néerlandais, l'élargir à la société entière et évoquer une « Revenchard Society » où le commerce des biens et la marchandisation des personnes détrônent ce qui faisait jadis sa renommée : la tolérance et un certain sens commun du consensus ; où plutôt, fabriquent une tolérance inversée : à Amsterdam, à présent, une partie de l’opinion publique, des intellectuels, tolèrent de nouvelles formes de pauvreté urbaine, symptôme de la croissante indifférence, de l’insensibilité des néerlandais, par rapport à jadis, envers ceux qui vivent aux marges de la société, pauvres, précaires, immigrés et migrants, tout autant que les marginaux, squatters y compris. 


Amsterdam
Manifestation Pegida (Patriotic Europeans Against the Islamization of the Occident)
© Guido van Nispen

2016

Et pourtant, ces derniers en particulier, ont sauvé, le mot est juste, Amsterdam d'un désastre urbain, architectural et écologique qui aurait fait de la capitale une sorte de Manhattan européenne, sillonnée de rocades. Les années 1960 sont celles aux Pays-Bas, comme partout dans le reste du monde, de l‘émergence de la contestation emmenée par la jeunesse, prenant naissance juste après la rébellion feutrée des nozems, les blousons noirs néerlandais, une rébellion impertinente importée directement des USA, sans grande conséquence notable politique. Se posent les questions de savoir si ce nouveau grondement populaire a été inspiré par l’esprit contestataire initié par les beatniks puis les hippies des Etats-Unis - qui d’ailleurs envahirent la capitale mondiale de la tolérance ? était-ce là une nouvelle importation de nouvelles manières d’être, de penser et surtout d’agir ? Sont-ils les propagateurs du vent libertaire aux Pays-Bas ? Rien n’est moins sûr, car si la contre-culture artistique et critique néerlandaises ne précèdent pas celles des Etats-Unis, elles émergent, sur certains points particuliers, en simultanée ; et un des mouvements néerlandais ira même jusqu’à influencer le Flower power de San Francisco.

Les Pays-Bas en révolte partagent avec les USA, plus que tout autre, une même contestation s’exprimant en particulier dans les domaines de l’urbanisme, de l‘architecture et de l’écologie ; c’est à Amsterdam que s’ouvre à partir de 1964 un long cycle ininterrompu de luttes urbaines, pour le droit au logement, et au squat, qui, autre caractéristique propre au pays, s’achèvera à l’orée de l’année 2000 ; c’est là que se distingue les « alternatifs » néerlandais : ces luttes menées par des collectifs à tonalité anarchisante prennent successivement la relève, le flambeau lorsqu’un s’épuise ou disparaît de la scène publique, et l’héritage, les expériences en matière d’organisation de la résistance, de la mobilisation militante passeront ainsi de génération en génération. La contestation de la jeunesse néerlandaise a été le fer de lance du pays, mais son existence même, sa longévité somme toute exceptionnelle, n’ont été rendu possible que par la pression de la population et de l’opinion publique, à laquelle se greffe également l’intelligentsia, s’opposant aux opérations de destruction-rénovation concernant, en fait, la quasi totalité des vieux quartiers hérités du 19e siècle, encerclant le centre-ville historique. Programme pharaonique des planificateurs technocrates, soutenu et animé par la haute finance, qui explique différentes formes de militance, et ce, dans le contexte d’une fabuleuse pénurie de logements, produit d’une toute aussi extraordinaire spéculation sévissant depuis des décennies.

Ces caractéristiques se retrouvent tout pareil en Italie, où les luttes urbaines et pour le droit au logement ont été au coeur de la contestation, mais à la différence des Pays-Bas, elles s’intégraient, se superposaient aux grandes luttes d’usine, ce qui n’est pas le cas néerlandais, pays davantage tourné vers les activités commerciale, bancaire et les services ; d’autre part, si la révolte italienne a donné naissance aux organisations révolutionnaires armées marxistes, la rébellion néerlandaise s’arrêtera aux marches du pacifisme, certes agressif, comme celle à ce titre, de la jeunesse britannique, autre grand pays du squat. Mais le pacifisme de la rébellion néerlandaise introduira, inventera pourrait-on dire, en Europe, l’écologie urbaine : c’est bien à Amsterdam, où la résistance des uns et des autres contre les projets autoroutiers éventrant les vieux quartiers centraux, tracés destructeurs ignorant même ses monuments historiques, contre l’omniprésence de la voiture, contre la pollution, qu’est née l’écologie appliquée à la ville, mouvement proto-écologique dit-on, à l’oeuvre, depuis peu, aux Etats-Unis. Le mouvement écologique néerlandais se distingue par sa précocité, mais aussi, surtout, par sa capacité à inventer, et à contre-proposer des alternatives, qui aujourd’hui sont et appliquées et, mieux, exigées par les gouvernements européens, et du presque monde entier, dont notamment, vélo et automobiles électriques en libre service, tri des déchets, végétalisation des espaces, etc., des plans programmes des mouvements anarchistes Provos et Kabouters ; en somme, ce qui était considéré hier par les autorités néerlandaises comme des idées farfelues, huberluesques, est devenu de nos jours la norme ; il en va de même pour les squats, aujourd’hui soit institutionnalisés, soit repris dans sa forme commercialisée par les agences anti-krak.

En définitive, ces différentes formes de contestation, portées par l’opinion publique, après une dizaine d’années de lutte (1964-1975) ont permis de sauver de la destruction, en partie, les vieux quartiers du 19e siècle d’Amsterdam, et au-delà d’enterrer la vision moderniste, celle de la tabula rasa, des planificateurs néerlandais comme des pays capitalistes de l’Europe ; ainsi au modèle futuriste, l’esprit contestataire, contre-culturel, préfère, paradoxalement, une vision passéiste et conservatrice. De l’idéal de la rénovation lourde (on rase et on reconstruit – en mieux) la résistance exige des programmes de réhabilitation (on préserve et on répare l’existant). Toutefois, ce conservatisme, s’il opère dans les consciences comme une sorte de nostalgie en réaction contre la modernité, se détache des idéaux politiques des conservateurs, en cela qu’il protège l’existant, le bâti ancien, et les existences, les habitants déportés hors des quartiers centraux vers la périphérie, déportation admise voire animée par les politiciens conservateurs, et au contraire, argumentaire des résistances progressistes et alternatives.

Là encore, l’intelligentsia néerlandaise invente, comme elle avait su si bien innover avec le plan d’Amsterdam de 1935 ; car si ce type de programmation urbano-architecturale (préservation de l’ancien, de la population et des activités) a été élaboré, théorisé par les architectes italiens et expérimenté en premier lieu à Bologne, municipalité communiste, l’architecte Aldo van Eyck, l’un des fossoyeurs des CIAM, y introduira une certaine dose de modernité, en critiquant l’approche italienne d’une architecture pastichant l’existant. En parallèle, l’artiste néerlandais Constant Nieuwenhuys – proche de Aldo van Eyck - imagina, avec dans un premier temps Guy Debord, l’urbanisme unitaire et ses dérives, puis cette formidable utopie urbaine et architecturale qu’est New Babylon. L’intelligentsia néerlandaise offrait ainsi à la pensée architecturale deux grandes innovations, qui, et en particulier pour Aldo van Eyck, s’attachait à prendre en compte les remarques, les souhaits des habitants en résistance contre les autorités, dans une approche participative, approche née dans sa forme moderne, également, en Italie dès après la fin de la seconde guerre mondiale.

A ce triptyque – jeunesse contestatrice, intelligentsia rebelle et imaginative, résistance populaire – s’y ajoutent les acteurs politiques et leurs technocrates planificateurs, porteurs, plus que les premiers d’ailleurs, de la modernité post-industrielle de l’ère tertiaire ; rappelons et soulignons ici, que les quartiers anciens si pittoresques d’Amsterdam étaient au sortir de la guerre en partie, composés de vieilles bâtisses branlantes et inconfortables, et pour celles les plus dégradées étaient de véritables taudis verticaux où s’entassait le petit peuple. Ainsi, replacées dans ce contexte, les décisions de tabula rasa urbaine ont été relativement bien acceptées par l’ensemble des formations politiques, y compris le parti communiste néerlandais qui reprenait la position soviétique de bâtir de nouveaux quartiers modernes et monumentaux pour le peuple. Mais au fur et à mesure qu’enflaient la résistance et la contestation, ponctuées de violences policières inadmissibles pour l’opinion publique, s’opéra de drôles de scissions au sein des partis : quelques conservateurs et communistes s’affichaient publiquement contre le projet moderniste, communistes qui dénonçaient le scandale de la pénurie de logements, des socialistes s’intéressaient aux propos proto-écolo portés par les anarchistes déclarés, et s’indignaient des déportations des habitants et de la violence policière, anarchistes qui d’ailleurs présentèrent des listes aux élections municipales, etc. Tout ceci entretenant des débats endiablés répercutés par les médias. Cette cacophonie s’estompa au milieu des années 1970, sur fond de crise économique, lorsque finalement les programmes les plus controversés du plan d’urbanisme du grand Amsterdam seront abandonnés, et que furent privilégié des programmes de réhabilitation plutôt que de rénovation lourde.

La bataille urbaine avait été gagné, lui succéda la guérilla architecturale concernant les squats qui fut elle-aussi victorieuse, car l’on estime que des milliers de squatters illégaux ont pu à Amsterdam, régulariser leur situation illégale, et pour d'autres entretenu pendant quatre décennies un vent libertaire soufflé par les dizaines de lieux contre-culturel et alternatif, mêlant, souvent à différents degrés, activités artistique, politique, festive et sociale. L’écrivain et historien néerlandais Geert Mak évoquait pas moins « la guerre civile de vingt ans » d’Amsterdam portée par une multitude de mouvements underground nés au début des années 1960 ; dans les années 1980, la presse évoquait également « une guerre civile urbaine » pour caractériser l’ampleur de la résistance, la vigueur et la détermination des collectifs de squatters, et souligner le nombre important d’affrontements. Et Amsterdam pendant quelques décennies a bien été la Mecque de la contre-culture en Europe, pour sa permissivité et sa tolérance pour, justement, le phénomène squat, autant que pour les drogues douces en partie légalisées, les clubs homosexuels du Red District et, ne l’oublions pas, pour l’étrange amour qu'elle porte pour le vélo. 



Le
modèle
Amsterdam


Aux Pays-bas, l’urbanisation d’une large portion de son territoire a été confrontée à des conditions naturelles ingrates, un territoire peu propice pour y bâtir, menacé par la mer, les inondations des fleuves, et la contrainte du sol humide et instable qui constitue le soubassement des villes_; ces difficultés imposent encore aujourd’hui de lourdes servitudes techniques et financières, et expliquent le rôle prépondérant de la puissance publique dans le domaine de la construction, qui a fixé avec une grande avance sur les autres pays européens, les règles de discipline que constituent les textes d'urbanisme.

Dès la fin du 19e siècle, la pratique du bail emphytéotique décrétée par Amsterdam lui offre des avantages considérables, car la collectivité est propriétaire et gestionnaire des sols, faisant valoir ses priorités spatiales et programmatiques. Ceux publiés à partir de 1901, imposaient l'élaboration de plans directeurs et de plans de détail, et le permis de construire, et donnaient aux communes le moyen de les appliquer par des mesures d'expropriation. Ainsi, Amsterdam se dota d’un capital de vastes réserves foncières pour le développement futur de la ville. En outre, l’acte fondateur de la politique du logement aux Pays-Bas, le Housing Act (Woningwet) de 1901, affirme une politique favorable au logement social, et l’importance des corporations de logements (woning corporaties) à but non lucratif ou non, qui peuvent recevoir de substantielles subventions pour financer la construction d’un ensemble d’habitations pour leurs membres.

Ces contraintes, finalement, ne donnèrent qu’un rôle mineur au capitalisme hollandais qui ne fut pas un acteur primordial, mais un partenaire : c’est l’État qui contrôle directement le destin des grandes villes, les municipalités exproprient, se chargent de la viabilisation – coûteuse – des terrains, puis le sol assaini trouve acquéreur auprès des financiers, qui se contentent de la rente qui résulte du seul produit de la construction. Bien entendu, grande finance et municipalité pouvaient s’unir pour projeter des nouveaux quartiers ayant principale vocation de leur assurer des rentes confortables, et, si les nouveaux quartiers sont l’oeuvre des autorités qui appellent le monde de la finance à y participer, il n’en sera pas de même pour les quartiers historique et ancien d’Amsterdam : c’est ici, dans le labyrinthe urbain dense que la spéculation se manifesta avec toute sa force, mécanique mise en œuvre autant par de grands groupes financiers que par le petit propriétaire.

Amsterdam socialiste

La gouvernance du parti Social-démocrate, entre 1918 et 1925, face à une crise du logement exceptionnelle décide en 1918 de l’Emergency Housing Act, «_la loi sur le besoin de logement_» (Woningnood) permettant aux municipalités d’intervenir dans le secteur de la construction subventionnée :
= en accordant des crédits pour la construction de logements sociaux, et d’équipements publics_;
= en limitant la rente foncière_;
= par l’acquisition à Amsterdam de terrains et l’annexion des communes limitrophes_;
= par le contrôle les loyers ; certaines municipalités socialistes lancent des programmes d’habitat social visant à faire du logement un droit social, avec des loyers politiques, « le juste loyer » qui équivaut à un sixième du salaire.
= par le lancement de grandes opérations de construction de nouveaux quartiers, inspirées, dans un premier temps, par les idées de cités-jardins, financées par l’Amsterdam Housing Service (Woningdienst), sous la direction de Arie Keppler_: Tuindorp Oostzaan, Tuindorp Nieuwendam sont construits rapidement ; d’une manière générale, les habitants bénéficiaires de ce type d’opérations sont issus de l’élite de la classe ouvrière solvable, et des administrations ;
= en expérimentant de nouvelles techniques de construction_; Betondorp -_le village de béton – situé dans le nouveau quartier Tuindorp Watergraafsmeer, réalisé à partir de 1922, présente la particularité d’utiliser pour la construction des maisons et des équipements publics, le béton, prototypes constructif et politique qui visaient à briser le monopole des fabricants de briques et à abaisser de manière drastique les coûts de construction_;
= dans ce cadre, les architectes et techniciens de l’avant-garde jouent un rôle primordial, en relation avec les mêmes mouvements de l’Europe.
= le gouvernement adopte de nouvelles mesures en 1921, obligeant chaque municipalité à se doter d’un institut pour la construction populaire.

Cette politique volontariste prendra fin avec le nouveau gouvernement conservateur qui succède aux socialistes, et s’orientera à son opposé après la crise de 1929. Les contributions de l’État pour la construction populaire seront réduites et la politique des loyers « justes », suspendue. Cependant, la période qui s’étendra jusqu’à la guerre offrira des conditions pour que s’exprime la recherche expérimentale en matière d’urbanisme et d’industrialisation.

Camps

Cela étant, se posa le problème crucial des anciens habitants des bidonvilles, considérés comme inaptes à habiter les nouvelles demeures ouvrières : l’expérience démontrait que ce type de familles n’entretenait pas leur foyer, oubliait de payer le loyer, posait des problèmes de voisinage, etc. : la plupart d’entre elles connaîtront l’expulsion pure et simple. Pour prévenir d'autres incidents, un nouveau système administratif fut mis en place, avec des règles plus strictes pour accorder l’accès au logement public. Les demandeurs faisaient l’objet d’un rapport administratif établi par des surintendants qui inspectaient leurs demeures ou masures, vérifiaient les bonnes mœurs de leur ménage et s’informaient auprès des employeurs, des propriétaires, de la police, du voisinage. Entre 1926 et 1938, 56.692 de ces rapports ont été établis : 1292 familles ont été déclarées asociales et "inadmissibles" au logement social. Les élites socialistes trouvèrent alors cette solution de construire spécialement pour cette catégorie « inadmissible » des camps de de re-socialisation, dont deux étaient prévus à Amsterdam : Zeeburgerdorp ouvert en 1926 et Asterdorp en 1927, construits dans des zones isolées de la ville, dans le but explicite d’isoler les habitants du reste de la population. Entre autres abominations sociales stigmatisantes, par exemple, les enfants à l’école devaient porter un brassard rouge indiquant leur origine sociale ! Ce programme socialiste prit fin peu après la seconde guerre mondiale.


Idéologie anti-urbaine


En Hollande, l’idéologie anti-urbaine va croiser dans l’entre deux guerre, les hypothèses formulées par les théoriciens de l’architecture moderne, exprimées aux congrès des CIAM, et naîtront des expériences urbaines tout à fait originales, différentes de celles des siedlungen de la République de Weimar. Sous la gouvernance socialiste, des grands débats agitaient l’intelligentsia, partagée entre les partisans du modèle de la Garden city britannique décentralisée (decentralized Garden city model), c’est-à-dire éloignée des grands centres urbains, et ceux prônant la «_centralisation_» (centralized city model), leur implantation dans les faubourgs mêmes des grandes villes. En 1924, se déroula l’International Urbanism Congress, avec pour invité d’honneur, le père de la Garden city anglaise, Ebenezer Howard_; s’y dérouleront des débats entre partisans centralisateur et décentralisateur, et d’autres modèles originaux, dont la « Finger City » théorisée par le town-planner belge Raphäel Verwilghen, et celui proche du landscape architect américain Henri Vincent Hubbard, qui plaidait pour une interpénétration de la cité et de la nature.


En 1925, l’architecte Cornelis Van Eesteren et Theo van Lohuizen sont chargés par la municipalité d’Amsterdam du plan régulateur de la ville - _Algemeen Uitbreidingsplan -, plan adopté en 1935. Son caractère expérimental et parfaitement novateur adopte un nouveau modèle d’urbanisation, préfigurant et anticipant le développement urbain de la ville à chaque étape de la croissance de la population_: le programme prospectif répartit les nouvelles populations dans des quartiers standards de 10.000 habitants, saturés d’espaces verts, de services et d’équipements publics. L’originalité du plan programme est d’introduire une nouvelle conception moderne de la ville rompant avec les modèles de la cité-jardin banlieusarde de France, et des villes satellites anglaises ou allemandes_: le plan affirme une continuité de la structure urbaine et l’introduction – massive - du végétal dans le milieu urbain dense (et non l’inverse, d’implantation de l’urbain en campagne). Le plan prévoit la création d’un Bois sur un ancien polder asséché situé au Sud-Ouest de la ville_; un bois de 400 hectares alternant des grandes parties boisées, des plans d’eau de toute sorte faisant office de baignades, bordés de vastes surfaces engazonnées, des espaces botanique et ornithologique.



Le plan et ses instruments revêtent une importance historique considérable en raison de plusieurs facteurs : les sols destinés à l’expansion sont la propriété de la commune, grâce à une politique d’expropriation avisée, entreprise depuis longtemps. Le contrôle et la maîtrise des sols à urbaniser, écartent plusieurs difficultés, dont ceux notamment de la spéculation et du déphasage temporel entre les études et les réalisations effectives. En outre, le modèle anglais de la Garden city décentralisée fut écarté en raison notamment du coût des travaux pour sa réalisation, et celles concernant les infrastructures de transport la reliant aux grands centres urbains.

L’on reconnaît que le plan de 1935 d’Amsterdam incarne au mieux les principes de l’urbanisme de la Charte d’Athènes. Ce plan cohérent d’urbanisation moderne aux accents écologiques fut approuvé mais partiellement mis en œuvre_: la crise aidant, et les actions des politiciens conservateurs opposés au programme, dont celle de diminuer les budgets initiaux, puis la guerre seront autant d’obstacles à sa réalisation entière et concrète. Le plan régulateur de la ville de 1935 sera mis en œuvre après la guerre et ses grandes lignes seront adoptées et adaptées pour ce qui concerne le plan routier de l’agglomération jusque dans les années 1960.



La déconcentration concentrée

La volonté des concepteurs, appuie celle des politiques, d’un contrôle plus large à l’échelle de la région, la Randstad, qui suppose une planification coordonnée entre les trois grands centres urbains du pays : Rotterdam, Amsterdam, Utrecht et La Haye. En 1938 une commission (la commissie Frederiks) proposa un système hiérarchique de plans à trois échelles d’intervention lié à la fois au développement urbain et à l’habitat : municipal, provincial et national, coordonnant au mieux des pratiques déjà anciennes dans le système de planification territoriale néerlandais. Ce n’est qu’après la guerre qu’on différencia planification et habitat, et qu’est plus sérieusement évoquée la randstad, définitivement opérationnelle dans les années 1990. Dans la grande tradition néerlandaise de l’idéologie anti-urbaine, la conception spatiale de cette entité territoriale donnait un rôle prépondérant au grand paysage, qu’il s’agissait de préserver et de protéger. Une culture paysagère déjà ancienne, immortalisée par les peintures de Jacob Ruysdael, Jan van Goyen et celles de l'école de La Haye. En conséquence, fut réservé au coeur du Randstad, une vaste zone verte, bordée par ces grandes villes, un système urbain inversé par rapport, par exemple, au Grand Londres, entouré de sa ceinture verte.

Un système de coeur vert peu compatible, de fait, avec l’industrialisation et le principe général des planificateurs de dédensifier Amsterdam, et d’offrir à ses habitants la possibilité de se loger dans son hinterland. Cette migration interne, l'exode massif des habitants de la ville à la campagne, est sans aucun doute la transformation la plus radicale de la société néerlandaise de l’après guerre. Cet exode n’était certes pas nouveau, la périurbanisation est une autre étape dans le processus dynamique de concentration et de déconcentration urbaines de la population qui a eu lieu depuis le début de la révolution industrielle dans les pays occidentaux. Aux Pays-Bas, la périurbanisation massive des années 1960 est le résultat d'un long processus de déplacement des populations aisées, déjà amorcé vers 1900, dans les années 1930 pour les classes bourgeoises, puis des classes moyennes après la guerre.

En 1953 survint une catastrophe naturelle particulièrement meurtrière, la région de Rotterdam, en partie détruite par les bombardements nazis, est inondée par une tempête, submergée par les eaux de la mer du Nord, faisant près de 2000 victimes, des dégâts considérables, et causant une peine et un traumatisme tout aussi considérable au sein de la population. Le gouvernement lance alors le plan Delta, un programme pharaonique de travaux publics destiné à prévenir ce type de catastrophe, mais aussi un programme de mise en valeur des terres, de modernisation de l’agriculture, de l’accessibilité routière, et de protection d’aires naturelles, etc. En ce sens, le Plan Delta peut être considéré comme la version néerlandaise du programme américain de la Tennessee Valley Authority lancé avant la seconde guerre mondiale.

Un rapport concernant l'aménagement du territoire, daté de 1966, pointait les contradictions de la planification territoriale, cette sorte de compromis entre la dispersion périurbaine et la nécessité économique de la mise en commun et de la concentration (équipements publics et privés, emplois, etc.). Mais pour les planificateurs cette « déconcentration concentrée » pouvait être réalisée par la croissance contrôlée des zones résidentielles situées au-delà de l’aire d'influence des zones urbaines denses, par un réseau routier et un réseau de transports en commun efficaces, et un environnement attrayant. Dans ce cadre la planification instaurait une nouvelle unité géographique, la région urbaine, constituée par un ou plusieurs grands centres, et des noyaux urbains. L'intention de L’État était de construire massivement dans les zones où la demande était la plus grande, et dans les zones où la croissance urbaine était le plus souhaitable. Ces nouvelles aires urbaines étaient séparées par des zones vertes, des zones tampons constituées de terres agricoles et de parcs pittoresques prévus pour les loisirs_: ce principe d’urbanisation a été la clé de voûte de l’aménagement du territoire. La « déconcentration concentrée » imaginée par les planificateurs néerlandais est en somme basée sur l’idéologie anti-urbaine, caressée par les politiciens et les planificateurs depuis l’entre deux guerre.


La Reconstruction


Ainsi, les Pays-Bas disposaient d’une proportion très élevée de logements locatifs, un parc social public et privé remarquable par rapport aux pays européens capitalistes, où la part de l’accession apparaît relativement faible. Depuis le Housing Act (Woningwet) de 1901, ce pays s’est toujours distingué par une forte intervention publique :
= après la Seconde Guerre mondiale, l’Etat favorise une offre locative sociale pour enrayer la pénurie de logements et accueillir un éventail large de la population_;
= à partir des années 1970, l’enjeu est plutôt de stimuler l’offre dite «_abordable_», à la fois en location et en accession, par un système de subventions publiques, et de soutenir la demande, y compris pour les ménages à faibles revenus, au moyen des allocations logement_;
= depuis la fin des années 1970, la politique du gouvernement est principalement axée sur la promotion de la propriété privée et la réduction tendancielle des fonds publics attribués aux bailleurs sociaux ;
= jusqu’à la liquidation du parc social (vente) à partir de 1993.

Pays-Bas, Mecque du logement social, certes, mais ce pays a été confronté avant puis après la seconde guerre mondiale à une extraordinaire pénurie de logement, inquiétante car les projections démographiques à long terme établissaient une forte augmentation de la population. Jusqu'en 1955, la lutte pour résorber la pénurie de logements a été une des premières priorités de l’Etat, qui posait le problème d’un financement conséquent. L’État résolut cette difficile équation par une politique volontariste consistant à, grossièrement, construire massivement au moindre coût, à privilégier la quantité au détriment de la qualité ; dans un état d’esprit confortant l’idéologie anti-urbaine qui prévalait déjà au sein des élites depuis l’avant guerre. A Amsterdam, un important programme de construction de nouveaux quartiers est lancé, basé sur le Plan de 1935. A partir de 1951, les travaux débutent pour la réalisation de quatre quartiers jardins (Slotermeer, Geuzenveld, Slotervaart et Osdorp) reprenant les concepts de quartiers résidentiels spacieux où prédominent les espaces verts ouverts. Mais en 1956, un rapport de la Commission du logement de la Société néerlandaise pour l'industrie et du commerce, intitulé Production de l’habitat et prospérité, pointait les trop nombreuses défaillances de ce qui avait été construit jusqu’alors : mauvaise isolation contre le bruit et le climat, mauvaise qualité des matériaux et des équipements intérieurs (salles de bains, cuisines), etc. Selon ce rapport, l’ouvrier néerlandais vivait moins bien que le travailleur de la Ruhr, de Milan, Stockholm, Göteborg ou Copenhague. Ce n’est véritablement qu’à partir des années 1960, que les autorités décident d’imposer des normes de qualité plus rigoureuses pour les logements sociaux et subventionnés, dans le cadre d’une industrialisation de la production édilitaire.



En 1962, les chiffres et statistiques précises du mémorandum de l'Institut économique de l'industrie et de la construction, établissaient que la pénurie de logements était beaucoup plus grande que celle officiellement admise. L’on décida la construction de nouveaux quartiers dans d’autres zones de la ville, conçus sur le modèle jugé plus économique de l’architecture des grands ensembles d’habitat collectif. Au plan de 1935, l’on désigna de nouvelles zones d'expansion urbaine à Amsterdam-Noord avec la construction du tunnel de l'IJ en 1968, et à Amsterdam-Zuid et Zuidoost, où le quartier Bijlmermeer a été construit.

Bijlmermeer, ville modèle

La question des immeubles de grande hauteur aura été largement débattue jusqu’au milieu des années 1960, et ce, jusqu’au sommet de l’État, qui depuis la fin de la guerre, interrogeait experts de la chose, architectes et urbanistes reconnus du monde entier, sur les qualités et les inconvénients de l’architecture massive ; en 1961, le très sérieux et volumineux rapport de la Commissie Hoogbouw/Laagbouw (Commission de grande hauteur / faible hauteur) synthétisait les expériences étrangères, et les idées des architectes et des urbanistes de renommée internationale. En conclusion, ce rapport opposait la nature collective et le renforcement communautaire qu’instauraient l’architecture des immeubles de grande hauteur avec le caractère d'autosatisfaction et d’autonomie de la maison individuelle ; et les experts exprimaient l’idée que l’architecture massive, le cadre de vie qu’elle impliquait, n’étaient pas approprié pour tous les types de la population, que ce type d’urbanisme devait être réservé pour une catégorie limitée de familles culturellement développées, et celles ayant des niveaux de revenus élevés.

Sur la base de ce rapport, l’État, séduit par les avantages économiques de l’architecture industrialisée, qu’encourageaient également les industriels de ces secteurs (de la construction et des équipements), lança ainsi, à partir de 1962-63, les premières grandes opérations de grands ensembles sociaux, et de nouvelles villes satellites, politique symbolisée à Amsterdam par la construction de Bijlmermeer, modèle d’une nouvelle ville moderne, imaginée par l’architecte Siegfried Nassuth qui dirigeait l’équipe de conception du Service d’urbanisme de la Ville d’Amsterdam. Humaniste, son inspiration lui vint des cités communistes élaborés en Union Soviétique, où les installations collectives devaient alléger les tâches des travailleurs, stimuler la vie communautaire et émanciper les masses. Pour le quartier de Bijlmer, Nassuth avait imaginé un lieu célébrant l’égalité des chances et offrant d’amples possibilités de développement personnel à ses habitants. La programmation de Bijlmermeer comporte plusieurs phases successives d’opérations de construction de quartiers résidentiels s’étalant dans le temps.



La planification technocratique aboutit ici, tout naturellement, à une véritable catastrophe urbaine pour ce qui concerne la première et gigantesque tranche de l’opération titanesque  : le plan en nid d’abeille imaginé par l’architecte prévoit 85% d’immeubles de grande hauteur et 15% de maisons, pour un total de 50.000 logements, et 80% d’espaces verts au sol, où 40.000 arbres seront plantés : il s’agit bien d’un modèle de cité jardin verticale. Le système de circulation de cette ville modèle répondait aux exigences de la stricte séparation des circulations, et en particulier, celle pour l’automobile était circonscrite à des voies suspendues depuis les rocades menant à des vastes silos parkings reliés par des passerelles couvertes aux unités d’habitations, qui à l’intérieur devenaient des rues bordées de petits équipements et de commerces. Ainsi, les vastes surfaces vertes profitaient, en grande partie, quasi exclusivement aux piétons, isolés des dangers et inconvénients de l’automobile. De la même manière, le tracé du métro devenait aérien à l’approche de la station desservant le quartier, conception qui fait référence au plan libre de Le Corbusier ; de belles intentions, mais qui à l’usage se révélèrent catastrophiques, comme d’ailleurs d’autres éléments de conception des immeubles, mais plus grave, et c’est sans doute un des éléments primordiaux de cette contre-performance urbaine architecturale, les auteurs de ce programme sous-estimèrent largement les coûts de réalisations, et ceux concernant son bon entretien et sa bonne gestion.

Amsterdam
Bijlmermeer | 1975


Amsterdam | Bijlmermeer
1972
© Rois  Arsath

Amsterdam | Bijlmermeer
novembre 1973
© Anefo
La ligne de métro en construction est aérienne afin de préserver le "plan libre" du sol.

Bijlmermeer, à l’origine, est une opération dédiée aux classes moyennes d'Amsterdam qui jusqu’à présent désiraient s’installer dans la proche verte périphérie tout en étant à proximité immédiate de la ville, la première opération devait les contenter, selon les scénarios et prévisions optimistes des techniciens de la planification urbaine : les loyers des logements y étaient en moyenne plus élevés que dans les quartiers centraux populaires. En 1968, la première famille habitante inaugure son nouvel appartement. En 1969, une première enquête, montre elle, que 55% des nouveaux habitants sont là parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix : comme en France, l’on préfère sa propre maison agrémentée d’un jardin d’agrément ou potager, mais cela étant, de nombreux nouveaux habitants espèrent bien profiter des avantages de cet ensemble moderniste et viennent s’y installer, dont des volontaires pionniers comportant militants communistes, artistes et intellectuels et une communauté gay : pas vraiment le profil que souhaitaient les différents bailleurs, mais les problèmes s’accumulèrent très tôt. Dont celui de la hausse des loyers pour équilibrer un budget sous-estimé, et surtout, leur passage d’un régime social bénéficiant de subventions, à un régime privé. De même, un loyer était exigé pour l’utilisation des parkings, et quant aux espaces et salles destinées à la communauté, les résidents devaient pour en profiter, les louer. L’entretien des 80% d’espaces verts, s’amenuisa au fil du temps, et ces vastes espaces devinrent des sortes de terrains vagues balayés par les vents. Les classes moyennes boudèrent cette monstruosité urbano-architecturale, mal desservie par les transports publics (le métro prévu pour desservir l’ensemble arriva des années plus tard après la fin de sa construction), le peu d’équipements publics, comme celle de l’offre commerciale, quasiment inexistante, contraignaient, entre autres, ses résidents à utiliser l’automobile, à une époque où les infrastructures routières de l’agglomération étaient nettement insuffisantes ou en travaux, générant des embouteillages monstres. Enfin, les classes moyennes d’Amsterdam préféreront l’offre des milliers de maisons d'habitation construites dans les villes nouvelles à Purmerend et Almere, achevant ainsi l’attractivité de Bijlmermeer. Y arrivent les premiers habitants originaires du Surinam et des Antilles, qui de leur côté expriment d’autres revendications, à une époque où le Black Panthers Party aux USA est à son apogée…

Commence alors le calvaire Bijlmer, l’on s’interroge sur le taux de vacance exceptionnel, qui perturbe les prévisions économiques technocratiques, mais les opérations de construction se poursuivent à bon rythme, et sur le même modèle défaillant.


Amsterdam Centre


Future City Amsterdam ‐ Toekomstvisie City Amsterdam
Amersfoort
1966


Les grandes opérations urbaines d’Amsterdam concernaient, en premier lieu, sa périphérie, et jusqu’au milieu des années 1960, le centre ville avait été préservé, ou plutôt délaissé par les autorités, outre quelques opérations d’envergure. C’est ici, faute de mieux, que s’acharna la spéculation : d’une manière générale, les propriétaires préféraient laisser se dégrader leurs biens immobiliers, dans l’attente d’une expropriation avantageuse : pourquoi, en effet, faire des dépenses pour le bon entretien d’une maison de ville, alors qu’elle devait à terme être démolie ? Car les technocrates avaient décidé des grandes lignes de sa restructuration dès les années 1950, plan programme rendu public au début des années 1960 : le centre historique folklorique était entièrement conservé, mais sa ceinture du 19e siècle devait, à long terme, être en grande partie rénovée. Les plus grandes opérations concernaient :
1. La construction de rocades dans la ville, et périphérique comprenant des échangeurs de type autoroutier.
2. La création de complexe tertiaire dans les quartiers de la ceintrure du 19e siècle accompagnés d'immeubles de bureaux, de commerces et équipements et d'hôtels. Ces plans impliquaient un changement dans l'affectation des sols, prévoyant d’importantes démolitions.
3. La construction de lignes de métro desservant chaque quartier. A Amsterdam, les planificateurs ont paradoxalement considéré le métro comme un moyen d'obtenir plus d'espace en surface pour la circulation automobile. Il est à noter que la nature du sol impliquait pour la construction des lignes de métro souterrains, la démolition des constructions en surface_; et des fondations coûteuses pour les nouveaux – et rares - bâtiments situés au-dessus d’une ligne.
4. La densité urbaine, dans certains secteurs de la ville du 19e siècle qui était importante devait être abaissée. La ville compacte existante, le tissu urbain dense devait faire place à la ville aérée, moins dense. Ce sera un des points les plus controversés de cet ambitieux projet, alors que la crise du logement était encore à son apogée.
5. La planification urbaine s’appuya en grande partie sur la collaboration, le partenariat ou la coopération des grands groupes bancaires, des promoteurs immobiliers, et d’autres grands acteurs du privé, compris dans le petit cercle restreint du « Amsterdamsche Kring_» (Cercle d’Amsterdam), où siégeaient, notamment les promoteurs immobiliers Van der Meijden, Caransa, l'entreprise de construction Van der Meijden, l’industriel Philips, etc., qui, dans certains cas, imposent leurs décisions, notamment le secteur bancaire (Banque Nationale, AMRO Bank et la banque ABN) qui exigeait la construction de secteurs tertiaires et commerciaux.


Schéma routier d'Amsterdam centre
1959, annoté du 24 Août 1965 
Le rêve le plus fou des planificateurs : la tabula rasa, l'on comprend la résistance des habitants (détail) :



Nieuwmarkt

Les quartiers du 19e siècle entourant le centre historique présentaient cet inconvénient, pour les planificateurs, d’être parfaitement inadaptés à l’automobile, le méandre des rues étroites, la présence de canaux, la densité urbaine empêchaient et leur bonne circulation et leur stationnement en surface ; d’autre part, comme nous l’avons évoqué, ces quartiers se composaient de vieilles bâtisses inconfortables, voire dégradées dans les quartiers les plus anciens, les plus populaires. Les bombardements alliés, en outre, même s’ils s’étaient concentrés sur le port et les zones industrielles avaient cependant ici et là, touchés la ville habitée ; la partie Jodenhoek, le quartier juif (des classes populaires) devenu le ghetto juif (Judenviertel) sous l'occupation nazie, quasiment vidé, fut pillé durant le dernier hiver de la guerre : le froid d’une extrême rigueur, le blocus poussèrent les habitants à y venir pour se fournir en bois de chauffage, démolissant ainsi tout ce qui était susceptible de brûler, planchers, portes, menuiseries, etc. Après la guerre, les autorités s’employèrent à reconstruire en priorité ces infrastructures industrielles et portuaires, et Jodenhoek en partie en ruines laissé tel quel, outre les rues déblayées, pendant de nombreuses années devint, en partie, le refuge des plus pauvres de la capitale, des marginaux, etc., animé cependant par le marché aux puces. Y aimaient se promener dans ce décor apocalyptique, Constant et Guy Debord, accompagnés de l’artiste Armando, quartier hanté par la déportation massive de ses résidents juifs (80.000 déportés, 25% de survivants). La question de la mémoire, d’ailleurs, sera au centre des propos, et l'on songea y bâtir un monument dédié à l'holocauste (pour l'anecdote, la municipalité d'Amsterdam exigeait des Juifs rescapés des camps de concentration le règlement de loyers impayés pendant la Seconde guerre mondiale, même lorsque leurs logements avaient été détruits ou occupés par les Nazis !). La tabula rasa, dans ce contexte, était admise par les politiques communistes et conservateurs.


Cela étant, des voix s'élevaient contre ces opérations, et en 1956, est créée la Amsterdamse Maatschappij tot stadsherstel nv, devenue la Stadsherstel Amsterdam, une organisation à but non lucratif, fondée par un cercle de personnalités aisées dont certaines du « Amsterdamsche Kring »), qui se donne pour objectif la restauration d'édifices du patrimoine historique menacés ou dégradés : les biens acquis puis réhabilités, qui dans le cas de maisons et d'immeubles de ville, sont ensuite loués à des particuliers, assurant ainsi des revenus réinvestis en partie dans la maintenance des édifices et l'acquisition d'autres. La société, également financée par des dons de généreux mécènes, et parfois des subventions de la ville, dispose aujourd'hui d'un parc de 600 édifices.

Plan programme du réseau métropolitain d'AMSTERDAM
1968
A cette époque, les techniques de construction des lignes de métro souterraines impliquaient la destruction en surface des édifices...

Parmi les quartiers devant être à terme intégralement démoli et rebâti, Nieuwmarket, à proximité de la gare centrale, et du port, quartier par tradition, par essence populaire où s’établissaient, depuis l’âge d’or d’Amsterdam, les immigrés, quartier composé de vieilles maisons de ville mal entretenues, vétustes, véritables taudis verticaux pour certaines, devant faire place à un Central Business District (CBD), un quartier d’affaires qui manquait à la ville, des surfaces commerciales, devant être desservi par des lignes de métro, et pour adapter la ville ancienne à l’automobile, une rocade faisant le lien avec la gare ferroviaire centrale, et les nouveaux axes routiers et autoroutiers de l’agglomération projetés. Un « couloir de transit » particulièrement destructeur, bordé d’hôtels de classe internationale, d’immeubles de bureaux de grande hauteur, ovni-s ou éléments architecturaux inconnus à Amsterdam intra-muros.

C’est ici, à Nieuwmarkt, que la plus grande résistance s’exprimera dans les années 1970 contre cette tabula rasa programmée, un des épicentres de la contestation où se concentreront les squats et autres lieux alternatifs, qui entretiendront ce que l’on nommait alors « la bataille de Nieuwmarkt ».



ACTE I
[1944 | 1964]

NOZEM


Amsterdam
NOZEM
© Kees Jansen

1962

Les prémisses de la résistance apparaissent aux Pays-bas dès 1946, lorsque les Pays-Bas entrent en guerre contre les indépendantistes indonésiens : des milliers d’appelés refusèrent de se battre, tandis que d’autres désertaient. Le 22 septembre 1946 une grande manifestation se déroula à Amsterdam, et elle fut durement réprimée par la police. Une personne fut tuée (Petrus Dobbelaar) et plusieurs sévèrement blessées. Le 24 septembre une grève éclata à Amsterdam, suivie par des dizaines de milliers de travailleurs qui protestaient contre l’envoi de troupes en Indonésie. Sur les trains qui emmenaient les soldats on peignit des slogans comme «_Transport de viande Amsterdam-Batavia ». En raison des mesures d’intimidation (opérations de police et condamnations à des peines d’emprisonnement) contre les objecteurs de conscience, d’une propagande nationale laissant entendre que le pays serait ruiné si les fabuleuses richesses de l’Indonésie venaient à lui échapper, le nombre des opposants à la guerre diminua rapidement. L’indépendance de l’Indonésie fut déclarée à la toute fin de 1949, et c’est sans doute, le plus grand hold-up de l’histoire néerlandaise – moderne – qui lui a permis d’obtenir une somme colossale afin de rembourser les investissements néerlandais (3,5 milliards de Florins), une « dette coloniale » négociée par les nationalistes indonésiens pour l’indépendance.

Sans doute tout ceci a-t-il faciliter la naissance des Nozems, que l’on peut qualifier de blousons noirs, ou de Teddy Boys aimant particulièrement le Rock et les cyclomoteurs Puch ou Zündapp, à défaut de motos, avec pour idoles Marlon Brando, James Dean et Elvis Presley ; de jeunes adultes rebelles, issus du monde ouvrier pour les Dykers de Nieuwendijk, de la classe moyenne pour les Pleiners de Leidseplein, qui refusent toute forme d’autorité politique et religieuse, et n’hésitent pas à se confronter avec la police, ou entre bandes rivales. Selon Mustapha Khayati dans un pamphlet resté fameux, De la misère en milieu étudiant édité en 1966 :
« Au niveau le plus sommaire, les "Blousons noirs", dans tous les pays, expriment avec le plus de violence apparente le refus de s'intégrer. Mais le caractère abstrait de leur refus ne leur laisse aucune chance d'échapper aux contradictions d'un système dont ils sont le produit négatif spontané. Les "Blousons noirs" sont produits par tous les côtés de_l'ordre_actuel : l'urbanisme des grands ensembles, la décomposition des valeurs, l'extension des loisirs consommables de plus en plus ennuyeux, le contrôle humaniste-policier de plus en plus étendu à toute la vie quotidienne, la survivance économique de la cellule familiale privée de toute signification. Ils méprisent le travail_mais_ils acceptent les marchandises. Ils voudraient avoir tout ce que la publicité leur montre, tout de suite et sans qu'ils puissent le payer. Cette contradiction fondamentale domine toute leur existence, et c'est le cadre qui emprisonne leur tentative d'affirmation pour la recherche d'une véritable liberté dans l'emploi du temps, l'affirmation individuelle et la constitution d'une sorte de communauté. (Seulement, de telles micro-communautés recomposent, en marge de la société développée, un primitivisme où la misère recrée inéluctablement la hiérarchie de la bande. Cette hiérarchie, qui ne peut s'affirmer que dans la lutte contre d'autres bandes, isole chaque bande et, dans chaque bande, l'individu). Pour sortir de cette contradiction, le "Blouson noir" devra finalement travailler pour acheter des marchandises -et là tout un secteur de la production est expressément fabriqué pour sa récupération en tant que consommateurs (motos, guitares électriques, vêtements, disques, etc.)- ou bien il doit s'attaquer aux lois de la marchandise, soit de façon primaire en la volant, soit d'une façon consciente en s'élevant à la critique révolutionnaire du monde de la marchandise. La consommation adoucit les moeurs de ces jeunes révoltés, et leur révolte retombe dans le pire conformisme. Le monde des Blousons noirs n'a d'autre issue que la prise de conscience révolutionnaire ou l'obéissance aveugle dans les usines.»

Amsterdam
NOZEM
© Henk Blansjaar

1966

KRAKER

Les occupations illégales à Amsterdam avaient déjà une longue histoire, notamment dans la période l’entre deux guerre, où les habitants démunis, puis les chômeurs après la grande crise de 1929, faute de logements bon marché, sont contraints de squatter pour échapper à la rue. Les occupations illégales reprennent dès après la guerre, un phénomène essentiellement social, et souterrain, c’est-à-dire n’ayant pas de répercussion dans la vie publique du pays. L’on admet que les autorités d’Amsterdam toléraient les occupations d’édifices publics inhabités ou destinés à la démolition sous certaines conditions, dont celles pour les illégaux de se faire discret et de déguerpir lorsque la démolition était annoncée. Il semblerait que ce type d’occupation tolérée concerna également des artistes, acceptant ces règles, squattant de maisons en maisons, au gré des démolitions, mais la chose demeure et mystérieuse et, sûrement, de faible ampleur.

Les lois néerlandaises protégeaient particulièrement bien les locataires du secteur privé, très contraignantes pour les propriétaires qui préféraient, pour certains, ainsi ne pas louer leurs biens immobiliers. L’occupation illégale était, dans ce cadre, également grandement tolérée par les autorités, une loi stipulait que les occupants illégaux devaient disposer d’un lit, d’une chaise et d’une table pour éviter l’expulsion manu militari, et en outre, les propriétaires pour entamer un recours en justice devaient fournir l’identité du ou des squatters, ce qui, bien sûr, avantageaient ces derniers qui refusaient de révéler, cachaient leurs noms et prénoms_; les propriétaires avaient donc peu de moyen légal à leur disposition pour, en fait, les déloger rapidement. La situation était moins facile pour les squatters pour les occupations illégales de bâtiments municipaux, car dans ce cas, la police était en mesure de connaître leurs identités, mais, d’une manière générale, la permissivité était grande_; sans doute, cette tolérance politicienne exprimait les difficultés des gouvernements pour loger son peuple, qui considéraient le squat comme une forme de parc social de fait.
A partir de 1964, exactement, le phénomène de l’occupation illégale cesse d’être discret pour s’inviter dans la vie publique. La pénurie de logement bon marché, et de même, les situations de sur-peuplement, le nombre important de taudis, véritables bidonvilles verticaux, et les décisions des autorités concernant l’avenir urbain d’Amsterdam provoquèrent l’indignation de plusieurs groupes d’acteurs :
1. ceux concernés par une expropriation, souvent faisant partie des classes ouvrières, et ceux désespérant de trouver un logement.
2. les conservateurs qui s’opposaient à la disparition du patrimoine urbain historique – y compris ses monuments - au profit d’un froid modernisme.
3. l’opposition politique s’acharnera sur le « scandale de la pénurie de logements », dénonçant la pénurie, les conditions de surpeuplement dans l’habitat ancien, et les hausses successives de loyers, argumentaires repris par des comités de quartier, notamment social. Les sections locales du Parti communiste s’engagent auprès des habitants pour dénoncer une hausse des loyers, mais aussi pour exiger le relogement des locataires concernés – et notamment des retraités - par une expropriation dans le quartier qu’il souhaite, et non imposé par les services de l’habitat, et un loyer égal.
4. une autre résistance, issue des universités, composée de jeunes professionnels arrivés sur le marché du travail tentant de se libérer des pratiques traditionnelles, qui pour certains, ont transgressé les règles et barrières établies pour donner à leur travail une valeur sociale novatrice, que ce soient dans la prise en charge juridique, médicale et psychiatrique ou concernant d'autres professions de services, comme l'architecture, ou bien, le domaine des Arts. Ainsi, cet esprit critique inventera des pratiques professionnelles alternatives, pour venir en aide aux moins aisés, à ceux aux prises avec des décisions autoritaires de l’administration.

Propria Cures

En novembre 1964, la revue des étudiants d’Amsterdam Propria Cures, publiait un article concernant le quartier Kattenburg, destiné à la démolition, et soulignait que de très nombreuses maisons de villes inhabitées, vides, faisaient l’objet de détériorations, afin de les rendre inhabitables, par des équipes de travailleurs municipaux, mais l’article suggérait que des centaines d'étudiants pouvaient venir y vivre, la démolition n’intervenant seulement après le «_vidage_» complet des habitants du quartier, c’est-à-dire, dans quelques années. Un appel au squat entendu par l’étudiant Ruud Strietman – futur protagoniste du squat à Amsterdam - et un groupe d’amis qui décident en janvier 1965 de s’établir dans une maison de ville inhabitée située Generaal Vetterstraat à Kattenburg. Le bloc entier est prévu à la démolition pour faire place à un échangeur routier. Parce qu'ils ne sont certainement pas les premiers occupants illégaux à Amsterdam, ils sont très surpris de constater que des journalistes du grand quotidien De Telegraaf viennent les interroger dès le lendemain et consacre un article entier à l'occupation. Les premiers occupants illégaux seront très vite rejoints par d’autres, qui à leur tour, feront venir d’autres quotidiens, et des équipes de journalistes étrangers… Le squat devient de cette manière un problème politique public, avec ses partisans, ses détracteurs, et une opinion publique, qui d’une manière générale, approuve ce type de désobéissance, tant la crise du logement est grande, et depuis l’après guerre, sans fin. 


ACTE II
[1965 | 1974]

Résistances

Amsterdam
Militant Provo
1966

PROVO

Robert Jasper Grootveld, grand inspirateur du mouvement Provo, apparaît sur la scène contre-culturelle d’Amsterdam, en 1961-1962, lorsqu’il lance avec quelques amis une campagne anti-tabac, en écrivant le mot « Kanker » (cancer) sur nombre d’affiches publicitaires de tabac. Les firmes ainsi accusées n’apprécièrent pas et Grootveld fut emprisonné une semaine ; puis une seconde pour avoir poursuivi sa campagne une fois libéré. Il s’amusait également à répandre du chloroforme dans les tabacs, l’odeur rappelant celle des hôpitaux. Puis à partir de juin 1964, il se produit lui-même dans des happenings ayant pour thème le « consommateur aliéné_», chaque samedi soir à minuit, place du Spui, où s’érige la statue du Lieverdje. Ce théâtre participationniste, ces happenings en plein air, où s’établissait un dialogue entre Grootveld et son public, durait environ une heure et se terminait souvent avec l’arrestation du «magicien » par la police qui intervenait. La place du Spui devint rapidement le lieu régulier de convergence et d’intersections des différents mouvements de la contre-culture, et de la subculture bohémienne, et c’est ici, selon la légende, que se rencontrent les fondateurs du mouvement Provo. En mai 1965 naît le mouvement Provo, qui s’empare de la place du Spui qui devint leur agora, le lieu central où leurs membres exprimèrent leur esprit contestataire. Leur Manifeste est explicite :

« Aux Pays-Bas, le mouvement anarchiste “ Provo ” est né du provotariat et il souhaite que le provotariat du monde entier devienne conscient de son déclassement.
Que veut l’anarchisme ? la collectivisation, la décentralisation, la démilitarisation. Une société nouvelle, une fédération de communes autonomes, dans laquelle la propriété privée sera abolie.
Chacun y sera responsable de l’existence économique et sociale. Des machines électroniques accompliront dans l’époque cybernétique qui vient la tâche des administrations (éternel prétexte de l’existence de nos politiciens).
Dans une telle société technique, décentralisée en petites communautés, la démocratie sera réellement possible.
L’ANARCHIE VEUT LA REVOLUTION !
Provo” désespère de l’avènement de la Révolution et de l’Anarchie. Cependant “Provo” puise son courage dans l’anarchisme : l’anarchisme est pour lui la seule conception sociale admissible. C’est son arme idéologique contre les forces autoritaires qui nous oppriment.
Si le provotariat manque (jusqu’à présent) de forces pour
LA REVOLUTION, il reste :
LA PROVOCATION
La provocation, avec ses petits coups d’épingles, est devenue notre seule arme, imposée par la force des choses.
C’est notre dernière chance de frapper les autorités aux endroits sensibles et vitaux.
Par nos provocations, nous devons forcer les autorités à se démasquer. Tous les uniformes, bottes, képis, sabres, matraques, autopompes, chiens policiers, gaz lacrymogènes et tous les moyens que les autorités tiennent encore en réserve, elles devront les employer contre nous. Les autorités devront ainsi se
MANIFESTER EN TANT QU’AUTORITES REELLES :
le menton en avant, les sourcils froncés, la colère dans les yeux, menaçant à droite, menaçant à gauche, commandant, interdisant, condamnant. Elles se rendront de plus en plus impopulaires, ainsi la conscience des gens mûrira pour l’anarchie.
ET VIENDRA LA CRISE !
C’est notre dernière chance : LA CRISE DES AUTORITES PROVOQUEES.
Telle est la grande provocation à laquelle “Provo-Amsterdam” appelle le provotariat international.
PROVOQUEZ, FORMEZ DES GROUPES ANARCHISTES !
Attention, provos, nous perdons un monde ! »


Le « provotariat », est défini comme une « foule d’éléments subversifs », où se retrouvent
« beatniks, pleiners, nozems, teddyboys, rockers, blousons noirs, hooligans, mengupi, étudiants, artistes, inadaptés, ban-the-bombers .... Ceux qui ne veulent pas faire carrière et qui mènent une vie irrégulière_: ceux qui viennent des jungles d'asphalte de Londres, Paris, Amsterdam, New York, Moscou, Tokyo, Berlin, Milan, Varsovie et qui se sentent mal adaptés à cette société ... Le Provotariat est le dernier élément de rébellion dans nos pays ‘développés’. Le prolétariat est l'esclave des politiciens. Il regarde la télévision. Il a rejoint son ancien ennemi, la bourgeoisie, et constitue maintenant avec les bourgeois une énorme masse grise. La nouvelle opposition de classe dans nos pays est le Provotariat contre cette masse. Mais le Provotariat n'est pas une classe - son maquillage est trop hétérogène pour cela. »

Selon Roel van Duyn, co-fondateur du mouvement, les provo :
« ont donné le coup d’envoi du mouvement underground. Les Diggers à San Francisco, It et Oz en Angleterre, mai 1968 même ont retenu leurs leçons et traduit leur message : frapper l’opinion par des idées rapides et brillantes qui résument les hargnes les plus profondes. Pour la première fois depuis la guerre, Provo soumettait l’autorité à la question du rire, interrogeait la démocratie pour en secouer les limites et jetait dans la rue les problèmes fondamentaux jusqu’ici réservés : urbanisme, consommation, pouvoir, contre-culture... »
« Au niveau idéologique nous faisions référence à l’Anarchie (dès le premier numéro de ‘’Provo’’ en juin 1965)… Cette anarchie nous la comprenions alors comme une sorte de démocratie à implanter dans la vie quotidienne. Tout devait être organisé sans aucun leadership. Il ne devait plus y avoir de donneurs d’ordre et des exécutants, mais au contraire une nouvelle société dans laquelle aurait pu se retrouver ces capacités créatives et ludiques…». Actuel, janvier 1972.
Cinq éminents docteurs recommandent Provo
Poster/pamphlet
12 juillet 1965

En juin 1965, seul existait le groupe Provo d’Amsterdam, composé d’un noyau dur de membres fondateurs, autour duquel gravitaient quelques dizaines de personnes, de sympathisants mobilisés pour telle ou telle cause, ou actions ; il se composait de personnalités issues de la contre-culture, aux idées politiques divergentes mais unies dans leur désir de révolutionner non pas la société capitaliste, mais les mœurs du pays, et ce, de manière pacifique. Une revue Provo assure la diffusion de leurs idées, illustrée par le dessinateur Willem qui fera plus tard carrière en France.

Un an plus tard, des réseaux Provo étaient présents dans une vingtaine de villes aux Pays-Bas et en Belgique, sollicités au fil de leurs manifestations happenings par les médias, presse, radio et télévision, nationaux et internationaux. Les leaders provos ne refusent d’ailleurs pas les interviews et, le plus souvent, exigent d’une part d’être rémunérés (1500 €uros pour une télévision d’Espagne par exemple) et d’autre part dictent les conditions de l’entretien. En 1966, une agence de voyage néerlandaise proposait même aux touristes, une rencontre avec des provos, tel qu’il était écrit sur leur dépliant : « Meet the Provos»…

Le mouvement provo partagea des contacts avec des groupes des pays scandinaves, en Belgique, Italie, Suisse, Allemagne fédérale, et en Grande-Bretagne, mais aussi en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie ; de même, des textes ont été traduits en russe. En Italie, le 4 novembre 1966 parut dans Il Giorno, un article sur une manifestation de jeunes à Milan : «I capelloni si sono organizzati come i provos’ olandesi.» L’influence des provos est importante aussi dans nombre de mouvements culturels underground (comme la revue Utopie en France) et dans l’éclosion des groupes pacifiste anti-nucléaire et écologiste de divers pays. La renommée des Provos atteint également l’outre-atlantique, et un groupe de la mouvance hippy se désigna en tant que branche américaine, des Provos américains proches ou confondus avec les Diggers, désignés sous le label des « tribalistes », occupés à créer des institutions parallèles. Diggers et Provos auront été les groupes les plus constructifs de la mouvance hippie, des partisans de la révolution culturelle en imaginant des perspectives de société au-delà des actions ponctuelles qu’étaient les manifestations, les sit-in : les magasins populaires (sur le modèle des Black Panthers) où il était possible de se procurer gratuitement des vivres et des vêtements, etc. Une société post-compétitive composée de familles libres – libérées – dans des - quartiers de_- villes libres. Loin d’être une utopie, Diggers et Provos s’attacheront à créer des communautés urbaines ou parfois rurales, qui offraient la possibilité de vivre à contre-courant ; lieux ou le $ est banni, remplacé par le don, des services aux personnes gratuits, où l’on oppose à la sur-consommation, à la compétition entre individus, et au travail abrutissant, la coopération, l’épanouissement individuel et un mode vie acceptant volontairement une certaine dose de pauvreté.

Mais soulignons que les Provos n’étaient qu’un groupe alternatif parmi d’autres, leurs revendications n’étaient pas toujours nouvelles, reprises à d’autres mouvements (dont notamment le féminisme dû à l’initiative de Mary Zeldenrust-Noordanus, d’Irène van de Weeterings, l’éducation anti-autoritaire des enfants faisant déjà débat, la guerre du Vietnam, la pollution, le nucléaire), ce qui les distinguent des autres, est bien dans leur manière de protester, de provoquer, de s’exprimer par des happenings pacifiques ludiques et des actions manifestations spectaculaires. L’originalité des Provos a été de s’associer à d’autres causes, à toutes les causes en fait, dont notamment, contre la guerre du Vietnam ; la première manifestation contre la guerre du Vietnam se déroula le 23 décembre 1965, un sit-in face au consulat américain à Amsterdam organisé par un groupe d’anarchistes (Bastaards) qui convia tous les groupes alternatifs du pays, puis à partir de 1966, est organisée à Amsterdam chaque troisième dimanche du mois une manifestation silencieuse. Mais les provos, au contraire d’autres mouvements, en particulier de l’extreme-gauche, critiquent ici la violence américaine faite au peuple vietnamien, sans pour autant soutenir le leader Ho-Chi-Minh, et son idéologie marxiste. Peu à peu, ils investissent à peu près toutes les luttes hors usines, s’y mêlent au premier plan, les luttes urbaines, pour le droit au logement et au squat, la lutte antipollution, la lutte anti-pesticide pour une agriculture bio (pour une vie saine) qui forment ensemble un des premiers fronts écologiques en Europe ; leurs programmes concernent également le droit à l’avortement, à l’homosexualité, l’éducation sexuelle, l’éducation des enfants ; des « cinémas blancs » sont imaginés « sans sadisme commercial, sans culte de faux-héros bidons, sans érotisme à la James Bond » ; ils se présentent ainsi comme pacifiques, anti-colonialistes, anti-capitalistes, anti-communistes, féministes, anti-racistes, anti-militaristes, anti-nucléaire (militaire), etc. A contrario, ils ne refusaient pas de s’afficher avec des politiciens conservateurs ; en 1966, par exemple, les Provos se joignent à la manifestation contre la construction d'un grand immeuble de bureaux pour la banque ABN dans de Vijzelstraat, en centre ville, manifestation où figurent des politiciens de haut rang, dont l'ancien maire d'Amsterdam AJ d'Ailly.

Magazines Provo A4 :  Image 3 (7 août 1966), Image 5 (20 août 1966), Image 6 (4 septembre 1966).


CONSTANT


Co-fondateur du groupe culte COBRA, l’un des membres éminents de l’International Situationniste, l’artiste néerlandais Constant Nieuwenhuys, s’intéressa à l’urbanisme très tôt dans sa carrière, en 1953, adhérant au Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste (MIBI), il écrivait un texte intitulé « Pour une architecture de situation » qui selon la légende donna le nom des Situationnistes. Il rencontre Guy Debord, et ensemble théorisent l’urbanisme unitaire et ses dérives, inspirés par l’ouvrage Homo Ludens du sociologue néerlandais Johan Huizinga, publié en 1938 aux Pays-Bas (1950 en langue française). L’urbanisme, dans cette première période de l’international situationniste occupe une place centrale dans leurs débats, en 1958, la "déclaration d'Amsterdam" proposait onze points, dont :
4. Le programme minimum de 1'1.S. est l'expérience de décors complets, qui devra s'étendre à un urbanisme unitaire. et la recherche de nouveaux comportements en relation avec ces décors.
5. L'urbanisme unitaire se définit dans l'activité complexe et permanente qui, consciemment, recrée l'environnement de l'homme selon les conceptions les plus évoluées dans tous les domaines.
6. La solution des problèmes d'habitation, de circulation, de récréation ne peut être envisagée qu'en rapport avec des perspectives sociales, psychologiques et artistiques concourant à une même hypothèse de synthèse, au niveau du style de vie.
7. L'urbanisme unitaire, indépendamment de toute considération esthétique, est le fruit d'une créativité collective d'un type nouveau; et le développement de cet esprit de création est la condition préalable d'un urbanisme unitaire.
8. La création d'ambiances favorables à ce développement est la tache
immédiate des créateurs d'aujourd'hui.
10. La construction d'une situation est l'édification d'une micro-ambiance transitoire et d'un jeu d'événements pour un moment unique de la vie de quelques personnes. Elle est inséparable de la construction d'une ambiance
générale, relativement plus durable, dans l'urbanisme unitaire.
11. Une situation construite est un moyen d'approche de l'urbanisme unitaire, et l'urbanisme unitaire est la base indispensable du développement de la construction des situations, comme jeu et comme sérieux d'une société plus libre.

International Situationniste n° 3
Décembre 1959

Lors de la troisième conférence de l’internationale situationniste qui s’est tenue à Munich en avril 1959, la première séance de travail débuta par un rapport de Constant, il annonçait la fondation en Hollande d’un bureau de recherches pour l’urbanisme unitaire. Les activités de Constant sont rapportées dans la revue de l’IS de 1959 :
« deux manifestations avec conférences prononcées — selon l’usage situationniste — par des magnétophones, et débats très animés : l’une, en avril à l’Académie d’Architecture ; l’autre en juin, au Stedelijk Museum. Elle avait adopté, en mars, une résolution contre la restauration de la Bourse d’Amsterdam, exigée par toute l’opinion artistique, en proposant au contraire ‘de démolir la Bourse et d’aménager le terrain comme terrain de jeu pour la population du quartier’ et en rappelant que si ‘la conservation des antiquités, comme la peur des nouvelles constructions est la preuve de l’impuissance actuelle… le centre d’Amsterdam n’est pas un musée, mais l’habitat d’hommes vivants’. En août, les situationnistes hollandais ont exposé dans un numéro spécial de la revue Forum (n° 6), nos positions sur l’unification des arts et leur intégration à la vie quotidienne. Rejetant divers bavardages sur ce thème, la présentation de Constant déclare d’emblée : ‘Il faut qu’une modification totale de la structure sociale et de la créativité artistique précède l’intégration’ ».

A partir de l'urbanisme unitaire, Constant imagine New Babylon, un projet de mégastructure aérienne qui héberge la nouvelle ville, se développant à l’infini au-dessus des campagnes et des villes, au-dessus d’Amsterdam ou de La Haye, devenues des espaces canoniques de la dérive, destinées à être des terrains de jeux, de loisirs pour les New Babyloniens.


Constant
New Babylon
1971
Constant
New Babylon attaque Amsterdam et Rotterdam
1963

Mais en 1960, Constant démissionne de l’IS, peut-être pour avoir reçu, avec son partenaire et grand ami, l’architecte Aldo van Eyck, le Sikkens-award pour leur manifesto Voor een spatiaal colorisme et l’exposition Een ruimte in kleur au Stedelijk Museum Amsterdam en 1952. Sans doute aussi, car Constant a bénéficié du soutien d'un groupe de l'industrie de la construction parrainé par l'État, appelé Liga Nieuw Beelden (League For New Building) dont le programme Experiential Studio Rotterdam (ESR), portait sur la création d’une plate-forme d'expérimentations architecturales dans la construction sociale. Constant et un groupe d'artistes, d'architectes et d'autres concepteurs imaginaient ainsi des environnements immersifs, des installations de labyrinthe fabriquées à partir d'échafaudages, travaux reprenant les composantes du projet New Babylon que Constant avait largement exposé en Europe. Une exposition de New Babylon à La Haye comprenait un labyrinthe d'échafaudage en trois dimensions produit par l'ESR.

D’une certaine manière, Constant considérait les Provos comme, déjà, des New Babyloniens, des Homo Ludens s’amusant avec leurs happenings sur les ruines de la vieille Amsterdam, y voyant le potentiel d'une transformation sociale spatiale spontanée, auto-organisée et critique, hors des partis politiques traditionnels. De leur côté, les Provos, admiratifs, ont admis dans leur cercle Constant, et adopté le projet New Babylon. Les photos documentaires de l'installation montrent des «personnes provos» non identifiées dans les échafaudages et, en octobre 1965, Constant a été invité à publier dans le Provo n°4 (quatrième numéro du magazine Provo) un article présentant « Provos in New Babylon ». En mai 1966, Constant était à nouveau invité a publier un manifeste intitulé «Nouvel urbanisme» dans le Provo n°9, dans lequel il présentait ses enjeux urbains et politiques :

« Dès qu'il y a un excédent d'énergie disponible pour des activités autres que le travail, les loisirs deviennent inutiles et ouvrent la voie à la possibilité d'une véritable créativité - la création d'un nouveau mode de vie, d’un nouvel environnement ».

« La nature de l'environnement social dépendra de la manière dont l'énergie nouvellement libérée sera utilisée. En tout état de cause, cet espace sera le cadre du ludique, de l'invention et de la création d'un nouveau mode de vie. Les normes utilitaires telles que celles qui s'appliquent dans la ville fonctionnelle doivent céder à la norme de la créativité. A l'avenir, le mode de vie de l'homme sera déterminé non pas par le profit mais par le jeu.»

« Les points ci-dessus expliquent pourquoi la révolte des jeunes contre les normes et les conditions fossilisées du passé vise principalement la récupération de l'espace social -- la rue -- afin que les contacts essentiels au jeu puissent être établis. Les idéalistes qui pensent que ces contacts peuvent être établis en organisant des clubs de jeunes, des publications ou des groupes de promeneurs cherchent à substituer les normes de comportement prescrites aux initiatives spontanées. Ils s'opposent à la caractéristique la plus importante de la nouvelle génération, la créativité -- le désir de créer un modèle comportemental qui leur est propre et, en fin de compte, de créer un nouveau mode de vie.»

Entre passé figé et avenir libéré, Constant fait l'éloge du plan blanc de vélo des Provos, qui doit cependant, selon lui, être développé et même adapté aux nouvelles ou prochaines technologies, leur suggérant, par exemple, un plan d'hélicoptère blanc…




Henri Lefebvre sera très attentif aux propos des provos et de Constant qu'il rencontrera ; dans un entretien avec Kristin Ross (1983), il racontait :
« ...je vois Constant à Amsterdam. C’est à ce moment-là que se développe le mouvement des Provos qui devient très puissant à Amsterdam, avec l’idée de garder la vie urbaine intacte, d’empêcher que la ville soit éventrée par les autoroutes, empêcher qu’elle soit ouverte aux voitures. Ils voulaient que la ville se conserve et se transforme au lieu d’être livrée aux voitures ; ils voulaient aussi la drogue ; ils semblaient compter sur les drogues pour créer des situations nouvelles. L’imagination était semée par le LSD. C’était le LSD à ce moment-là. […] L’homme pivot était donc Constant Nieuwenhuys, l’architecte utopiste, qui a fait très tôt les plans d’une ville utopique, la Nouvelle Babylone – ce qui est une véritable provocation puisque dans tous les milieux protestants, Babylone, c’est la figure du mal. New Babylon, ça devait être la figure du bien mais qui reprenait le nom de la ville maudite pour en faire la ville d’avenir. Le plan de New Babylon date de 1950. En 1953, Constant Nieuwenhuys publie et écrit un texte qui s’appelle Pour une architecture de situation. C’est le texte fondamental qui part de l’idée que l’architecture va permettre de transformer la réalité quotidienne. C’est là où que se situe la relation avec Critique de la vie quotidienne : créer une architecture qui permettra elle-même de créer des situations nouvelles. Et ce texte, c’est le point de départ de toute une recherche qui se développe dans les années suivantes. D’autant plus que Constant est très populaire, et qu’il est un des animateurs du mouvement des provos. [...] j’ai rencontré Guy Debord, j’ai rencontré Constant, j’ai su que les Provos d’Amsterdam s’intéressaient à la question de la ville. J’ai été je ne sais combien de fois à Amsterdam voir ce qui se passait : comme ça, regarder la forme que prenait le mouvement, s’il prenait une forme politique. Il y a eu des Provos élus au conseil municipal d’Amsterdam. Ils ont remporté, je ne sais plus en quelle année, une grande victoire aux élections municipales. Puis après, ça s’est dégradé, c’est tombé. Alors, tout ça allait ensemble. Et puis, à partir de 1960, ça a été le grand mouvement d’urbanisation. D’ailleurs, les autres ont abandonné la théorie de l’urbanisme unitaire, parce que la théorie de l’urbanisme unitaire n’avait de sens précis que pour une ville historique comme Amsterdam qu’il s’agissait de renouveler, de transformer. Mais à partir du moment où la ville historique a éclaté en périphéries, en banlieues, comme ça s’est passé à Paris, et dans toutes sortes d’endroits, comme ça continue de se passer à San Francisco, comme ça s’est passé pour Los Angeles, la théorie de l’urbanisme unitaire perdait de son sens. Et alors, je me rappelle de discussions très fortes avec Guy Debord. Il disait : « L’urbanisme devient une idéologie ». Ce qui était exact, à partir du moment où, officiellement, il y a eu une doctrine de l’urbanisme. Le code de l’urbanisme en France date de 1961, je crois. Cela ne voulait pas dire que le problème de la ville était résolu. Au contraire.»


PRINTEMPS 66

Si les Pays-Bas ont cette réputation d’être un des pays les plus tolérants d’Europe, l’ordre et les lois, pour la famille royale, pour l’État, pour le maire d’Amsterdam (qui est nommé par la Reine) doivent être respecté, et pour cela, la police néerlandaise veille et n’hésite pas à manier de la matraque contre ce qu’elle considère comme étant des f-auteurs de troubles à l’ordre public, que ce soient les happenings, sit-in et autres manifestations pacifiques, les pamphlets, dazibaos et affiches, jusqu’aux slogans criés lors des-dites manifestations (par exemples, insulter le président américain « Johnson Mordenaar ! » [Johnson assassin] lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam, ou un membre de la famille royale, ici, crime de lèse-majesté, etc.). Les fautifs encourent non seulement coups et blessures, la prison et l’amende : les provos ont été ainsi fréquemment et battus et en prison, faisant dire à l’un deux, que le comité se réunissait le plus souvent dans les geôles de la police… Contre la violence policière, à laquelle ils étaient en permanence soumis, les Provos multiplièrent les plaintes en justice, appelaient à la démission du chef de la police, publièrent une brochure avec des photographies éloquentes, et organisèrent une exposition dans une galerie les présentant. Les recours en justice déposés seront souvent appuyés par les témoignages de simples spectateurs, assurant que la police intervenait avec brutalité et sans raison justifiée ; cette violence policière, qu’ils provoquaient, aura été l’instrument leur permettant d’ouvrir un débat public sur la répression, et par là, de les faire apprécier d’une partie de l’opinion publique, et de l’élite intellectuelle progressiste du pays.

Deux événements vont marquer l’année 66, considérée comme le Mai 68 français, le mariage de la princesse Béatrix et les dures émeutes ouvrières.

Si les provos provoquent, la famille royale en fait de même lorsqu’elle annonce le mariage de la princesse Béatrix, fille aînée et donc héritière du trône, à Amsterdam, prévu le 10 mars, avec Claus von Amsberg, diplomate allemand qui à l’âge de 17 ans fut membre des jeunesses nazies et soldat dans la Wehrmacht sous le IIIe Reich . Il faut se souvenir que c’est aux Pays-Bas qu’eut lieu en 1941 l’unique manifestation contre les mesures prises à l’encontre de la communauté juive, et le souvenir est proche d’une Rotterdam dévastée par les bombardiers allemands, première ville martyr d’Europe, et qu’à Amsterdam même, se trouve un des symboles de l’inhumanité nazie_: la maison de Anne Franck. Bref, les hollandais ne portent pas dans leur coeur, le passé nazillon du marié_; et la communauté juive déclare le boycott des festivités. Provokatie s’en prend à la fois à Claus von Amsberg, mais également au prince Carlos Hugo de Bourbon Parme, mari de la princesse Irène, chef des traditionalistes carlistes espagnols et soutien de Franco, ainsi qu’au prince consort Bernhard, mari de la reine Juliana et membre à vingt-cinq ans d’une formation nazie. « Quel est le plus grand démocrate des trois ? », titre Provokatie n° 3.



Le 10 mars 1966, le long cortège nuptial qui accompagne les époux est ébranlé par les actions des Provos, des bombes fumigènes fusent sur le passage du cortège, des hauts-parleurs diffusent des rafales de mitraillette, un poulet blanc atterrit dans le carrosse nuptial, escorté par quelques Provos défilant aux cris de « Claus Raus » et de « Ein zwei, ein zwei ». La police charge et sème la confusion entre admirateurs, curieux, spectateurs et antagonistes ; et leur happening prit une dimension planétaire, diffusé par les télévisions du monde entier, qui fit leur renommée ; et suscita des vocations.




Intitulée 10 mars 1966, la brochure éditée par les provos retrace les événements par une série de photographies et d'articles de la presse nationale et internationale ; une exposition fut également organisée : pendant que les visiteurs appréciaient les belles photos de la cérémonie, à l'extérieur la police cognait sur les provo-agitateurs...








En Italie, par exemple, des collectifs contre-culturels naissants, comme Mondo Beat et Onda Verde à Milan ou Gruppo Provo Roma à Rome s’inspirèrent des méthodes des anarchistes néerlandais (« metodologie provocatorie ») ou (« metodi di provocazione ironica ») : happenings contre la guerre du Vietnam et actions ludiques dirigées contre les visites de chefs d’Etat de pays occidentaux. Le Gruppo Provo Milano Uno diffusa à Noël 1966 un tract ronéotypé intitulé Provokazione. Messagio papale al provotario italiano, un pastiche d’un discours du pape, tout comme les provos néerlandais diffusèrent des tracts contenant des déclarations inventées et attribuées aux autorités hollandaises.
Fin 1966 les contacts s’intensifièrent entre néerlandais et italiens, ce dont témoigne un congrès anarchiste international à Milan. Deux provos hollandais étaient présents, Rob Stolk et Tom Bouman qui firent un exposé sur leur mouvement. L’issu du congrès fut assez mitigé : d’un côté les anarchistes latins admettèrent que la tactique de la provocation était un des moyens les plus efficaces d’intéresser les gens et ils manifestèrent beaucoup d’estime pour la provocation en tant que forme d’action. Mais, de l’autre, le congrès reprocha à Provo sa faible amplitude théorique (refus de croire à une analyse de classes sociales, le prolétariat s’opposant à la bourgeoisie, etc.) ainsi que leur parlementarisme. 

Witte Huizen

La septième édition de Provo, qui paraît fin Février 1966, publie une « lettre subversive » (Subversieve Brief) qui dénonce les plans à grande échelle du gouvernement de « déporter » la population la moins aisée du centre ville vers les banlieues et de créer un « désert de_béton amorphe ». Peu de temps après la publication de cette lettre Subversive, l’édition du Provo 7 est confisquée et les rédacteurs - Rob Stolk, Hans Metz, Luud Schimmelpennink, Roel van Duyn- sont arrêtés et jugés pour incitation et distribution d’écrits séditieux.




En avril 1966, Provo annonce le plan Witte Huizen (plan de logement blanc), qui se révélerait avoir l'impact le plus important à long terme sur le paysage politique d'Amsterdam. Le plan Witte Huizen prend pour cible le Palais royal situé sur la place du Dam, palais maintenu en tant que résidence officielle de la reine qui séjournait à La Haye, qui était la plus grande demeure inhabitée vacante de la ville, symbole d’une monarchie peu soucieuse d'une pénurie de logements gravement ressentie par la population. Le plan exigeait que le palais soit transformé en «Kollektieve Klaas Tempel» (temple collectif du père Noël) qui semble avoir correspondu à la notion beaucoup plus sérieuse et contemporaine d'un « centre social occupé ». Il appelait également à l'organisation de groupes de travail pour acquérir des compétences dans le domaine de la réhabilitation, du bricolage, afin de squatter et de réparer des logements. Les Provos, sensibles à la fois aux problèmes du mal-logement, à la rénovation destructrice des quartiers populaires imagineront le Woningbureau de Kraker, un bureau de service d'organisation de squats, venant en aide aux prétendants à l’illégalité, aux personnes à la recherche d'un lieu de résidence et, selon les termes du plan, désirant « trouver New Babylon ». Le plan Witte Huizen stipulait que les portes des maisons inhabitées frappées de démolition, en état spéculatif, soient peintes en blanc et que des listes soient constituées et distribuées par le Woningbureau. Après quelques succès remarqué, le groupe est dépassé par le nombre massif de personnes demandant de l'aide. Ils suppriment ce service après avoir édité et distribué une sorte de guide du parfait squatter.

Les premiers éléments du plan, symboliques et provocateurs, étaient évidemment provo-cateur, mais le plan Witte Huizen a particulièrement bien fonctionné, les provos, bien établis dans les quartiers populaires s’y font entendre et proposent : on les connaît, on leur parle, on sait ce qu'ils veulent et une bonne partie de la population partage leur avis sur l'avenir urbain de la cité. Propos provos qui marquent leur implication croissante dans les questions de politique municipale spécifique et l'ouverture à des membres ayant des objectifs politiques plus immédiats et plus responsables. Ainsi, en avril 66, déclarent-ils présenter des candidats aux élections municipales.



Salade artistico-politique

Le ton Provo est donnée en juin 1966, lors de la grève ouvrière et des combats de rue, d’une rare violence, entre manifestants et forces de l’ordre, dans le centre-ville même d’Amsterdam : deux jours et nuits de batailles entre ouvriers et police, qui se prolongent encore durant deux jours entre police et jeunes manifestants nozems.



Provo, tout du moins certains leaders, n’approuvent pas et ils publient un communiqué condamnant la violence, qu’elle soit ouvrière ou policière. De Vries, invité à la TV affirme clairement que les Provos n'avaient aucune liaison avec les ouvriers, que leurs revendications ne les regardaient pas et que l'organisation Provo d'Amsterdam n’avait pris aucune part dans les manifestations. Et si des Provos ont effectivement participé aux violences, ce n’est qu’à titre personnel, et essentiellement pour protester contre la répression exercée par les Autorités. Des déclarations qui opèrent une scission entre la base et les meneurs, entre les leaders modérés et radicaux, et qui étonnent les milieux alternatifs subversifs européens qui découvrent la véritable nature de l’anarchisme Provo. Les Situationnistes sous la plume de Mustapha Kayati dans De La Misère en milieu étudiant (1966) critiquent :
« Les Provos constituent la première forme de dépassement de l’expérience des ‘Blousons noirs’, l’organisation de sa première expression politique. Ils sont nés à la faveur d’une rencontre entre quelques déchets de l’art décomposé en quête de succès et une masse de jeunes révoltés en quête d’affirmation. Leur organisation a permis aux uns et aux autres d’avancer et d’accéder à un nouveau type de contestation. Les ‘artistes’ ont apporté quelques tendances, encore très mystifiées, vers le jeu, doublées d’un fatras idéologique_; les jeunes révoltés n’avaient pour eux que la violence de leur révolte. Dès la formation de leur organisation, les deux tendances sont restées distinctes_; la masse sans théorie s’est trouvée d’emblée sous la tutelle d’une mince couche de dirigeants suspects qui essaient de maintenir leur ‘pouvoir’ par la sécrétion d’une idéologie provotarienne. Au lieu que la violence des ‘Blousons noirs’ passe sur le plan des idées dans une tentative de dépassement de l’art, c’est le réformisme néo-artistique qui l’a emporté. Les Provos sont l’expression du dernier réformisme produit par le capitalisme moderne_: celui de la vie quotidienne. Alors qu’il ne faut pas moins d’une révolution ininterrompue pour changer la vie, la hiérarchie Provo croit – comme Bernstein croyait transformer le capitalisme en socialisme par les réformes – qu’il suffit d’apporter quelques améliorations pour modifier la vie quotidienne. Les Provos, en optant pour le fragmentaire, finissent par accepter la totalité. Pour se donner une base, leurs dirigeants ont inventé la ridicule idéologie du Provotariat (salade artistico-politique innocemment composée avec des restes moisis d’une fête qu’ils n’ont pas connue), destinée, selon eux, à s’opposer à la prétendue passivité et à l’embourgeoisement du Prolétariat, tarte à la crème de tous les crétins du siècle. Parce qu’ils désespèrent de transformer la totalité, ils désespèrent des forces qui, seules, portent l’espoir d’un dépassement possible. Le Prolétariat est le moteur de la société capitaliste, et donc son danger mortel_: tout est fait pour le réprimer (partis, syndicats bureaucratiques, police, plus souvent que contre les Provos, colonisation de toute sa vie), car il est la seule force réellement menaçante. Les Provos n’ont rien compris de cela_: ainsi, ils restent incapables de faire la critique du système de production, et donc prisonniers de tout le système. Et quand, dans une émeute ouvrière anti-syndicale, leur base s’est ralliée à la violence directe, les dirigeants étaient complètement dépassés par le mouvement et, dans leur affolement, ils n’ont rien trouvé de mieux à faire que dénoncer les ‘excès’ et en appeler au pacifisme, renonçant lamentablement à leur programme_: provoquer les autorités pour en montrer le caractère répressif (et criant qu’ils étaient provoqués par la police). Et, pour comble, ils ont appelé, de la radio, les jeunes émeutiers à se laisser éduquer par les ‘Provos’, c’est-à-dire par les dirigeants, qui ont largement montré que leur vague ‘anarchisme’ n’est qu’un mensonge de plus. La base révoltée des Provos ne peut accéder à la critique révolutionnaire qu’en commençant par se révolter contre ses chefs, ce qui veut dire rallier les forces révolutionnaires objectives du Prolétariat et se débarrasser d’un Constant, l’artiste officiel de la Hollande Royale, ou d’un De Vries, parlementaire raté et admirateur de la police anglaise. Là, seulement, les Provos peuvent rejoindre la contestation moderne authentique qui a déjà une base réelle chez eux. S’ils veulent réellement transformer le monde, ils n’ont que faire de ceux qui veulent se contenter de le peindre en blanc.» 


Witte Fietsenplan


Les anarchistes Provos présentent une liste aux élections municipales où ils obtiennent un siège au Conseil municipal d’Amsterdam en juin 1966 (la liste provo obtient 2,5% des voix) ;  dans les faits, l'élection d'un provo au conseil municipal se révèle peu fructueuse, et exacerbe les divisions, mais les actions happenings continuent.




Le pamphlet portant le titre de Witte Fietsenplan (Plan Blanc Vélo) est publié, adressé aux Amsterdammois, invités, avec la presse, le 28 juillet 1966 à venir le découvrir ; l’idée Provo est de mettre en libre service et gratuitement, des vélos – teints en blanc – aux habitants de la ville : chacun est libre d’emprunter un vélo, puis de le laisser, n’importe où, et sans attaches. Un plan destiné, plutôt optimiste, symbolique, à critiquer à la fois le propriétarisme de la société marchande:
« Le vélo blanc n'est jamais verrouillé. Le vélo blanc est le premier transport collectif gratuit. Le vélo blanc est une provocation contre la propriété privée capitaliste. Le vélo blanc est l'anarchie. La bicyclette blanche peut être utilisée par ceux qui en ont besoin et ensuite laissée sans surveillance ... La bicyclette blanche symbolise la simplicité et l'hygiène contre la nature autoritaire et la pollution de la voiture. En effet, un vélo, c’est quelque chose, mais presque rien.»
« La terreur d'asphalte de la bourgeoisie motorisée a duré assez longtemps. Les victimes d'accidents sont des sacrifices humains offerts à la nouvelle autorité à laquelle les masses se sont rendues : l'autorité automobile. Le monoxyde de carbone est son encens étouffant, il a ruiné les canaux et les rues par milliers. »


Bernard de Vries 
May 1966 
© Cor Jaring

Les médias invités, les curieux répondirent à cet appel et vinrent en nombre, de même que les policiers qui dispersèrent la foule et confisquèrent la cinquantaine de vélos blancs emmenés dans des camions ; violence policière gratuite, elle, pour réprimer un événement pacifique, justifiant la confiscation en prétendant que cette initiative était un appel au vol pur et simple, qui en encouragerait d’autres_; la manifestation fut relayée par les médias lui conférant un succès retentissant : l’objectif des Provos était atteint. C’est-à-dire de provoquer la réaction des autorités et démontrer sa nature répressive qui sous-tend l'administration, et de faire participer la population, faire réagir les spectateurs.

Les Provos en s’attaquant à l’automobile urbaine, reprennent les critiques exprimées déjà depuis longtemps, par d’autres mouvements, que l’on retrouve, par exemple, dans «Une thèse situationniste sur le trafic» écrit par Guy Debord, publié en 1959 dans le troisième numéro de l'Internationale Situationniste. Même s’il ne s’agit pas d’une idée originale – aux Pays-Bas ce genre d’initiatives avaient existé avant que ne se manifeste Provo –, la force de ce plan résida dans sa présentation originale, expressive et artistique. Ce fut une manière ludique d’attirer l’attention de l’opinion publique sur le problème de la qualité de la vie dans les grandes villes, et cette action provo-catrice ouvre l’ère de l’écologie urbaine en Europe, c’est-à-dire qu’à la théorie, aux grandes déclarations de principe anti-automobiles et aux idées propositions alternatives s’y ajoutent des actions concrètes et publiques. Le concept de la bicyclette blanche, notamment, allait devenir le symbole d’une forme de contestation originale. Il est l'ancêtre des vélolibs du monde entier.




Scissions

Un conseil international Provo est organisé au château de Borgharen, proche de Maastricht, capitale régionale de Limburg, où s’installent une cinquantaine de militants. Rob Stolk et plusieurs autres provos y déploient un drapeau rouge, au nom du Revolutionaire Terroristische Raad (Conseil terroriste révolutionnaire), et déclarent qu’ils prennent le pouvoir, en plus de l’imprimerie, qui a été déplacée. Coup d’État qui annonce la proche fin des Provos ; en attendant, après de longues heures de discussion houleuses, plusieurs résolutions sont prises, dont notamment :
=  une déclaration publique et autres actions anti-OTAN ;
= l’envoi d’une délégation au Vietnam ;
= l’organisation d’une manifestation de protestation contre le meurtre de cinq anarchistes en Espagne franquiste;
= l’édition d’un magazine Provo international ;
= l’organisation d’une campagne contre le tourisme de masse, et la publicité;
= la tenue prochaine d’un second Conseil.

A la suite de ce premier Conseil, s’écoulera de longs mois d’inactivité pour les Provos, présageant selon les médias, leur disparition, voire signifiant leur fin. Provo l’annonce effectivement en mai 1967 célébrée par un happening final dans le Vondelpark, situé en centre ville, grand parc urbain de 48 hectares, cérémonie mortuaire terminée sur la place du Spui ; leurs leaders y exposeront les raisons de la fin de leur mouvement, alors à son apogée. Signe des temps, la même année, aux USA, les membres historiques du mouvement Hippy de San Francisco déclaraient également leur fin.

Rob Stolk s’adressant au public, estimait que le bilan Provo n’était pas négligeable, car par leurs actions, d’une manière ou d’une autre, ils avaient réussi, en provoquant la violence policière pour mieux l’exposer, à faire tomber quelques têtes ennemies, dont le burgemeester Gijsbert van Hall, le chef de la police Van der Molen, et également révoqué le Ministre de la Justice Jan Smallenbroek (suite à l’émeute du 14 juin). Roel van Duyn assura sur la tribune la poursuite du mouvement, sous un autre nom, une autre forme d’organisation (Kabouter) ; et Hans Tuynman plaida pour la poursuite des activités illégales et à la désobéissance civile.

Ainsi, les membres les plus actifs du mouvement continueront à s'investir dans les luttes urbaines au sein d'associations, de comités de quartier, puis au sein du mouvement Kabouter, en 1970. Rob Stolk continuera à travailler au sein de son imprimerie, et publiera le De Tand des Tijds, et il réussira en 1969 à vendre les archives Provo à la Bibliothèque de l'Université d'Amsterdam (après avoir répandu la rumeur selon laquelle une université américaine désirait les acquérir). La somme assez importante servira à financer le Woningburo de Kraker (Working Office for Housebreakers or Squatter’s Workshop), digne héritier du Provo Real Estate office. De même, Rob Stolk en Janvier 1969 créé la fondation Diogène pour aider les artistes squatteurs illégaux menacés par des expulsions dans les quartiers en voie de rénovation.

La Stichting De Straat, la fondation La Rue, est créée en 1967, une initiative d'architectes et de post-provos, qui bénéficiera d’aides du Ministère de la Culture, qui l’autorisa à investir temporairement plusieurs bâtiments voués à la démolition à Nieuwmarktbuurt. Une expérience peu appréciée, semble-t-il, des riverains, malgré le fait que la Fondation se proposait de les aider, opposition populaire qui décida les initiateurs à limiter leurs prétentions. Néanmoins, ils organisèrent dans une boulangerie abandonnée de la Keizerstraat un centre pour les enfants du quartier.

Luud Schimmelpennink imaginera en 1968, comme alternative à la voiture polluante, le Witkarplan, le Plan blanc automobile, un véhicule à trois roues entraîné par un moteur électrique, d’une vitesse maximale de 30 kilomètres par heure et d’une autonomie limitée à 15 kilomètres. L’ancêtre de l’AutoLib que nous connaissons aujourd’hui ; qui voulait utiliser un Witkar devait s’abonner et payer 5 florins par kilomètre, et cinq stations dans la ville était proposée.


AMSTERDAM
Luud Schimmelpennink
© Evers Joost  Anefo

24 mai 1968


1968

Le printemps 1968 est plutôt calme à Amsterdam comme dans le reste du pays. Mais, sans doute, le Mai 68 parisien, incitent-ils les étudiants néerlandais qui déclarent leur soutien total à la rébellion, à organiser l’Université critique [« Universiteit critique »] dans plusieurs universités, autour de groupes de réflexion. Parmi ceux-ci, un s’occupe d’urbanisme, dont un des membres militants est l’étudiant en architecture Ruud Strietman, qui avait déjà été impliqué dans l'occupation illégale d’une maison de ville quelques années plus tôt. Le groupe publiera ainsi plusieurs brochures et organisera une conférence sur le développement urbain, dont l’un de thèmes aura été de traiter de la question d’inciter les citoyens à organiser la résistance et à prendre part au processus de participation citoyenne.

Les membres du groupe décident de passer à l’action et d’occuper illégalement une maison de ville dans le quartier de Nieuwmarktbuurt. Le samedi 21 Décembre 1968 un groupe où l’on retrouve Rob Stolk, armé de quelques meubles emmenés par des tricycles, occupe un bâtiment dans la Keizerstraat ; meubles qui selon la loi néerlandaise interdit à la police de procéder à une évacuation sans ordre d’un tribunal. L’immeuble est investi par les illégaux mais la police intervient si rapidement que les meubles n’ont pas pu être installés dans le bâtiment : les policiers évacuent manu militari les occupants ; qui déplorent une opération parfaitement désorganisée, qu’il s’agit non pas d’abandonner mais d’améliorer. En Février 1969, le Woningburo organise une occupation illégale à Dapperbuurt dans le Von Zesenstraat. Là encore, l'ensemble du groupe a été arrêté et emmené au poste de police. Deux semaines plus tard, le 28 Février, une nouvelle opération concerne un autre bloc dans le Wijttenbachstraat, qui elle, se déroule parfaitement : cinq maisons de villes sont occupées par une vingtaine de squatters. Les premières semaines sont l’occasion pour les occupants illégaux d’établir des liens amicaux avec les habitants du quartier, qui de leur côté, proteste contre une hausse de 6% de leur loyer. Parce que les squatters ne sont pas expulsés immédiatement, la presse aura le loisir de voir de près le phénomène nouveau, et sans exception, les journaux du pays consacreront un article dès les premiers jours après l’occupation. D’une manière générale, la presse aborde le sujet avec une certaine compréhension, à l'exception de la presse de droite qui exprimait ses plus grandes craintes pour ce phénomène, jadis dissimulé. A l’opposé, une radio propose au Woningburo son antenne pour un programme quotidien de son choix. La police ne pouvant intervenir, les autorités décident alors de procéder sinon à la démolition du bâtiment occupé, mais à le rendre inhabitable au nom d’une autre loi : le 20 Mars, une équipe d’ouvriers arrivée par le toit d’un bâtiment tentent de le malmener, mais les militants parviennent à écarter le danger ; finalement, ils quitteront le squat en octobre 1969.




Handleiding Krakers

En 1969, le « Woningburo de Kraker » connaît un immense succès et est submergé de demandes diverses pour obtenir leurs aides, d’assistance, des conseils, pour participer à une occupation illégale, etc. Leurs militants y répondent au printemps 1969 par une publication intitulée Handleiding Krakers, le «Manuel des squatters», manuel réalisé avec la WoninuFederatie Onafhankelyke Vakgroepen la Fédération des départements indépendants, un autre groupe de militants nommés en parodie de l’agence de l'Etat - le département de planification. En dépit d'être une brochure de quatorze pages seulement, le Handleiding Krakers est autant un pamphlet politique axé sur l'auto-organisation autonome et la mobilisation communautaire, qu’un manuel fournissant un ensemble d'instructions, d’indications rudimentaires pour briser les serrures et leur réinstallation, la réparation des toilettes, la réparation des sols endommagés et des toits, etc. Le Handleiding Krakers était l’un des instruments participant au vaste projet de galvaniser l'opposition populaire. D’une certaine manière, pour les militants du Woningburo de Kraker, la réponse donnée est brève mais puissante : Do-it Yourself, et l’édition de la brochure signifie pour le groupe, l’arrêt de leurs activités d’occupations illégales pour de nouvelles initiatives.







Les Résistants

Au côté du « Woningburo de Kraker » s’active également le « Woningburo De Koevoet (weet hoe het moet)» animé par Kim Borkent, ancien Provo et l'un des squatters les plus actifs de la ville, et opposé virulent aux plans de modernisation d’Amsterdam. Kim Borkent, formé par les expériences de Rob Stolk se distingue de son confrère concurrent par des mêmes actions mais plus discrètes, de moins d’envergure, employant un van Volkswagen, utile pour transporter rapidement des meubles d’un bout à l’autre de la ville.

Un autre groupe est actif en 1969, la Jeunesse socialiste (Socialistische Jeugd), un méli-mélo de jeunes gauchistes refusant l’emprise des mouvements politiques établis.  À Amsterdam leurs militants participent aux actions contre l'augmentation des tarifs des transports en commun, contre la TVA nouvellement introduite, etc. Le secrétaire de la branche d’Amsterdam, Hans van der Markt, sera arrêté pour avoir scandé lors d’une manifestation : « A bas les putes orange », c’est-à-dire, la famille royale. Quelques semaines plus tard, il est non seulement condamné à trois mois de prison, et à la grande surprise de tous, privé du droit de servir dans les forces armées et interdit de suffrage passif et actif pendant cinq ans. A cette époque où l'objection de conscience était à un haut niveau, Hans van der Markt fut ravi d’échapper – de cette manière – à la conscription ! Et l’inconséquence de ce jugement poussa, bien sûr, les jeunes manifestants à reprendre en choeur « A bas les putes orange », dans l’espoir d’échapper au service militaire. La bourde du magistrat sera corrigée par un nouveau jugement. Les militants de la Socialistische Jeugd pratiquèrent également le squat.

A ces groupes s’y en ajoutent encore d’autres, dont le groupe Ka Kaa de Theo KLEY (fin 1967), la Secte des Insectes (Insekten Sekte) en 1968, les clubs Provadya, etc., et de nombreux groupes féministes (WP-Women Power et Dolle Minas) ainsi que des activités coopératives. Le Diggershop, magasin alternatif, date de 1967. Il compte Willem parmi ses organisateurs. L'épicerie alternative 'tWespennest est animée surtout par Hans TUYNMAN. Un autre groupe se distingue également emmené par le personnage Arie van der Sluis, fondateur de la Commune Nieuw Nederland, la nouvelle Commune des Pays-Bas, participant avec les Jeunes socialistes aux manifestations contre l'augmentation des tarifs des transports en commun. Avec ses fidèles compagnons, ils occupent le 6 Juin l'ancien bâtiment de la Croix-Rouge, destiné à la démolition. Depuis le balcon, leurs militants lancent une grande bannière illustrée par une photo de la famille royale, dénoncée comme étant « Ennemi public n° 1 : La pénurie de logements ». Les occupants prévoient d’y établir non seulement un squat mais aussi un centre de discussions ouvert à tous ; et deux jeunes charpentiers se chargent de barricader au mieux les entrées afin de les rendre étanches aux forces de l’ordre. Qui ne tardent pas à arriver pour déloger et arrêter les treize squatters, et saisir leurs meubles. Libéré, Arie van der Sluis s’installera avec son lit sur la grande place du Dam, et devant la presse annonça pour les prochains jours une série d'actions d’occupation illégale : « Tant que la crise du logement se poursuit, nous occuperons tous les jours un bâtiment. » Il s’ensuit effectivement une série d’occupations illégales à l'été 1969 organisées par le Woningburo de Kraker, le Woningburo De Koevoet et la Commune nouvelle des Pays-Bas. Le 18 Juillet un bâtiment de la Damstraat est squatté, un autre jour, les squatters du Woningburo de Kraker investissent illégalement un immeuble de bureaux vide sur le Damrak.

En octobre 1971, un groupe de maoïstes s’organisent en parti politique du nom de Kommunistiese Partij Nederland/Marxisties Leninisties, (Parti communiste néerlandais/marxiste-léniniste) ; Parti radical qui refuse le réformisme Kabouter, privilégie l'aile « prolétarienne » contre la domination des étudiants et des intellectuels. En 1972, le parti change son nom en Socialistische Partij (Parti socialiste) et débute alors la création de structures lui permettant un enracinement local dans les quartiers populaires. Il disposera de son propre réseau de cabinets médicaux, d’organisations environnementales, d’associations de locataires, et des groupes d'action locaux fournissent aide et conseils aux citoyens. En tant que parti politique le Parti Socialiste se présente aux élections sans aucun résultat.

Hippy

C'est à Amsterdam que John Lennon et Yoko Ono organisèrent en 1969 le premier « Bed-in for Peace », avec un vélo blanc [provo] à leur chevet. Amsterdam est à cette époque, la Mecque de la contre-culture en Europe. Venus du monde entier, les hippies vont littéralement coloniser Amsterdam, et s’établir, aux beaux jours, dans le parc Vondelpark, haut lieu de la contre-culture en Europe, ou bien investir la grande place de la ville, le Dam Square, jours et nuits. 




Au fil des années, et plus particulièrement à partir de 1971, leur nombre augmente de manière considérable, et ils investissent, eux-aussi, les maisons de ville délabrées des quartiers en voie de rénovation, dont notamment, le Nieuwmarkt.



Amsterdam Dam Square (en bas à droite)
LIFE Magazine ©
9 juillet 1971


Ils seront une gène considérable pour les organisations actives dans les squats, car ils génèrent une délinquance liée au trafic de drogues, à l’origine de bagarres entre bandes rivales, entre jeunes marginaux et policiers, police qui ne se prive pas d’utiliser ce prétexte pour évacuer des maisons de villes occupées par de soit-disant drogués. Des comités d'action s’organisent pour s’y opposer, le Groupe d'action de Nieuwmarkt qui craignait une augmentation incontrôlable du nombre de squatters hippies étrangers, placardait dans tout le quartier une affiche prévenant les intrus indésirables : « Notre quartier n’est pas un camping ».



Tout ceci, relayé par la presse, donne ainsi un argumentaire de poids, pour les décideurs urbains, de nettoyer ce quartier malfamé, lieu de tous les trafics liés à la drogue. En d’autres termes, on ne se prive pas de stigmatiser le quartier, et ses habitants. Cependant, la tolérance du Conseil municipal vis-à-vis des hippies étrangers est plutôt grande, car malgré les problèmes occasionnés par la drogue, la municipalité leur rend service en éditant un petit livret « Use it weekly » donnant toutes les adresses pour une bonne utilisation estivale de l'espace de la ville, brochure principalement destinée aux hippies. Le Conseil, dans le cas de trop grande affluence estivale, leur proposera même des lieux de dortoirs, comme par exemple, un rez-de-chaussée d’un immeuble de Biljemer.


Ruigoord

Au début des années 70, ce village enroulé autour de son imposante église a été partiellement abandonné, les habitants ayant été expropriés pour l’extension du port d’Amsterdam (Afrikahaven). En 1973, un groupe de personnes squatte l'église, l’esprit hippy y remplaça l’autre, avec son cortège de soirées de poésie, de spectacles, et de fêtes, etc. Peu à peu, les maisons vacantes ont été squattées, une à une, profitant de l’abandon temporaire des travaux portuaires. Ruigoord se transforma ainsi en colonie hippie, une communauté indépendante connue du monde entier. 



Amsterdam Weeekblad
November 1972
Appel pour le squat du village Ruigoord :
Ruigoord: the village will disappear under a layer of sand for a chemical industrial area. Already 20 houses have been demolished on order of the Amsterdam municipality. New houses, only 7 to 10 year old, boarded up. In the village there is insecurity, one asks if the plans will be realized at all.
Come to Ruigoord!


Aktie'70

En 1970, la pénurie de logements à Amsterdam est sévère, aggravée par l’arrivée à l’âge adulte des baby boomers. Selon la loi, les célibataires sans enfants ne peuvent pas obtenir un logement dans le parc social, et conséquence de la pénurie et de la demande, le temps d’attente pour en obtenir un, se compte en années, avec un minimum de trois années ! La situation à Amsterdam, en particulier est dramatique. Ce fait divers l’exprime parfaitement bien, l'histoire de Van Kuik, ouvrier de 25 ans, marié depuis deux ans et demi, père de deux enfants placés à l’orphelinat car le logement minuscule qu’ils occupent est inhabitable pour une famille de quatre personnes. Le 23 Janvier 1970, Van Kuik désespéré décide de gravir l’échelle jusqu’au neuvième étage d’un immeuble proche de la gare centrale et menace de se suicider, s’il n’obtient pas un logement. Finalement un responsable du service du logement fera promesse à Van Kuik qu'il obtiendra un logement rapidement.



La pénurie de logement bon marché est à ce point dramatique que le nombre d’occupations illégales augmente à partir de 1969 ; les principales conditions se trouvent réunies, car sont disponibles en nombre un large choix de bâtiments vacants, et les squatters peuvent compter sur un certain degré de protection juridique contre les évacuations trop hâtives_; en outre, la presse de gauche, du centre couvre les événements dénonçant pénurie du logement et en réponse les violences policières, et enfin, la radicalisation des groupes politiques extra-parlementaires en plein essor augmente leur potentiel combatif.

En 1969 Joop Peters, lui-même squatter, continue sur la voie du Woningburo de Kraker, en créant Aktie'70, donnant un nouvel élan au squat à Amsterdam. Fin janvier 1970, Aktie'70 se fait connaître pour la première fois en public, en placardant sur les bâtiments vacants de la ville des pancartes illustrées par une dent cariée, de la déclaration « Ik schaam mij - bewoon mij », et où figurent l'adresse et le numéro de téléphone de leurs locaux. L'intention est d’établir un contact direct avec le plus grand nombre de personnes intéressées. Le premier grand squat de Aktie'70 sera ouvert le dimanche 22 Mars 1970. Un groupe d'une trentaine de personnes emmenées par Joop Peters occupent des bureaux vides sur la Sarphatistraat.


Kabouters



Roel van Duijn
© Ruud Hoff  | 1969

Le mouvement des Kabouters naît à Amsterdam en 1970, avec la fondation du fictif et idéal État libre d'Orange, Oranje vrijstaat. L’ex-provo Van DUYN, alors conseiller municipal, fait figure de leader principal, qui déclarait être à présent partisan des idées de l’anarchiste russe Kropotkine. L’on retrouve au sein des Kabouters, les anciens leaders Provos Luud Schimmelpenninck et Hans Tuynman. Un des objectifs Kabouter est d’organiser, de manière durable, une société alternative dont l'expression écologique et libertaire apparaît notamment dans son organe De Paniekzaaier (Le Semeur de panique). C’est tout à la fois un projet utopique global formulé par des propositions alternatives concrètes. L'Oranje vrijstaat peut se présenter comme une contre-société et comme une sorte de gouvernement parallèle, car sont organisés douze Volksdepartement :
1. Ministère populaire des Travaux publics, qui concerne l’urbanisme, les aménagements paysagers et la démolition des autoroutes ;
2. Ministère populaire des affaires sociales, s’occupant de l’organisation de centres communautaires et de conseils, et de l’entraide ;
3. Ministère populaire de l’hygiène environnemental ;
4. Buro De Kraker dépendant du Ministère populaire de l’habitat populaire ; Aktie'70 sera associé au mouvement au sein du « Volksdepartement voor Volkshuisvesting » ;
5. Ministère populaire des transports et de l’eau ;
6. Ministère de la satisfaction des besoins, dont l’objectif est de construire une économie alternative qui ne vise pas le profit, mais la satisfaction des besoins humains ;
7. Ministère de la santé mentale, remplaçant le ministère de la Justice, dont l’objectif est de guérir les causes de la criminalité, plutôt que de sévir ;
8. Ministère populaire de l’agriculture, à connotations écologiques ;
9. Ministère populaire de l’éducation ;
10. Ministère populaire de la (sous)-culture et de la créativité ;
11. Ministère populaire de la défense (ou de l’offense) comprenant une université populaire pour adultes du sabotage ;
12. Ministère populaire de la coordination internationale.



Le mouvement Kabouter privilégia en particulier les questions d’urbanisme (contre les rénovations), pour le droit au logement (au squat), et d’écologie avec les « Groenen Planen » (Plans Verts), des thèmes essentiels, prédominants dans leur programme qui reprend l’idée provo des Plans blancs. Leurs leaders adoptent comme il se doit, les mots d’ordre de la Nouvelle gauche européenne : l'autogestion généralisée érigée comme un rempart contre tout autoritarisme. Dans ce cadre, il s’agit d’occuper l’espace et d’organiser des contre-espaces alternatifs afin de libérer l'imagination créatrice, en refusant toutefois l’utopie stérile. Rien n'est figé, leur proclamation insiste bien sur la volonté de laisser libre cours aux idées et aux expériences, en refusant, dogmes et descriptions précises, tout en s’ouvrant à d’autres groupes ou organisations. Les collectifs autonomes, liés entre eux, revivifient le fédéralisme libertaire traditionnel et sont une des premières grandes ébauches de l'horizontalisme. Cela étant, les Kabouters n’échapperont pas, comme les Provos, aux problèmes de dissensions internes entre les clans partisans.

C’est un projet politique réaliste réformateur, car l’un des objectifs est bien de conquérir aux élections municipales, un maximum de siège. Leur manifeste, dit des «_Serviteurs du peuple_» dresse la liste des actions publiques à envisager :
= action contre l'automobile : partiellement réalisée par des sit-in, et concrétisée par des «_rues sans voitures » ;
= égalisation des salaires ;
= hygiène du milieu (création d'un système parallèle de distribution des aliments biologiques, élaboration d'un véhicule urbain électrique) ;
= squat autorisé pour des logements inhabités et locaux inutilisés ;
= défense des quartiers populaires : c'est l'action centrale, « l'habitat traditionnel seul nous permet de rester ensemble » ;
= santé mentale du peuple (étude de la criminalité et tolérance des déviances) : mise en place de lieux contre-culturels ;
= agriculture bio : lutte contre la surproduction et les traitements chimiques ;
= enseignement : crèches de quartier, écoles anti–autoritaires (le pays dispose en ce domaine d'une certaine tradition).

Aktiegroep Nieuwmarkt

Amsterdam
Kabouter Aktie70
kraakspreekuur Centraal Bureau Passeerdersgracht
Decembre 1970

Le Aktiegroep Nieuwmarkt, Groupe d'action de Nieuwmarkt, rassemble ou fédère les partisans de l’action directe ; le groupe au printemps 1970 commence à squatter les maisons délabrées et barricadées, des équipes ont été formées pour rénover les maisons de ville, afin de les re-rendre habitables et confortables. Un problème majeur avec la remise en état des lieux est le refus de la municipalité, des services compétents, de leur fournir l'eau et l'électricité._« Votre maison n'existe plus » est la réponse. Le problème de l’électricité est résolu grâce aux réverbères qui servent de point de connexion au réseau, ou le repiquage appliqué sur les bâtiments voisins encore connectés. Mais les incendies sont fréquents. Leurs militants vont sans cesse inventer et perfectionner les instruments destinés à la défense actives, les tactiques de guérillas urbaines, comme par exemple, l’utilisation d’une sirène d’alarme à partir de 1971, perchée sur un toit, pour alerter les habitants d’un danger imminent et les engager à venir immédiatement_: tactique astucieuse qui donnera effectivement des résultats probants ; dans chaque ilôt de quartier, un ou plusieurs militants peuvent être mobilisés en peu de temps par téléphone, listing téléphonique organisé par le Aktiegroep Nieuwmarkt. La sirène retentit pour la première fois au début du mois Avril, lors d’une tentative de couper le gaz dans l'un des squats situé sur la Keizerstraat. Deux cents habitants et squatters avertis par la sirène arrivent à temps pour en empêcher les employés. À partir d’Avril 1971 Radio Sirène, une radio pirate interdite, émet une émission hebdomadaire sur les ondes moyennes. Cette année, d’autres quartiers résistants disposent d’une radio pirate. En plus des émissions de radio d'information sont également distribués divers journaux et brochures. D’autres tactiques sont utilisées afin de sauver les arbres du quartier ; ainsi, lorsqu’arrivent les équipes municipales pour procéder à la coupe des arbres, des militants y grimpent, bloquant l’abattage ; et il n’était pas facile pour la police de les y déloger. Une ancienne forge squattée fera office, après travaux, de salle de réunion et de conférence.

La venue de ce corps étranger, de jeunes pratiquant l’illégalité, les actes de désobéissance civile, s’adonnant aux idéaux libertaires, au sein de ce quartier populaire ouvrier, est relativement bien accueilli, et notamment par les commerçants qui désespèrent de voir leur quartier se vider de leurs clientèles d’habitants, et se réjouissent de cette venue miraculeuse. Les habitants apprécient en particulier leurs efforts pour distraire les enfants du quartier, les jardins d’enfants et les initiatives festives. Cela étant, comme nous l’avons évoqué, les squatteurs seront, un temps, assimilés aux hippy venus de l’étranger, squattant les plus délabrées maisons du quartier, apportant avec eux les problèmes liés au trafic de drogue, à la petite délinquance, et un style de vie excentrique, déluré, encore incompatible avec les mœurs du temps.


Nationale Kraakdag

En mars, Aktie'70 annonce pour le 5 mai 1970, le Nationale Kraakdag, la journée du squat. L'initiative se déroule dans de nombreuses villes du pays, organisée par des groupes affiliés à des branches locales du mouvement Kabouter. Parfois, comme à Breda, le Nationale Kraakdag est l’occasion de créer une branche locale de l'État libre d'Orange. D’autres groupes manifestent leur accord, en exemple, les militants de la Jeunesse socialiste y participeront. Aktiegroep'70 se concentre à Haarlem, ville proche d’Amsterdam, avec la branche locale de l'État libre d'Orange : vingt bâtiments sont squattés par leurs membres, y installant des familles avec de jeunes enfants, occupation qui peut compter sur la solidarité ou la sympathie de la population d’Haarlem. Utrecht voit également plusieurs bâtiments squattés simultanément ; à Amsterdam, la police plus vigilante tente de stopper à temps plusieurs occupations, mais les squatters sont bien préparés cette fois -ci et n'ont pas l'intention d’être délogés. Armés de pots de peinture – blanche -, de bombes fumigènes et de poudre de stéatite, ils se barricadent dans les bâtiments. Les occupants illégaux de plusieurs grands squats accueillent ainsi les forces de police par un tir tendu de pots de peinture. Mais d’une manière générale, la police parvient à évacuer la plupart des tentatives de squat, notamment à Keizersgracht et Herengracht où les squatteurs sont expulsés de force et arrêtés ; des affrontements violents se déroulent également entre les manifestants et la police. Au total, 138 personnes seront arrêtés.

Des anarchistes au Conseil municipal

Aux élections municipales de juin 1970 le mouvement Kabouter devient le 4° parti du pays, avec près de 11% des voix et 5 élus à Amsterdam (sur 45 sièges), Roel van Duijn, Frans van Bommel, Connie Bos ,Guy Peters et Kilian Joop ; 7 autres villes comptent entre 1 à 2 élus. Ils vont ainsi pouvoir proposer au conseil municipal de nombreuses solutions alternatives, tout en multipliant les actions illégales au sein des quartiers anciens.

Les Kabouters organisent dès l‘été à Amsterdam, une opération squat à l’encontre d’un important propriétaire de la ville, Hendrik Tabak, spéculateur notoire ; le 7 août, cinq bâtiments inoccupés sont squattés par des militants d’Aktie’70, avec les architectes Peter Hakkenberg et Henk van der Kleij. Les vieux quartiers représentent en 1970 un véritable Eden alternatif, car depuis le temps des Provos, une centaine de communautés se sont installées illégalement dans les maisons de ville anciennes destinées à la démolition. Le programme Kabouter de lutte contre toute forme de contrôle urbanistique et de restructuration planifiée révèle leur projet : faire de la vieille ville populaire, et en particulier à Nieuwmarkt, un nouveau laboratoire social.




Le dispositif de résistance reposait sur une liaison étroite entre la population et les activités des kabouters, sur les équipements contre-culturels installés dans le quartier (écoles, crèches, terrains de jeux, aide aux retraités). Fin 1970 les résultats suivants peuvent être constatés :
= entre trois et cinq mille logements squattés ; .
= environ cinq cent militants chargés de l'aide aux personnes âgées (courses, garde, réfection des appartements) ;
= une agence de placement pour retraités ;
= trois magasins coopératifs d'alimentation et d'artisanat ;
= plantation d'arbres dans les rues pour lutter contre le stationnement ;
= vote d'une loi sur les ordures : une fois l'infrastructure mise en place, les habitants sont invités à trier leurs ordures en 4 ou 5 catégories.

Westelyke Eiland

Les « Iles de l'Ouest » se positionnent dans la partie centrale d'Amsterdam, constituées d'un habitat ouvrier et d'entrepôts, ces îles sont le lieu d'implantation idéal pour les surfaces de bureaux nécessaires au développement de la ville. D'autre part, un projet d'autoroute urbaine y est prévu. La construction de « Narwal », un immeuble de bureaux provoque la colère des habitants qui forment un comité d'action et exigent la construction de logements pour reloger sur place les habitants expulsés. Les pourparlers avec l'échevin ne donnant aucun résultat, le comité d'action fait appel à des architectes, en posant comme principe : que les îles restent un lieu où travail et logements soient liés, que les implantations d'immeubles soient stoppées et que les habitations existantes soient conservées. Les deux étudiants architectes, Paul de LEY et Jouke Van den BOUT établissent un plan d'urbanisme anti-moderniste, et imaginent des maisons de ville reprenant la typologie des parcelles d’Amsterdam (4,5 x 20). Des photographies prises lors des séances de concertation réunion montrent deux jeunes architectes aux allures de rock star s’exprimant devant un public plutôt âgé, une autre présente Paul de LEY et des habitants en train de casser une barrière d’un parking d’un récent immeuble de bureaux...

Jouke van den Bout et Paul de Ley en meeting à Bickerseiland
© Pieter Boersma
1971 ?
Collection Het Nieuwe Instituut




Une exposition de maquettes du projet est organisée dans le « centre du quartier » (une maison squattée), ainsi selon les architectes, les habitants prennent conscience de l'espace de leur quartier (notamment les enfants qui ont construit les éléments de la maquette). Le plan d'urbanisme est diffusé par tracts à 600 exemplaires, et des réunions de discussions sont organisées avec les architectes, mais avec un succès relatif. La faible importance du parti envisagé (18 logements, 4 espaces artisanaux), a sans doute permis au comité d'imposer ses vues à la municipalité, toutefois les enjeux essentiels dont les immeubles de bureaux, l'autoroute urbaine, ne sont pas remis en cause. Malgré quelques actions exemplaires, comme la fermeture des ponts isolant symboliquement les îles du reste de la ville, le bilan positif du comité d'action est sans doute d'avoir inauguré une expérience du type advocacy planning, remettant, en cause le monopole des services d'urbanisme officiels, et d'avoir diffusé assez largement le contre-plan. Les premiers logements sociaux sortent de terre en 1975.


Paul de Ley et de son acolyte Jouke Van den BOUT sont considérés comme les premiers architectes à être intervenus en faveur des habitants_; de Ley deviendra par la suite le spécialiste de la régénération urbaine à Amsterdam, et il travaillera avec Aldo van Eyck et Theo van Bosch, dans la même approche caractérisée par un urbanisme respectueux du contexte, la participation des habitants et contre la monotonie de l'architecture fonctionnelle. 

Bijlmermeer

Nous retrouvons la nouvelle ville modèle de Bijlmermeer, où logent en 1971, 15.000 habitants, dont 3000 gays et 45% de célibataire ; 40 % des habitants ont moins de 30 ans, entre 15 à 20 % des habitants sont originaires du Surinam ou des Antilles, et dans l'enseignement primaire, 45% des enfants sont d'origine étrangère. La menace d’une ghettoïsation du quartier plane, et dès 1972, des universitaires de la Delft University of Technology, commencent à enquêter sur les problèmes et les maux de Bijlmermeer. Des résidents mécontents pour les mêmes raisons que nous avons déjà évoqué, et en particulier contre le système de parking : les habitants n’avaient d’autres choix que d’utiliser, de louer donc, des places de stationnement dans de véritables parkings-bunkers, le stationnement en surface étant réduit dans un souci de préserver les grands espaces verts du quartier, et de bien séparer les fonctions dédiées aux déplacements. Les bunkers devinrent rapidement des zones de délinquance peu fréquentables, éloignés en outre, des habitations. Ainsi, deux phénomènes apparaissent : le départ progressif de ceux à qui les technocrates destinaient la ville modèle, appartenant aux classes moyennes, et l’organisation de la résistance en comités de résidents en marge du système institutionnel, et des organisations alternatives agissant en centre-ville ; co-existaient notamment :
= le CARIBEAN Centrum, organisation de la petite bourgeoisie immigrée, recherchant l'intégration, organisant un « Street Corner Work » pour prévenir la délinquance (vols, dégradations, etc..) ; ils seront les premiers à squatter une classe libre en rez-de-chaussée, détournée en centre communautaire ;
= le SHAB, organisation des homosexuels regroupés en association ;
= l’Organisation Indépendante des Habitants, qui s'efforçait d’organiser l’implication et la participation directe des habitants.

En outre, le parti communiste organise également la résistance, et en 1973, une auto-réduction générale des loyers est lancée. Les revendications de l’Organisation Indépendante des Habitants comprenaient entre autres :
= des espaces collectifs ;
= des équipements publics, notamment ceux dédiés à l’enfance ; et des équipements sportifs ;
= des commerces de proximité ;
= l’amélioration des transports publics en fréquence et dessertes ;
= des subventions pour les activités culturelles ;
= l’augmentation du nombre des travailleurs sociaux ;
= la baisse des loyers ;
= la destruction des parkings bunkers, la possibilité de stationner en surface gratuitement, répercutée par une baisse du loyer.





De leur côté, l’Organisation Indépendante des Habitants reprend certaines tactiques des organisations alternatives, en pratiquant notamment la désobéissance civile : le stationnement sauvage hors parking est instauré, un réseau télévisé pirate par câble est mis en place, outre les manifestations et, plus important, les militants dénoncent mais proposent également des alternatives ; l’Organisation Indépendante des Habitants diffusait ainsi aux habitants du quartier une étude d’urbanisme répondant à leurs revendications. Les problèmes se superposent et interpellent les médias, les politiciens et l’opinion publique, mais les constructions se poursuivent en 1974, certes en abandonnant le style d’architecture concentrationnaire, la trop grande hauteur, les grandes surfaces vertes, etc.




La sur-population concerne quelques immeubles (le block Gliphoeve I) habités par des familles nombreuses surinamaises, avec comme conséquence logique, le squat social. En 1972, J. A. M. van Lier, un politicien du parti travailliste s’en réjouissait :

« Je suis heureux que les surinamais squattent quelque chose aux Pays-Bas, depuis le temps que les hollandais occupent leur pays...».

L’association de surinamais vivant au royaume des Pays-bas, Stanvaste, dénonçait un gouvernement, et d’autres, qui prétendaient qu’ils contribuaient à alimenter la crise du logement aux Pays-bas :
« Les sections fascistes comme l’Union du peuple néerlandais et la nouvelle droite affirment_: Ils prennent nos logements, notre travail et notre santé. Mais qui aujourd’hui prend à l’autre_? Dans notre pays, le Surinam, toutes les ressources sont pillées, et les salaires de famine existent encore. Ce sont les pratiques des mêmes capitalistes qui démolissent les maisons pour bâtir leurs sièges et leurs banques. »

En 1974, semble-t-il, un mystérieux Komitee de solidarité des squatters de Bijlmereer, propose une grande manifestation inter-quartiers menacés par les évictions. Ce qui est intéressant de noter est tout à la fois les alliances et la divergence d’intérêt entre les luttes urbaines secouant Amsterdam, car la résistance des habitants du quartier Niieuwmarkt, opposés à la construction de la ligne de métro et aux destructions liées aux travaux, entrave la liaison entre la gare centrale d’Amsterdam et le quartier Bijlmermeer, privant ainsi les résidents de la ville nouvelle d’une connexion importante dans le réseau des transports publics de l’aire d’Amsterdam.




Peu avant 1975, année de l’indépendance du Surinam, l’on observe un afflux massif de personnes originaires des Caraïbes(les surinamais avaient la possibilité de choisir leur nationalité) qui envahissent en particulier Amsterdam, rejoignant, souvent, un parent proche déjà installé. Les centaines de familles des Caraïbes qui vivaient en centre ville pouvaient choisir entre les conditions de vie exécrables des centres d’hébergement sur-peuplés, les camps de travail du Dienst Uitvoering van Werk-kampen, ou bien la location privée subventionnée (les propriétaires, en plus du loyer, recevaient des subsides du gouvernement), le plus souvent dans de vieilles maisons insalubres aux loyers prohibitifs. Tout ceci renforçait l’attractivité de Bijlmer et du squat.


Les loyers excessivement élevés de la ville nouvelle, et la présence de plus en plus importante d’habitants originaires du Surinam et des Caraïbes dans le block Gliphoeve I puis II, achevèrent de décider les bailleurs de les y loger, faute de mieux, et sans aucune restriction. En juin 1974, le Comité d’action Surinamais organisait une opération de squat assez sérieuse dans le block Gliphoeve II, le I étant en situation pénible de sur-peuplement. En août 1974, le gouvernement et la municipalité tentèrent de résoudre le « problème surinamais » en allouant aux habitants originaires des Caraïbes le block entier Gliphoeve, et à temporairement accorder aux squatters une autorisation de résidence. Les autochtones (c’est-à-dire selon la terminologie officielle, les néerlandais de race blanche) étaient relogés dans d’autres immeubles de la ville nouvelle : la ghettoïsation était officiellement promulguée.


En parcourant les études et les rapports officiels, la presse de l’époque, apparaissent plusieurs problèmes ; la sur-population extrême car les appartements de quatre pièces – la plus grande majorité – supportaient des familles étendues à des proches parents (accueil des familles arrivant mais aussi, plus tard, conséquence de sous-locations illégales) ; les problèmes techniques tels le nombre d’ascenseurs insuffisant pour un tel nombre de résidents entraînant des pannes à répétition, comme les vide-ordures, engorgés systématiquement ; apparaissent les premières dégradations améliorations pour faire face à ces problèmes et, aussi, pour adapter les intérieurs au mode de vie surinamais : des percées sont faites dans les murs et les planchers de béton pour relier deux ou trois appartements, des poulaillers sont installés, des salons transformés en restaurant, ou en temple winti, etc. Les surfaces vides des rues galeries s’animent de la même manière et s’y développa cantines et commerces exotiques tout en couleurs ; cette transformation intérieure répondait en partie au mode de vie des surinamais, habitués à vivre dehors, sous les tropiques, chose impossible pendant plusieurs mois de l’année aux Pays-Bas.


La presse s’empara du problème à bras le corps comme les journalistes Henny Korver et Ron Govaars qui remarquaient en substance que les surinamais passaient de l’état d’esclaves directement au «confort occidental» :
« Ce n’est pas facile pour les nouveaux résidents. Ils ont été transférés par le Bijlmer express [ce que l’on nommait la ligne aérienne entre Surinam et Amsterdam] depuis leur simple wooden erfwoning [traduisons par masure en bois] des tropiques du Surinam à un environnement de béton équipé de tout le confort moderne. Un environnement chargé d’interrupteurs, de commutateurs et de sonneries. Cela n’a jamais été évident pour eux, de comment vivre dans un logement collectif.»

André Haakmat semblait souscrire à ce type d’insinuations plus que péjoratives, dans son article intitulé « Les voix surinamaises depuis Bijlmer », il écrivait :
« La vie au Surinam, après tout, est très différente, sans ascenseurs, escaliers, boîtes aux lettres, coursives, et ainsi de suite. Dans un immeuble conçu pour y vivre de manière isolée, on doit y vivre différemment. Au Surinam il y a de l’espace. La vie s’y déroule de manière plus bruyante. Vous pouvez parler fort, rire avec force, chanter et jouer de la musique. Vous n’avez pas à vous préoccuper du niveau sonore dans les bonnes relations que vous entretenez avec les voisins. Mais si personne ne vous dit comment vivre dans un immeuble collectif, où on peut entendre les bruits des appartements voisins, et bien simplement vous le saurez pas, et vous continuerez à vivre de la même manière qu’au Surinam. Vous devez apprendre à vivre ici. »

Bref, l’on désignait leurs difficultés d’adaptation à la vie-ville modernes occidentales. A ces dégradations, s’y ajoute, naturellement, la décision des deux bailleurs de ne plus entretenir et réparer cette cité caraïbe. Pour y pallier, le gouvernement multipliera les efforts pour leur faire comprendre ceci et cela, en publiant, par exemple, une brochure intitulée « Commente vivre dans un appartement » ; en 1975 sera organisé un «établissement pédagogique» où les familles surinamaises étaient éduquées  : une instruction de deux années, sous la supervision de soignants et travailleurs sociaux, leur apprenant à « comment vivre dans une maison néerlandaise ». D’autre part, si l’on tolérait le squat social caraïbe dans certains immeubles, d’autres (notamment du Transvaal district) majoritairement habités par des autochtones leur étaient strictement interdits_: la police intervenait rapidement pour les y déloger ; évictions rapides qui suggéraient un certain degré de racisme larvé, de la part des autorités et des résidents blancs.

La mansuétude face à ces nouveaux arrivants certes blacks mais de nationalité néerlandaise se muta en une tolérance agressive animée par l’augmentation de la délinquance (le taux de chômage des jeunes immigrés frôlait certaines années les 70%), déjà à l’oeuvre dans le quartier, malgré les actions des associations d’habitants, aidés par de nombreux artistes et musiciens surinamais et hollandais. Cette petite délinquance, avec ces actes d’incivilité, de vols et de vandalisme introduira plus tardivement sa grande soeur, puis la criminalité liée notamment au trafic de drogues, et en attendant, elle agit comme un repoussoir pour la classe blanche, qui la déserte, ou tente de se protéger avec, dit-on, des milices patrouillant.

La fin des kabouters

L’ébauche de contre-pouvoir des Kabouters par des organisations mobilisées a été un échec qui connût cependant quelques grandes victoires :
= La ligne de métro est bien construite mais son tracé sera âprement débattu, et plusieurs contre-propositions exprimées par les Kabouters seront discutées. Ce sera d’ailleurs le point de divergence entre les différentes organisations, favorables, conciliantes ou opposées à ce projet.
= En 1972, le conseil municipal renonce au projet de construire une rocade à quatre voies dans le Nieuwmarkt.
= De même, le modèle de la cité d’affaires est abandonné officiellement en 1973 au profit d’une vision plus sociale, par la construction, notamment, de logements sociaux avec des processus participatifs.
= La « ville compacte », dense, est préférée à la dédensification urbaine prévue initialement dans les plans.
= La fondation Diogène obtient la préservation de la maison De Pinto à St. Antoniesbreestraat (1602), destinée à être démolie pour faire place à une large avenue.

Ainsi le quartier fait figure d'exemple dans les écrits en matière de résistance urbaine contre une municipalité. Pour les kabouters la résistance est évoquée davantage en terme d'échec. Ce n'est pas tant le résultat qui importe mais bien les dispositifs de participation citadine ouverte qui ont, globalement, faillis. A Nieuwmarkt, les travaux arrêtés du métro, par manque de crédits et à la recherche d’un tracé idéal, ont surtout permis la dégradation d'une grande partie du quartier, qui a exacerbé la lassitude des habitants propriétaires préférant toucher des indemnités d'expropriation confortables pour s'établir dans un autre quartier, et celle des habitants locataires fatigués de vivre dans une zone en perpétuel chantier préférant, eux, un relogement dans une nouvelle cité. La population lasse n'a pas su résister aux indemnités importantes de la municipalité et à la rhétorique du Parti Travailliste qui insistait sur une forme de consensus. Dans une interview, Roel Van Duyn (Actuel n° 16) explique la fin des Kabouters :
« Nous nous sommes brisés sur l'électoralisme (...) Je pense personnellement qu'on peut provoquer quelques réformes à travers les mécanismes démocratiques traditionnels (...), le système démocratique n'est plus qu'un écran de fumée, on enregistre en public les décisions que d'autres prennent ailleurs (...) Cela dit, nous n'aurions pas dû, tout compte fait, participer aux élections au prix d'une division du mouvement. Du coup, les candidats ont pris un bide : trente mille voix pour les Kabouters dans toute la Hollande, contre quarante mille dans la seule Amsterdam en 1970.»
Si les clans formant le mouvement Kabouter exprimaient des opinions politiques et des stratégies divergentes, des dissensions s’établissaient également au sein du groupe des cinq conseillers municipaux : certains s’acharnaient, par exemple, sur la légalisation totale du cannabis (qui sera effectivement dépénalisé, et non légalisé en 1976) et fumaient leurs joints lors des séances du conseil municipal, attitude que désapprouvaient d’autres, dont Roel Van Duyn.

L’échec des Kabouters s’explique également par le fait qu’ils n’ont pas su tisser des liens durables avec les autres groupes alternatifs, sinon localement ; ils purent coordonner les efforts et les actions d’autres groupes affiliés ou non, mais de manière temporaire, sans stratégie, sans alliance à long terme. De même, les militants du mouvement étaient en grande majorité de jeunes appartenant à la mouvance anarchiste, formant un groupe plus ou moins homogène, mais incapable d’intégrer d’autres sensibilités, d’autres horizons et de milieux sociaux, tels par exemple les nozems. Intégration de différents horizons qui avait justement été réalisée par les Provos.
Des groupes d’étudiants politisés, à cette époque où se développent les organisations armées révolutionnaires en Allemagne de l’Ouest, en Italie, où les vietnamiens, les cambodgiens semblent assurer de leur victoire contre l’impérialisme, organisés en collectifs étaient ainsi hostiles au réformisme kabouter, estimant que le mouvement n’était en fait, qu’une sorte de nouveau et mauvais revival hippie tendance Flower Power, tentant de jouer un rôle social. Le temps n’était plus au pacifisme borné, aux happenings ludiques inoffensifs, mais aux actions plus offensives à caractère politique et non plus social, du local au global. 

AAP


Après l'éclatement du mouvement Kabouter, en 1973, la dispersion des militants dans les quartiers de la ville a abouti à la création de Comités d'action, souvent animés par d'anciens kabouters ; l’Amsterdam Aktie Partij (Parti d’Action Amsterdam ou AAP, « singe » en néerlandais) s’organise en 1974 pour poursuivre l’initiative Kabouter et se répartit en groupes de quartier ; l’idée est de présenter des candidats aux élections municipales de cette année là, en les puisant dans les différents groupes d’action qui agitent Amsterdam (y compris les associations d’immigrés du Surinam) ; groupes, dont l’Aktiegroep Nieuwmarkt encore en activité, qui pour la plupart refuseront l’aventure, déjà décevante, politique, préférant leur indépendance. Les élections sont un échec, mais l’AAP multiplient les actions, dont les occupations illégales. Dès l’été 1974, l’AAP commence à collecter les plaintes des Amstellodamois concernant le problème du logement. En septembre une manifestation est organisée face à la demeure du maire, et ce même mois, une brochure circule expliquant les techniques et tactiques pour squatter en toute quiétude. L’on organise le recensement systématique et rigoureux des maisons, bureaux et locaux vacants, les données recueillies sont imprimées sur des formulaires au nom du « Kraakspreekuur » (Service du squat). En décembre, le groupe s’installe dans un local squatté sur l’Hogendorpstraat et ouvre un service proposant aux habitants des conseils pour squatter. A partir de septembre 1975, plusieurs groupes reprennent l’idée et les Kraakspreekuren s’instituent. L’AAP assure celui du lundi et du jeudi et, à Nieuwmarkt, un autre groupe en organise un le vendredi, dans le Rood Café (Café Rouge), haut lieu de rencontre et de débats des groupes anarchistes et gauchistes ouvert en 1970. Ce service est ouvert à n’importe lequel prétendant au squat. Les Kraakspreekuren (KSU) se développent à travers tout le pays. L’Amsterdam Aktie Partij et l’Aktiegroep Nieuwmarkt organisent également des aides en faveur des squats sociaux, occupés par des pauvres sans-abris, des jeunes fugueurs, ou des junkies. En 1975, des squatters occupent une maison de ville, destinée à la démolition pour le passage de la rocade dans la Jodenbreestraat 24, à qui on donne le nom de Fort Sjakoo, qui deviendra une célèbre librairie où s’entasse pêle-mêle toute la littérature anarchiste, de la contre-culture, etc. Fort Sjakoo a été acheté par le collectif en 2003 avec le soutien massif d’amis et de sympathisants, et existe encore aujourd’hui, dans la même verve et fougue libertaires. S’organise également le Comité des travailleurs Marocais des Pays-Bas (KMAN), une organisation de la nouvelle gauche radicale menée par Abdou_Menebhi, dont des militants occupent illégalement une péniche en 1975. En ces temps de Tiers-mondisme, ils peuvent bénéficier de l’appui des groupes politisés de la nouvelle gauche néerlandaise et tissent des liens fraternels avec les mouvements anti-racistes et pacifiques également.


L'enjeu n'est plus le développement urbain de la ville mais concerne la vie locale d'un quartier. Sans préjuger de l'analyse que l'on peut en faire, chaque comité est déterminé par la menace concrète que représente l'aménagement prévu pour son quartier, par la composition sociologique des habitants, et par la manière dont les ex-kabouters d'une part, et les comités d'occupants d'autre part, ont réalisé leur liaison avec cette population. Ces comités se sont toutefois donnés un organe central, le journal hebdomadaire Amsterdam Weekbiad du comité de quartier Nieuwmarkt relie tous les journaux souvent épisodiques des autres quartiers, et par sa diffusion se pose en interpellateur de la Municipalité et des services d'urbanisme. Remarquablement informé (quoique les plans municipaux soient souvent diffusés par les autorités elles-mêmes), il reprend l'ensemble des idées des kabouters sur l'urbanisme, mais de manière fragmentaire et critique, au coup par coup sur chaque projet. Ce mouvement qui ne se destine plus à se présenter aux élections et organise sur l'ensemble de la ville la résistance à la rénovation. Par exemple en diffusant les fiches de rénovation de la municipalité pour faire changer les maisons de catégories et éviter leur destruction. 


Le PvdA (Parti travailliste)


La crise mondiale liée au pétrole de 1973 frappa, entraînant la crise du secteur industriel dans les pays développés et le chômage. La nouvelle génération se dirige vers non plus la concertation avec les institutions mais vers l'affrontement, et le squat allait devenir un phénomène de masse. Plusieurs facteurs, outre la crise économique et la pénurie de logements sociaux expliquent ce phénomène ; la relocalisation dans l'agglomération d'un grand nombre de fabriques de la petite et moyenne industrie, d'entrepôts, de bâtiments liés à l'activité artisanale, de sièges sociaux, des équipements techniques municipaux (dépôts, docks portuaires, etc.), et des équipements publics obsolètes (hôpitaux, écoles, casernes, etc.) seront d'autant de lieux à investir ; d'autre part, les mécanismes spéculatifs augmentèrent considérablement le nombre de constructions anciennes inoccupées. Ainsi, un besoin incessant de logements, combiné à des réductions d'État en matière de social, au chômage des jeunes ont contribué au développement du squat avec une large légitimité et soutien populaires.


Si les partis de Droite soutiennent les planificateurs qui d'une certaine manière favorisent la spéculation – des groupes financiers et du secteur bancaire -, si le Parti communiste néerlandais approuvent le plan de modernisation de la ville également pour d’autres raisons, si les partis de Gauche dont le parti Travailliste (parti qui correspond au parti Socialiste de France) sont plus mesurés et défendent l'intérêt des classes populaires, de nombreux politiciens feront sécession ou seront en parfait désaccord avec les lignes données par leur groupe politique. Certains conservateurs critiquaient, contre leur camp, les démolitions imposées et plaidaient en faveur du patrimoine historique de la ville et/ou critiquaient les nouveaux quartiers modernes ; des membres du Parti Communiste ou du Parti Travailliste adoptèrent les positions de certaines factions anarchistes ou radicales – anciens Provos et Kabouters -, et s'approchèrent des visions des comités de quartier, tandis que les premiers écologistes occupaient la scène publique. De même, certains kabouters plaidaient pour la construction du réseau métropolitain, un bon moyen écolo pour combattre la circulation automobile...

La dissidence de membres du Parti Travailliste est essentielle et ne peut être comprise qu'en relation avec les mouvements sociaux urbains. Les partis de Gauche investissent les quartiers populaires. Ainsi, s'organisent des commissions de quartier «saneringsbegeleidings comite’s» qui réunissent habitants, fonctionnaires de la ville et membres de partis politiques. Les commissions de quartier, notamment à Dapperbuurt et Nieuwmarktbuurt, organisées par des membres du PvdA  et du Parti communiste, tentent de formuler des propositions en prenant acte de l'obligation de moderniser la ville tout en considérant l'aspect humain. Ces « comités de soutien de renouvellement » acceptent, par exemple, certaines démolitions conséquentes, mais insistent pour que la compensation financière soit plus élevée pour ceux qui allaient être déplacées. Les membres individuels du conseil PvdA ont été influencés par les critiques, les actions et les propositions des comités de quartier contre la politique d'aménagement qui alimentait une contestation vigoureuse et intelligente.

Dans la même veine participationniste, des communautés de base, après une période d’expérimentation, entraient dans une phase d’institutionnalisation, avec l'organisation d'un réseau d’ « instituts de développement communautaire » disponible dans toutes les régions, à la fois reconnu par le gouvernement et accepté par la population. Fred G. Stafleu écrivait en avril 1974 dans Le monde diplomatique :
« Si cette évolution se poursuit, ce qui apparaissait autrefois comme une action marginale deviendra un élément politique indispensable à la société. Ce développement communautaire suit ainsi, avec quelque retard, le chemin naguère parcouru par d’autres fonctions sociales, comme l’assistance sociale classique ou les services d’hygiène mentale qui, eux, sont déjà très institutionnalisés. Toutefois, à un plus haut degré, l’action des communautés de base doit prendre un caractère politique, et cela tient à sa fonction même. Elle est en effet conçue comme une totalité cohérente d’activités orientées vers un meilleur fonctionnement des communautés. Ceci présuppose l’ébauche d’un processus de changement, car en elle-même l’action des communautés de base est une agression contre le statu quo et implique un choix entre diverses valeurs politiques. C’est un programme d’action pour une démocratisation fondamentale de la société. Son apparition signifie que les canaux normaux de la démocratie politique ne sont pas jugés suffisants, et que le besoin est ressenti d’une autre forme de démocratie, la démocratie sociale, qui n’entend pas remplacer mais compléter la démocratie politique. Cette dernière est fondée sur l’idée de représentation, alors que la démocratie sociale se fonde sur l’idée de participation. Leur interaction mutuelle et parfois leurs oppositions préparent une démocratisation fondamentale de la société. Voilà quelques années à peine, de telles tendances étaient en général rejetées, aussi bien par l’opinion publique que par le gouvernement.»

Jan Schaefer


En 1973 aux élections législatives, à la surprise générale, le secrétaire général du PvdA, Joop den Uyl, est nommé Premier ministre, à la tête d'une large coalition, plutôt curieuse. Il nomma au secrétariat de la rénovation urbaine du ministère du logement et de l'aménagement du territoire, Jan Schaefer, qui débuta sa carrière politique dans les années 60 en tant que militant de quartier, et s'illustra au sein du comité du quartier Pijp, opposé aux démolitions au profit d'immeubles tertiaires, de logements de standing et comme il se doit, contre la construction d'un grand boulevard routier.

Entre 1978 et 1986, Jan Schaefer est conseiller municipal à Amsterdam, attaché aux affaires urbaines, c'est à ce poste qu'il engagea une politique ambitieuse de rénovation urbaine douce très favorable aux habitants. La politique urbaine opéra à partir de 1975, un large virage, dont l'objectif, à présent, était une politique de construction massive de logements, accompagnée par un type de renouvellement urbain qui favorisait autant que possible les mesures de relogement, et le maintien de la plus grande majorité des habitants dans leur quartier. Cela signifiait moins de changements dans la composition de la population des vieux quartiers. L’ancien est réhabilité autant que possible au lieu d’être démoli. Car l’on constatait la catastrophe urbaine des grands quartiers d'habitation sociale, après la crise économique, qui commença à produire ses effets négatifs, dont celui de la ghettoïsation spatiale. D'autant plus que les problèmes majeurs apparus au sein des grands ensembles d'habitat social renforceront l'idéal pour maintenir la paix sociale, de revenir à un urbanisme plus tempéré, voir classique, reprenant l'idée de ville compacte, et de la mixité sociale. D’autre part, en cette période récession, les propriétaires d’immeubles de ville préféraient vendre leurs biens aux associations de logements passant ainsi du marché privé au secteur social.


D’une certaine manière, l’augmentation du nombre de squatters, et celle des interventions de la police, lui offra littéralement un argument de poids pour accélérer la mise en chantier de logements tout à la fois abordables et mieux adaptés à leur demande (logements comportant moins de pièces), et plus important, pour faire voter une nouvelle loi qui accorde en 1975 le droit au logement aux jeunes y compris célibataires. Les municipalités et les régies reçoivent les directives d’élargir substantiellement les critères d’attribution, et se voient également contraintes de fournir ou de construire des appartements adaptés à cette demande. Dans ce cadre, des squats sont légalisés, les municipalités négocient avec les squatters et les propriétaires, rachètent les bâtiments et les revendent ou les mettent à la disposition de corporations de logement, et les squatters deviennent alors des locataires régularisés.


Accompagne encore ce renouveau politique, la création de nouvelles structures, des organisations sociales destinées à venir en aide aux habitants locataires, offrant ainsi l’occasion à nombre d’activistes une chance d’y travailler et d’entamer une carrière bureaucratique : ce secteur connût en moins d’une décennie une reconfiguration totale, car de nombreux travailleurs sociaux n’ont pas été recrutés en fonction de diplômes précis, mais plutôt en fonction de leur expérience de militance politique ou syndicale, outre pour certains de courtes études au sein de la sociale académie ou d’autres écoles spécialisées. Résistance menée notamment au sein de l’opbouwwerk (sans équivalent français qui signifie « travail de construction », sous-entendu « sociale ») déjà instauré depuis les années 1950, un programme de mobilisation des citoyens – des communes rurales à l’origine – consistant au sein des quartiers en cours de rénovation à promouvoir la participation des habitants pour décider de l’aménagement du cadre de vie, de l’implantation d’équipements collectifs, etc. Dans les années 1970, au plus fort des luttes citoyennes urbaines, les opbouwwerkers ou médiateurs, payés par l'Etat - donc plus autonomes - interviennent auprès des associations de quartier - à leur demande - afin d'engager la concertation entre les parties, en coopération avec les habitants, les experts techniques chargés de les aider à formuler des contre-projets d’aménagement, les bailleurs sociaux et les élus locaux. Les équipes de médiateurs agissent ainsi en tant qu'animateur social négociateur ou facilitateur, et dans ce cadre nombre d’opbouwwerkers prenaient ostensiblement fait et cause pour les revendications des associations, et parfois s’opposaient ouvertement aux décisions des pouvoirs municipaux. A ce titre ce programme financé par l'Etat sera le premier à subir les foudres gouvernementales de l'austérité dans les années 1980 ; moribond, l’opbouwwerk renaîtra de ses cendres dans les années 1990 pour s'occuper des quartiers dits en difficultés, servant patenté de l’intermédiation où il tâche de susciter des dynamiques pour « renforcer la cohésion sociale ».
Ceci est paradoxal, car au moment même où les plus hautes autorités et celles locales ré-investissent par une politique volontariste et socialement ambitieuse les secteurs de la construction et du logement, au détriment des initiatives privées, la contestation des krakers ne faiblit pas, au contraire même, car leur âge d’or coïncide avec les bonnes intentions de l’État et des municipalités les plus progressistes. Sans doute, la loi anti-squat aura été une grande motivation pour combattre l'Etat.

Loi anti-squat

Annoncée dès 1975, en 1976, le ministre de la justice Andries van Agt propose une loi anti-squat_; il estime que Amsterdam compte sept cents squats, et environ cinq mille squatters. Celle-ci passe la Chambre Basse mais elle est rejetée par la Chambre Haute. La justice entre-temps continue à traiter les affaires concernant le squat au cas par cas, bien que le ministère public essaye d’imposer des directives uniformes. L’arme principale des squatters est l’anonymat car ceux-ci doivent être nommément assignés en justice pour être délogés. Un jeu du chat et de la souris se déroule alors entre squatters masquant leur identité et propriétaires cherchant à la découvrir (fouille de poubelles, indics, etc.) Mais les comportements se durcissent dans le secteur immobilier et les propriétaires recourent de plus en plus à la violence de nervis pour déloger les squatters. Cette attaque en règle est l’occasion pour les différents groupes de squat de se rencontrer pour mener une campagne Anti-Kraakwet. La plate-forme nationale propose une affiche commune et une brochure Anti-Kraakwet qui comprenait le parfait guide du squatter. Amsterdam organise sa propre semaine d'action contre l'Anti-Kraakwet, avec le 14 mai 1976 l’organisation d’une journée du squat (usine de produits laitiers sur le Overtoom, la petite comédie sur l'Amstel). En Octobre 1976 à Amsterdam, sort le premier numéro de la revue Kraak avec un tirage de 250 exemplaires, 850 quelques mois plus tard, qui paraît tous les 15 jours. Le personnel de rédaction se compose de squatters de Nieuwmarkt et Staatsliedenbuurt. 

Loi Cannabis 

Dans les années soixante-dix, les Pays-Bas étaient confrontés à l’augmentation des usagers d’héroïne qui coïncidait avec une forte baisse des quantités d’opium disponibles. Les fumeurs de cannabis, apparus de façon marginale dans les années cinquante sont nombreux, mais cette période est marquée par la dédramatisation du cannabis. Le rapport de la commission Baan, datant de 1972, est présenté comme le premier texte exprimant une certaine « tolérance » à l’égard des drogues douces (le classement de certains produits de consommation courante, comme l’alcool, la nicotine et le café, parmi les drogues est sur ce point éloquent). L’amendement de 1976 de la loi sur l’opium officialise la distinction entre les drogues douces, les substances parmi lesquelles figurent le cannabis et ses dérivés, les champignons hallucinogènes,  et les drogues dures (dont l’héroïne, la cocaïne, les amphétamines et le LSD) présentant un risque inacceptable. L’on interdit les drogues dures, mais l’on dépénalise partiellement les usagers de drogues douces, et mieux, l’État assure et organise leur commerce officiel ;  la vente de drogues douces est un délit et reste punissable, mais le Ministère public donne cette possibilité aux coffee shops  (café sans autorisation de vente d’alcool) sous certaines conditions, dont notamment interdiction de vendre des drogues dures, pas de vente aux mineurs, interdiction de faire de la publicité, les coffee shops ne doivent pas se trouver dans un rayon de 250 mètres d’une école, vente de 5 grammes maximum par personne, stock ne dépassant pas 500 grammes ; un coffee shop ne doit occasionner de nuisances pour le voisinage. 

De même, la possession et l’usage du cannabis restent punissables, mais sont tolérés dans certaines circonstances. L’usage de cannabis sur la voie publique est interdit.  Un individu est autorisé à porter sur lui 5 grammes au maximum de cannabis ou de haschisch, sans qu’il ne risque de poursuites. Une personne en possession de plus de 30 grammes commet un délit, qui est passible de deux ans d’emprisonnement au maximum et/ou d’une amende. En outre, la culture du cannabis est punissable, mais elle est tolérée pour un usage personnel : une bizarrerie juridique incompréhensible car si l’achat, la vente, la possession jusqu’à 5 grammes et la consommation sont légaux, l’approvisionnement et la culture en grande quantité sont prohibés. Les propriétaires de coffee shops sont, par conséquent, obligés de traiter avec les réseaux criminels  pour pourvoir leurs stocks... 


Aldo van Eyck


Les Pays-Bas ont été le lieu de naissance de grands et talentueux architectes, mais c’est aussi le pays où en 1959 à Otterlo, est déclaré mort, lors de la 11ème conférence, les Congrès Internationaux d’Architecture Moderne (CIAM). Mise à mort en grande partie inspirée par le groupe d’architectes TEAM X, comportant parmi ses membres, les influents néerlandais, Aldo van Eyck et Bakema : l'ancienne approche rationaliste et fonctionnaliste est vilipendée au profit d'une architecture nouvelle, modulaire et participative, placée sous le label du Structuralisme. Aldo van Eyck mis à l’honneur, toujours dans sa veine anti-fonctionnaliste, l’architecture en pays Dogon et les Pueblos du Mexique, à une époque où selon lui, « les architectes sont pathologiquement obsédés par le changement », alors qu’il est nécessaire « de partir du passé. » L’architecte Aldo van Eyck, pourfendeur du fonctionnalisme en architecture, mais ne refusant pas la modernité, ne laissera pas à la postérité de bâtiments transcendant les âges et les styles (l’orphelinat d’Amsterdam est considéré comme son chef-d’oeuvre), mais, au contraire, sa démarche intellectuelle et ses théories renouvelèrent la pensée urbano-architecturale du moment.

Aldo van Eyck est le concepteur de plus de 700 aires de jeux à Amsterdam, bâtis entre 1947 et 1978, programme impulsé par le gouvernement qui réveilla un projet socialiste des années 1930 pour la création d’aires de jeux pour les enfants, programme rendu d’autant plus nécessaire avec la poussée démographique du baby-boom. Aldo van Eyck trouve dans ce domaine de quoi exercer ses idées en opposition au fonctionnalisme et à la standardisation de l’époque. Il conçoit sa première place-aire de jeu en 1947, dans le quartier de Bertelmanplein.

Nieuwmarkt

En 1980, le conseil municipal d'Amsterdam adopte le plan définitif pour le quartier du Nieuwmarkt_; le plan proposé n’est pas le résultat d’un processus de planification traditionnel, mais le fruit d’une dizaine d’années de bagarres entre les habitants, le comité de quartier, les krakers, les autorités de l’Etat et du Conseil municipal et, entre ses antagonistes, le bureau d'architecture de Aldo van Eyck et Theo Bosch, chargé de la conception du quartier en 1974_; mais les architectes y travaillèrent, auprès des habitants, dès 1972 (après la décision municipale d’abandonner le tracé de la rocade) de façon indépendante pour élaborer un plan alternatif.

La mixité sociale, défendue par les sociologues et les urbanistes, plus ou moins acceptée par le politique assura aux squatters une longue période de sainteté. Mais les autorités municipales restent intraitable sur la question de la construction du métro et des rocades extra muros. Pour les mouvements squatters, il paraît évident que l'évacuation finale des maisons dans le sillage souterrain de la ligne de métro, et de ses abords, se rapproche. Le Groupe d'action de Nieuwmarkt l’accuse en insinuant que la construction du métro fait partie d'une politique visant au dépeuplement populaire de la ville, relogée dans les villes dortoirs, à Bijlmer, Purmerend, Lelystad et Almere. En outre, ses militants, bien renseignés, soulignent la progression constante des sociétés d'investissement britanniques dans le Nieuwmarkt, comme partout ailleurs où les lignes de métro sont prévues_; leurs programmes envisagent à Nieuwmarktbuurt cinq nouveaux grands hôtels et un centre tertiaire commercial.



En 1974, l’agence de Aldo Van Eyck et Theo Bosch est nommée par la ville pour la conception du plan d’urbanisme et ils supervisent la cohésion urbaine des différents projets, en surface et souterrains, de ce quartier, en collaboration avec le département d’urbanisme de la municipalité. Les projets de van Eyck et Bosch portent l'empreinte d'un processus d'élaboration qui va d'une participation populaire qui revêt, selon les circonstances, les caractères d'une lutte urbaine, à la mise en œuvre d'un programme d'action, puis à l'intervention des architectes dont les idées coïncident avec la volonté exprimée par la population, à l’encontre des visions des technocrates. Les architectes consentiront même à aider à financer certaines actions des squatters du Aktiegroep Nieuwmarkt, dont celle d’un pont aérien entre deux maisons de ville occupées enjambant une large avenue.


En 1975, les programmes de construction du réseau métropolitain sont débattus âprement puis finalisés par le conseil municipal, qui prévoient l’arrêt temporaire et le report des procédures pour toutes les lignes sauf celle reliant la gare centrale au quartier Bijlmer, celle passant par Nieuwmarkt ; et la décision des autorités est, cette fois-ci, irrévocable, arguant l’intérêt général pour le bien et les besoins des habitants, position défendue par les écologistes. Les quartiers concernés et leurs associations de défense soufflent de soulagement, mais par ceux de Nieuwmarkt. La résistance loin de s’éteindre, se poursuit, et les actions se multiplient, aux manifestations et rassemblements presque quotidiens, l’on imagine d’autres actions, dont l’occupation du siège des architectes d’Amsterdam. Début mars, plusieurs occupations de maisons destinées à la démolition sont organisées, pour s’y opposer, de même que des manifestations et autres actions joyeuses : bref, la résistance s’organise qui n’est pas du tout du goût des autorités.



AMSTERDAM
Actiegroepen Nieuwmarkt
4 maart 1975
© Peters Hans Anefo
Les bâches extérieures accrochées aux fenêtres servent de protection contre les canons à eau de la police.


AMSTERDAM
Actiegroepen Nieuwmarkt
4 maart 1975
© Peters Hans Anefo
AMSTERDAM 
Actiegroepen Nieuwmarkt
4 maart 1975
© Peters Hans ‐ Anefo
Système d'alarme anti‐intrusion policière

Le 24 mars 1975 s’y déroule une journée d’actions violentes, nommée la « journée bleue » en raison de la couleur des uniformes policiers et des volutes de fumée des gaz lacrymogènes qu’ils utilisèrent à profusion. Elle débute avec la venue dans le quartier de plusieurs centaines de policiers de toutes sortes (Mobiele Eenheid), contingent appuyé par des chevaux, chiens d’attaque, véhicules blindés, bulldozers, véhicules anti-émeutes armés de canons à eau, etc., chargé du nettoyage de l’espace et des squatters, et de dégager les maisons destinées à la démolition. Plusieurs manifestants sont sérieusement blessés et arrêtés (55 dont 9 condamnés à des peines) ; à ce titre, ils multiplieront les plaintes devant la justice, qui enterra les recours après des années de procédure. Ici, le squat prend une forme particulière, car il ne s’agit plus de squatter pour se loger, mais bien d’occuper une maison destinée à la démolition ; le squat se pose ainsi en bastion de résistance contre les démolitions, pour la préservation du quartier, et au-delà, un acte d’accusation à l’égard de la municipalité et de la spéculation. 








Amsterdam Nieuwmarkt
24 mars 1975

© Peters Hans ‐ Anefo


Reprenant la méthode provo, le groupe d’action Nieuwemarkt publiera un livret de photographies. 














Loin d’être endiguée, la résistance des habitants ne faiblit pas, marches de protestation et manifestations s’enchaînent. 



 AMSTERDAM
Demonstratie tegen sloop in Nieuwmarkt
8 april 1975
© Rob Mieremet ‐ Anefo


AMSTERDAM Nieuwmarkt
8 april 1975

© Mieremet Rob ‐ Anefo


Aldo van Eyck et Theo Bosch imposeront un programme de réhabilitation de l’existant préservé, et un plan de rénovation urbaine, de reconstruction reproduisant au mieux le tissu urbain de ce vieux quartier populaire, insistant contre l’avis des autorités, sur notamment une forte densité. Tous les projets des architectes définissent un programme avec des démolitions minimum de maisons pour éviter la spéculation inhérente à une rénovation radicale. L'idée directrice en matière d'urbanisme est la conviction des architectes
« qu'au point de vue spatial comme au point de vue du contenu, les anciens centres urbains existants sont indispensables du point de vue psychologique : parce qu'ils sont "eux-mêmes" avec leur intense diversité et leur intimité — et parce que, jusqu'à présent, tous les nouveaux quartiers ne possèdent pas du tout ces qualités indispensables et qu'ils ne sont pas plus adaptés au mode de vie actuel ». (Aldo van Eyck, Forum, vol. XII.4).

Theo Bosch et Aldo van Eyck s'acquittent à la supervision du projet, dans une approche participative avec les comités de quartier, approche qui rendra très populaire les architectes, appréciés par les habitants. Le comité de défense a bénéficié non seulement de la mobilisation des habitants directement concernés (par une expulsion éventuelle), mais de l'appui et de l'adhésion de la majorité des habitants de la ville, et la coopération de professionnels expert en matière immobilière comme des juristes, architectes, ingénieurs, techniciens, etc. Les comités d'action ayant obtenu finalement gain de cause, dans leur lutte pour la conservation du quartier dans ses éléments essentiels, la route fut libre pour une opération programmée par étapes qui s'échelonna entre les années soixante-dix et quatre-vingts.

Amsterdam Nieuwmarkt
1975
© C. Jaeger

Les architectes s’inspiraient librement de l’expérience urbaine conduite à Bologne en Italie, où les élites communistes, à la tête du conseil municipal, imposèrent la réhabilitation des vieux quartiers du centre-ville, et le maintien des populations et des activités, autant que possible, plutôt qu’une rénovation. L’intelligentsia architecturale de ce courant exprime une nouvelle approche qu’elle qualifie elle-même et sans équivoque de modeste. Expérience urbano-architecturale qui fera date dans l’histoire de l’architecture et modèle en Europe, puis aux USA.

Mais selon Aldo van Eyck, le renouvellement du quartier sur le plan architectural doit être une médiation entre le passé, le présent et le futur : architecture nouvelle et architecture ancienne – de la permanence - ne sont pas nécessairement en opposition, mais au contraire elles se renforcent l'une l'autre. En d’autres termes, Aldo van Eyck introduit dans le tissu urbain ancien, des éléments architecturaux modernes, qui cependant, s’adaptent typo-morphologiquement au caractère du quartier. Cette approche, aujourd’hui admise, était à cette époque, une manière de s’opposer aux interventions «lourdes» préférées pour des nécessités financières ou du besoin de prestige des détenteurs du pouvoir. Aldo van Eyck s’éloigne aussi de l'approche prônée par les partisans de la « ville européenne » (ou « méditerranéenne ») qui trouvent leur modèle dans les exemples prestigieux de la Renaissance ou du Baroque, voire de l’antiquité, approche symbolisée au mieux par les méga-constructions néo-antiques de l’architecte Ricardo Bofill  :
« On la retrouve aussi dans ces jolies interprétations des "Espaces Urbains"pour monarques en miniature que nous avons pu voir en si grand nombre ces dernières années » (Discours à la Royal Institute of British Architects).



Aldo van Eyck a fait l'objet de critiques, plus particulièrement de la part des tenants du post-modernisme italien, des italophiles, adeptes d’une sorte de pastiche moderne de l’ancien, des formes et des matériaux, (courant théorisé par l’architecte italien Aldo Rossi) qui critiquaient :
« dans ses récentes expériences de construction au sein des centres historiques des villes hollandaises, van Eyck lui-même instaura des solutions d'un "capiteux pastiche" de formes considérablement plus complexes et plus inquiétantes que ses anciennes géométries structurales qui étaient tant admirées de Louis Kahn...» (Lotus n° 25, «La recherche de formes»).

La réponse d'Aldo van Eyck qui situe le problème de la forme contemporaine dans son vrai cadre, en faisant allusion à la maison des filles-mères, réalisée à Amsterdam :
« En fait, la seule chose peut-être inquiétante, à propos du foyer pour filles-mères et leurs enfants, c'est qu'il confronte mes adversaires inadaptés avec le fait qu'une construction peut encore être une construction bonne et utile dans cette société; et qu'elle peut parler un langage compréhensible qui appartienne à ce siècle et qui est apprécié par ceux qui y résident, sans être un pastiche de formes ; sans saccager le passé et sans se livrer au pillage de l'histoire, en bref sans fourberie. Cela montre aussi que le bon vieux mouvement moderne, bon ou mauvais, n'est pas mort, ce qui en effet doit être inquiétant pour ceux qui se firent défunts en le proclamant tel. » (Conférence à la Royal Institute of British Architects).

A cette époque où sévit la mode du « néo », l’architecture pastiche, folklorique et/ou régionale, Van Eyck se situe dans la continuité du mouvement moderne, précédant une nouvelle avant-garde en France, qui adopta une architecture néo-le-corbuséenne soucieuse de dialoguer avec l’existant, et, les habitants. L'influence intellectuelle et morale de Van Eyck a été déterminante auprès des étudiants en architecture, et nombreux ont été ceux et celles empruntant ses valeurs humanistes dans la manière de concevoir le projet architectural. Citons en exemple l'architecte Hans Borkent, ou Hein de Haan fondateur aux débuts des années 1980 de la Coöperatief Architektenburo voor de Stadsvernieuwing te Amsterdam (CASA) : une coopérative d'architectes sans véritable patron et hiérarchie défendant la vieille ville héritée et la participation de ses habitants dans le processus projectuel. A ce titre, il ne rechignait pas d'aider les collectifs de kraakers pour l'aménagement des espaces communs de leur squat, et il était membre du la Ruigoord Fondation, le village squatté hippy.

1975



C’est un tournant qui s’opère à l’échelle européenne, notamment en Italie et en France, ici, sous l’égide du président V. Giscard d’Estaing, revirement symbolisé en 1975, déclarée Année européenne du Patrimoine Architectural ; année où se tient en octobre à Amsterdam un congrès où siègent quelque mille délégués de plus de 25 pays européens - ministres, architectes, urbanistes, élus locaux, fonctionnaires, représentants d'associations, qui signeront une Charte européenne du patrimoine architectural promulguée par le Comité des Ministres du Conseil de l'Europe qui « reconnaît que l'architecture unique de l'Europe est le patrimoine commun de tous ses peuples et affirme l'intention des Etats membres de coopérer entre eux et avec les autres Etats européens pour le protéger. Ce faisant le Congrès met l'accent sur les considérations essentielles suivantes :
= Outre son inestimable valeur culturelle, le patrimoine architectural de l'Europe amène tous les Européens à prendre conscience d'une communauté d'histoire et de destin. Sa conservation revêt donc une importance vitale.
= Ce patrimoine comprend non seulement des bâtiments isolés d'une valeur exceptionnelle et leur cadre, mais aussi des ensembles, quartiers de villes et villages présentant un intérêt historique ou culturel.
= Ces richesses étant le bien commun de tous les peuples de l'Europe, ceux-ci ont le devoir commun de les protéger des dangers croissants qui les menacent - négligence et délabrement, démolition délibérée, nouvelles constructions inharmonieuses et circulation excessive.
= La conservation du patrimoine architectural doit être considérée non pas comme un problème marginal mais comme objectif majeur de la planification urbaine et de l'aménagement du territoire.
= Les pouvoirs locaux auxquels incombent la plupart des décisions importantes en matière d'aménagement sont tout particulièrement responsables de la protection du patrimoine architectural et ils doivent s'entraider par des échanges d'idées et d'informations.
= La réhabilitation des quartiers anciens doit être conçue et réalisée, autant que possible, sans modification importante de la composition sociale des résidents et d'une manière telle que toutes les couches de la société bénéficient d'une opération financée sur fonds publics.
= Les mesures législatives et administratives nécessaires doivent être renforcées et rendues plus efficaces dans tous les pays.
= Pour faire face aux coûts de la restauration, de l'aménagement et de l'entretien des bâtiments et sites d'intérêt architectural ou historique, une aide financière adéquate doit être mise à la disposition des pouvoirs locaux et des propriétaires privés; en outre, pour ces derniers, des allègements fiscaux devraient être prévus.
= Le patrimoine architectural ne survivra que s'il est apprécié par le public et notamment par les nouvelles générations. Les programmes d'éducation doivent donc à tous les niveaux se préoccuper davantage de cette matière.
= Il y a lieu d'encourager les organisations privées - internationales, nationales et locales - qui contribuent à éveiller l'intérêt du public.
= L'architecture d'aujourd'hui étant le patrimoine de demain, tout doit être mis en oeuvre pour assurer une architecture contemporaine de haute qualité.»


ACTE III
[1978 | 1985]

L'âge d'Or

Amsterdam Waterlooplein
14 mei 1982
© Croes Rob  Anefo

KRAKERS

Après le mouvement Provo, les Kabouters, un nouveau mouvement plus qu’informel, une nébuleuse s'installe durablement dans la contestation : les krakers qui s'intéresseront particulièrement au squat en tant que réponse politique et lieu alternatif expérimental. En ce milieu des années 1970 s’opère une différence importante par rapport aux périodes précédentes, un afflux massif de prétendants au squat, créant de nouvelles opportunités pour asseoir le mouvement, mais également, à l’opposé, des difficultés imprévues concernant notamment l’organisation de la multitude et des groupes soit partisans inconditionnels de la violence, soit favorable à la négociation. C’est bien un mouvement constitué d’une myriade de groupes, d’organisations et d’associations militant pour le droit au squat, et qui à la différence des groupes de jadis, se réclament autant de la nouvelle gauche que de l'anarchie. Parmi cette multitude, le Kraakgroep Grachtengordel fondé vers 1978, où officie Jaap Draaisma, qui expliquait le développement fulgurant de ce groupe par d’une part un chômage massif des jeunes et l’effondrement entre 1979 et 1980 du marché de l’immobilier entraînant de nombreuses faillites de banques hypothécaires. Cet afflux de jeunes chômeurs et étudiants aura permis le squat d’une centaine de bâtiments, et affirme-t-il, « Nous étions devenus un mouvement de masse » et en tant que militant du parti communiste, alors ouvert à cette forme de contestation, il soulignait que nombre de squatters y adhérait avant qu’il ne soit affaibli par des dissensions internes.
C’est ainsi la période d’or du mouvement nébuleuse squat, le squat se transforme en un mode de vie et une activité à plein temps, et développe toute une économie parallèle. Selon Jaap Draaisma,
« A Amsterdam et dans plusieurs autres grandes villes, le mouvement squatter devient une composante non négligeable du paysage social. Bars, théâtres, radio pirate, info-service de squatters, des cinémas, des cuisines populaires, des discothèques, des ateliers vélo et presses à imprimer fournissent l'infrastructure pour un réseau en plein essor des espaces autonomes.»

D'autre part, les contre-propositions des comités de quartiers, les alternatives imaginées par les mouvements contestataires et leurs architectes, sont incorporées dans le modèle de développement et de la planification de la ville, et notamment en ce qui concerne la ville compacte. La vision alternative était devenu le modèle officiel. Même si les planificateurs en charge de la modernisation du grand Amsterdam exigeaient toujours au nom du bon écoulement du trafic automobile, la construction d'autoroutes, de rocades, d'échangeurs et ce d'autant plus que le parc automobile avait considérablement augmenté. L'on observe une certaine modification dans la manière de concevoir les projets et de les communiquer au grand public, à la demande des politiciens, eux-mêmes soumis à la critique de leurs électeurs. Les tensions existent encore malgré la victoire des comités de quartier contre les projets les plus destructeurs, les nouvelles lois en faveur du logement, la légalisation ou la prise en compte du phénomène squat : le potentiel de protestation est encore bien présent, susceptible de reprendre de grandes luttes urbaines. Les projets à présent soigneusement communiqués insistaient sur la nécessaire modernisation des infrastructures de la ville pour des raisons d'efficacité et de vitalité économiques à une époque où la crise perdure. D'une certaine manière les politiciens et les planificateurs se montrent plus prudent et les comiés de quartier, souvent, plus conciliant.



Amsterdam
station Nieuwmarkt
13 augustus 1980
© Pereira Fernando ‐ Anefo

En exemple, cet organisme semi-public le « Kunstzaken Metro » (Artworks Metro) appointé en 1978 par la municipalité afin d’introduire de l’ «artistique » dans les projets de lignes de métro, et ce, en concertation avec les habitants des quartiers concernés, incluant Nieuwmarkt. Une initiative déjà proposée en 1975, mais refusée par les comités en lutte, qui cette année, seront plus conciliant avec cette démarche politico-artistique, et présenteront une liste d’artistes-activistes chargés de «décorer» la station Nieuwmarkt_: le peintre Jan Sierhuis (CoBrA movement), le réalisateur Louis van Gasteren, le producteur Roel van den Ende, la poète activiste et résidente du quartier Tine Hofman, et le plasticien Bert Griepink, également une figure centrale du mouvement squat. Et chacun à leur manière, ils constituèrent des œuvres d’art imprégnées par la mémoire des luttes, et faisant éloge de la résistance_: à la décoration souhaitée par le programme, ils préférèrent une œuvre documentariste. Bert Griepink imagina ainsi pour la station de métro du quartier, un mur de briques percé de part en part, où apparaissent à partir de collage de photographies d’archives, des scènes d’éviction d’habitants et de squatters, des ruines de maisons de ville, des graffitis, etc. Tine Hofman grava sur le sol cette phrase_:
« Wonen is Geen Gunst Maar een Recht » (le logement n‘est pas une faveur mais un droit).

L'artiste Louis van Gasteren dans son œuvre intitulée Roots of the City, accrocha au plafond de la station des cylindres de bois, symbolisant un lien physique avec la ville d’au-dessus qui se compose de pièces en bois cylindriques accrochées au plafond. Ce long travail fut l’occasion pour le réalisateur Guus van Waveren de réaliser un documentaire, « Groeten uit de Nieuwmarkt » (Greetings from the New Market), présentant la démarche des artistes, entre 1978 et 1980, ponctué par de longs interviews. 


Speculatie
Onderzoeks
Kollektief


En 1977, à Amsterdam est créé le Speculatie Onderzoeks Kollektief (SPOK), le Collectif de Recherche sur la Spéculation. La permanence se tient chaque mercredi, de 20h à 21h, au Spuistraat 5. Les KSU conseillent généralement aux gens qui veulent squatter un bâtiment appartenant à un propriétaire privé de passer au SPOK pour en savoir un peu plus sur les proprios, leurs affaires en immobilier, leurs histoires avec la justice, la ville et les squatters. Depuis son lancement en 1977, le SPOK archive dans une base de données tout ce qu’ils peuvent sur une adresse, un nom de personne/compagnie, les articles de presse sur tout ce qui concerne l’immobilier et la spéculation.


Keyser Groote

Tout commence avec le squat du Keyser Groote, en novembre 1978 sur le Keizersgracht, six édifices inoccupés, au bord d’un canal dans le centre historique, appartenant à la société d’investissements OGEM, spécialiste bien connu en matière de spéculation. Les négociations d'achat entre la municipalité et le propriétaire n’aboutissent pas et en octobre 1979 l'ordre d'expulsion est donné. Les occupants illégaux disposent d’un mois pour quitter les lieux. Sur les cinquante squatteurs une douzaine refusent l’ultimatum. Ils préparent leur défense en barricadant au mieux les accès, puis sont rejoints par des squatteurs les plus radicaux du collectif Staatsliedenbuurt group, qui bunkerisent les six maisons de ville avec des matériaux plus résistants (sacs de sable, barre d’acier, etc.), et des armes (fûts d'huiles usées, bombes fumigènes, stock de pierres, pétards et extincteurs, etc.). Le Speculatie Onderzoeks Kollektief (SPOK) lui fournit son aide. Un service presse est organisé, et une grande campagne d’information sensibilisation propagande est lancée via les réseaux, radios pirates et presse underground, qui intéresse également les médias_; une brochure parmi d’autres éditée par le groupe, met ainsi en lumière les pratiques spéculatives du propriétaire Ogem.

Amsterdam
Kraker Groote Keyser
1980 april | © Ino Roël

Ils passent également à l’offensive, avec l'occupation de la salle du conseil municipal le 19 Décembre 1979 : plusieurs dizaines de squatters s’y invitent et verrouillent les portes. La détermination des squatters, la grande solidarité entre les différents groupes, fait réfléchir le maire Polak, qui leur adresse un courrier afin de « de faire des propositions constructives pour parvenir à_une solution pacifique.» L'expulsion est reportée temporairement, puis finalement, OGEM décide de la vente à la mairie, qui décide d’un programme de logements pour jeunes adultes. Les squatters quittent les lieux, mais ils seront réoccupés plus tard.


Amsterdam
Krakers au conseil municipal
1979
© Maurice Boyer

Vondelstraat

Par contre, la police intervient vivement à l’encontre d’autres squats ; en février 1980, les forces de l’ordre évacuent un squat sur la Vondelstraat, propriété inhabitée depuis plus d'un an. Quelques jours plus tard, une manifestation unitaire se déroule jusqu’à la maison du maire, et en même temps l’immeuble de la Vondelstraat est resquatté ; la procession rejoint la Vondelstraat en même temps que les forces de l’ordre et s’engage alors une véritable bataille rangée, victorieuse pour les squatters, qui entreprennent la construction de barricades dans la rue, et de fortifier le bâtiment. Au cours de la soirée, d’autres militants y viennent, des sympathisants qui leur apportent couvertures et nourriture pour passer la nuit.

Des pourparlers s’engagent entre le maire et les occupants illégaux, maire en personne qui exige avant une rencontre, en premier lieu, le démantèlement des barricades par les services municipaux civils, en guise de bonne volonté ; ultimatum que refusent les squatters qui exigent la libération d’un de leurs camarades, la régulation du squat, et la non-intervention de la police. La réponse du maire, du gouvernement est claire : l’armée ; le 3 mars 1980, vers six heures du matin un hélicoptère de la police survole le camp retranché et le bombarde de tracts invitant les manifestants à déserter les lieux immédiatement. Débarquent peu après, cinq chars buldozers Leopard, deux pelotons blindés, et dix-huit pelotons de la gendarmerie, et ceux de la police. La retraite est annoncée côté squatter, après les premiers heurts, faisant des dizaines de blessés, civils et militaires.



Amsterdam
Krakers Vondelstraat
mars 1980
© Maurice Boyer


Amsterdam
Krakers Vondelstraat
mars 1980
© Han Singels

Geen Woning Geen Kroning


Un jour plus tard, un groupe de squatters prend d'assaut le bureau de l'Office municipal du logement, puis mène une procession démonstrative jusqu’au Palais Royal, où des bombes fumigènes sont lancées sous les cris « Geen Woning Geen Kroning » (« Pas de logement, pas de couronnement »). Car en effet, la princesse Beatrix doit être couronnée le 30 avril. Commence alors une véritable campagne policière contre ceux et celles qui placardent sur les murs de la ville, une affiche « 30 aktiedag » appelant à une grande manifestation le jour du couronnement. Lors du couronnement, plus de 8000 policiers arrivent tout juste à contenir les manifestants rassemblés sous le mot d’ordre « Geen Woning Geen Kroning ». La bataille est très sévère, Il y eut 200 blessés.


Raket 11
Collectif Rondos (Rotterdam)
April 1980


Amsterdam
April 1980
© Dirk Buwalda 



Amsterdam
April 1980
© Hans van Dijk

Red Rat

En 1980, Johannes van de Weert publia le premier volume de Red Rat, qui va devenir l’icône de la mouvance punk et du mouvement squatter. Van de Weert participa au lancement du centre social autogéré de la Huize Schoonderloo à Rotterdam et pris part au collectif qui édita et produisit le fanzine non moins célèbre Raket. La naissance de Red Rat coïncide selon l’auteur :
« C’était principalement la colère contre la violence policière durant les émeutes du 30 avril 1980, le jour du couronnement de la reine Beatrix, qui généra la première BD de Red Rat. Avec tous les membres des Rondos, nous avions pris part aux manifs de ce jour contre la police à Amsterdam. La police utilisa des hélicos, des armes à feu, le gaz lacrymogène contre les manifestants. Ce jour-là, il y avait des rumeurs de gens matraqués à mort par la police, cela laissa une marque… »

International Squat

Les images des chars et des émeutes ont fait une grande impression dans toute l'Europe occidentale, de sorte que les squatters d’Amsterdam sont invités par leurs homologues étrangers à partager leurs grandes expériences en matière de squat ; c’est Londres, autre haut lieu du squat en Europe, qui invite les missionnaires hollandais. Une autre délégation hollandaise se rend à Cologne, où elle est invitée dans une ancienne usine de chocolat squattée et menacée d'expulsion. Un tabloïd local titre : « Hilfe, qui Kraaker Köln kommen vor dem Chaos » (« Au secours, les Krakers viennent à Kölh semer le chaos ») ; une autre est invitée à Berlin. Coïncidence ou non, mais après leur passage allemand, la police observe une recrudescence des occupations illégales, et, comme en Hollande, une certaine montée de violence pour la défense des squats (à la mi-Juin, Fribourg a été le théâtre de manifestations de masse contre l'expulsion et la démolition d'un immeuble squatté dans la ville. Suivent barricades et combats de rues. A Berlin, en décembre se déroulent les premières grandes émeutes de squatters après quelques évacuations dans le quartier populaire de Kreuzberg.) La police allemande signalait qu'il n'y avait pas de squatters hollandais identifié, mais que les méthodes de lutte appliquées semblaient être transplantées directement des Pays-Bas. Il est vrai, que les groupes de squatters allemands, reprennent le sigle même des squatters hollandais. En 1981, l’on observe des opérations de solidarité internationale entre groupes de squatters_; les squatters d’Amsterdam occupant une propriété de la firme Rosenthal, étaient confrontés à une menace d’expulsion, malgré les offres faites de la municipalité d’achat de la propriété. En représailles, des groupes de squatters allemands décident d’attaquer les locaux de Rosenthal, firme allemande, simultanément à Munich, Francfort et Berlin. Les dégâts sont considérables et la firme en vient, finalement, à accepter la vente de leur propriété d’Amsterdam.


Broschüre Der Besetzer
Berlin | 1982
Le sigle néerlandais est repris.

En parenthèse, les élites policières qui confrontées à la professionnalisation des collectifs squatters et, souvent, à des édifices bunkerisés, imprenables par la rue, innovent également_: des containers soulevés par des grues enlèvent du sol les policiers pour les porter jusqu’aux toits, arrosés au besoin par des canons à eau...


Amsterdam
19 août 1980
©  Ruud Hoff
Les accès au rez‐de‐chaussée étant barricadés, la Mobiele Eenheid s'élève dans les airs pour atteindre le toit du krak prins Hendrikkade ; la benne suspendue est armée de lances à eau...


La bataille de Nimègue

Amsterdam est le symbole du pays en matière de lutte urbaine et de squat, mais la résistance des squatters est grande dans les villes de province, notamment à Nimègue, où en 1981, le conflit entre les_squatters et le conseil municipal n'a rien à envier à ceux d'Amsterdam. La résistance s’y engage contre le projet de construction d’un parking hors-sol à Zeigelhof, entre les quartiers ouvriers et le cœur de la ville. Les squatters occupent les maisons de ville destinées à la démolition, et après la menace d’expulsion décident de barricader le bâtiment et la rue. Le siège policier a duré une semaine, en février, et comme à Amsterdam, la tactique policière reprend l'hélicoptère, les chars Leopard, les_véhicules blindés, accompagnant les forces de l’ordre anti-émeute. Yves Fremion note :
« La bataille de Nimègue fut surprenante : camions blindés, chars contre les manifestants, ville cernée, tout cela pour... 150 squatters non violents. La mairie fut tout de même mise à sac.»





Nijmegen
23 fevrier 1981
Kraakpanden piersonstraat
© ANP foundation


La bataille de Waterlooplein

Le quartier Waterlooplein à Amsterdam se niche proche de Niewmarkt et de l'ancien quartier juif, là prend place un grand marché aux Puces très apprécié ; après la guerre, la municipalité y prévoyait de conserver la grande place, et d'y faire passer une ligne de métro souterraine, et de bâtir quelque chose de public. Dans les années 1960, le conseil municipal décida - enfin - d'une programmation : la mairie de la ville capitale ; programme qui menaçait la destruction d'une partie de Waterloo et l'existence même du marché aux puces. En 1968, le lauréat du concours international d'architecture est désigné, parmi les 803 (!) propositions venues du monde entier : une méga-structure de béton viendra habiter ce haut lieu historique ; la qualité architecturale de l'édifice peut être sujette à contreverse, mais le geste est plutôt élégant dans ses grandes lignes, et l'urbanité du complexe offre à la fois une grande esplanade pour le marché aux puces, et de grands espaces libres surplombant le canal qui borde un des côtés du site.



Amsterdam
Stopera
Lauréat : Holzbauer architecte (Autriche)

1968

La résistance des habitants, dont ceux qui vivaient du commerce des puces, et des collectifs de squatters de la ville, et en particulier du proche quartier Niewmarkt s'organise contre ce projet classifié gentrificateur, destiné à l'élite bourgeoise de la ville, équipement public habituellement peu fréquenté par les classes populaires ; et plutôt qu'un opéra, ils exigeaient la réhabilitation des logements, en avançant comme autre argument le coût pharaonique du projet. Sans doute trop brutaliste, le projet rencontre également sur son chemin la critique des conservateurs, peu perméable à ce genre d'architecture ; tout parail que les Kabouters qui siègent au conseil municipal définitivement contre ce projet, préférant à la modernité un cadre de vie respectueux de l'architecture et de l'échelle de la ville historique, pour ne pas dire folklorique, et ils publièrent une série de pamphlets intitulés « Contre le Bunker de Waterloo » co-signés Roel van Duyn. L'intelligentsia architecturale est partagée, les débats concernent à la fois la monumentalité inappropriée du complexe par rapport à son contexte historique, critique portée par le maître architecte Aldo van Eyck et Hertzberger formalisée publiquement par une pétition de 72 architectes néerlandais, et les questions plus politiques de gentrification et de coût ; l'affaire prend logiquement une tournure nationale de pugilat relayée par les médias stoppant net non pas le programme, mais le projet lauréat. Outre les critiques des uns et autres paralysant son avancement, la crise de 1973 entraîna un nouvel arrêt, et en 1979, s'ajouta au programme initial, celui d'un opéra national. En attendant, la municipalité se charge de déblayer le terrain, de démolir les nombreuses habitations et de la constructon de la ligne souterraine du métro ; la résistance n'y est pas aussi intense qu'à Nieuwmartk, mais plus ludique, tant il est vrai que ce vaste espace libre s'offre particulièrement bien à ce genre d'activités. 



Amsterdam Waterlooplein
1968 & 1978



Amsterdam Waterlooplein 
4 januari 1981
© Antonisse Marcel |  Anefo
La dernière maison de ville debout est squattée.

Des manifestations sont organisées, des squats anti-démolitions sont menés, etc. S'y distingue le mystérieux collectif Anti-City Circus qui occupe à partir de 1978 artistiquement et régulièrement la zone en chantier le temps d'un happening, d'une grande fête ; un camp de nomades s'y installe, des constructions de toutes sortes s'érigent, plus ou moins imposantes, et une grande yourte s'y dressa également, sous l'impulsion de Tjebbe van Tijen, une sculpture gonflable immense y sera déployée... C'est aussi l'occasion d'y planter des fleurs ou de cultiver un grand potager urbain : première forme de « guerrilla gardening » d'ampleur.





Amsterdam Waterlooplein 
19 mei 1980
© Hans van Dijk ‐ Anefo


Amsterdam Waterlooplein
14 mei 1982
©  Croes Rob | Anefo

Lorsqu'en 1982, le chantier démarre - enfin - à l'âge d'or du mouvement squat, des actions sont menées, dont en juillet la destruction d'engins de chantier. La police y répondra en surveillant le chantier qui sera sécurisé par une haute clôture. Le projet initial sera corrigé à maintes reprises par l'architecte autrichien pour finalement aboutir à une sorte de gloubi-boulga tentant de concilier modernité et historicisme, vie de quartier folklorique et monument : bref, une horreur qui finalement ouvrira ses portes... en 1986, clôturant une vingtaine d'années de débats et de luttes.
Le jour de l'inauguration sera marqué par une nouvelle et dernière manifestation artistique : l'installation radiophonique de Stopera, qui consista à diffuser, depuis les maisons adjacentes au moyen de puissantes sonos, tout un panel de projections sonores préenregistrées, et d'autres retransmises en direct depuis les rangs de la police (ou du piratage de leur propre radio) et de la salle de concert (au moyen d'un téléphone portable, plutôt rare à cette époque). Les manifestants, eux, produisaient également une autre plage de bruits avec casseroles et autres objets métalliques.
La police anti-émeute à l'approche d'une des maisons ainsi sonorisée fut accueilli cette fois par une pluie de jouets recyclés en projectiles ; action ludique qui décida leur état-major à ne pas intervenir.





Amsterdam Waterlooplein
3 juli 1982
© Antonisse Marcel | Anefo


Amsterdam Waterlooplein
14 octobre 1982
© Antonisse Marcel | Anefo

Oppositions

Ces années représentent un cap dans les luttes pour le droit au logement et au squat, de par le nombre d’occupations (le pic est atteint entre 1980 et 1984), la violence des acteurs, et la radicalisation politique des différents groupes de Krakers.  Et ces événements contribuent à placer la crise du logement au cœur des débats  de la vie politique publique, par l'entremise de la presse, friande de ces débordements sanglants : elle évoque, pas moins, une guerre civile tant les affrontements sont rudes et fréquents. Les collectifs krakers les plus radicaux se professionnalisent, après des années d’expériences et l’héritage reçu, la plupart savent barricader convenablement un bâtiment (les chantiers de construction de la ville leur offrent les matériaux nécessaires), le défendre contre les forces de l’ordre (toujours équipées de boucliers en osier), autant que le réparer_; les actions de défense à ce titre sont bien organisées, réfléchies, chacun reçoit un poste ou une mission précise, les collectifs les plus à même de repousser une éviction policière viennent en aide aux plus novices (Groote Keyser) et comme évoqué, les informations circulent entre les collectifs et vers la presse. Selon le kraker Van Duivenvoorden :
« Le gouvernement a dû finalement céder et nous faire des concessions. Des programmes ont été lancés pour la construction de logements sociaux et de nombreux squats ont été légalisés.» 

C’est le cas, en particulier des bâtiments publics du siècle dernier, en particulier les bâtiments scolaires abandonnés qui ne répondent plus aux exigences de l'enseignement moderne et aux normes de sécurité, qui sont squattés, puis légalisés. L'un des plus grands squats aux Pays-Bas, l'ancien hôpital catholique à Groningen offre un bon exemple. Après le déménagement de l'hôpital en 1979, les différents bâtiments,  y compris les anciennes salles d'opération, sont aussitôt squattés par une centaine de personnes, jeunes en grande majorité. Groningen se distinguait des autres villes par une excellente organisation des squatters regroupés au sein du PKG (Praktische Kraakgroep Groningen), plus pragmatique que le plus politisé KOG (Kraak Organisatie Groningen). Une association est créée afin de gérer en interne le vaste complexe, d’organiser les réunions des résidents, des divers comités et sous-comités_; tous les résidents et les utilisateurs payent le loyer de 150 Florins par mois. Le succès a contribué à son rachat par la ville en novembre 1981. De même, les collectifs de squatters les plus fortunés, semble-t-il, s’offrent collectivement les lieux qu’ils occupent illégalement.


Brochure van het Bewonerskollektief Oude Erkazet
Groningen
mei 1982

Cela étant, le mouvement est loin d’être homogène, certains collectifs perçoivent les limites des événements successifs, et mesurent le danger des décisions politiques comme réponses, qui constituent une menace directe pour les squatters. La spirale de la violence ne peut être considérée comme une stratégie efficace et une perspective sur le long terme. L'une des premières étapes qui annoncent le changement a été initié par un groupe de squatters de  Nieuwmarkt / Burgwall, qui tente une opération de conciliation, d’entente avec l’État major des unités mobiles de la police, afin, d’une meilleure compréhension des motivations et à réduire les préjugés des deux antagonistes. Six policiers anti-émeute seront choisis par la direction de la police d'Amsterdam qui participeront à cet échange amical. De la même manière, Jaap Draaisma  et ses proches, engagés dans la défense de Groote Keyser prêchaient la violence, mais, en même temps, ils négociaient en secret avec la municipalité. De même, certains squats étaient davantage des lieux festifs et de consommation de drogues, et leurs occupants peu disposés à défendre leurs lieux, préférant occuper un autre bâtiment lorsqu’approchait l’heure de l’expulsion. 

Cette ligne douce, dit des épiciers, ou des mauviettes (softies) oeuvrant pour la négociation concertée, ou la fuite pure et simple, s’opposait aux groupes prônant une « ligne dure » (heavo) , une doctrine selon laquelle la violence est la seule réponse possible face à l'injustice capitaliste, et pour la défense des squats_; une opposition marquée entre anarchistes pacifiques pour qui le squat était, avant tout, un mode de vie, préfèrent la ligne pacifique Provo-Kabouter appelant une violence mesurée, davantage défensive qu’offensive, et les militants plus politisés pour qui le squat était une forme de résistance au capitalisme, l’occasion de se confronter aux forces de l’ordre dans l’objectif – provo – de dénoncer la pénurie de logement et la violence policière. Parmi les plus radicaux, les Staatsliedenbuurt squatters qui organisaient leur collectif en conséquence.  L’ex kraker Van Duivenvoorden expliquait :
 « Beaucoup de propriétaires gardaient sciemment leur logement inoccupé en attendant que les loyers ou le cours de l’immobilier augmentent » ; et  : « Nous étions plutôt radicaux, extrêmement politisés et nous cherchions l’affrontement avec les autorités».

Et au-delà de ces doctrines d’autres questions centrales opposaient les collectifs ; ceux en premier lieu dont l’un des objectifs dépassait les limites du squat pour lutter sous le slogan « sauver la ville » contre  les opérations de rénovation urbaine et ses conséquences catastrophiques sur le tissu social des quartiers, et de la ville ; et ceux, alors minoritaires, qui reprenaient les mêmes considérations mais s’en distinguant par leur volonté de pérenniser le mouvement en s’attaquant sur les questions de temporalité des squats et de leur résistance, et de leurs fonctions à l’échelle du quartier et de la ville,  dont celle de l’habitat + activités (woon-werkgebouwen) et pas uniquement culturelles festives. Les plus radicaux opposent à cette vision de vouloir pérenniser un lieu, l’idéal Kraak, à savoir d’avoir l’immense privilège d’errer d’un lieu à un autre, d’un pays à l’autre,  d'être sans attache aucune ; selon Freek de Jonge, les squatters sont des nomades urbains en perpétuel mouvement, anti-conformistes et contre le confort y compris temporaire. Mais tous savaient une chose : ils avaient besoin d’être en permanente solidarité, besoin des uns des autres, sous peine de disparaître ; ce qui arriva finalement. 


Lucky Luijk

Dans la nuit du 12 le 13 Octobre 1981, les cinq occupants d'une luxueuse maison sur la Jan Luijkenstraat, Lucky Luijk, sont évacués manu militari par une bande d'une vingtaine de gros bras,  commandités par les propriétaires. La police est là et regarde, mais n'a pas l'intention de rétablir le droit de résidence des squatters, et leur suggère de décamper.  Ce type d’éviction pour les collectifs était parfaitement inadmissible, car le danger était grand – pour tous – que les laisser-faire pouvait créer un fâcheux précédent, produire une réaction en chaîne. Donc une rencontre est organisée entre les collectifs les plus actifs, et à ce moment, les tensions entre pacifiques négociateurs et partisans de la violence explosent : les Staatsliedenbuurt squatters exposent un véritable plan de contre-attaque méticuleusement préparé ; certains krakers, selon les témoignages le refusent, par peur d’une trop grande violence, et de l’emprise sur cette question des plus radicaux, vampirisant les débats. Quoiqu’il en soit, l’on décide de l’attaque, la villa est assiégée de tous les côtés, et de haut en bas. Un groupe attaque l’intérieur, un autre le protège à l’extérieur, et une équipe d'aide est prête à prendre soin des possibles personnes blessées: les Staatsliedenbuurt squatters reprennent ici la tactique militaire. Le 20 Octobre 1981, deux cents Krakers portant des vestes en cuir, cagoules et des casques noirs submergent le gang : le resquat de Luijk est un succès, mais il semble que le divorce est consommé entre les groupes. 

Un an plus tard, le squat doit être légalement expulsé et à nouveau les rues d’Amsterdam s’embrasent, un tramway brûle, et les affrontements sont vigoureux, à ce point que l’état d’urgence est décrété pendant trois jours. Pour la première fois les médias d’habitude conciliants ou exprimant une certaine dose de compréhension envers les manifestants, critiquent ouvertement l’émeute. La bataille du Luijk  renforce davantage l’opposition entre les collectifs, en mettant l’accent sur la désapprobation des médias et de l’opinion publique, et le risque d’une répression croissante par le gouvernement. 





Amsterdam
Kraakpand Lucky Luijk
1982
© Cor Mulder

Wijers

En 1983, on estimait à 40 000 le nombre de squatteurs en Hollande, dont 20 000 à Amsterdam. Le nouveau maire, Van Thijn prend ses fonctions en Juin 1983 et est plus conciliant avec le mouvement Kraker_; mais les expulsions de squats se multiplient, dont celle en 1984 de Wijers dans le quartier de Staatsliedenbuurt, le plus grand squat de la ville, occupé depuis 1981 par une une centaine de squatters, artistes, théâtreux, et architectes, etc., équipé d’un café, d’une grande salle de concert, d’une galerie et d’une boutique, et d’un centre communautaire ouvert au quartier. Des fêtes grandioses y sont régulièrement organisées, sa salle de concert rivalise avec celles du Melkweg et du célèbre Paradiso, la chanteuse Nina Hagen s’y produira. Mais Wijers n’échappera pas pour autant aux inconvénients et excès liés à un trop grand espace laissé libre, des problèmes de drogue en particulier forcèrent les squatters de ce lieu à s’organiser pour lutter contre ce fléau. S’y retrouvent partisans de la violence (« hard-liner ») et apôtres du pacifisme, les « sauveurs de la ville » et les partisans du woon-werkgebouwen ; entre ceux qui veulent impulser dans ce lieu une expression politique, ceux qui préfèrent l’art en tant qu’émancipateur par les concerts, les expos, etc. Des pourparlers avec la municipalité s‘engagent, qui leur propose en échange un autre édifice pour s’y établir, sous certaines conditions. L’opposition entre les « mauviettes » et la ligne dure kraker émaille leurs débats, mais finalement l’on refuse l’offre municipale. En 1984, plus de quinze cents squatters et sympathisants se sont réunis dans la nuit pour défendre Wijers, et ils affrontent les forces de l’ordre le lendemain. Mais l'expulsion de Wijers est beaucoup plus calme, moins violente que les expulsions des années précédentes : pas de tanks, ni d'hélicoptères. En 1984 également le célèbre squat Singel 114 est évacué par la Mobiele Eenheid.



Amsterdam
Kraakpand Wyers
1984
© Cor Out

Staatsliedenbuurt, quartier épargné jusqu’à présent par la vague d'expulsions qui balaie avec force les autres quartiers du centre, mais l’annonce du maire d’une prochaine visite du quartier augure de très mauvais présages pour les Krakers. En réponse, ils mobilisent tout le quartier pour un procès fictif d’un tribunal populaire de quartier intenté contre le maire. Le 15 Décembre 1984 le procès débute avec l’avalanche des plaintes contre la politique municipale, contre les coupes budgétaires des équipements sociaux et culturels de proximité, et naturellement contre l'échec du relogement, etc. Il n'y a pas d'âme dans tout le Staatsliedenbuurt qui ne soit pas en mesure de se reconnaître d’une façon ou d'une autre dans ses accusations. Le maire accusé est reconnu coupable et condamné à une confession publique. Dans les quatre jours qui suivent le verdict, il doit déclarer publiquement qu'il fera allégeance aux exigences des vingt-trois chefs d'accusation_; sinon, l’accès au Staatsliedenbuurt lui sera refusé. Ce qui devait être une action de quartier se mue en un événement national, le 20 Décembre 1984 lors de la visite du maire à Staatsliedenbuurt, où une foule nombreuse l’insulte, événement couvert par les médias. 


ACTE III
[1985 = 1994]

Le Déclin

Amsterdam
20 decembre 1993
Nieuwezijds kolk
© Ruud Hoff

La radicalisation des groupes alternatifs autonomes et de la nouvelle gauche sera l’occasion pour le maire d’Amsterdam d’entamer une vaste opération anti-squat, sous le prétexte qu’ils abritaient les éléments les plus subversifs de la contestation. L’évacuation d’un squat à Schaepmanstraat en Octobre 1985 par la police fut d’une extrême violence, les squatteurs récalcitrants sont particulièrement la cible des coups de matraque, des balles réelles sont tirées, et trente trois d’entre eux sont emprisonnés ; parmi eux , Hans Kok, squatter et bassiste bien connu d’un groupe punk meurt dans une cellule au siège de la police, qui déclare un décès par overdose. L’excuse est par trop grossière, Hans Kok acquiert immédiatement le statut de martyr, et débute alors une série d’actions contre les institutions municipales, en même temps qu’est exigée la vérité. Ce drame, dit-on, aura comme conséquence, de décider la municipalité sous la houlette de Van Thijn à acquérir le plus grand nombre d’immeubles et de maisons de ville dans le centre ancien, y compris les bâtiments squattés. Les squatters seront légalisés et purent obtenir des baux au plus bas loyer possible, et la réhabilitation de leurs immeubles. Selon les témoignages d’anciens squatters de cette époque, diviser pour mieux régner, cette politique a parfaitement fonctionné contre la solidarité du mouvement squat, il est à l’origine même de son progressif déclin.

C’est maintenant une nouvelle génération de jeunes squatters qui vient remplacer celle précédente, plus politisée et plus radicale. Apparaissent en son sein les premières traces de « déclin », de squatters venant au mouvement sans autre but que de participer à des actions, à combler un manque ou un vide social pour les uns, à faire la fête pour les autres_; également les premiers signes de « traîtrise », celle de squatters tentant d’obtenir d’un propriétaire son autorisation pour occuper légalement et temporairement ses locaux, quitte à payer un loyer et sous la menace d’abandonner les lieux, libres pour d’autres squatters moins disposés à payer un quelconque dédommagement_; certains kraakkafees purent ainsi ouvrir leurs portes, avec la bénédiction du propriétaire.

Les méthodes para-militaires des squatters Staatsliedenbuurt, renommés PvKers (Politieke Vleugel van de Kraakbeweging-PVK) ont été d’une extrême violence, contre la police mais également contre d'autres types de « traîtres », des squatters arrêtés par la police lors d’expulsions et qui, contre le code d’honneur kraak (la règle est de rester silencieux pendant les trois jours que dure la détention) dénonçaient les compagnons les plus actifs, ou ayant effectué des actions répréhensibles par les lois, ou ayant réussi à s’échapper. En exemple, l’expulsion d’un squat en octobre 1986, à Okeghemstraat, où certains squatters se sont barricadés, et depuis le toit balancent des cocktails Molotov contre la police anti-émeute. Les squatters sont arrêtés, et leur mot d’ordre, comme d’habitude est de garder le silence, mais plusieurs d’entre eux – confrontés à la violence policière – désigneront les lanceurs de Molotov, qui seront finalement condamnés à plusieurs mois de prison. Les PvKers formèrent donc un organisme de recherche pour trouver les «traîtres» en ayant recours à une sorte de pilori public, une citation à comparaître : édition et placardage d'affiches avec leurs noms et photographie et d’autres méthodes plus draconiennes encore d’intimidation et de menaces de tortures ; qui se révélèrent particulièrement odieuses et intolérables pour un certain nombre de collectifs de squatters. En 1988, un de leurs leaders, Theo van der Giessen, fut ainsi battu par plusieurs squatters, et finit à l’hôpital ; la police en profite pour décapiter le collectif. Evénements préludant la fin de la solidarité entre les différents collectifs kraak, unis dans l’action, contre l’ennemi commun, mais partagés quant aux idées politiques, il ne restait plus qu’un conglomérat d'initiatives distinctes, selon van der Giessen.

Revolutionaire Anti Racistische Aktie

Le mouvement Kraker perdure, mais se fissure car d’autres luttes interfèrent à présent, notamment celles concernant le nucléaire, le sexisme, le racisme et en particulier contre l’apartheid en Afrique du Sud (d’où proviennent les diamants) ; cette dernière cristallisera les mouvements alternatifs qui n’hésitent pas à dénoncer les politiciens trop conciliant avec le régime de Prétoria et les industriels faisant commerce avec le pays de l’apartheid : s’y conjuguent actions contre les biens des uns et des autres, sabotages (la somme des dégâts est estimé à plusieurs millions de Florins), boycott, et grandes manifestations violentes. S’y distingue notamment, le « Revolutionaire Anti Racistische Aktie » (RARA).

En 1985, deux événements mobiliseront la contestation : Amsterdam annonce sa candidature pour les Jeux Olympiques de 1992, et la visite prochaine de Jean-Paul II aux Pays-Bas, prévue pour en mai, dont d’ailleurs, la tête est mise à prix, annoncée par une affiche qui couvre les murs de la ville, qui fera scandale aux Pays-bas et dans le reste du monde. Plusieurs groupes appellent à une vaste manifestation anti-papale dès son arrivée. Le 12 mai, le deuxième jour de sa visite, à Utrecht, où le pape dit la messe, la manifestation est déclarée, des milliers de policiers s’opposent aux émeutiers et procèdent à cinquante-cinq arrestations.

A partir de 1986, le « Revolutionaire Anti Racistische Aktie » entame une nouvelle période d’attentats contre des sociétés ayant des intérêts en Afrique du Sud et contre la tenue des Jeux olympiques ; incendie criminel du siège de l'usine d'emballage appartenant à des investisseurs sud-africain Van Leer à Amstelveen, plasticage de l’office local des Jeux Olympiques à Amsterdam, et de la station de retransmission par satellite à Amsterdam-Sloterdijk, etc., causant des millions de Florins de dégâts_; plasticage de trois magasins Makro, et du siège de la Steenkolenhandelsvereniging, son propriétaire, société implantée en Afrique du Sud_; le pétrolier Shell sera la prochaine cible de RARA, en Juin 1987 deux stations sont en flammes, opération qui accompagne les plus modérés groupes anti-apartheid ayant organisé le Boycott des stations Shell.


AMSTERDAM
Manifestation anti‐apartheid
20 avril 1989
© Paul Vreeker

Bien que s’attaquant à un des piliers du capitalisme, l'impérialisme, le RARA se rapproche des Cellules Combattantes Communistes (CCC) de Belgique, s’attaquant elles, au capitalisme, mais qui visaient essentiellement des biens matériels, et non humains.

Leegstandwet

1987 voit l’adoption d’une nouvelle loi-cadre sur l’habitat (et le squat), appelée «_la vacance_» («Leegstandwet »), et c’est coup très dur porté aux krakers, car, entre autre, ils peuvent être désormais assignés anonymement en justice (le propriétaire devait avant cette loi, connaître son identité pour engager une poursuite). Mais par contre le propriétaire perd la protection juridique si le bâtiment reste inutilisé et sans projet futur concret pendant plus d’un an. Le squat obtient donc par là un statut légal, mais cette loi a surtout pour effet de donner une impulsion sans précédent au phénomène « contre-squatting », ou anti-Krakers, imaginé par les propriétaires, nous y reviendrons.

Cette loi galvanisa le mouvement kraker, qui confronté à l’adversité opposa une certaine solidarité. Le premier réveil s’effectue à Nimègue par une grande manifestation où pleuvent les cocktails molotov ; suivies d’autres villes, dont Amsterdam. Mais la mobilisation attendue, massive et prolongée, ne se fera pas. Pour de multiples raisons :
= la crise du logement perdure mais le rythme des nouvelles constructions, des réhabilitations atténuent ces effets ; dans ce cadre, les squatters légalisés se désolidarisent du mouvement, ou bien, réduisent leurs activités alternatives ;
= à Amsterdam, le nombre de bâtiments inhabités ou inoccupés en est réduit d’autant ;
= la tolérance des autorités pour les occupations illégales s’estompe et la police veille et expulse les squatters des bâtiments occupés illégalement, qui à présent peuvent comparaître devant la justice et être condamnés à des peines de prison ;
= les figures historiques du mouvement kraker des années 1960-70, prennent une retraite bien méritée (plusieurs vétérans ouvrent des Kraakcafés dans d’anciens squats légalisés) ; plusieurs fanzines dédiés au krak arrêtent leur publication (certains survivent grâce aux contributions financières régulières d’anciens squatters) ; c’est à la nouvelle génération de prendre le flambeau, à partir des expériences de leurs aînés, mais les nouvelles lois entament cet héritage ; et les plus éléments les plus actifs sont engagés dans d’autres terrains de luttes (anti-nucléaire, anti-arpartheid, etc.) ;
= d’une manière générale, les plus anciens leaders évoquent une dépolitisation de la jeune génération de kraakers.
= et à l’orée des années 1990, s’opère le grand retour des classes aisées, de leurs progénitures en particulier, en centre ville, entrant en concurrence avec les krakers ; mais aussi, après la chute du mur de Berlin, l’arrivée d’une vague d’immigrés jeunes venus des pays de l’Est, attirés par le mythe squat.

Amsterdam
Punks au squat de Spuistraat
30 avril 1986
© Martijn de Jonge

Pour autant, la pratique de l’occupation illégale à Amsterdam perdure, mais dans des proportions ridiculement moindres par rapport à l’âge d’or des années 1980. Des grandes actions sont cependant organisées lors notamment en 1989 de l’expulsion du squat Tesselschadestraat à Amsterdam, kraakers, barricades, cocktails molotov, pneus de voiture incendiés sont au rendez-vous_; le week-end du 26 et 27 mai 1990, le centre de Groningue est le lieu de rendez-vous de plusieurs collectifs squats du pays, ouvrant le bal d’une petite guerre urbaine avec la police_; nombreuses sont les arrestations et les longues détentions de kraakers inculpés d’avoir participé à une organisation criminelle_: la Justice finalement ne retiendra pas ce motif et ils seront libérés après avoir passé plusieurs semaines en détention. La majorité des manifestants kraakers, sinon tous, sont de la nouvelle génération, n’ayant pas connu l’âge d’or des années 1980. Le nombre numérique diminue, mais les collectifs rebelles maintiennent toujours aussi précieusement l’esprit Kraak, il y aura toujours des bâtiments à squatter et des kraakers pour le faire, estimait le célèbre fanzine Bluff ! dans sa dernière édition de 1998.



ACTE V
[1995 = 2010]

Contre-Offensives



NEOLIBERALISME
&
URBANISME

Débutent les massacres de l’ère néolibérale ; le PvdA forma en 1994 un gouvernement de coalition avec le parti de la droite traditionnelle : le VVD (Volkspartij voor Vrijheid en Democratie, Parti populaire pour la liberté et la démocratie), un parti séculier et pro-patronal_; et se convertit à la politique blairiste de la « troisième voie ». L’ennemi est désigné, l’État providence, plus exactement ses bases institutionnelles héritées des « Trente Glorieuses » et l’ensemble de ses services publics sans aucune restriction : étonnant spectacle tragi-comique de gouvernants socialistes, en l’occurrence, s’acharnant à démolir l’État interventionniste, l’État entrepreneur, par le démantèlement des entreprises et des services publics, ceux non rentables sont purement et simplement liquidés et ceux rentables privatisés ; les systèmes publics de protection sociale y perdent en efficacité et le niveau de protection est partout réduit.

Aux Pays-bas, le nouvel Etat néolibéral n’ira pas de mains mortes : la déréglementation marquée par le Brutering en 1993 prévoit que les corporations de logements, sociétés et organismes de logements sociaux, ne perçoivent plus aucune subvention étatique. Sous l’injonction de l’union européenne, les Pays-Bas engagent un désengagement conséquent en matière d'aides sociales et amorce la privatisation de son parc de logement social, une politique qui ne sera pas, en contrepartie, équilibrée par la construction – massive – de logements sociaux. Et pourtant, à Amsterdam le nombre de demandeurs en attente pour l'obtention d'un logement social s'élevait à 50.000 familles. Les corporations de logements sont, à présent, les seules responsables de l'équilibre de leur budget et elles seront autorisés à compenser la perte des subventions de l'État par la vente de leur parc de logements sociaux aux investisseurs privés, grandes sociétés et simples particuliers, en période de pénurie de logements, elles consentent à démolir des bâtiments d’habitations, voire des blocs entiers, sous les prétextes fallacieux de non-confortabilité ou de normabilité, afin de vendre à bon prix les terrains, et y rebâtir pour des locataires ou propriétaires plus aisés.
Tout ceci particpait à l'idéal de ré-équilibrer ou d'harmoniser le parc de logements, et par ce biais d'organiser ou de renforcer la mixité sociale au sein des quartiers. Parmi les nombreuses actions de la puissance publique destinées à « mixer » la population urbaine et à éviter les phénomènes de ségrégation et de ghettoïsation, le domaine du logement fut considéré comme un des principaux leviers pour y parvenir. L’idée centrale était de modifier profondément le parc de logements, d’augmenter le nombre de ménages à revenus plus élevés en réduisant le parc locatif social existant, par la vente ou par la destruction ; y viendraient les « couches moyennes manquantes », considérées comme « moteur social d’un quartier » à qui les planificateurs assignèrent ces rôles :
1. d’assurer un contrôle social et au-delà d’instaurer par l’exemple des pratiques et des comportements plus respectueux des personnes et des lieux (contre notamment les gênes occasionnées par la petite délinquance, l’incivilité, la dégradation des espaces publics, etc.) ;
2. et par là, également, d’inculquer indirectement aux populations immigrées les moins favorisées ou intégrées, les normes informelles et les codes sociaux concernant l’apparence vestimentaire, les règles de politesse, de langage ;
3. d’améliorer la réputation et l’image du quartier, etc ;
4. d’organiser et d’intégrer les différents groupes sociaux et ethniques dans les processus de participation ou consultation citoyennes, dans le cadre de la rénovation urbaine, avec l’administration municipale ;
5. et donc de stimuler les interactions entre les groupes sociaux et leur cohésion autour d’un projet fédérateur.

Idéal de la nouvelle gauche des années 70, cette politique consacrant la mixité sociale était en 1995 pavée de bonne intentions. Les experts en la matière, universitaires, théoriciens et praticiens, exprimaient des points de vue singulièrement opposés (en sachant que nombre d’études sociologiques en particulier dépendent des financements publics et de facto, les conclusions qu’ils défendent peuvent, parfois, aller dans le sens voulu par une autorité), et les débats posaient les questions de,
= Faut-il laisser à l’abandon, vivre un quartier connaissant des difficultés afin d’y conserver le spectre de sa population, même pauvre ? Au risque d’en faire un ghetto au fil de son déclin ?
= Un équilibre efficace et durable peut-il être possible entre poches d’embourgeoisement et zones de pauvreté dans un même quartier, s’aligneront-elles harmonieusement ou non ?
= Les effets positifs – dont la paix sociale -, théoriques attendus de la mixité sociale souhaitée par les politiciens s’expriment-ils réellement ?
= La rénovation urbaine a-t-elle entravé le développement des problèmes sociaux et en a-t-elle fait surgir de nouveaux ? a-t-elle simplement déplacé les problèmes vers d’autres quartiers, d’autres villes ?
= Est-ce que les nouvelles classes sociales colonisatrices plus aisées évincent les classes populaires, les déplacent-elles ou bien les remplacent-elles après, et après seulement leur départ ?
= S’y ajoutèrent, plus tardivement, les questions relatives au développement durable, prônant contre l’extension à l’infini des métropoles, la densification urbaine des quartiers existants, et qui s’accordent également au mythe de la mixité sociale.

L'on observait, avant la promulgation de cette loi, dans le vieux centre d'Amsterdam, la co-existence pacifique des classes sociales, où les plus aisées s'appropriaient et rénovaient à grands frais, une à une, les antiques et belles demeures situées au bord des canaux, évitant cependant le Red District plus populaire. Le quartier Jordaan, situé à l'est du centre ville, offrait un excellent exemple de mixité : ce quartier populaire était habité en majorité par des familles de dockers et de la classe moyenne, qui le désertèrent dans les années 1960 pour, comme il se doit, aller habiter dans une maison + jardin en périphérie ; les loyers y étaient bon marché, vu l'état du bâti, ancien et peu entretenu, et ce, malgré sa proximité immédiate avec la vieille ville. A partir des années 1980, s'y installa, logiquement, une nouvelle population composée de professions libérales, d'artistes, d'étudiants (le squat n'y était pas important vu les loyers bas), et de commerçants investissant les rez-de-chaussées pour ouvrir bars, coffeshops et restaurants, librairies, commerces de proximité, etc., et des galeries d'art. Cette revitalisation de Jordaan n'entraîna pas le départ forcé, l'exil des habitants moins aisés vivant là depuis des lustres : les sociologues y observaient une saine co-habitation, et ils se demandaient jusqu'à quel point ou moment de rupture la gentrification dépossédait-elle les classes les moins aisées. Réponse leur fut donnée avec les tragiques conséquences de la privatisation du parc de logement social, et d'une nouvelle stratégie concernant les quartiers périphériques « en difficulté. » 

Grote Stedenbeleid


Après s’être occupé de la ceinture du 19e siècle d’Amsterdam, les politiciens et planificateurs néerlandais se penchèrent sur les quartiers érigés au 20e siècle, plus disséminés. Car une vingtaine d’années après la crise de 1973, aux conséquences sociales catastrophiques, suivie dans les années 1980 d’une réorganisation des activités industrielles entretenant le chômage de masse, la situation des grandes villes du pays était jugée alarmante ; les quartiers populaires construits peu de temps avant ou après la deuxième guerre mondiale, à la périphérie des centres urbains, présentaient des caractéristiques de concentration de groupes de population à faible revenu, d’un chômage et d’une délinquance élevés, de tensions ethniques, d’une cohésion sociale amorphe, et d’un exode des classes moyennes. D’autre part, les problèmes ne se limitaient au social : le parc de logements bon marché ne répondait plus aux attentes du moment, parc mal entretenu, conçu selon les normes d’une composition familiale comprenant plusieurs enfants. Plus inquiétant encore, la part de migrants non occidentaux dépassait les 25 % à Amsterdam, Rotterdam, La Haye et Utrecht. A Amsterdam, trois quartiers étaient habités par plus de 70 % de migrants non occidentaux, avec une tendance à la concentration parmi les Turcs, les Marocains et dans une certaine mesure, des communautés des anciennes colonies, dont le Surinam et les Antilles. Les médias en particulier dressaient un constat accablant et stigmatisaient ces quartiers « ethniques » véritables « bombes à retardement » et soulignaient l’ère de « l’avènement de ghettos américains » aux Pays-Bas.

A partir de ces dangereuses constatations, l’État décida d’agir, et décréta la « politique des grandes villes » (Grote Stedenbeleid). En 1995, à l’initiative des quatre grandes villes (Amsterdam, Rotterdam, La Haye et Utrecht, les « G4 »), les pouvoirs publics centraux concluaient des accords sur l’approche des problèmes urbains. Cette politique reposait sur trois piliers : économique, physique et social. L’idée générale était que le développement de chacun des trois piliers est lié, nécessaire pour résoudre les problèmes cumulés auxquels étaient confrontés les quartiers défavorisés, et la puissance publique jugea crucial de mener un effort conjoint portant sur les quartiers prioritaires ou « prioritaire wijken », accompagné d’une nouvelle gouvernance des autorités locales. Menée jusqu’en 2009, cette politique d’envergure consacra l’essentiel de son action dans 31 villes afin de transformer l’aspect physique, urbain, des quartiers mais aussi d’agir sur les paramètres sociaux et économiques. Les objectifs explicitement visés étaient de :

« développer ensemble des centres urbains qui soient sûrs, tout en répondant, en parallèle, aux attentes des habitants, des entreprises, des institutions, des visiteurs et des touristes [...] ; développer des villes présentant une véritable vitalité économique et offrant des lieux de très haute qualité pour promouvoir le commerce et la cohésion sociale ».


Au-delà des problèmes spatiaux inter-classistes, la mixité sociale était érigée comme meilleur instrument pour combler l’écart de population entre les néerlandais de souche et des anciennes colonies et les migrants musulmans_; les débats d’alors posaient les questions concernant l’immigration, le multiculturalisme et la tolérance autant religieuse que culturelle à l’égard des communautés immigrées, et celles de leur assimilation ou intégration au sein de la société néerlandaise, et ce, même si une dose de racisme imprégnait l’opinion publique. Cette plus ou moins grande tolérance bascula brutalement vers un racisme exacerbé par l’assassinat de l’homme politique populiste Pim Fortuyn en mai 2002 et du cinéaste provocateur Theo van Gogh en novembre 2004.

Nous connaissons ce type d’opération qui consista, aux Pays-Bas comme en France, à démolir les ensembles de logements de moindre qualité et la reconstruction d’unités plus petites-bourgeoises, la réhabilitation d’autres ensembles en y apportant des éléments de confort (isolation, ascenseurs, fusion d’appartements, réfection des façades, etc.), par la mise en vente de logements sociaux, la requalification des espaces publics, la construction d’équipements de quartier, en incitant également, les fonctionnaires de la ville, à y venir, ou y rester, etc., comme d’ailleurs les entreprises. Ce type d’opération semblait être la solution notamment dans son volet économique qui, grossièrement, devait stimuler et développer les activités commerciales et artisanales, permettant, à terme, aux entreprises locales d’embaucher, et de susciter des initiatives locales dans l’objectif d’accélérer le dynamisme économique.

D'autres expériences son tentées, à partir de 2003, à Rotterdam, l’opération bien nommée Klushuizen (Do It Yourself houses ou DIY-homes) reprend celle déjà faite en Italie, où la municipalité fit l’acquisition d’un ensemble d'immeubles de logements dégradé (bel ensemble des années 1930), dans un quartier très « dégradé » pour l’offrir (1€ symbolique par logement) à une coopérative d’aspirants propriétaires spécialement constituée, à la condition qu’ils le restaurent – de A à Z - selon un cahier des charges précis de l’architecte Ineke Hulshof (les autres conditions étant de terminer les travaux dans l'année, l'interdiction de le vendre avant une longue période). Cette expérimentation, suivie d’autres (450 logements rénovés en 210 appartements en 2013), est considérée comme un excellent exemple de collaborative et de bottom-up initiatives ; encore fallait-il, notent les plus critiques, que les futurs propriétaires aient de confortables économies pour financer les travaux… condition sine qua none pour l’obtention d’un logement défoncé dans un quartier à la réputation sulfureuse ; cette opération de « gentrifipuncture » attira cependant de nombreux candidats, de la classe moyenne, désirant devenir propriétaire d'une belle surface (en exemple le Wallisblok project consista à dilapider 96 unités de logements en 39 appartements rénovés au-dessus des standards sociaux) qu'ils pouvaient aménager selon leurs souhaits, et pour certains, participer à une aventure collective.

L’on s’accorde en partie sur le fait que ce type d’opération urbaine, outre les effets pervers induits, a été porté d’une manière plus « douce », moins agressive et plus progressiste, politiquement parlant, à Amsterdam, au contraire de Rotterdam, qui privilégia des méthodes plus « dures » envers, notamment, les populations immigrées. C’est en effet à la demande de Rotterdam qu’est introduite en 2005 la « loi portant mesures exceptionnelles liées aux problématiques urbaines » (Wet bijzondere maatregelen grootstedelijke problematiek) permettant aux villes d’interdire aux entreprises comme aux résidents, établis en région urbaine depuis moins de six ans, de s'installer dans certaines aires « en difficulté ». Ce texte de loi, plutôt hallucinant, permet aux municipalités, par exemple, de refuser la résidence de familles pauvres dans des quartiers en difficulté, ou en voie de rénovation, et ce, malgré les textes de lois concernant la liberté de mouvement et de choix de son lieu de résidence inscrits dans la Constitution néerlandaise et la Convention européenne des droits de l'homme. La loi provoqua un tollé général mais fut bien mise en œuvre dans plusieurs quartiers de Rotterdam, au nom de l’intérêt public et d’une meilleure régulation socio-spatiale des populations. En 2016, un nouveau texte de loi est voté, donnant pouvoir aux municipalités, sous certaines conditions strictes, certes, d’interdire leur territoire aux habitants ayant un casier judiciaire ou suspectés de djihadisme

Bien vite, les travaux des sociologues et des architectes les plus critiques, sur la base d’expériences d’autres villes du monde, pointaient les impacts plus que négatifs des programmes de renouvellement urbain, ou de redynamisation – économique - des quartiers populaires périphériques, opérations considérées de nettoyage qui le plus souvent, forçaient les habitants les plus fragiles économiquement à partir pour laisser place à une nouvelle classe moins désavantagée, apportant avec elle, la hausse des prix de l’immobilier, d’autres types de commerces, de comportements, de réseaux sociaux, toutes choses peu compatibles avec ceux existants ; des études sociologiques démontraient ainsi, s’il le fallait (!) que les groupes d’habitants aux revenus supérieurs ne possèdent pas plus de « capital social » que les habitants aux revenus inférieurs, et que les quartiers « mixtes socialement» ne créaient pas de communautés plus vitales d’un point de vue économique et social. Au lieu d’interagir les uns avec les autres, les différents groupes co-habitent, et restent séparés. Bref, la mixité sociale ne se décrète ou ne s’organise pas, outre quelques exceptions marginales, et la proximité n'efface pas la distance sociale. Ainsi, si en 1995 les effets de la redynamisation urbaine posaient encore, à cette période, de nombreuses questions aux planificateurs, tel n’était plus le cas quelques années plus tard, où étaient admises par les cercles de l’intelligentsia critique, ses conséquences plus ou moins néfastes, perverses, insidieuses.

Ainsi les corporations de logements renoncent-elles à loger les classes les moins aisées, préférant restreindre l’accès au parc social à des familles à priori solvables, enterrant ainsi ses objectifs et missions initiaux : de l’action publique pour loger le plus grand nombre contre les intérêts privés d'une minorité. Ce fut là une véritable révolution, certains économistes ajoutent même « culturelle », en tout cas une révolution silencieuse_; elle profita, tout naturellement car c’était bien son objectif, aux spéculateurs, aux groupes financiers, mais également aux familles des classes moyennes, voire ouvrières, ayant pu obtenir un crédit pour l’achat de l’appartement social qu’elles occupaient : ce faisant, avec la hausse de l’immobilier à Amsterdam, courtoise puis spectaculaire, conjuguée aux efforts urbains de la municipalité pour « requalifier » les quartiers, ces nouveaux propriétaires purent effectivement s’en-petit-bourgeoiser. Pour un temps seulement, car la crise de 2008 les affecta durement : les propriétaires pouvaient profiter d'exonération d'impôts particulièrement attractives, outre les facilités accordées par les banques ; qui a incité les locataires néerlandais à s’aventurer sur le chemin du propriétarisme, à investir dans l’immobilier. Sans surprise, la “bulle” gonfla et les prix immobiliers ont été multipliés par trois entre 1992 et 2008. Le Fonds monétaire international tira vigoureusement la sonnette d'alarme en 2008, estimant que les prix étaient surévalués de 30%. Crise aidant, les prix ont commencé à chuter en 2009 : les malheureux nouveaux propriétaires néerlandais, une partie tout du moins, se retrouvaient ainsi avec une dette consistante, remboursant des emprunts supérieurs au prix de leurs logements. Cette chute vertigineuse perdura, contraignant les propriétaires dans ce cas à restreindre leur consommation, alimentant ainsi un état de crise larvée. La hausse attendue se produira à partir de 2014, un institut (Coface) signalait qu'en 2015, 20 % des propriétaires devaient supporter une dette immobilière plus importante que la valeur du logement, contre 30 % en 2014. Tout ceci affecta automatiquement le secteur locatif, qui confronté à une forte demande, en profita pour augmenter les loyers.


Anti-Kraak


Une des conséquences a été le développement des agences anti-squat après 1993, année de la libéralisation du parc social ; ces sociétés privées commerciales proposent aux propriétaires de gérer, de manière temporaire, en toute quiétude leurs biens immobiliers inoccupés ou vacants, que soient un siège social, un immeuble de ville ou un château ; il s’agit de leur éviter qu’ils ne soient squattés ou endommagés, en les « louant » à des personnes, des « gardiens ».

Les contrats de location temporaires peuvent s’apparenter à ce que l’on nomme en France, les baux précaires ; aux Pays-Bas, une loi stipule que pour louer un bien avec ce type de contrat, le propriétaire doit justifier des raisons spécifiques qui rendent impossible un contrat locatif normal permanent (par exemple, la restauration ou la démolition prochaine, etc.), une procédure assez contraignante, donc. Mais les agences inventeront, afin de contourner ce texte législatif, un tout autre type de contrat, qui n’est pas un contrat de location, mais un contrat sans statut métamorphosant le locataire en gardien, l’autorisant ainsi à s’installer, à demeurer dans le bien. Le gardien-résident ne signe pas de bail de location, ni même un contrat de travail, mais paie une somme d’argent (compensation) pour l’utilisation du bien et pour les charges. De fait, n’étant pas un contrat de location, le « gardien » ne dispose d’aucun droit, n’est pas protégé par les textes de lois, mais bien soumis aux exigences des agences lorsqu’il le signe, contrat qui, d’une manière générale, exige de nombreuses contraintes, jouant habilement avec le flou juridique, voire ignorant la législation: les plaintes au tribunal de « gardiens » s’accumulent aujourd’hui contre ces agences.

Les gardiens anti-squatters acceptent ces règles et l’absence de protection, car les « loyers » sont, d’une manière générale, nettement inférieurs aux loyers légaux, et ils intéressent plus particulièrement les jeunes étudiants, cible préférée des agences (il faut souligner, qu’à l’origine, les agences anti-squat faisaient payer les propriétaires et non pas les anti-squatters). A un « loyer » deux à trois fois inférieur, les gardiens s’exposent notamment :
= à devoir quitter les lieux à n’importe quel moment, avec cependant un préavis oscillant entre quinze jours et un mois selon les agences_; en outre, certaines agences proposent aux anti-squatteurs, les plus dociles, un possible relogement. La durée de gardiennage peut dans certains cas durer plusieurs mois, voire plusieurs années.
= des contrats mentionnent que l’agence, et le propriétaire, disposent du droit d’inspecter à tout moment, et de manière inopportune, le bien occupé par le gardien, qui ne peut s’y opposer. Violation privée qui constitue un affront aux articles 10 et 12 de la Constitution néerlandaise et de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.
= en cas de « faute » du gardien, certaines agences exigent soit une amende, soit une expulsion immédiate, peines stipulées dans le contrat ; en outre, le dépôt de garantie, élevé, versé par le gardien, agit comme une véritable menace.
= l’agence se réserve le droit d’augmenter le « loyer », les frais de la licence passée entre elle et le gardien, quand elle souhaite, mais il lui est accordé un préavis. Bien entendu, le gardien doit régler les charges_; et si le loyer exigé est faible, s’y ajoute pour l’anti-squatteur des frais supplémentaires dits d’agence, d’administration, de service ou de déménagement en cas de relocation.
= les gardiens doivent, selon les termes du contrat, s’occuper du bon entretien de leurs parties (semi-)privatives et des parties communes, services régulièrement contrôlés par l’agence_; dans les cas les plus abusifs, les gardiens doivent procéder à la réfection des locaux, ou sont condamnés à effectuer des travaux (déménagement du mobilier, par exemple).
= il arrive parfois que les biens « loués », et en particulier ceux voués à la démolition ou à une rénovation, soient parfaitement dangereux à vivre, car non aux normes : en 2013, une jeune gardienne est décédée par électrocution causée par un équipement hors d’âge vétuste. D’une manière générale, les textes de lois concernant les normes d’habitation (électricité, sécurité incendie, etc.) ne sont pas appliquées ici, faute d’un flou juridique.
= des agences interdisent la présence sur les lieux de tierces personnes non stipulées dans le contrat_; le gardien ne peut donc pas recevoir de visites, avec la menace d’être inspecté à tout moment, et donc d’être expulsé ou mis à l’amende_; cependant, le gardien peut en faire la demande auprès de l’agence, qui donne son accord ou non, sans à avoir à justifier sa décision.
= le gardien doit occuper les locaux sinon en permanence mais le plus souvent possible, et il lui est refusé des absences prolongées_; selon le contrat d’une agence, une absence supérieure à trois jours sans demande faite au préalable est une faute grave, une absence de plus de quinze jours peut être autorisée par l’agence, mais qui se réserve de «_louer_» le bien du gardien.
= selon les agences, les normes d’admission pour un gardien sont sévères, certaines exigent, outre les dispositions courantes (revenus réguliers, nationalité, etc.), des personnes célibataires, sans enfant, sans animal, ne fumant pas, et dans certains cas, disposant d’une possibilité de domicile à la fin du «_contrat_» (qui convient parfaitement, par exemple, aux jeunes étudiants).
= le gardien s’engage à la plus grande discrétion, à ne pas divulguer d’informations aux journalistes ou à toute autre personne_; cela étant, de très nombreux témoignages anonymes et d’anciens gardiens – et d’organisations anti anti-squat - nous assurent une très riche information.

Les propriétaires s’adressant à ce type d’agence proviennent de tous les horizons privé et public, et l’on y trouve des municipalités et des institutions, des grandes universités, etc. ; comme un large de choix de demeures à gardienner, de l’immeuble de ville vétuste, au château. C’est d’ailleurs un argumentaire de poids pour ces agences, car outre la faiblesse des loyers, elles mettent en avant publicitaire, le caractère pittoresque des bâtiments à garder (et pour d’autres, leur emplacement en centre-ville), ancien hospice, hôpital, caserne, grande demeure bourgeoise, etc., lieux atypiques à même de procurer à leurs gardiens, un style de vie particulier, parfois collectif (cuisine, parc ou jardin, salon, etc.). Le squat illégal ludico-communautaire de jadis est devenu une denrée commercialo-capitaliste s’adressant non plus à des groupes d’alternatifs, mais à des collectifs de personnes dont on sait, pour certaines, leurs difficultés pour se loger. Aujourd’hui, les plus fameuses agences anti-squat font fortune aux Pays-Bas et étendent désormais leurs emprises en Europe, y compris en France, les plus connues étant Camelot Europe, Ad Hoc, Alvast. Aux Pays-Bas, en 2014, selon des estimations, 120 000 locataires vivaient dans ce type de location précaire temporaire. 

Biljmer

La ville modèle poursuit sa descente aux enfers : les taux de vacance et de rotation grimpent, les auto-réductions de loyers et celle légale dans certains immeubles dégradés, les loyers impayés alourdissent le déficit, comme les frais de réparation d’actes de vandalisme et de travaux de tous genres, faisant de la ville modèle un gouffre financier pour son entretien et sa gestion. Déjà, des élus et politiciens évoquent la destruction des immeubles construits une dizaine d’années auparavant, et l’on invite le célèbre criminologue Oscar Newman - spécialiste en risk management instigateur du defensible space et de la « prévention situationnelle - à se pencher sur son cas. En 1982, déjà, les premières réhabilitations d’immeubles débutent, conséquences d’une sur-population excessive, et du manque d’entretien (et des transformations) des habitants comme des bailleurs ; cette année là, le taux de vacance frôle les 20 %, 25% dans les premiers immeubles en nid d’abeille, alors que la crise du logement est à son apogée. De nouveaux immeubles sortent de terre dans le quartier, mais cette fois-ci de tailles et d’importance modestes, pour combler les 80% d’ « espaces verts », et les bailleurs tentent de limiter les populations immigrées au niveau de 30% de la population résidente : en clair, une mesure parfaitement ségrégative, justifiée par la recherche d’un bon équilibre de mixité et sociale et raciale.
Les Surinamiens engagèrent une nouvelle phase de résistance plus active avec la création du groupe_Beheersraad, dont une des revendications était de pouvoir s’établir à Biljmer. Ils organisèrent des manifestation de protestation afin de faire connaître leurs revendications au grand public, ainsi que les politiques discriminatoires à leur encontre ; puis faute de reconnaissance, leurs militants organisèrent le squat de 90 familles d’appartements vacants à Bijlmermeer, afin également, de prouver leur forte détermination. Le Comité 80 suivra, une plateforme de négociations comprenant des représentants d’institutions municipales, des bailleurs et des squatteurs  laissant à ces derniers quelques concessions non négligeables, et une certaine tolérance pour le squat social, tant il est vrai que le taux de vacance des immeubles atteignait des sommets. Puis tout au long des années 1980 et 90, s’y concentreront dans les immeubles les plus dégradés, les immigrés et réfugiés politiques de l'Angola et du Sri Lanka, du Bangladesh, de l'Inde, des Philippines, du Nigeria et du Ghana en particulier. La ville modèle moderne des technocrates se transforma en enfer terrestre, en particulier dans les parkings et les rez-de-chaussées des immeubles, à présent occultés, où se concentraient des aires de recel, de trafic et de consommation de drogues, et de prostitution, zones de non-droit ignorés par la police qui étaient, véritablement, des coupe-gorges. Les étages supérieurs de certains immeubles étaient dignes des bidonvilles des villes du Tiers Monde, et ce, au coeur même d’une des plus riches capitales de l’Europe ; les bailleurs et gestionnaires étaient, eux, en faillite.

En 1986, l’architecte néerlandais Rem Koolhaas (et son Office for Metropolitain Architecture - OMA) est chargé d’établir un plan de requalification urbaine. Son ambitieux projet programme ne fut pas retenu. En 1992, un Boeing cargo s'écrase sur un immeuble de la cité, faisant 43 victimes. En 1995, le plan programme de requalification est lancé, nombre d'immeubles sont démolis (la moitié finalement), d'autres réhabilités avec des standards au-dessus des normes "sociales", sont mis en vente, introduction plutôt radicale de la nouvelle politique d’Amsterdam pour la reconquête des quartiers dits «_à difficultés_» nés après la guerre, en éradiquant des lieux les populations considérées indésirables, politique justifiée toujours et encore par un bon équilibre social racial au nom de la « mixité sociale urbaine » ; pour cela, des centaines de caméras de surveillance ont été progressivement installés (250 en 2002), scrutant les espaces publics extérieurs et intérieurs (cages d'escaliers, halls, corridors, etc.) que parcourent de nouveaux gardiens, 200 habitants de Bijlmer recrutés par la police. De fait, les trafics (drogues, marchés noir ou illégal, etc.) n'ont pas été éradiqués, mais simplement déplacés dans d'autres quartiers de la ville... Sur les ruines des immeubles de jadis, des lotissements de maisons petite-bourgeoises proprettes, de petits immeubles en briques et en couleurs, quasi exclusivement en accession à la propriété, font désormais le bonheur des résidents.


Kalenderpanden

Le 24 novembre 1996, un vaste entrepôt est squatté à Amsterdam, propriété de la ville_: le complexe Kalenderpanden nommé ainsi car il se compose de douze entrepôts qui portent les noms des mois. Kalenderpanden était en partie abandonné depuis de nombreuses années, habité par une colonie de pigeons. Les squatters engagent les imposants travaux de nettoyage et de raccordement aux réseaux d’eau et d’électricité et débutent les pourparlers avec la municipalité qui s’oppose à leur installation, dans l’intention de le vendre à un groupe immobilier souhaitant le convertir en luxueuse résidence, programme présentant cependant l’inconvénient de le démolir partiellement.Les squatters obtiennent un long recours en justice en proposant le classement de l’édifice en monument historique à protéger. En attendant, s’y développent les traditionnelles activités, café avec sa terrasse, deux salles de concert, un cinéma, une salle de répétition et scène pour le théâtre, un studio Radio, des ateliers de peinture, de métal et de bois, un espace d'exposition,
et un espace de réunion pour le kraakspreekuur hebdomadaire. Après quatre années d’existence, et avoir refusé l’offre de la municipalité d’une relocalisation, entre deux et trois cent squatters affrontent courageusement les forces de l’ordre, stoppées net par trois barricades établis sur les ponts et une pluie de pierres. La bataille dura plusieurs heures, la légende dit que deux cents grenades lacrymogène furent en réponse tirées par la police, qui finalement fut victorieuse.

D'autres connaissent un meilleur sort, dont le l'Amsterdam Do-It-Yourself Company (ADM), (re)né en octobre 1997 dans le quartier Westpoort, bâtiment et vaste hangar installés au bord de l'eau sur un site de 43 hectares, où vivent une centaine de personnes, sans compter les habitations flottantes et bateaux à quai. Le célèbre festival international Robodock est né ici. ADM résiste encore aux menaces de son propriétaire, mais son sort risque de se jouer en 2017. De même pour le squat de la Pretoriusstraat 28, opéré en février 2001, qui a permis de dévoiler les malversations financières d’une famille spécialisée dans la spéculation, ayant entraîné la condamnation du propriétaire et de dix-sept autres personnes pour fraude, après des mois de procédures, enquêtes, procès. C’est ici que naquit, en 2005, Joe Garage, célèbre pour sa boutique, sa cuisine populaire, son cinéma de quartier et son bureau kraakspreekuur, aujourd’hui encore en activité.

C’est l’époque à présent du squat social, organisé par les collectifs d’immigrés provenant autant des pays du Tiers monde que des anciennes colonies européennes de l’URSS, souvent jeunes, qui sont aimantés par le mythe squat d’Amsterdam ; de manière générale, la solidarité entre kraakers natifs d’Amsterdam et nouveaux migrants en particulier illégaux opére, l’on organise dans les squats des « Voku's » sorte de cantine populaire. En juin 1997, des manifestations sont organisées en marge du sommet d'Amsterdam de l’Union européenne, s’y rejoignent collectifs kraakers et Autonomen (souvent les mêmes), placées sous le signe des « Chaos Days » dont le programme consiste à principalement mener des raids contre les devantures des banques et des boutiques. Sept cent manifestants sont arrêtés.




Un autre nouveau thème est l'accent mis sur l'environnement, en raison du fait que de très nombreux squats se situent aux marges de la ville, dans un environnement verdoyant ou en friche_: occasions pour à la fois s’y détendre, d’y cultiver des choses et fustiger le massacre paysager. Le collectif GroenFront ! (Front Vert) se distingue et appelle à résister à la dégradation des paysages. En 1997 et 1998, GroenFront ! vient en aide pour la défense du village Ruigoord, squatté depuis une vingtaine d’années, jadis haut lieu des hippys, menacé par l’extension d’un port et une opération de nettoyage policière. 


Creative Destruction


« Créatrice à bien des titres, particulièrement en matière de technologie, d’organisation et d’aptitude à transformer la nature matérielle en richesse sociale, la bourgeoisie doit aussi assumer le fait déplaisant qu’elle est, pour reprendre les termes de Berman, 'la classe dirigeante la plus destructrice de l’histoire de l’humanité'. Elle est maîtresse dans l’art de la destruction créatrice.»
Harvey David, « L'urbanisation du capital »
Actuel Marx, 2004

Dans ce contexte de néolibération forcée, des personnalités issus du mouvement squat tentaient de se faire entendre, en affirmant haut et fort, que les squats d’Amsterdam pouvaient être aussi importants socio-économiquement que les centres touristico-commerciaux qui s’y érigeaient, reprenant la veine de la mixité sociale et argumentant que les activités au sein des squats pouvaient elles-aussi jouer un rôle pour promouvoir la croissance économique de la cité, et de sa transformation en une ville créative_; de même, poursuivaient-ils, Amsterdam manquait crucialement de locaux d’activités bon marché pour, notamment, les jeunes entrepreneurs, artistes, artisans, libéraux, etc.. Les squats pouvaient ainsi représenter un apport non négligeable économiquement et aussi une solution au problème de la pénurie de logements à faibles loyers. Selon Duivenvoorden les squats sont les laboratoires productifs et sociaux de la ville de demain, et il présentait ainsi leurs rôles :
« Flows of information constitute the jugular vein of the postmodern city: whoever cuts them off or lets them silt up, strikes her in the heart. And this is exactly what is happening in Amsterdam.The postmodern city thrives on mutual contacts and encounters. Otherness and the other are not avoided but welcomed: the confrontation with the existing situation, even resistance, is more in tune with such a city than obedience and conformism.
In her rush to promote economic growth, the city has alienated precisely those groups that could play an important role in the transformation towards a creative city: it has ignored her artists, scared off potential newcomers, frustrated young entrepreneurs and driven out groups on the margins.We cannot wait for the politicians to move ahead [with regulations to reduce costs for basic services, such as general practitioners]. Because there is already a need for affordable and accessible business spaces, artists' studios and buildings in which residential and business functions are combined . . . [These free spaces] form the productive and social laboratories of the city of tomorrow.» (Van Duivenvoorden, 2002)

Et au fur à mesure que la doctrine étrange de la Creativ City se répandait à travers le monde – le musée de Bilbao en Espagne l’amplifia largement -, les squatters néerlandais s’employèrent dans leurs revendications à défendre le patrimoine culturel du pays, existant et à venir : les exemples pullulent de collectifs occupant illégalement un édifice classé monument historique, ou pouvant l’être, ou comportant un élément remarquable (statue, escalier monumental, etc.), afin de le protéger des promoteurs souhaitant opérer des rénovations lourdes ; le collectif de squatters artistes qui occupa l’ancienne académie du cinéma abandonnée, se donna le surnom évocateur de « First Aid with Art », peut-être, aussi, pour camoufler leurs activités plus politiques. En d’autres termes, nombreux ont été les collectifs de squatters qui tentèrent pour survivre à la dure répression anti-squat de donner à leurs propos un sens artistico-commercial plaidant pour leur intégration dans la ville créative ; d’autres quittèrent Amsterdam pour s’installer à Rotterdam, sa grande rivale.

A la fin des années 1990, cet argumentaire, longtemps ignoré, sera entendu par les membres du conseil municipal_; mais, plutôt que les arguments avancés, les planificateurs néerlandais, grands lecteurs en sociologie urbaine, savaient que le monde de bohème artistique était, aussi et surtout, un excellent gentrificateur ; et les nouveaux programmes décidés par les autorités pour changer l'image négative d'un secteur, pour amortir le choc d'une cohabitation entre classes moyennes et les habitants immigrants, les chômeurs, personnes âgées, et autres économiques perdants, ces programmes mettront en première ligne d’attaque frontale, les acteurs du monde culturel et artistique, les squatters mêmes qui sous certaines conditions peuvent contribuer à donner l'image d'un quartier en devenir culturellement actif, a place to be. Les artistes de la bohème ont ainsi été des agents clés dans la marchandisation de l’espace, et ont participé, intentionnellement ou non, avec cas ou non de conscience, aux processus de gentrification.

Nombre de personnalités expertes ou non, dont le collectif d’urbanistes et philosophes néerlandais BAVO (Gideon Boie et Matthias Pauwels) n’ont de cesse de critiquer les techniques soft (douces) des politiques urbaines chargées de la gentrification des quartiers impliquant des artistes, designers, architectes, etc., liés très souvent à des institutions du monde des arts et du spectacle, organisant des programmes culturels chargés de la « creative destruction ». Et tels des pions, les artistes «pionniers» de la colonisation peuvent être eux-mêmes évacués de ce système, ou bien simplement déplacés dans d’autres lieux à investir, ou bien encore se sentir étranger au quartier qu’ils ont contribué à « changer » lorsque le processus de gentrification arrive à maturité et que les nouveaux venus à revenu élevé deviennent dominants.





Bureau Broedplaatsen

Pour cela, les autorités favorisèrent ce processus de renouvellement de population en offrant de sérieuses opportunités pour l’implantation de nouveaux commerces (restaurants, bars en particulier), et aux entrepreneurs culturels, aux artistes, en leur accordant des locaux aux loyers symboliques, temporairement ou non. Mieux encore, dans ce cadre, la municipalité inventa le « Bureau Broedplaatsen » (noté BBp ou bureau municipal en matière de pépinières de création, mais Broedplaatsen signifie « couveuse », « incubateur ») chargé justement d’impliquer les artistes dans l’embourgeoisement des quartiers populaires en préambule de leur requalification. Tout logiquement, nous retrouvons associés à ce programme politico-artistique quelques figures du mouvement kraker, dont Jaap Draaisma, qui a participé activement au mouvement squatter à Amsterdam dans les années 70 et 80, puis qui s’engagea dans une carrière de fonctionnaire à la mairie de l'arrondissement Nord d'Amsterdam dans les années 90 et a contribué à ce titre au développement des «_incubateurs culturels_». Il est en outre co-fondateur de l'association Vrije Ruimte (Libre Espace) qui milite pour plus de lieux de liberté à Amsterdam, et directeur-fondateur de Urban Resort - Eric Duivenvoorden y participe -, une initiative visant a la création et l'exploitation d'espaces d'ateliers créatifs et de locaux commerciaux (en 2017, Urban Resort gère 14 pépinières), dont l'ancien siège du quotidien national De Volkskrant, transformé en hôtel.

Le « Bureau Broedplaatsen » fonctionne depuis 2000, car la municipalité – sous l’impulsion d’anciens squatters ayant des postes à responsabilité dans l’administration, bien consciente que la jeune intelligentsia artistique confrontée à la dure réalité de l’embourgeoisement, aux loyers prohibitifs des quartiers centraux et en devenir d’Amsterdam, la municipalité imagina ce programme pour tenter à la fois de faciliter le maintien en ville des jeunes diplômés des domaines des arts et de l’artisanat (artistes de tous les domaines, mais aussi designers, architectes, artisans d’art, créateurs de start-up, etc.), s’engageant dans l’aventure professionnelle, et à d’autres venus de province, mais aussi de l’étranger, et de fournir également de grandes surfaces de travail nécessaire à une activité artistique (chorégraphie, happening, théâtre, etc.), des espaces appropriés à des loyers défiants toute concurrence.

Le « Bureau Broedplaatsen » apporte aux personnes désirant transformer un ou plusieurs bâtiment en pépinière créative, l’expertise technique et financière, des autorisations (concernant par exemple les normes de sécurité), des crédits facilités au besoin via une banque partenaire du programme (Triodos) en plus, bien sûr, des subventions de la ville (et d’autres organismes culturels), et il accompagne les initiateurs du projet – promoteurs purs et durs, associations d’artistes, etc. - durant tout le processus de création. En 2015, la surface plancher totale représentait 170.000 m² accueillant dans une soixantaine de pépinières réparties sur l’ensemble de la ville – dont des édifices publics ainsi transformés - comprenant des milliers d’ateliers, d’espaces professionnels, et d’expositions, de boutiques, de logements-ateliers et de lieux hôteliers, pour un budget de 40 millions d’euros sous forme de subventions municipales.

Si le processus de création est relativement lourd, ce programme et son fonctionnement, au contraire, sont pour les bailleurs des pépinières d’une grande flexibilité_: les contraintes exigées par le Bureau Broedplaatsen leur laissent une grande liberté pour gérer ces lieux en matière de sélection et de profils des locataires, du montant de la location, et de durée de location ; en outre, celles à caractère temporaire peuvent prolonger leur existence, et vice et versa en cas de difficultés financières. Certaines accueillent également, en complément, des associations et des organisations sociales d’un quartier, des lieux conviviaux pour prendre un verre ouvert au public, ou, se charge d’organiser des actions artistiques au sein d’un quartier. D’autres sont des incubateurs davantage tournés vers le commercial, éloignés des Arts, regroupant par exemple, bars et restaurants, galeries d’art, bicycle shop, salon de beauté et de coiffure, de couture, salle de yoga, etc., start-up et artistes.
La pratique du squat est de cette manière institutionnalisée, et perpétue une pratique déjà éprouvée de légaliser les squats, d’ailleurs cet organisme s’occupe également des occupations illégales d’édifices publics, qu’il nomme « zones libres » définies ainsi :
« complexes où règne une souplesse en matière de réglementation et où les habitants et les travailleurs règlent leurs affaires eux-mêmes. La municipalité souligne l’utilité de ces zones libres pour la ville créative. Le maintien de zones libres n’est pas toujours possible et parfois une évacuation a lieu après une décision de justice. »

Et vice et versa, des squats illégaux, essentiellement artistiques, s’adressent au bureau afin d’obtenir et leur intérêt et les subventions susceptibles d’apaiser les propriétaires lésés : de cette manière, des squatters artistes bon teint diplômés de la prestigieuse Design Academy de Eindhoven, occupant un hangar vacant du port d’Amsterdam obtinrent en 2012, l’accord et les subsides du bureau et de la société propriétaire (le fonds d’investissement immobilier multimillionnaire Amwest, étonnant) pour le transformer en coopérative Krux, qui regroupe une vingtaine de studios d’artistes, lieu de coworking très en vogue dans le monde de la matrice créative.

Les avis concernant le programme Broedplaatsen sont très partagés, si dans les belles brochures du Bureau Broedplaatsen, les artistes et résidents interviewés en font l’éloge, nous expliquent qu’il leur a permis de créer en toute sérénité, si certains bailleurs, en particulier ex-squatters, nous disent que ce programme était l’unique solution (subventionnée et commerciale) pour pouvoir survivre, il n’en est pas de même pour d’autres, dont les squatteurs du monde véritablement alternatif ou contre-culturel, pour qui les Broedplaatsen sont d’une part synonymes de gentrification et d’autre part, considérés comme des institutions bureaucratiques où la liberté y est entravée_; qui annonce la disparition dans la cité des véritables squats et du white-washing de leur riche, joyeux , libertaire et chaotique passé. Bureaucratique disent-ils, par l’omniprésence, l’existence même d’un responsable aux ordres lui-même d’un organisme municipal et de ses subventions, par les conditions d’admission rigoureuses, par l’obligation pour les résidents de créer, de produire sous peine d’expulsion (de même, l’on contrôle la « qualité » de la production lorsqu’il s’agit de les exposer publiquement), par l’interdiction, sauf cas exceptionnel, d’y loger, etc., par le fait de payer une location, bref les règles contraignantes de ces clubs artistiques privés anéantissent les principes mêmes, l’esprit squat, lieu par essence ouvert à tous, y compris aux maudits, marginaux, et militants politiques, aire de liberté sans kappo surveillant ni loyers. Enfin, les nostalgiques des squats d’antan, jugèrent très sévérement la grande exposition «_Broedplaastvisit_» organisée en 2004 par le Bureau Broedplaatsen, présentant les œuvres des  meilleurs  artistes résidents, œuvres selon eux d’une terrible médiocrité, mais cette critique tombe dans le domaine de la subjectivité...

Ces clubs privés sont donc considérés comme étant des instruments insidieux de la municipalité pour utiliser la sphère artistique pour la réhabilitation de quartiers en zone ennemie, et conforter ceux en passe d’être en-petit-bourgeoisés, c'est notamment le cas de l'incubateur De Volkskrant. Des sociologues et des urbanistes concluent dans leurs études concernant l’embourgeoisement d’Amsterdam, que l’introduction de telles citadelles en territoire à conquérir, favorise au mieux la création d’activités commerciales et culturelles plus appropriée à la classe moyenne – certaines pépinières offrent même dans leurs locaux de tels espaces -, et, à l’opposé, la municipalité n’hésite pas à supprimer ou diminuer les subventions aux associations dédiées aux primo habitants, justifiées par des mesures d'austérité ; comme ce fut le cas dans les quartiers périphériques en voie de rénovation, où la réduction des subventions accordées aux associations ethniques était exigée par l’État et souvent suivie par les municipalités. Ainsi, de cette manière, conjuguée avec d’autres instruments de torture pour les classes indigentes relégables, les acteurs de l'État créent les conditions favorables pour l’établissement de la classe moyenne manquante. 

De Vrije Ruimte 

En septembre 2001, le collectif De Vrije Ruimte (Espace Libre) publie son ouvrage Laat 1000 vrijplaatsen bloeien « Que 1000 espaces libres s’épanouissent » concernant les squats d’Amsterdam. Collectif, comme évoqué où l’on retrouve Jaap Draaisma et Eric Duivenvoorden, qui à la fois est un think tank dédié aux conséquences du développement urbain et aux possibles et souhaitables alternatives, et un groupe d’activistes. Ils présentaient dans cet ouvrage, une étude à grande échelle sur les squats – vrijplaatsen - à Amsterdam depuis les années 1980. Le premier objectif de cette étude était de démontrer au public leur importance sociale, qui ne sont pas simplement des sanctuaires pour les artistes créateurs ou des édifices collectifs pour des entrepreneurs dynamiques, images négatives ou positives données par les médias et les politiciens entretenant la confusion dans l’opinion publique. Le deuxième objectif était lié à l'un des principes de ce collectif, à savoir une mise en commun des connaissances et des expériences des uns et des autres, à transmettre aux nouvelles générations, et ce, de la manière la plus objective qui soit, en ne rechignant pas à décrire imperfections et problèmes. En définitive, leur analyse devait établir les conditions possibles pour la création et le maintien des squats, qu’ils soient illégaux, tolérés ou régularisés, et en conclusion, les auteurs y ajoutent des recommandations, des facteurs considérés comme essentiels pour leur maintien et développement. Ainsi, furent minutieusement analysés, vingt neuf squats sur la cinquantaine les intéressant, présentant leur historique, leur fonctionnement et des interviews, et dix-huit autres squats faisaient l’objet d’une analyse plus courte. 

easyCity

En 2002 ils occupèrent illégalement, avec des membres du collectif Autonoom Centrum  une boutique désertée depuis longtemps dans l’artère commerçante et animée Kinkerstraat et proposèrent aux badauds une exposition : « easyCity », reprenant la charte graphique et le nom de la célèbre  Easy Company, de vols low cost. Ainsi, en choisissant un lieu très fréquenté de la capitale, et en plagiant EasyJet, ils espéraient atteindre le plus grand nombre de visiteurs, après avoir décoré camouflé la devanture de blanc et d’orange, où était bien lisible leur logo easyCity. C’est, selon leurs propres termes, une guerrilla-expositie, qui fait écho aux provocations des Provos, en parodiant et en exacerbant (qui nous rappelle la méthode des Yes Men) les politiques de la ville menées à Amsterdam et ses cnséquences, présentées par un militant camouflé en commercial habillé d’un costume trois pièces, interpellant les badauds_: 

« Bienvenue à easyCity ! Une ville sans souci plein d'aisance et de confort. Une ville où vous vous sentirez comme_chez vous... ; easyCity est un phénomène international que nous avons mis au point le siècle dernier et qui a depuis conquis le monde à une vitesse vertigineuse. Poussé par la créativité et la rapidité, le profit et la consommation, nous avons franchi toutes les frontières, surmonté toutes les résistances pratiquement toutes anéanties… ; easyCity est un paradis pour les touristes riches, un haut lieu pour la nouvelle classe cosmopolite et un rêve quotidien pour les communautés les plus pauvres. A easyCity, vous pouvez tout acheter 24 heures sur 24, manger, boire ou avoir des relations sexuelles dans un environnement authentique fait de bâtiments et de canaux…_;  easyCity est un succès, son attrait est grand_; nos résidents viennent de tous les coins du monde. Certains invités par nous, comme un grand nombre de clients indésirables. Nous donnons aussi aux aventuriers leur chance. Ils donnent à la ville son aspect si célèbre, coloré,  des hommes à tout faire sous-payé, lave-vaisselles, ou prostituées selon votre convenance...; A l’évidence, notre hospitalité et notre tolérance ont leurs limites…_; easyCity accueille tout le monde qui respecte nos règles, mais contre les comportements déviants et les expressions culturelles non désirées, nous agissons rapidement. Les mendiants, vagabonds, squatters, musiciens de rue et drogués, ont été mis au travail ou conduits ailleurs. Les clandestins renvoyés chez eux. Votre sécurité est notre objectif en premier lieu. Par conséquent nos rues et nos places sont surveillées en permanence par des caméras, certaines zones ne sont pas accessibles à tout le monde et nous effectuons régulièrement des contrôles d’identité. Le contrôle total est notre marque._»




A l’intérieur, les visiteurs découvrent, avec étonnement, non pas une billetterie EasyJet, mais plusieurs installations proposées par des militants, des universitaires, des vidéastes, cinéastes, photographes, danseurs, psycho-géographes, explorateurs urbains_, présentant plusieurs visages d’EasyAmsterdam. L'installation de Vincent de Jong s’attaque au nouvel esclavagisme du néolibéralisme mondialisé, et offre grâce à des touches de sélection, quinze conversations différentes de travailleurs étrangers sur leur lieu de travail_; par exemple, un Bengale dans une laverie automatique, un travailleur routier turc, ou un livreur de journaux du Libéria. L'installation vidéo intitulée Mme Cosmopolite de Ilse van Liempt et Hanna Smitmans traite de la_prostitution illégale. Sur l’affiche grandeur nature d'une prostituée collée sur une vitrine est dissimulée à la hauteur des seins une caméra vidéo qui retransmet sur un écran, en direct à l’intérieur, les réactions des passants. Le collectif dhz23 s’attaquait aux logos et présentait, entre autres,  une parodie de la célèbre photo de Che Guevara, où apparaît le visage d'Oussama Ben Laden, avec un béret orné non pas d’une étoile, mais du swoosh Nike. Manière ironique cynique d’affirmer que l’image du Che, transformée en logo publicitaire, ne représente plus le symbole de la révolution, mais est devenu un simple objet de consommation. 

Le programme easyCity proposait également des débats, pendant quatre journées, sur les thèmes de l’embourgeoisement des quartiers populaires d’Amsterdam, avec pour intervenant Jaap Draaisma (De Vrije Ruimte), débats insistant sur les questions de réappropriation de la ville par les activistes alternatifs, ou de la contre-culture. Un autre débat porta sur l’influence de l’activisme et de l’art, conduit par les militants du Autonoom Centrum ; et une séance de discussions questionna l’industrie touristique, et le rôle majeur des travailleurs immigrés pour son développement.
L’exposition terminée, elle fut présentée en vidéo et en un ouvrage du même nom.


IAMSTERDAM


Mais tout ceci était encore largement insuffisants et bientôt, les plans de rénovation urbaine feront partie intégrante d'une plus grande métamorphose d’Amsterdam, sous l’égide de « l’ère créative », de la smart city, destinée à l’ouvrir sur l’international, mondialisation et mobilité accrues des hauts salaires obligent, et à combattre la concurrence européenne, Londres, Barcelone, Berlin, Paris, pour attirer les créateurs par un environnement culturel actif, des structures privées et/ou publiques innovantes, par la qualité de son habitat en milieu urbain, et un niveau de sécurité urbaine, diurne et nocturne, notablement accru.



Global Power City Index 2016
The Institute for Urban Strategies (IUS) | Mori Memorial Foundation | Japan ‐ 2016
The Global Power City Index (GPCI) evaluates and ranks the major cities of the world
according to their “magnetism,” i.e. their comprehensive power which allows them to attract
creative individuals and business enterprises from every continent and to mobilize their
assets in securing economic, social, and environmental development.GPCI evaluates the
comprehensive power of forty of the world’s leading cities according to six main functions
(Economy, Research and Development, Cultural Interaction, Livability, Environment and

Accessibility) representing city strength.

C’est en 2003 qu’un grand changement dans le story telling d’Amsterdam se dessine, à l’occasion de la Conférence internationale intitulée « La créativité et la ville », rassemblant des scientifiques, des artistes et d'autres experts invités venus du monde entier pour débattre de la ville post-industrielle. Parmi les invités d’honneur, Richard Florida, l’un des pères théoriciens de la Creativ City, qui développa dans son discours sa doctrine des trois T : Technologie, Talent et Tolérance. Face à la désindustralisation - qui a été déplacée vers les pays à bas salaires, y compris européens -, et l’hégémonie de la production de biens et services, l’avenir tout entier des grandes villes est tourné vers l'innovation et les idées inédites, donc vers la créativité. L’idée centrale de Richard Florida est pour les mégapoles en concurrence, de conforter et de développer l'infrastructure technologique, mais aussi d’attirer des talents, dans tous les domaines, afin d’aimanter les grandes sociétés étrangères (on se souvient de la bataille européenne pour accueillir le siège social de Google Europe, entre autres), elles-mêmes créatrices d’emplois à haut niveau et de richesses. La seconde condition de réussite de la creativ City est la « qualité résidentielle d'une ville », qui selon Florida « est en grande partie déterminée par la diversité de la ville et son degré de tolérance. » Voilà de quoi plaire aux élites d’Amsterdam ! Richard Florida de poursuivre en faisant l’apologie des bordels et coffee shops d’Amsterdam qui représentent un « énorme avantage concurrentiel », non pas parce qu'ils sont des moteurs de la croissance économique, de la créativité, mais parce qu'ils symbolisent le climat permissif et la nature de la culture urbaine d’Amsterdam.

Amsterdam
Kraakcafé Eerste Oosterparkstraat
1992
© Martin Alberts


Amsterdam
Kraakcafé 
2007
© Martin Alberts

Toutefois, Richard Florida prononça, malgré le score élevé d'Amsterdam sur sont indice de créativité (ou le T de talent), quelques critiques sur les programmes culturels de la ville : « La plupart des programmes artistiques et culturels aux Pays-Bas s’adressent en particulier aux personnes âgées. » En désignant l’opéra, la danse classique qui ne sont plus, dans la creativ City, des Arts de premier plan et ajoutait-il_: « Vous devez investir beaucoup plus dans l'art informel », c’est-à-dire la contre-culture, dont nombre d’acteurs fuyaient Amsterdam pour des villes plus accessibles économiquement, Rotterdam, Eindhoven, Anvers et Berlin. Il insistait également sur les dangers de politique restrictive contre l’immigration_: « Les Pays-Bas ne peuvent pas construire une économie créative sur les épaules des seuls Néerlandais._Vous devez trouver un moyen de connecter les immigrants à l'économie créative. Si vous fermez les frontières, vous sapez l'un des plus grands avantages : votre ouverture » déclarait-il dans une interview à « Agora » (n ° 1, 2004). Le bourgmestre Job Cohen, initiateur du projet déclarait à sa suite en 2004 que

« la diversité ethnique et culturelle d'Amsterdam est un élément important de l'environnement créatif. »


Sur ces bases, le conseil municipal lance en 2004 une campagne soutenue de marketing, «Iamsterdam», sur le modèle américain de « I Love NY », ciblant les touristes et les futurs résidents étrangers, listant sur un site web dédié les charmes et les pôles attractifs de la ville. « Iamsterdam » suggère à la fois une ville créative (« creativity is the motor behind the city’s ability to attract continued investment and interest » selon leur programme), et évoque d’une manière explicite, « I am », l’idéologie de la personne, l’apologie de l’individualisme. Après la marchandisation de l’Art, et de l’architecture, le néolibéralisme toujours en quête de nouveautés, c’est-à-dire de créativité, s’emploie à une échelle plus grande à marchandiser l’urbanisme créatif, sous l’égide également du développement durable.

Le monde artistique peut se réjouir, mais plusieurs collectifs de squatters organisent d’emblée une réunion débat pour clarifier leurs positions: la question qui se posait n’est pas de savoir si Amsterdam est une ville créative, mais pour qui elle est censé l’être: une ville créative pour une classe supérieure instruite et aisée, ou pour tous les habitants sans distinction ? Eric Duivenvoorden dès 2004 critiquait le programme municipal et avançait sa principale critique : creativ City est une cité ségrégative:
« Dans la créative City de Cohen, les populations immigrées seront condamnées rapidement à exister en tant que classe et marginale et permanente ».
Selon Duivenvoorden, la ville créative a besoin d'une part très instruite de « créatifs », et d'une aussi grande part de dociles serviteurs principalement des personnes précaires issues des minorités ethniques, utilisés pour assurer les tâches les plus ingrates de la mégapole, du nettoyage à la prostitution. A cette époque, les talents créatifs et squatters les plus critiques à l’égard de la creativ City se montraient très sceptiques quand à son succès, jugeant qu’ils continueront de préférer conserver leur indépendance, leur autonomie, les structures libres et informelles, pour ne pas dire contre-culturelles, et d’autre part, qu’ils refuseront, pour la plupart d’être un des instruments de l'économie, de l’industrie touristico-commerciale  ; sans soupçonner l’ampleur du programme IAMsterdam.


Dans ce cadre compétitif, où à l’échelle européenne Amsterdam occupe une place historique dans le domaine de la contre-culture, l’offensive marketing, le story telling accorderont une place prépondérante au domaine des arts et la culture. Le passé érigé prestigieux des grands squats artistiques, et d’autres grands espaces plus légaux, le réseau de galeries et autres lieux alternatifs de la ville furent mis en avant, un des arguments culturels de leur campagne de promotion de la ville, s’inscrivant pleinement et parfaitement dans le cadre d'une Creative City, faisant d’Amsterdam un biotope idéal en matière de créativité. Cela étant, Amsterdam tente de dépasser cette image un peu poussiéreuse et d'affirmer une nouvelle identité. Le squat en tant que tel dans cette vision promotionnelle n'a guère plus d'importance, il suffit de laisser quelques traces historiques du phénomène qui s'achemine progressivement vers un devenir folklo-touristique, et de fournir à la connaissance de l’international de beaux et gros mensonges.

Le Quartier Rouge

« Amsterdam is the great liberal experiment in Europe. No part of the city announces that liberalism as boldly as the red light district, where- in the Oudekerksplein—there coexists the Old Church (possibly the oldest building in Amsterdam, believed to be consecrated by the Bishop of Utrecht in 1306), all the prostitutes in their doorways and windows, and a kindergarten. What other city in the world would believe in the hopeful coexistence of religion, prostitution and early childhood education?… But it is both brave and original of the Dutch to celebrate human differences. »John Irving, November 2005


La municipalité en 2007, décida du grand nettoyage du quartier historique De Wallen, le quartier rouge (Red-District) d’Amsterdam, là où se concentrent la prostitution, sex-shops et coffee shops, un quartier de la vieille ville bien connu des touristes, évoqué depuis des lustres par leurs guides. La requalification sociale de ce quartier fut justifiée par le maire, sous le prétexte – fallacieux -, selon ces détracteurs, de combattre la prostitution, crime organisé lié, et petite délinquance, argumentaire simpliste et féministe qui fit débat public contradictoire ; et dans la manière de procéder également.

La tactique n'est plus nouvelle d'impliquer et d’offrir au monde culturel et artistique la possibilité de s’y établir temporairement ; pour cela, la municipalité se rend acquéreur des baux emphytéotiques des maisons de ville, des bordels, et remplace les prostituées exposant leurs charmes derrière les vitrines par des artistes qui y exposent, eux, leurs œuvres, bénéficiant des largesses du programme « Red A.I.R. » (Artists in Residence) ; des stylistes de la jeune génération seront également conviés à s’implanter aux étages des maisons closes libérées, bénéficiant de subventions du programme municipal intitulé « Red Light Fashion ». L’idée maîtresse de ces programmes urbano-artistiques était, en premier lieu, d’empêcher le squat des anciennes maisons closes dès après le départ des travailleuses et travailleurs du sexe, en y implantant le plus rapidement possible, des artistes, le temps nécessaire de trouver des locataires fiables et haut-de-gamme_; procédé s’inspirant largement et librement des tactiques des agences anti-squat.

Par la même occasion, la présence de ces artistes volontaires, bien visible, offrait à ce quartier une autre image, positive, et un argumentaire supplémentaire pour la campagne « Iamsterdam » de Creative City. Pour les plus critiques, ce plan programme d’assainissement social, est devenu l’un des symboles les plus négatifs de la participation volontaire d’acteurs du monde artistico-culturel, chargés de purifier un des quartiers encore populaire, voire légendaire, du centre-ville historique.

Amsterdam
Manifestation quartier rouge
2015
© Robin van Lonkhuijsen

Là encore, s’organisa la résistance des propriétaires concernés, des prostituées et des commerçants avec notamment la création de la Plate-Forme 1012, un comité d’action [baptisé d’après le code postal du quartier] refusant la muséification bourgeoise du quartier. En 2015, une centaine de maisons closes avaient été ainsi récupérées par la municipalité, et quelques bandits mis sous les verrous. La plupart des primo-colonisateurs, les « artistes » avaient eux, été remplacé par des enseignes luxueuses, des restaurants, des sushi et des bars chics dans les artères les plus passantes.

Friches

Si les quartiers populaires périphériques étaient en voie de rénovation douce, et d’embourgeoisement, d’autres ailleurs subissaient le même sort mais de manière plus rapide_; notamment au nord d’Amsterdam, ce Noord considéré comme le « schäl Sick » (le mauvais côté de l’Ij) ; ainsi du destin du site gigantesque d’un des plus grands constructeurs navals au monde, Nederlandsche Dok en Scheepsbouw Maatschappij (NDSM), qui en faillite abandonna ce site au milieu des années 1980, aux squatters de la bohème artistique et musical, parfaitement tranquilles ici dans cette friche post-industrielle leur offrant des hangars vides, zone éloignée des préoccupations spéculatives et planificatrices, pour le moment. Une dizaine d’années plus tard, la municipalité décide de s’en emparer pour y bâtir une sorte de Manhattan_; un groupe d’artistes, présents sur le site, s’organise sous la houlette de Eva de Klerk en relation avec des investisseurs, des architectes qui proposent au Stadsdeel Noord (Northern district authority of Amsterdam) la reconversion d’un vaste hangar en une ruche artistique appelée Kinetisch Noord. Le Stadsdeel Noord accepte la proposition, en l’intégrant dans le plan programme de requalification urbaine. Aujourd’hui, un quelconque guide touristique nous présente de cette manière la reconversion, requalification du site:

« Le ferry gratuit reliant la gare centrale à NDSM est la meilleure façon de découvrir le quartier. Il ne faut pas hésiter à y emmener son vélo. On débarque ainsi après 15 mn au pied de l’Amstel Botel, un navire de croisière amarré transformé en hôtel. À droite, un hangar de 20 000 m²,_The Large Boathouse, a été transformé récemment en espace d’expo pour jeunes créateurs et start-up culturelles. À côté se tient un parc de containers empilés repeints de couleurs vives : ce sont des logements pour étudiants. Trône aussi le large_Kunststad, autre hangar dédié aux expos abritant un immense skatepark. Plus loin,_Kranspoor, long bâtiment typique de l’architecture néerlandaise durable, abrite des bureaux au dessus de l’eau. Le business fait partie intégrante du quartier : la chaine MTV, Red Bull, Greenpace et… Pernod-Ricard ont ainsi installé leur siège néerlandais à NDSM, contribuant à valoriser son image... et à faire flamber les prix. En déambulant sur les quais, on découvre, vent de face, d’autres pôles de vie. Le_café-restaurant Pllek, aménagé dans des containers, s’ouvre sur le canal et sert une cuisine bio. L’IJ-Kantine, ex-réfectoire des ouvriers, est parfaite pour boire un café. L’immense grue portuaire, elle, a été transformé en 2013 en… hôtel de luxe, avec trois chambres panoramiques dominant l’IJ et la ville (Faralda Crane Hotel). Et le quartier vibre l’été de ses festivals, marchés aux puces, exhibitions de graffeurs… NDSM n’est qu’un maillon de l’immense reconversion en cours des quartiers portuaires de la rive nord d’Amsterdam. À l’est, le Eye Filmmuseum (musée du cinéma) fait concurrence à l’A’DAM. L’ex-tour du siège social de Shell, face à la gare centrale, offre depuis l’été une plateforme d’observation rare sur la ville et une balançoire à 360°. Plus loin, le nouveau secteur De Ceuvel innove avec ses maisons-péniches à terre. Ailleurs, restaurants participatifs, bars-concepts et hôtel-entrepôt (l’étonnant De Goudfazant) sont sortis de terre. Amsterdam retrouve son nord.»



La renaissance urbaine des rives de l’Ij, faisant face à Amsterdam en a fait une sorte de Manhattan, et pour l’instant 2017, si des opérations de logement de standing ont été construites, elles laissent à l’abri les anciens quartiers ouvriers situés derrière ce new water front, composés en grande partie d’anciennes familles de dockers qui jadis vivaient à proximité de leurs lieux de travail_; mais le nettoyage ethno-social des quartiers centraux d’Amsterdam y installe la population la moins aisée chassée des creativ quartiers. Et leur installation ne se fait pas sans accroc avec les autochtones, qui, selon les enquêtes sociologiques, les rapports de la municipalité, évoquent leur crainte d’être envahis par l’immigration d’un côté (invaders), et submergés par les yuppies ou bobo (newcomers) de l’autre, y compris les jeunes étudiants attirés par des loyers raisonnables.

BAVO

En 2007, le collectif d’architectes philosophes BAVO, emmené par Gideon Boie et Matthias Pauwels, publie un ouvrage intitulé Urban Politics Now, Re-Imagining Democracy in the Neoliberal City, présentant une série d’articles écrits par plusieurs spécialistes néerlandais et étrangers (pas de théoricien français), géographes, urbanistes, philosophes, etc., dénonçant les effets dévastateurs de l’urbanisme néolibéral, et l'absence quasi totale de résistance populaire face aux méga-restructurations urbaines, violentes, qui s’effectuent dans un cadre «dé-politisé», au diapason de l'idéologie néolibérale qui les inspire, et sont présentées comme étant tout aussi naturelles qu'inévitables_: ou selon le mantra des decision-makers : « you cannot make an omelet without breaking eggs ». Le néolibéralisme  est le principal accusé :

« an age in which the market – accompanied by a strongly slimmed-down government whose main task is to provide for the preconditions for market rule and which itself operates in conformity to market rules – is accorded the utopian power of being able to neutralize every social antagonism and provide for the happiness of all in the most efficient and sustainable way - if not immediately, then at least in the long run.»


L’ensemble hétérogène ne tient pas ses promesses, mais le texte de BAVO, le plus percutant, analyse avec admiration la rébellion des habitants du quartier de Crooswijk à Rotterdam contre une opération de rénovation urbaine, détruisant en totalité leur quartier, préambule pour développer leurs concepts de suppression ou de répression contre les phénomènes de marginalité, pauvreté, d’illégalité, contre les groupes engagés ou pouvant l’être dans la contestation, contre les lieux et quartiers leur donnant naissance, qu’ils occupent, atomisant de fait les droits démocratiques :
« We will argue that with the neo-liberalization of urban politics, the democratic rights to the city have been dealt a severe blow and are increasingly being eroded.»

Certes, cela n’est pas inédit dans l’histoire urbaine des Pays-Bas et des pays d’Europe, d’une politique répressive accordant à l’urbain une place prépondérante pour « pacifier » ses espaces vitaux, et nettoyer les autres, programme inhérent, naturel, aux sociétés et cités capitalistes. Mais selon BAVO, cette fois-ci le taux répressif atteint des sommets:
« We will sketch a picture of the neo-liberal city as a city where social repression reigns as never before, in which different socio-economic classes are encouraged to get back at one another, and where_urban politics_has become fully incorporated in the neo-liberal machinery, outsourced as they are to conflict experts. »

Concernant le squat à Amsterdam, ils affirment :
«To stick to the example of Amsterdam, the flipside of the municipal campaign to re-brand Amsterdam as a creative capital – the ‘I Amsterdam’ campaign - was the violent crack-down on and clearance of long established squatted premises in the city. At the Oostelijke Handelskade, for instance, these had to make way for the all-inclusive ‘working, living, dining and shopping’ environments for the coming creative class. In this way, one of the most notorious accomplishments of the urban grass-roots movements in the Netherlands was reversed. The right of a person to housing regardless of wealth, occupation, standing, conviction or lifestyle – a right that was even more strongly felt as those who owned places in abundance left these vacant for purposes of self-enrichment, which formed the main motivation behind the squatter movement – has thereby received a hard, if not fatal, blow. The reversal of this democratic right should no doubt be seen as what in psychoanalysis is called a “return of the repressed”, the regression to a pre-democratic form of urban politics in which some people have more rights to the city than others or, in the case of ‘I Amsterdam’, in which some are considered to be more creative than others.»

Too Active to Act




En 2010, BAVO éditait cet essai intitulé Too Active to Act, Cultureel activisme na het einde van de geschiedenis (L’activisme culturel après la fin de l’histoire), texte à contre-courant de la doxa, sans compromis et polémique qui constitue une analyse critique de la production culturelle et de l'activisme aux Pays-Bas, et de la terreur de la valeur d'utilité. Les auteurs partent de deux considérations_; la première est que malgré la proclamation de la « fin de l’histoire » pensée par Francis Fukuyama, et de la suprématie absolue et définitive de l'idéal de la démocratie libérale, la production culturelle – des activités artistiques en général et de l’architecture – est abondante et comme l'activisme socialement engagés :
« Jamais auparavant les acteurs culturels de toutes sortes n'ont été aussi activement impliqués dans les questions sociales les plus diverses, de la restructuration des quartiers problématiques, à la réhabilitation de l'espace public en passant par la prostitution, la pollution, le tourisme de masse et les processus d'embourgeoisement.»

La deuxième interroge le caractère authentique et radical de cette production, qui selon les auteurs est, outre quelques exceptions, parfaitement intégrée dans les mécanismes de l’urbanisme néolibéral, c’est-à-dire dépolitisée, et parfois en connivence, et ce, de la manière la plus infâme qui soit. Là, BAVO ne s’embarrasse pas de nommer plusieurs artistes et de critiquer avec virulence leurs productions, qui pour certains, donnent entière caution aux programmes de rénovation urbaine néolibérale. BAVO estime que l'activisme culturel contemporain aux Pays-Bas est ainsi dicté par la commande publique-privée, et non à la manière des avant-gardes traditionnelles, par les auteurs eux-mêmes qui s'appropriaient la vie sociale comme matériel artistique, comme matière inerte et volontaire qu'ils pouvaient pétrir et manipuler selon leurs propres idéaux. Il est devenu évident dans les faits que les pratiques culturelles, artistiques se prennent au jeu d’améliorer «l'autre» et la «marge», que ce soit un quartier ou une catégorie sociale ou professionnelle (prostitué-e-s, concierges, etc.). Apparemment subversives, de nombreuses interventions d'artistes qui s’érigent dans les espaces publics des quartiers réhabilités ou nouveaux, contribuent au contraire à la dépolitisation de l’art, même si elles semblent faire le contraire. Par leur activisme simulé (participation avec les habitants, engagement citoyen, délibération publique, etc.), ces œuvres masquent les conflits et empêchent le développement d'un véritable mouvement de résistance urbaine qui traite de front ces antagonismes, affirment-ils ; et la « modestie » de leurs interventions culturelles s’accommode au mieux à ce que les commanditaires exigent d’eux. Le but n'est plus de critiquer ou d’imaginer des alternatives radicales, mais de limiter les dommages collatéraux sociaux, d’esthétiser les luttes ou les conflits, et disent-ils, l'engagement critique de la génération actuelle d'activistes culturels s’estompe, disparaît pour finalement cautionner les aspects les plus vils des opérations urbaines « néolibérales ». Mais, poursuivent-il, il ne s'agit pas d'une posture malveillante de la part de l'artiste, au contraire, l'un des points principaux de cet essai est d’affirmer que « c'est précisément les trop bonnes intentions des activistes culturels actuels qui conduisent à leur neutralisation politique. » Ils critiquent leur enthousiasme et leur « naïveté politique » qui les font « complices de l'ordre existant ». Les artistes engagés ne sont que des « thérapeutes culturels ».




Sur la base de cette analyse très critique, BAVO formule des tactiques contre-culturelles alternatives et plus politisées - l'autre objectif important du livre. Si les acteurs culturels veulent réellement faire la différence, ils doivent s'inspirer des traditions de l'activisme culturel, telles que le sabotage, la sur-identification, la propagande artistique, l'action directe, etc. qui ont été réprimées par le passé et sont aujourd'hui refoulées. La tactique de la sur-identification, par exemple, consiste à s’inscrire dans le réel, et à caricaturer ou exacerber la logique dominante, à défendre ouvertement ou s'identifier aux idées de l'ennemi, à la manière du documentariste américain Michael Moore, du metteur en scène autrichien Christoph Schlingensief, de l'artiste hollandais Martijn Engelbregt :
« Instead of placing themselves outside the existing order, cultural players must without reservation embed themselves in the present order, of the end of history. They must totally assimilate the dominant logic of representative democracy and the free market, and from this radical inside position confront their supporters and adversaries with their unacknowledged devotion to these principles, as well as their alltoo-fatalistic attitude toward the possibility of fundamental change.»

D’une manière générale, cet essai « salutaire » a reçu de bonnes critiques, l’on apprécie le ton polémique et provocateur, une qualité qui le distingue du discours ambiant favorable sinon au néolibéralisme mais aux conditions de production artistique et culturelle, trop consensuelles, trop proches de la logique marchande ; mais les vagues alternatives suggérées par BAVO, jugent les critiques, ne sont guère à la hauteur des enjeux de repolitisation des acteurs du monde culturel et artistique.




Witboek Kraken

En 2009, le collectif Krakend Nederland édite une belle brochure, le Livre blanc du squat, de 132 pages présentant 80 squats dans 20 villes des Pays-Bas. En introduction, les auteurs (David van der Bree est le rédacteur en chef) expliquent leurs intentions de « sensibiliser les politiciens » et de porter à la connaissance du public, les pratiques actuelles du squat, son rôle et son importance, à l’heure où une loi interdisant totalement le squat est discutée. Contre l’image négative du squat, contre les accusations prétendant que les squatters « idéalistes » de jadis ont été supplantés par des squatters « opportunistes », le Witboek Kraken « offre une meilleure compréhension de l'état réel de nombreux exemples. » Les auteurs ajoutent à ces propos que cette brochure explicative est d’autant plus nécessaire, car la dernière publication concernant le squat datait de 1999, écrite par Eric Duivenvoorden. 
« Ce livre blanc est une compilation d'opérations de squats aux Pays-Bas, qui se concentre sur celles récentes. Par conséquent, le Livre blanc, même s’il n’est pas exhaustif, présente un aperçu de squats de la dernière décennie._» «_Ces exemples prouvent que le squat a encore une fonction sociale importante._Le squat contribue au maintien de logements sociaux, s’oppose à la spéculation, stimule de nouvelles initiatives culturelles et agît pour la protection des bâtiments historiques.»

Le Livre blanc est divisé en cinq chapitres. Le premier chapitre aborde la lutte pour le logement abordable, et fait – encore – un constat alarmant d’une pénurie de logements bon marché, de la hausse continuelle des loyers, expliquant, en partie, la pratique toujours active et actuelle du squat. De nombreux exemples de squats témoignent de l'idéalisme et de l'engagement social des squatters. Le deuxième chapitre porte sur la spéculation, entravée par les actions des squatters ; le troisième présente un large éventail de projets culturels_; le quatrième chapitre traite de la sauvegarde de bâtiments historiques grâce à l’action de collectifs squatters. Le cinquième chapitre intitulé « Casser le débat » propose les opinions de plusieurs experts en la matière.

Aux critiques acerbes du collectif De Vrije Ruimte, de BAVO, du Krakend Nederland, et bien d'autres, s'ajoutent celles des universitaires, dont nombre s'acharnent à analyser la gentrification, l'immigration, thèmatiques à la mode ; d'autres à constater les conséquences de l'urbanisme revenchard néolibéral, dont le jeune sociologue Justus Uitermark du Department of Sociology, University of Amsterdam, qui dans son texte An in memoriam for the just city of Amsterdam résumait ainsi la situation en 2009 :
« This paper shows how the just city of Amsterdam came to live, celebrates its achievements and mourns its death. The paper suggests that an equitable distribution of scarce resources and democratic engagement are essential preconditions for the realization of a just city. Social movements of Amsterdam struggled hard to make their city just and they had considerable success. However, in the late 1980s, social movements lost their momentum and, in the late 1990s, neoliberal ideologies increasingly pervaded municipal policies. Whereas urban renewal was previously used to universalize housing access and optimize democratic engagement, it is now used to recommodify the housing stock, to differentiate residents into different consumer categories and to disperse lower income households. Part of the reason that these policies meet so little opposition is that the gains of past social struggles are used to compensate the most direct victims of privatization and demolition. Future generations of Amsterdammers, however, will not enjoy a just city.»

De même, commence à émerger aux Pays-Bas la critique du rôle de la sociologie au cours des 25 dernières années, celui de servir l'administration publique, d'avoir dilapidé son autonomie et idéologiquement de satisfaire au mieux les besoins et priorités des gouvernements par des recherches aux analyses et conclusions douteuses, une dénonciation faite par le sociologue et universitaire (Université Erasmus Rotterdam) Willem Schinkel, co-auteur d'un article intitulé City of Exception : The Dutch Revanchist City and the Urban Homo Sacer, analysant 
« how the city [Rotterdam] becomes a city of exception, and the development of such policies and of the discourses that legitimate them. We illustrate the ways in which the selection of urban zones of exception is heavily dependent both on ethnicity and on income.» (Antipode Vol. 43, 2011). 

En 2009, Willem Schinkel publia cet article intitulé The Continuation of the City by Other Means, tout aussi critique :
«The present slogan for Amsterdam city marketing is ‘I Amsterdam’. This perfectly expresses the paradoxical combination of neoliberal communitarianism. On the one hand, there is the narcissistic Cartesian primacy of the ‘I’ or rather, the ‘I Am’ implicit in the slogan. This ‘I Am’ has no other qualitative interpretation than that of a seamless overlap with the city. The ‘I Am’ is inseparably connected with ‘Amsterdam’ and therefore indicates that the ‘I’ can only exist when it conforms to the rules of the city. The organicistic yearning for the seamless overlap between individual and collective is deployed here as a marketing instrument. And like every marketing campaign, it presents the fiction of a seamless overlap that in reality does not exist without friction. [...] The first skirmishes of this invisible battle will become visible on the flip side of the injunction ‘I Amsterdam’. For artists, I believe it is a matter of turning against the sublimated creativity of the ‘creative class’ and of not identifying with the ‘I Amsterdam’ identification. Art should sooner creatively investigate ‘Who, Amsterdam?’ – and also : ‘Where are you heading, Amsterdam?’» (Open 2009/ No.18/ 2030: War Zone Amsterdam/ Imaging the Unimaginable).


Texte publié par et pour la revue Open qui demanda à plusieurs intellectuels d'imaginer ce que pourrait être la guerre civile à Amsterdam en 2030... : 
« Using Amsterdam as a test case, this issue of Open ultimately is about questions and problems generally facing Western cities today: fear and safety, privacy and biopolitics, control and militarization, globalization and virtualization, commercialization and neoliberalism.»


ACTE VI
[2010 = 2015]

Tolérance 0

Amsterdam
2010
© Maurice Boyer

Après des tentatives avortées en 2003 et 2006, une loi en 2010 est votée, rendant la pratique du squat totalement illégale, instaurant une tolérance zéro, mais certains bourgmestres de grandes villes se prononçaient contre une application rigoureuse et sans distinction. Cette loi s’inscrit dans le cadre jeté par des décisions de l’union européenne, qui jugeant d’une offre du secteur social trop importante aux Pays-Bas, a exigé du gouvernement néerlandais des mesures. Entre les enjeux liés au logement des personnes défavorisées et ceux liés à la mixité sociale, un compromis a finalement été trouvé par le gouvernement néerlandais, et en 2009, la Commission européenne approuva la proposition des autorités néerlandaises d’introduction d’un plafond de ressources, à mettre en place des conditions d’attribution des logements sociaux plus strictes, applicable à compter du 1er janvier 2011 : les bailleurs sociaux doivent attribuer au moins 90 % de leurs logements vacants à des ménages dont le revenu annuel est inférieur à 33 000 euros ; au nom de la mixité sociale, les 10 % restant peuvent être attribués à des ménages aux revenus plus élevés qui, pour d’autres raisons, rencontrent des difficultés à se loger.

Ainsi, en janvier 2011, seulement 41 % des ménages étaient éligibles au logement social alors qu’auparavant ce parc était ouvert à l’ensemble de la population. Un certain nombre de ménages sont donc désormais contraints à trouver une solution de logement dans d’autres secteurs, l’accession à la propriété ou le locatif privé. Il en résulte des difficultés particulières pour les classes moyennes. Celles-ci sont en effet tenues à l’écart du logement social, elles rencontrent des difficultés à se loger dans le locatif privé, et leurs revenus ne leur permettent pas toujours d’accéder à la propriété en raison des règles fixées par les banques dans l’octroi des prêts immobiliers. La coalition de droite, au pouvoir de septembre 2010 à septembre 2012 a toujours déclaré que le plafond de ressources lui avait été imposé par la Commission européenne. Pour autant, ses orientations semblent cohérentes avec la doctrine libérale de la Commission européenne. Ce gouvernement avait en effet encouragé l’accession à la propriété et défendu une conception du logement locatif social plus ciblée sur les populations défavorisées. Cela s’était traduit par une obligation de vendre 75 % du parc locatif social détenu par les corporations de logement et par l’introduction d’un droit à acheter son logement social pour les ménages locataires de leur logement depuis plus d’un an.

Le 1er octobre 2010, premier jour d’application de la Loi, se déroule à Amsterdam une manifestation qui rassemble entre 200 à 800 personnes, la police décide de charger la foule ; peu après la fin des hostilités, plusieurs appartements de luxe avec une belle vue sur le commissariat de police sont occupés sur la Spuistraat. Suivent pendant quelques mois d’un côté des opérations de squat d’édifices, dont en particulier de bâtiments gérés par des agences anti-squat, des actions en justice contre la loi déclarée contraire au Traité européen des Droits humains, des manifestations, et de l’autre une vaste campagne d’expulsion de squats, avec violence policière, comparution devant le tribunal, amendes et peines d’emprisonnement pour les Krakers les plus actifs sur le terrain.

Occupy Amsterdam

En 2011, les jeunes néerlandais emboîtent le pas de la jeunesse américaine et déclenchent le mouvement Occupy dans plusieurs grandes villes_; à Amsterdam, les collectifs de squatters se font entendre et y participent très activement_: un camp de tentes s’installe sur une placette – donc – face à la bourse d’Amsterdam, malgré le froid et les intempéries_; comme la plupart des camps d’indignés du monde entier, le camp de tentes proposait nombre d’activités, lieu de confluence, de débats, de discours, cantine populaire, de propagande, de rencontres, etc., et une gamme d'activités allant des assemblées citoyennes aux discours, aux concerts et aux chants_; selon un sondage d’opinion, 62_% des sondés approuvaient le mouvement (contre 12_% de mécontents), et dans l’euphorie générale, la municipalité bienveillante leur apporta volontairement l’électricité et des toilettes de chantier… Proche du Red District, le camp devint assez rapidement le refuge des sans-abris de la capitale, squattant si l’on peut dire les squatters indignés, puis d’une foule de personnes n’ayant visiblement aucun intérêt avec le mouvement, apportant avec eux, problèmes d’alcool, de drogues, disputes, etc. ; s’y ajoutèrent nombre de touristes jeunes attirés là par l’alcool coulant à flots… Tout ceci n’empêcha pas plusieurs manifestations pacifiques mais les semaines passant, il n'est pas exagéré d'affirmer que le camp lui-même plutôt que le système financier ou politique devenait la principale source de discordes, triste résultat d’une gestion calamiteuse, et certainement, d’un manque cruel d’expérience, comble pour une cité ayant un aussi grand passé contestataire_! Situation grotesque qui décida des activistes indignés et squatters à « Occuper » (et non squatter) les anciens laboratoires de recherche abandonnés de la société Shell situés sur la rive nord de l’Ij, qui sera d’ailleurs source de discordes quant à l’objet de son occupation_: relogement des sans-abris ou quartier général ou centre d’informations et d’expositions… Il sera finalement laissé libre, ou plutôt abandonné, aux sans-abris et aux marginaux de la ville, devenant de fait, une sorte de cour des Miracles, faisant les gros titres peu flatteurs des médias. Le camp de tentes de son côté ne cessait de s’agrandir, le maire y vint en personne le visiter et demander aux organisateurs de le déménager dans un autre lieu de la cité plus propice, du fait des nombreux inconvénients qu’il générait, malgré la présence discrète de la police. Les activistes organisateurs, après de longues palabres, acceptèrent finalement l’offre du maire, tant il est vrai que le campement citoyen donnait l’image – toujours reprise par les médias - d’un rassemblement de marginaux, de parias et d'inadaptés plutôt que celui d'un carrefour de militants civils responsables. En décembre 2011, la police intervint et démantela une grande partie du campement, arrêta une douzaine de militants bien décidés à s’y opposer.

Ainsi, après une première période d’enthousiasme et de liesse populaires Occupy Amsterdam sombra dans l’indifférence générale, pour finalement échouer là où d’autres Occupy à travers le monde avaient réussi. Les observateurs notaient dans leurs nombreuses critiques, que les jeunes activistes parfaitement inexpérimentés avaient échoué dans leur entreprise par l’organisation et la gestion chaotiques du campement et par leur non aptitude à coordonner, voire même à tisser des liens avec d’autres collectifs, le milieu associatif de la ville et du pays, y compris, par exemple, les syndicats ou les collectifs de migrants (et pourtant!), sans évoquer l’attitude de certains à l’égard des sans-abris_; et la discorde entre les militants les plus actifs engagea le sempiternel débat divisant les activistes autonomes refusant toute collaboration avec les autorités et ceux plus pragmatiques préférant entretenir un dialogue. C’est dire, qu’au royaume des Pays-Bas, l’héritage des actions militantes dans l’espace public, prendre et tenir la rue, a été en partie dilapidé (et ce, contrairement à d'autres pays).


Esthétiser
le
néolibéralisme


Rem Koolhaas
Proposition drapeau Union européenne
2001

Les Pays-Bas sont une terre de naissance d’illustres architectes, ayant participé à l’aventure des CIAM, et ayant contribué à leur fin, à l’hégémonie de l’architecture dite fonctionnelle_; le plus que talentueux architecte et controversé théoricien Rem Koolhaas y est né, aujourd’hui reconnu internationalement. Il est intéressant de parcourir sa carrière professionnelle pour comprendre sa pensée qui a formé un courant de l’architecture et de l’urbanisme, que l’on classait néolibéral, péjorativement.

Petit-fils d’un architecte, de famille bourgeoise, nous retrouvons trace du jeune Koolhaas, employé en 1966 au siège du De Telegraaf, grand quotidien de la droite ultra-conservatrice, lorsque le building est attaqué par des ouvriers et manifestants en colère (après les articles dénigrant la manifestation du jour précédant), qu’il tentera de fuir par les toits ; expérience traumatisante, sans doute. Jeune cinéaste en herbe, il est également journaliste pour la revue ultra-libérale De Haagse Post, et consacrera un article, avec ses collègues Flothuis et Van Wansbeek, à l’émeute, intitulé sarcastiquement « Ennui et Loisir » paru le 9 juillet 1966. Koolhaas et ses collègues iront, paradoxalement, à la rencontre des provos – qui critiquaient ouvertement la violence et ouvrière et policière -, qu’ils supposaient être les instigateurs indirects du climat de violence dans le pays. Provos inspirés, selon les propos, par les beatniks et leur maître à penser, l’artiste architecte Constant. Sur la photographie accompagnant l’article, l’élégant Rem Koolhaas (il sera plus tard l’architecte attitré de la firme italienne Prada), au centre, semble regarder avec suspicion et condescendance les hippies provos, chevelus et barbus mal accoutrés.

Et c’est peu après les événements ouvriers, que Koolhaas effectuera une interview de Constant [De Stad van de toekomst. HP-gesprek met Constant over New Babylon, 6 août, 1966]. Comme à son habitude, le journaliste détaille avec précisions, caricature même, le genre d’artiste que peut haïr son magazine_; à la manière de notre Paris-Match, l’on y apprend qu’il roule dans cette grotesque 2 CV Citröen (surnommé le canard aux Pays-Bas), le stéréotype de la voiture hippie à cette époque, qu’il est grand amateur de bières, qu’il collectionne les instruments à cordes, etc., et nous décrit son intérieur «_petit-bourgeois_», sans télévision, sa famille, et ses animaux… Bref, des stupidités parfaitement inintéressantes, préludes à l’interview tout aussi idiot. Les questions plutôt cyniques de Koolhaas montrent sa position très critique envers son projet New Babylon, telle_: «_Que se passerait-il si dans un monde [new babylonien, donc] où chacun pourrait jouer un rôle créatif, les gens ne le souhaitent pas_? Et, «_Nous pouvons imaginer que si tout le monde est libre d’aller n’importe où, sur le long terme, cela motiverait tout le monde à ne plus bouger..._» Aux questions critiques sacarstiques de Rem Koolhaas, Constant y répond avec intelligence, développant tout au long de l’entretien l’idée maîtresse que New Babylon n’a pas vocation de changer le monde, mais d’être une réponse pertinente à l’évolution du monde, et notamment de sa révolution culturelle d’une jeunesse exigeant des nouveaux modes de vie ou lifestyles libérés des carcans bourgeois. Au fur et à mesure de l’entretien, Constant présente New Baylon moins comme un projet utopique, qu’un projet s’installant dans, et se préoccupant de la réalité du moment_: en quelque sorte, nous retrouvons la position de son ami artiste Armando d’accepter et d’intensifier la réalité telle qu’elle est, manifeste que reprendra Koolhaas.

C’est en 1968 qu’il décide de s’inscrire à l’école d’architecture de Londres, et il sera inspiré par les jeunes architectes radicaux anglais (Archigram) et italiens (Superstudio, Archizoom, etc.), eux-mêmes, d’ailleurs inspirés ou attirés par New Babylon du maître Constant… Si la quasi totalité des membres de l’héroïque avant-garde architecturale radicale sombre dans l’oubli assez rapidement au milieu des années 70, Koolhaas, au contraire rentre dans l’histoire, reprenant à la lettre, plagiant même leurs projets afin d’en extraire toute la force créatrice novatrice, mais en leur donnant un tout autre sens politique, ou plus exactement en les dépolitisant, en les inscrivant au mieux dans la pensée libérale. Le médiatique et taciturne Koolhaas inventera – littéralement - un nouveau langage ou style architectural, théorisera finalement l’urbanisme néolibéral, lui donnera ses assises, et simultanément pulvérisera le rôle – ou son mythe - politique, thérapeutique, social de l’architecture, annonçant par la même occasion l’ère des star-chitectes au service des plus puissants de ce monde, de la Chine aux USA, en passant par des presque dictatures, notamment dans les contrées de l'or noir. On pourrait lui accoler les mots de son maître architecte, Ludwig Mies van der Rohe, affirmant que le monde est tel qu’il est, et qu’il est inutile de vouloir le changer, ou le manifeste déjà évoqué de l’artiste Armando, de ne pas moraliser ou d’interpréter (artificiellement) la réalité, mais de l’accepter inconditionnellement et de l’intensifier_; propos à placer dans un tout autre contexte de l’histoire.

En d’autres termes, plutôt que d’élaborer une théorie avant-gardiste Koolhaas l’adapte au mieux, non pas à son contexte social culturel, mais au renouveau économique qui se profile avec l’attaque du néolibéralisme_; accompagné dans son entreprise de démolition par d’autres architectes de talent, Koolhaas ramena au coeur des préoccupations des arrière-gardes architecturales, celles qui s’exprimaient jusqu’en 1968 au sein de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, c’est-à-dire, la beauté – ou la laideur - plutôt que le politique, la nouveauté plutôt que le social, ce qui est plutôt ce qui devrait être, l'élitisme contre un populisme régressif, entre autres calamités post-intellectuelles ; pour autant, s'ils ne tentent pas d'agir sur les malheurs urbano-sociaux de la ville, ils les déplorent (des larmes de crocodiles ?), évoquant son impuissance à les maîtriser, les dompter : où l'apologie du "laisser-faire". Facile.

L'historien de l'architecture et jadis critique, Jean-Pierre Le Dantec, définissait cette doctrine comme « une habile construction intellectuelle destinée à justifier un état de fait, un ultralibéralisme politico-économique maquillé en esthétique »; critiquant les architectes qui « s'abandonnent au narcissisme et aux pseudo-valeurs des disciplines de la communication ». Ce narcissisme tend, toujours à :
« Plus de contraintes liées à l'histoire, à l'exigence d'un espace public, aux bâtiments préexsitants, etc." L'autre "et le "Il y a" , ces deux géneurs ramenés sur le devant de la scène par la contestation soixante-huitarde, sont abolis. Et les désirs solipsistes de l'architecte et de son commanditaire peuvent à nouveau se donner libre cours, comme au bon vieux temps des années 60, dans une cacophonie violente et un égoïsme sans culpabilité, puisque, moyennant un tour de passe-passe théorique, le chacun pour soi et le n'importe quoi ont été décrétés voies d'accès privilégiées au beau contemporain ».

Rem Koolhaas
Content
2004
(extrait)

Véritable réactionnaire politique, grand innovateur talentueux de formes architecturales (la nouveauté fait vendre), sa pensée néo-libérale mise en pratique spatialement – très critiquée en France, un court moment – s’est distillée, également, et surtout, au sein des écoles d’architecture, auprès des étudiants ; étudiants qui ont ainsi été inspiré, dans les années 1990, par l’innovation formelle et ses théories néo-libérales, d’une manière ou d’une autre, supplantant, en France comme aux Pays-Bas, celles des prof-post-68 tentant d'inculquer encore, tant bien que mal, quelques brides de socialisme architectural et urbain. Contre ces personnages rétrogrades, tentant de sauver ce qui pouvait l’être, Koolhaas annonce :
« On observe une surestimation incroyable de la puissance de l'architecture quant au bien qu'elle peut faire mais plus encore du mal qu'elle a fait ou peut faire. Les architectes ont joué un rôle instrumental dans ce jugement par leur mise en accusation de l'architecture moderne. Je pense par leurs récriminations et leurs critiques hargneuses dans les années soixante et soixante-dix, qu'en hurlant avec les loups contre les échecs imaginaires du modernisme, ils ont, de manière notable, affaibli leur propre profession ».
Dans un entretien accordé à François Chaslin, critique d’architecture, il jugeait ainsi ces aînés néerlandais :
« J’ai eu très tôt des polémiques avec Aldo van Eyck et Herman Hertzberger. Elles sont oubliées et n'ont d'ailleurs jamais été très connues en dehors des Pays-Bas. Comme je venais de revenir de New York, j’ai souligné que leur terrain d'action privilégié, celui sur lequel ils construisirent leurs plus célèbres projets, visait à pallier des difficultés sociales, il s'agissait de bâtiments pour des mères célibataires, pour des vieillards, pour des orphelins. Et je leur reprochais cette manière d’inventaire des handicaps humains qui servait à prouver le caractère démocratique et humaniste de leur approche. Ils avaient toujours une tendance à généraliser des cas très spéciaux pour en faire l'emblème de cas universels que je n’ai pas trouvée bien convaincante.» [Catalogue Mutations, 2000].
Précurseur, peut-être, plutôt qu’instigateur de cette posture dangereuse, il n’en reste pas moins que l’intelligentsia architecturale reprend à sa suite sa voie, imperméable aux déluges d’injustices spatiales, retranchée dans son champ et génie disciplinaires. Bien sûr, son hégémonie sera contrarié par d’autres courants, d’autres avant-gardes de l’architecture, plus respectueux du genre humain, dont en particulier le plus que talentueux architecte portugais Alvaro Siza, ou bien l’école de Barcelone où l’espace public démocratique était mis à l’honneur. Mais il est évident que le néolibéralisme exigeait une autre mission de l’architecture et au-delà de l’urbanisme_: le passage de l’architecte «_intellectuel_» investi d’une mission sociale, à celui de «_créateur_» dont le rôle est celui d’esthétiser la ville néolibérale. La question se pose ici : est-ce un changement – d’autres de ce type émaillent l’histoire de l’architecture – préparé et théorisé par les avant-gardes (dont le rôle est de donner un sens aux mutations sociétales ou de les imaginer), ou bien est-ce une réponse arrière-gardiste – dans ce sens où il ne le précède pas - qui répond aux logiques propres du «_nouvel esprit du capitalisme_» (selon Boltanski et Chiapello)_? A propos d'EuraLille, l'urbaniste coordinateur Rem Koolhaas commentait :
«Euralille se fonde sur l’hypothèse que l’expérience de l’Europe va se modifier totalement sous le double impact du tunnel Angleterre-continent et de l’extension du réseau_tgv_[…]. Dans le monde contemporain, les programmes deviennent abstraits en ce sens qu’ils ne sont désormais plus liés à un endroit où à une ville spécifique_: ils flottent et gravitent de manière opportuniste autour du lieu qui offre le maximum de connexions […]. Tous ces faits décrivent une ville à la fois locale et globale, tout aussi importante pour les Japonais que pour les Lillois.» (Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, 1994).

Le génie d’Amsterdam

Le néolibéralisme est aujourd’hui non seulement l’idéologie dominante dans le champ politique mais encore la seule idéologie véritablement constituée au sein de ce champ : il n’a pour l’instant aucun rival digne de ce nom. Il est cette « pensée unique » si souvent dénoncée par ses contradicteurs et opposants sans que ceux-ci aient été jusqu’à présent en mesure de lui opposer une ou des idéologiques alternatives. Le triomphe de l’idéologie néolibérale s’effectue donc sous le couvert de cette fin des idéologies si souvent annoncée, et son hégémonie parfaite, dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme est d’une telle intensité qu’elle en devient indécente, moralement, mais, fort heureusement, cette hégémonie politiquement correcte assure un autre rôle à l’intelligentsia star-architecturale « créatrice » et donc dominante, celui d’être parfaitement ridicule, grostesque même.




Comment ici, ne pas évoquer Le génie d’Amsterdam, Opportunité, agilité, inventivité, livre sous la direction de l’urbaniste Ariella Masboungi, au titre évocateur, qui est un long éloge fait à la fois au politique et aux concepteurs des programmes urbano-architecturaux lancés par la ville depuis plus d’une décennie_; admirative, Masboungi prétend dans cet ouvrage de vulgarisation, passant outre les dommages socio-urbains collatéraux, que :
« Amsterdam détient, avec quelques autres villes, le privilège d’une incroyable capacité d’innovation sur le plan des stratégies urbaines, offrant ainsi des parallèles féconds avec l’expérience française. »
« Amsterdam est une ville poisson-pilote qui montre des nouvelles directions de travail en matière d’urbanisme. On croise l’investissement public, en termes financier et intellectuel, avec des initiatives privées qui ne viennent pas seulement du monde des promoteurs mais au contraire qui viennent des associations ou des créatifs ».
N’y figure pas les architectes BAVO, ou bien par exemple Herman Hertzberger, grand architecte célèbre aux Pays-Bas, ayant jadis travaillé avec Aldo van Eyck, qui déplorait bien au contraire_:
« Les services d’urbanisme qui étaient autrefois responsables du développement ordonné des villes sont court-circuités. Ils ont perdu toute autorité. Il n’y a plus aucune politique urbanistique. La planification, si l’on peut encore appeler cela comme ça, a totalement été abandonnée aux promoteurs immobiliers et aux investisseurs. Voyez le nouvel axe Sud d’Amsterdam. C’est un gigantesque chaos.»
[Zuidas («Axe Sud») a pour ambition de devenir le futur grand centre tertiaire et urbain d’Amsterdam – et des Pays-Bas – autour d’une nouvelle gare TGV].(Interview d’Herman Hertzberger par Francis Strauven, 2015.)

Récompensée par le Grand Prix de l’Urbanisme en 2016, Ariella Masboungi semble oublier, ou s’en ficher, ce que l’urbanisme néolibéral a produit : privatisation à outrance des services publics et du parc de logement social, gentrification revendiquée et ghettoïsation admise qui a entraîné la montée en puissance de la droite radicale aux Pays-Bas. 


ACTE VII
[2013 = 20..]

From
Welfare City
to
Crowdfunding City

Le Roi Willem‐Alexander ‐ qui pour ne pas déroger à la régle royale a pris pour épouse la filled'un ancien ministre argentin de la dictature de Videla ‐ arrive en carosse d'or (remarquent les plus mauvais esprits) pour annoncer la décapita􀁉on de l'État providence, d'ailleurs déjà moribond...
© Robin Utrecht/Reuters
2013

FIN
de
l'ETAT PROVIDENCE

« Il est indéniable que les citoyens de la société des réseaux et de l'information sont plus autonomes et émancipés qu'autrefois. Conjuguée à la nécessité de réduire le déficit public, cette situation conduit lentement mais sûrement au passage de l'Etat-providence classique à une société de participation, où il est demandé à tous ceux qui le peuvent d'assumer leurs responsabilités pour eux-mêmes et leur entourage »,
affirmait avec solennité et au nom du gouvernement néerlandais le nouveau roi des Pays-Bas en 2013. Il annonçait la fin de l'État providence -déjà moribond - et l'avènement de la « société de participation » (Participatiesamenleving) au 1er janvier 2015. Le premier ministre en exercice, Mark Rutte citait ainsi une phrase attribuée à Victor Hugo_: «_Rien n'est plus fort qu'une idée dont l'heure est venue._» ; et la devise : « meer burger, minder overheid » (« plus de participation, moins d’Etat »). Au nom d’une crise sévère – en partie plombée par la crise immobilière – qu’il s’agit de résorber de manière drastique, la Loi relative à la participation (Participatiewet) a été promulguée en remplacement de la loi relative au travail et à l’assistance (Wet Werk en Bijstand, WWB), de la Loi relative à l’emploi protégé (Wet Sociale Werkvoorziening, WSW) et d’une partie importante de la Loi relative au travail et à l’aide au travail pour jeunes handicapés (Wet werk en Arbeidsondersteuning Jonggehandicapten, Wajong). En clair, l’État se désengage d’une majeure partie de ses prérogatives sociales avec la mise en œuvre d’une réforme de décentralisation, laissant ces responsabilités à la charge des municipalités dotées d’un budget de l’Etat, et de privatisations soit partielles soit totales. Pour cela, donc, la réforme révolutionnaire est accompagnée d’une réduction du budget de l'ordre de 20 % (moins 12 % pour la santé, moins 25 % pour le budget alloué {2013 - 2018} à l’agence en charge du paiement des allocations de chômage). La société de la participation ne revient donc pas à abolir totalement l’Etat-providence mais à modifier la répartition des responsabilités collectives et individuelles ; politique active fondée sur la responsabilisation et la culpabilisation des individus.


Grossièrement, les droits sociaux des néerlandais ne sont plus simplement ou automatiquement acquis, et protégés par des lois nationales, mais soumis à des conditions et accompagnés de devoirs, instaurées par les municipalités qui fixent les régles, les priorités, selon leur bon vouloir en somme. L’on passe d’un modèle de société reposant sur l’égalité et la solidarité collective à un modèle basé sur le libre choix et la responsabilité individuelle. Les droits universels sont préservés mais l’accès à ceux-ci est devenu de plus en plus sélectif et conditionnel. Le bénévolat, ou le volontariat des citoyens est ainsi instauré, parfois exigé au nom d'une «_obligation morale », terme d'un poids non négligeable dans un pays historiquement calviniste, « obligation » rendue nécessaire pour combler le manque d’assistance professionnelle induit par la réduction drastique du budget. L'idéal néolibéral entend ainsi métamorphoser le citoyen par trop consommateur en client des services publics, en citoyen responsable et engagé, économe en somme.

La société de participation ne s'est pas faite du jour au lendemain, c'est en fait un long processus, le terme ou une étape (?) d'une très longue série de réformes tant aux niveaux local que national (le Premier ministre Wim Kok déclarait déjà en 1991 que la seule alternative à l'État-providence était la « troisième voie » annonçant la privatisation d’une partie des services publics en 1993 ; en 2004, l’aide sociale puis en 2007 les services de soutien social {Wet Maatschappelijke Ondersteuning, WMO, appelée ‘loi relative à la participation’} ont été transférés aux communes) ; elle s'inscrit dans la lignée de programmes municipaux passés (l’opbouwwerk des années 1970, la Neighbourhood Alliance, Onze buurt aan zet « Notre quartier au travail, etc.), d’expérimentations de gouvernance innovantes (budgets mis à la disposition des initiatives citoyennes de quartier, démocraties locales participative, délibérative, concertation…), d’austérité (à Rotterdam, le gouvernement décida dès 2011 de fermer définitivement 14 des 21 bibliothèques de la ville!), et au-delà dans la grande tradition néerlandaise de participer à la vie locale au sein d’associations. Cette réforme s’appuie également sur les expériences faites dans d’autres pays, l’on cite volontiers la «_Big Society_» de Tony Blair, s’y ajoutent les expérimentations de nouvelle gouvernance municipale des villes de l’Espagne, de la Suisse, la Grèce et de la région de Bade-Wurtemberg en Allemagne, et celle des politologues danois Bang and Sørensen investigateurs du programme – everyday maker – , dont voici quelques préceptes :
Do it yourself – don’t wait for the government to act, but think what you can actually do yourself.
Do it where you are – be active in your own neighborhood.
Do it for fun, but also because you find it necessary – ‘everyday making’ is not driven by a sense of duty alone, it is a mix of the more pleasurable and personal with the more serious and societal.
Do it ad hoc or part-time – don’t institutionalize the participation in a standing organization with formal rules and regulations. Don’t make yourself heavily dependent on government budget.
Do it concretely instead of ideologically – solve concrete problems in the neighborhood in a practical way; don’t be too ideologically driven.
Do it self-confidently and rely on yourself – don’t be a victim but get yourself involved and take responsibility for the fate of your neighborhood.
Do it with the system if need be – cooperate when it is functional to do so; when you can’t solve problems on your own, draw in bureaucratic or other expertise.


Un des principes général est de placer au centre même de la réforme, le quartier - ou le local - ou l'environnement résidentiel (woonomgeving) désigné comme une entité propre le mieux à même, dans une perspective de long terme quant aux effets attendus, d’organiser la coordination entre les habitants, les associations de quartier, les entrepreneurs et autres partenaires, afin d’assurer son bon développement [socio]économique, d’assurer les services qu’il convient de re-créer ou de re-cadrer, et de répondre concrètement aux problèmes et difficultés qu’ils estiment nécessaire de résoudre. Dans cette phase de transition, de transformation de l’édifice social public, et donc d’expérimentation, la participation des habitants y est déterminante ; ce programme initié par les autorités municipales lui laisse cependant un rôle plus que modeste, c’est bien aux habitants, aux associations de quartier et aux entreprises d’organiser la dynamique d’ensemble, l’interdisciplinarité, la cohésion même et d’imaginer des propositions, des actions, des interventions de toutes natures, à l’échelle d’une rue, d’un block, du quartier, propositions présentées à la municipalité, qui les valide, et peut les subventionner d’une manière ou d’une autre : tel est le rôle de la cité d’Amsterdam, qui n’intervient plus en amont, sauf pour décider de la construction de grandes infrastructures et d’équipements publics, etc., et ce, en concertation avec les habitants concernés. Bien sûr, la philanthropie des grandes entreprises du pays est sollicitée par le gouvernement : elles ont l'obligation morale, comme les ONG et les fondations, de « sponsoriser » les initiatives populaires. En somme, il s’agit de nouvelles formes d’organisations de gouvernance «_horizontale_» encadrées par un contrôle technique et financier « vertical » opéré par les autorités municipales.

Si ces programmes s’inscrivent dans le local, le quartier, le ministère néerlandais du logement, du cadre de vie et de l’environnement mobilise également la participation des citoyens pour la vision du développement de la région Amsterdam-LaHaye-Rotterdam à l’horizon 2040_: plus de 400 citoyens ont participé à des débats autour des questions d’urbanisation, de gestion du cadre de vie, de la protection de l’environnement, du logement, de l’infrastructure des transports, etc. Les conclusions finales furent ensuite présentées au ministre ainsi qu’à d’autres instances décisionnelles.

Participations

Il ne serait guère possible ici, d’exposer les bouleversements provoqués par cette réforme, elle-même très complexe et incomplète encore en 2017, dans la vie quotidienne, sociale et professionnelle des néerlandais (mais aussi dans la réorganisation et le fonctionnement des structures municipale et sub-municipale). D'ailleurs on distingue aux Pays-Bas la participation civique politique, synonyme de participation aux activités politiques, et la participation civique civile essentiellement apolitique qui s'articule autour des relations entre les citoyens et les activités des citoyens eux-mêmes : l'autodétermination. L'on s'interroge sur la « participation sociale » qui peut être interprétée comme signifiant principalement des activités récréatives et une participation dans la sphère privée informelle. Toutefois, la participation civique est soit publique et porte sur les intérêts publics et collectifs, soit implique au moins des revendications à cet égard. Organiser une partie de football ou donner des soins informels à des membres de la famille ne fait pas partie de la participation civique; présenter une pétition sur une question politique ou gérer un centre communautaire fait partie de la participation civique. Soulignons que cette réforme de «help people help themselves » déforme la cité néerlandaise sur plusieurs fronts :

Individuel : Demande est faite aux citoyens d'adhérer bénévolement à une association agissant pour l'intérêt public ; de même, une personne volontaire peut être chargée par la municipalité, une institution, un service public ou semi-public, d’une tâche, exclusivement à temps partiel ; par exemple, s’occuper de l’entretien régulier d’un espace public, d’une portion d’un parc public, etc. ; de s’occuper de leurs parents âgées placées à l’hôpital ou en maison de repos en assurant, à tour de rôle avec d’autres «_bénévoles_» les activités de bien-être, de loisirs, de distraction, etc., de l’établissement, le rôle du personnel se limitant essentiellement aux soins et tâches médicaux (ce qui n’est pas le cas, par exemple, des riches cliniques privées)_; d'occuper un poste dans une bibliothèque de quartier, une maison des jeunes, etc. C’est un travail bénévole, mais la municipalité peut offrir des contreparties, la taxe d’habitation moins élevée, ou dans le cas d’une maison de retraite, des pensions réduites, etc.

Cette réforme est plus délicate pour les demandeurs d’emplois de certaines municipalités, qui sont dans l’obligation, pour conserver leur statut et leurs droits, de travailler bénévolement, le plus souvent à des tâches urbaines ingrates, comme par exemple balayer les espaces publics de son quartier. Une distinction est opérée entre travail obligatoire (workfare) et assistance (welfare). C’est, sans aucun doute, l’aspect le plus controversé de la réforme, très impopulaire, dont on dit qu’il s’agit d’une sorte de punition infligée aux plus vulnérables en exigeant d’eux des tâches n'offrant aucune possibilité d'emploi, ni même formation. De même, les stages de formation assurés par des organismes privés conduisent moins à l’emploi qu’à l’employabilité, c’est-à-dire à ne pas satisfaire le privé d'emploi mais de le rendre plus disponible, plus mobile et plus flexible ou adaptable.

Entrepreneurial individuel ; les réformes successives de privatisation ont considérablement augmenté le nombre d’indépendants sans personnel (Zelfstandige zonder personeel, ZZP), que l’on pourrait comparer aux autoentrepreneurs à la française, un croissance stimulée par différentes innovations institutionnelles, de nature fiscale. Les indépendants sans personnel offrent leurs services – dans les domaines privés et publics - à leurs propres risques, avec leurs moyens propres ou exercent une profession libérale, sans employer de personnel, principalement des prestataires de services dans toutes sortes d’activités de services et commerciales, et nombre d’entre eux aujourd’hui investissent le domaine sanitaire et social, à la faveur de l’assouplissement de certaines réglementations_: à ce titre, l’on les dénomme les nouveaux travailleurs sociaux. D’autres cas se présentent de personnes, des «_entrepreneurs sociaux_» dirigeant une société composée de salariés et/ou de bénévoles, des structures privées pouvant répondre aux appels d’offre d’une municipalité pour l’obtention d’un marché, et ce, encore faut-il que leurs projets initiaux puissent, dans un premier temps auto-financé, prouver leur efficacité socio-culturelle et leur bonne gestion, sans quoi… Le sociologue néerlandais, Jan Rotmans, les désigne en tant que bewondernemers (contraction de bewoner {habitant} et de ondernemer {entrepreneur}). Des «_habitentrepreneurs_» de la nouvelle classe créative évoquée par Richard Florida, qui ont ce don particulier d’attirer les subventions municipales ou les sponsors, tandis que d’autres pas. Soumis aux aléas de l’économie, à la concurrence donc, travailleurs isolés et entrepreneurs sociaux sont amenés à être plus «_entreprenants_» et autonomes dans la réalisation de leur travail.

Associatif : le principe est le même que l’entrepreneuriat individuel mais appliqué à un groupe de bewondernemers, sans doute la formule la plus courante et appréciée des municipalités. Ils s’organisent autour de nouvelles communautés de citoyens «_actifs_», de coopératives, de collectifs, de civil society organisations, appuyés par leurs réseaux sociaux. Cette approche «_mobilisatrice_» donne un rôle prépondérant aux habitentrepreneurs sociaux habitant le quartier, ou y étant installé, ceux et celles les plus actifs, créatifs pourrait-on dire, des pionniers appelés également des «_frontliniewerkers_» (frontline workers) qui assurent au mieux la connexion entre l’appareil gouvernemental et le monde des «_networked organizations_» informelles.

Le site internet du gouvernement néerlandais introduit la participation citoyenne (burgerparticipatie), comme :
« de nombreux citoyens se sentent concernés par leur quartier ou par leur environnement et s’engagent librement pour eux. Ils accomplissent un travail volontaire ou organisent des actions de nettoyage dans la rue afin d’améliorer le quotidien. Ils achètent des panneaux solaires en commun. Ils constituent une coopérative locale de soins commune ou discutent sur le budget de la commune.»
Dans ce cas, les autorités apportent leur soutien, une commune pouvant par exemple mettre à disposition des locaux ou bien verser un « budget de quartier ».

A Amsterdam naissent des «wijkondernemingen» (« commerces de proximité » ou «_entreprises civiques sociales_») chargés d’auto-financer grâce à leurs activités commerciales, en principe, des services sociaux et culturels destinés au quartier... Parfois la municipalité accorde aux plus motivées des subventions, ou d’autres aides (concernant en particulier les loyers). Comme ce fut le cas pour un centre communautaire vieux de 70 ans, dans un quartier populaire Tuindorp Buiksloot d’Amsterdam Nord qui, privé de subventions devant fermer ses portes en janvier 2014_; dès 2013, des «_frontliniewerkers_» décident de le maintenir en fonction et pour cela, de le transformer en une «_entreprise civique sociale_» qui bénéficia du fond «_Trust in the City_» alloué par la ville d’Amsterdam pour soutenir les initiatives locales, ainsi que d’autres aides financières provenant d’associations. Aujourd’hui, ce sont des bénévoles volontaires de cette entreprise sociale qui assurent à ce quartier nombre d’activités culturelles et sociales à destination des jeunes et des personnes âgées, ainsi que des aides au soin et à l’enfance (nursery, par exemple).

Dans ce nouveau cadre, les Broedplaatsen à Amsterdam jouent un rôle non négligeable, subventionnés ils vivent également des profits de leurs activités commerciales leur assurant une certaine pérennité et prospérité (les subventions disparaissent au-delà de leur degré d’enrichissement). Mais, par rapport aux années précédentes la réforme, les subventions ne sont attribuées qu’aux squats institutionnalisés offrant un ou des services sociaux ou culturels pour leur quartier – ce qui était pour beaucoup déjà le cas. Ce qui change est que le Broedplaatsen exige, et non plus souhaite, de leurs locataires qu’il s’investissent bénévolement dans l’action sociale culturelle local, en demandant à un plasticien, par exemple, d’animer un atelier artistique hebdomadaire pour les jeunes, de contribuer à une exposition, etc.

Participation Public Privé ; cette forme de privatisation des services publics fait appel également à des grandes sociétés privées, des Organisations Non Gouvernementales, etc., qui se partagent à présent et plus que jamais le gâteau social ; Y règne les principes de concurrence et de compétition entre les organisations, les associations et les entreprises, etc., concurrence encouragée pour obtenir non pas la meilleure qualité de projet mais le meilleur prix. En exemple ayant fait scandale, en 2014, deux grandes sociétés néerlandaises dans le marché des crèches et des structures d’accueil de l’enfance, faisaient faillite_: Estro (250 crèches) et Triodos_; et pourtant, selon les enquêtes des journalistes, leur fonctionnement paraissait être le plus rentable possible_: augmentation des tarifs récurrents, licenciement du personnel qualifié et recrutement d’un autre sous-qualifié et sous-payé, en particulier dans les quartiers les moins aisés, fermeture des crèches non rentables, etc. Ewoud Poerink, un expert néerlandais écrivait sur le site internet decorrespondent.nl :
« Estro était le leader du marché des crèches néerlandaises. [En 2014], l’entreprise a fait faillite. Immédiatement après, la toute nouvelle société Smallsteps l’a relancée en reprenant seulement les implantations qui marchaient bien. Des milliers de parents et d’enfants ont été plongés dans l’inquiétude quant à la fermeture de leur crèche. La faillite-éclair a laissé plus de 100 millions d’euros de dettes, la nouvelle société s’est débarrassée des implantations les moins rentables et leur personnel (un millier de personnes) a été licencié sans le moindre plan social. (…)»



CROWDFUNDING CITY


Quatre années après son annonce, il est très difficile d’établir un examen précis, car les approches, expertes, politiques ou des médias, etc., sont partisanes ; les critères de réussite et d'échec sont souvent controversés et les résultats sont difficiles à mesurer en particulier sur le long terme. D’autre part, si les experts analysent avec précisions les effets de la réforme sur les communes rurales, il n’en est pas de même pour les grandes agglomérations, où les analyses et les évaluations s’éparpillent en études sectorielles, géographies ou thématiques. De même, le degré de subjectivité est haut dans les discours des politiciens et des politologues (y compris dans l'évaluation des résultats des législatives de 2017), et les reportages des médias présentant réussites et situations de grande détresse.


New Amsterdam n° 10 | 2017

Il semblerait, donc, que la société participative connaît un réel et évident succès au sein de la classe aisée dite créative et des couches moyennes urbanisées, et plus particulièrement auprès des jeunes adultes. Les partisans de la réforme plébiscitent la décentralisation des services publics de l’État aux communes qui répond de manière plus pertinente aux besoins locaux, est plus efficace, moins bureaucratique et plus démocratique. Ils défendent l’idéal d’un peuple entier créant et auto-organisant avec créativité et harmonieusement, la cité, et une réforme d'ampleur finalement présentée en temps de crise économique longue et douloureuse, comme une alternative apportant un « bol d’air frais » d'innovations sociales et politiques ré-inventant de manière inédite la solidarité et les relations sociales aux échelles locale et nationale.

Certains politiciens, à ce propos, arguent le fait qu’après un taux de participation extrêmement faible aux élections municipales de 1990, la participation des citoyens était devenu nécessaire pour désamorcer la crise de légitimité des élus, de l'administration publique, pour réduire l'écart entre gouvernants et gouvernés. La société participative prend en compte les points de vue, souhaits, les attentes, et les plaintes des citoyens, et d’une certaine manière, éduquent les néophytes et les plus jeunes à de nouvelles formes de gouvernance partagée, ce qui n’est pas rien. Les partisans de la réforme estiment également que la participation citoyenne influe largement sur, voire détermine les décisions municipales, exerce un impact parfois considérable sur les politiques locales et qu’elle incite à davantage de démocratie délibérative civile.

Cette réforme mobilisatrice des énergies populaires est également selon le gouvernement, un instrument intégrateur des populations allochtones (terminologie de l’État), c’est-à-dire des populations immigrées non occidentales, car en effet, c’est l’occasion de promouvoir et d’aider, au niveau local, leurs plus actives associations et organisations, évoquées comme des « passerelles » reliant les différentes communautés de la cité, assurant ainsi une grande cohésion sociale. Tant il est vrai que leurs activités engendrent, souvent, des formes de solidarité, d’entraide, qui se retrouvent rarement dans celles des « autochtones », qui, par contre, sont elles, mieux intégrées dans la vie politique locale. Mais constatent les plus fins observateurs, supprimer les subventions les faisant vivre, n'est sûrement pas le meilleur moyen pour les développer.

D'ancien-ne-s activistes au passé glorieux reconvertis au participationnisme et/ou au localisme, aux collectifs aspirant à une green city, passéiste ou écolo, en passant par le monde des start-up, l’auto-gestion cooptée est une projection d’un avenir certes pas idéal, mais alternatif à l’ordre social établi, voire pour les plus optimistes ou renégats, une utopie réelle, qu'ils intègrent dans la catégorie du mouvement Occupy, ou qu'ils comparent à Linux ou Wikipedia, impressionnante expérience de self-organisation, de coopération et de coordination de milliers de bénévoles, financée exclusivement par des donateurs privés. Tout naturellement, nombre de ces créatives démarches conjugue la participation à d’autres domaines, disciplines dans l’air du temps, tels que l’écologie (potagers urbains, circuit court de distribution, recyclage, solaire, etc.) ou, bien sûr, la smart city. Il est vrai que cette incroyable réforme a développé des formes de solidarité inédites, un foisonnement d’idées et d’initiatives dites citoyennes, a incité un regain d’énergie conjuguée sous toutes ses formes dans des approches participatives et souvent horizontales.



ANARCHIE-S & NEOLIBERALISME

« Il ne faut pas se plaindre de ces tentatives de récupération.La gauche devrait au contraire y voir un compliment et se battre pour préserver sa propre signification du droit à la ville.»David HarveyVilles rebelles2012


Le plus sensationnel de cette révolution anti-sociale est qu’elle puise autant dans les préceptes de courants de la droite anarcho-libérale, du communautarisme progressiste théorisé par l'influent sociologue Amitai Etzioni, que dans les visions d’autogestion du « gauchisme existentiel », du droit à la ville d’Henri Lefebvre, dans les propositions anarcho-écolo communalistes de l’anarchiste Murray Bookchin, remis à jour par le logiciel green-washing du prospectiviste écologue Jeremy Rifkin (ex-hippy américain militant activement jadis contre la guerre du Vietnam), qui a d’ailleurs été mandaté en tant que conseiller (2016) auprès de la région métropolitaine Rotterdam Den Haag. Le résultat de ce melting-pot idéologique est curieux : l’on critique l’État centralisateur redresseur de torts et d’inégalités sociales, l’organisation bureaucratique administrative, sans pour autant renier la concentration des pouvoirs économiques et financiers ; l’on admet les règles du « laisser‐faire » du capitalisme mondialisé, globalisé, et l’on donne, localement plus de pouvoirs aux individus avec comme horizon l’idéal de décentraliser l’ensemble des mécanismes de l’État et d’atomiser le corps social en sous-municipalités et communautés de bases_; tout ceci en accordant un rôle primordial au développement d’une nouvelle green économie écologique et environnementale.

Le droit à la ville d’Henri Lefebvre a été le livre de chevet de nombreux politiciens peu enclin à l’égalitarisme urbain, son œuvre, ou plutôt son slogan a été et est encore littéralement pillé, et dénaturé en France comme aux Pays-bas. Car pour Lefebvre la révolution « des formes des temps et des espaces » espérée sera urbaine, et au centre de son propos théorique, est l’auto-gestion :
« La métamorphose de la vie quotidienne passe par l’intervention des intéressés, non par leur simple consultation selon les formes et normes de la démocratie politique. Sur ce plan, cette association des intérêts et des intéressés porte déjà un nom. Elle se nomme : autogestion. »
(Position : contre les technocrates, 1967).

En 1976, La nouvelle revue socialiste reprend la communication de Lefebvre aux journées de réflexion sur la ville, organisées par le parti socialiste, qui s’intitulait L’espace : produit social et valeur d’usage :
« La gestion de l’espace social comme celle de la nature ne peut être que collective et pratique, contrôlée par la base, donc démocratiquement. La reconstruction de ‹bas en haut› de l’espace social produit de ‹haut en bas› implique l’autogestion générale, c’est-à-dire l’autogestion territoriale aux divers niveaux, complétant celle des unités et instances de production. Ainsi et seulement la socialisation des moyens de production peut s’étendre à l’espace et à la société entière. »

Murray Bookchin dont les propositions nettement teintées d'écologisme prennent comme base les assemblées citoyennes qui impliquaient la transformation des structures municipales en confédération d’assemblées, où selon l’anarchiste Colin Ward :
« Pour Murray Bookchin, ce ne sont pas les architectes, les ingénieurs, ou les sociologues qui feront changer les choses. Au contraire. Ce sont les ‘amateurs’ restés en contact avec le réel et les souffrances crées par la métropole, qui élaboreront les éléments d'un urbanisme humaniste. Et tout spécialement les jeunes de la contre-culture. Ils sont en train de redécouvrir la ‘polis’; de réinventer la commune ».
« Anarchist Cities », Undercurrents n° 10, mars-avril 1975.

Plus proche de nous, Amitai Etzioni (conseiller des présidents Bush & Clinton, écouté par Tony Blair, etc.) estimait que : « Nous avons besoin d’une démocratie de proximité et de nous définir et de nous socialiser, d’abord, dans des groupes de taille limitée.» Dans un article intitulé Le communautarisme : N'attendons pas que l'Etat nous prenne en charge, il expliquait :
« Les communautaristes proposent une troisième voie, qui nous rappelle que nous sommes tous frères et soeurs mais qu'il ne faut pas attendre que le gouvernement s'occupe de nous. Personne ne devrait se poser exclusivement en demandeur. Nous devons tous faire notre part de sacrifice, être responsables et partager le fardeau.»L'économiste.com. 15 février 1996.

Rifkin prône les « communaux collaboratifs », une forme d'organisation sociale fondée sur l'intérêt de la communauté, dynamisée par les réseaux sociaux, l'innovation et la culture du partage, une «_forme d’autogestion institutionnalisée la plus ancienne du monde ». Une société nouvelle, en work in progress rendue désirable ou plutôt nécessaire par la troisième révolution industrielle, qui annonce rien de moins que le déclin du capitalisme, et/ou sa transformation, par l'économie solidaire ou de partage développée par les mouvements collaboratifs s’appuyant sur la production à petite échelle (y compris d’énergie), et l’écologie.


NON

Les détracteurs de cette réforme adressent ce justifié reproche, d'une formidable coupe budgétaire anti-sociale faite par le gouvernement, suivie par la privatisation des services sociaux_: «l’État demande plus, mais donne moins » ; ils évoquent « une participation du public » plutôt que citoyenne, qui n’interfère en rien au niveau national gouvernemental ; le « public » doit s’adapter aux lois et aux réformes de l’État, à cette nouvelle société participative sans avoir été au préalable consulté, si ce n’est indirectement par leurs représentants au parlement. En France, cette critique était d’ailleurs déjà ancrée au sein des anti-participationnistes gauchistes à la fin des années soixante, symbolisée par le célèbre slogan_:« je participe, tu participes, il participe, nous participons, vous participez… ils profitent ». Elle est vivement critiquée quand à ses dangers d’institutionnalisation, devenant de fait un instrument de « co-gestion », faisant « caution » du pouvoir où les co-participants eux-mêmes « participent à leur propre exploitation ». Au même moment, aux Pays-Bas, les programmes de participation, et au-delà, le rôle des travailleurs sociaux, étaient également vivement critiqué ou interrogé ; critiques ayant donné naissance à une nouvelle discipline, l’andragologie (en opposition à pédagogie) : l'art et la science de faciliter l'apprentissage chez l'adulte. L’andragologue Arjo Nijk posait le problème de la duplicité du travail social engagé par le gouvernement qui peut soit participer à l’émancipation d'un public visé soit contribuer à sa domination. Si comme en France, on retrouve la dénonciation d’un programme politique orchestré par le haut visant la domination, la compromission consciente ou non des travailleurs sociaux à travers leur contribution au maintien de l’ordre établi, les auteurs néerlandais, marxistes en particulier, n’excluaient pas totalement l’éventualité d’une théorie positive du travail social susceptible d’émanciper les masses. A ce titre, l’opbouwwerk au sein des quartiers en voie de rénovation était jugé positivement, tant leurs actions étaient inspirées par l’agitateur professionnel américain Saul Alinsky, popularisé aux Pays-Bas dès 1971.



De nos jours, les intellectuels les plus critiques du camp marxiste, les derniers utopistes anarchistes, nous préviennent encore des dangers, dont PM, auteur du célèbre Bolo'Bolo :
« On assiste au développement de conspirations douces et la nouvelle société est en train de naître dans des communautés, des sectes, des groupements de citoyens, des entreprises alternatives et des associations de quartier. [...] Mais un grand nombre de ces avenirs possibles ne sont pas très appétissants : ils puent la renonciation, le moralisme, le labeur, l'accouchement intellectuel laborieux, la modestie et l'auto-limitation. Bien sûr qu'il y a des limites ! Mais pourquoi y aurait-il des limites au plaisir et à l'aventure ? Pourquoi les plus alternatifs ne parlent-ils que de nouvelles responsabilités et presque jamais de nouvelles possibilités ? L'un des slogans des Alternatifs est : réfléchis globalement, agis localement. Pourquoi ne pas réfléchir et agir globalement et localement. Il y a un tas de propositions et d'idées. Ce qui manque, c'est une proposition pratique globale (et locale), une sorte de langage commun. Il faut que nous puissions nous entendre sur certains éléments de base si nous ne voulons pas tomber dans le prochain piège de la Machine [le capitalisme]. À cet égard, la modestie et la prudence (académique) sont des vertus qui risquent de nous désarmer. Pourquoi être modestes face à une catastrophe imminente ?»
David Harvey nous prévient de :
« La décentralisation et l’autonomie sont des véhicules de choix pour accroître les inégalités » ; « la politique néolibérale est en réalité favorable à la fois à la décentralisation administrative et à la maximisation de l’autonomie locale ».


En effet, la co-auto-gestion ne s'applique au sein de la société de participation néerlandaise qu'à une échelle locale, du fief au quartier, et non, comme l'imaginaient Murray et Lefebvre - pour ne citer qu'eux - à toutes les échelles, municipale, régionale, nationale, voire internationale, par la coopération. De même Harvey cite l'exemple de la ville bolivienne de Santa Cruz, fief de l'oligarchie, qui en 2005 réclamait l'autonomie régionale et locale afin de mieux contrer les réformes du président Evo Morales, de préserver leurs pouvoirs :
« La démarche était intéressante, parce qu'en Amérique latine, les idéaux d'autonomie locale ont généralement été épousés par la gauche qui en a fait un élément central de ses luttes de libération. [...] Le cas bolivien prouve cependant que l'autonomie locale ou régionale peut être exploitée par n'importe quel parti susceptible de bénéficier d'un déplacement du lieu de prise de décision politique et étatique vers l'échelon, quel qu'il soit, le plus favorable à ses propres intérêts. C'est ce qui a incité Margareth Tatcher, par exemple, à abolir le Conseil du Grand Londres qui s'était affirmé comme un centre d'opposition à sa politique. Et c'est ce qui a poussé les élites boliviennes à chercher à imposer l'autonomie de Santa Cruz contre le gouvernement Morales, qu'ils considéraient comme hostile à leurs intérêts. Ayant perdu l'espace national, elles se sont efforcées d'imposer l'autonomie de leur espace local.»

Idéalisation

Le mythe de l’auto-gestion pour le gouvernement l’ayant adopté, a été posé comme une sorte d’idéalisation de ce que devraient être les citoyens néerlandais, bien prédisposés à s’unir lorsque les temps ou les circonstances l’exigent (solidarité s’étant exprimé très tôt avec les grands travaux d’assainissement des terres humides, la poldérisation). Le sociologue Uitermark (2014) remarquait cette tendance fâcheuse d'une trop grande idéalisation :
«It seems that up until now self-organisation is, somewhat ironically, to a large degree a government affair and a government goal. It has now become customary for ministerial departments, local councils, and government advisors to declare that they want to support citizen initiatives rather than impose plans of their own. While the government sees itself as rigid, expensive and inefficient, citizens are portrayed ascreative, flexible, and decisive. In spite of the self-flagellation in policy documents, the government does afford itself an important role in stimulating self-organisation. In one breath the government declares itself incapable of fulfilling tasks associated with the social state and grants itself new legitimacy and functions with respect to the promotionof self-organisation in local communities.»


Danic Parenteau évoque une forme inédite de militantisme, le citoyennisme, qui cache derrière ce néologisme – saisi ici de manière non péjorative – «_un mouvement par lequel tout un chacun, en sa qualité de citoyen conscientisé, est invité à rompre avec l’apathie ambiante afin de prendre part à des initiatives dites ‘citoyennes’. Ce mouvement repose sur la conviction profonde entretenue par chacun qu’interpelle ce nouvel activisme, que toute personne, en sa qualité de simple citoyen, possède un certain pouvoir d’influence au sein de la société, c’est-à-dire qu’elle peut, à sa façon et suivant ses aptitudes et ses expériences, contribuer à mettre en place dans son entourage des solutions aux problèmes auxquels nous sommes collectivement confrontés. Tous peuvent 'faire leur part', chacun doit ‘_faire sa part_‘. (…) Cet activisme nouveau genre trouve son expression dans l’idéal du citoyen responsable. La responsabilité, sur le mode de la responsabilisation de chacun pris individuellement, serait ainsi devenue à notre époque la vertu civique par excellence. (…) le citoyennisme se distingue doublement de l’action politique traditionnelle. D’une part, il refuse le jeu de la politique institutionnelle, alors que, de l’autre, il répugne à inscrire son action dans une visée politique plus radicale de contestation. Ni politiquement conformiste, ni réellement politiquement contestataire, le citoyennisme se tient en quelque sorte à double distance du jeu politique. (…) Ce pour quoi milite le citoyennisme, et ce, au nom de l’idéal de démocratie participative auquel il souscrit, est simplement l’occupation d’espaces de mobilisation au sein desquels les citoyens peuvent exercer le pouvoir dont ils sont toujours déjà porteurs en tant qu’individus libres et autonomes. Tout au plus, dans certains cas, le citoyennisme aime-t-il à entretenir l’espoir que ses initiatives puissent influencer les milieux politiques. Mais dans tous les cas, le citoyennisme se tient en général loin du pouvoir politique institutionnalisé.»

L’État néerlandais, bien au contraire, s’empara de ces nouvelles formes de militance apolitisé ou dépolitisée, qui répond d’une manière exigeante à la conception de l’idéologie néolibérale érigeant l’individu comme seul maître de son destin, la seule réalité sociale, le seul véritable acteur de la société; ou selon le slogan de Margaret Thatcher, grande prêtresse du néolibéralisme en Europe_: il n’y a pas de société, il n'y a que des individus... Tout pareil que les anarchistes qui plaident pour la souveraineté de la personne, et non du peuple...

Méritocratie

La jeune URSS, la Chine maoïste, la Cuba castriste, et nombre de républiques populaires de par le monde, ont été confronté à ce délicat problème d’éduquer le Peuple, de forger l’ «_Homme nouveau_», une des conditions préalables pour l’avènement du socialisme puis du communisme. C’est également cette même tâche mais inversée à laquelle se charge le néolibéralisme néerlandais (sur le modèle de « changer le coeur et l’esprit » claironné par Margaret Thatcher) fortement conjuguée à l’idéologie écologiste, forger l'Homme néolibéralisé éco-citoyen-responsable_: d’un côte, la formidable propagande diffusée par les médias et les réseaux faisant l’apologie de la société de participation en présentant les expériences les plus réussies en la matière et surtout faisant l'éloge de leurs auteurs, de l’autre une insidieuse campagne devenue au fil du temps une véritable propagande stigmatisant les «_assistés sociaux_», les fraudeurs, en fait, les coupables désignés de l'état catastrophique des finances de l’État. Plus que jamais, pour les experts néolibéraux, les personnes vivant en situation de précarité et d’exclusion sociale sont tenues pour responsables de leur situation. La propagande gouvernementale associe étroitement le modèle du bon citoyen actif et responsable à son opposé, le mauvais citoyen assisté ou marginal (concernant en particulier les jeunes " à problèmes") qu'il convient de dénigrer publiquement. Ainsi, certains sociologues évoquent une certaine sinon «_honte_» mais gène de ceux et celles qui bénéficient encore des aides et subsides de l’État (allocations logements, chômage, etc., elles aussi de plus en plus réduites au fil du temps), se sachant considérés comme des parasites improductifs au sein de cette société méritocratique dirigée par un gouvernement déjà éprouvé et appauvri par les crises. Cette stigmatisation entraîne une « gêne de la demande sociale » ou le « non-recours » pour désigner précisément ce phénomène qui fait qu’un individu ou un ménage ne perçoit pas ou n’accède qu’en partie aux prestations sociales auxquelles il a légalement droit_; et par conséquent l'isolement, d’une manière générale, des personnes et des familles les moins aisées du pays.

Pour les personnes plus solvables, voire aisées, des nouveaux problèmes apparaissent également ou prennent plus d'amplitude : ainsi, ne pas s'impliquer dans la société de participation peut être un grave handicap pour les demandeurs d'emploi, les jeunes arrivant sur le marché du travail : ne pas faire figurer sur son curriculum vitae une trace d'activité bénévole citoyenne même minime peut être, dans certains cas, le motif précis d'une réponse négative d'un employeur responsabilisé, ou plus encore d'une administration. Et vice et versa, le bénévolat actif peut être un excellent moyen pour un chômeur d'accroître ses chances d'embauche.

Populisme

Certains critiquent le niveau de professionnalisme et de compétences des organisations chargées à présent de s’occuper des services para-publics de la cité_: l’on peut être bon citoyen, et piètre organisateur, excellent comptable et déplorable entrepreneur social, avoir quelques économies et aucun compétence civique, et vice et versa. Peut-être songent les plus optimistes, que ce type de difficultés, cette démocratie «_bricolée_» sera au fil du temps corrigée par l’apprentissage, l’expérience et l’aptitude des uns et des autres à communiquer leurs savoir-faire… Ce qui n’est pas certain, répliquent les plus pessimistes, car la concurrence est grande entre les uns et les autres pour capter des parts du « marché social ».

Le néolibéralisme s'attaque à l’accompagnement social qui favoriserait, selon leurs experts, l’assistanat et inhiberait la spontanéité des initiatives citoyennes, argumentaire servant la propagande de la maîtrise des dépenses publiques. De même, la co-participation, la co-auto-gestion peuvent se conjuguer avec une critique anti-intellectuelle, un populisme encadré par les policy-makers du néolibéralisme qui soutiennent sans réserve l’ouverture et la capacité d’agir de tous à l’élaboration des savoirs – posture d’apparence généreuse et progressiste – afin de délégitimer les intellectuels occupant les domaines critiques des sciences humaines et sociales, et au-delà le travail social, et de proposer à la place les modèles, services et produits du management de la « participation », de l'intellectuel collectif opposant savoir-faire experts et bon sens citoyen (et de museler la critique par les mécanismes de censure et de répression, éditoriales, universitaires, médiatiques).

Certains s’interrogent, en outre, sur les possibles dangers à long terme de la réforme, dont la réapparition des guildes et des corporations ; des organisations se fédérant par nécessité, sur les ruines d’un Etat centralisateur fort ou bien « laissant-aller », non plus en fonction de leurs métiers, mais de leur rôle social au sein de la cité, établissant leurs propres lois et règles… Tant il est vrai que les Pays-Bas étaient, avant la période 68, une société corporatiste rigidement cloisonnée.

Communautarisme

Est également souvent évoquée dans les conclusions d’experts les plus critiques, la distinction entre les programmes citoyens à caractère sociaux relevant de l’intérêt général, et les programmes « civils », davantage tournés vers les loisirs, organisés par des communautés d’identiques, des « intentional communities - communautés intentionnelles » répondant à leurs propres besoins spécifiques, pouvant, les exemples pullulent, interférer sur le bien commun ; car cette réforme autorise les citoyens à réglementer certains aspects de la vie collective d’un quartier, d’imposer certaines règles qui peuvent aller à l’encontre d’autres organisations, ou les concurrencer, ou bien affligeant à sa population de nouvelles contraintes. Par leur homogénéité et leur caractère sélectif, ces sortes de communautés peuvent contribuer à la persistance des clivages sociaux et ethniques. Murray Bookchin mettait en garde des dangers :
« Le programme d’un municipalisme libertaire peut aisément au mieux devenir creux ou au pire exploité à des fins relevant entièrement de l’esprit de clocher ».
Certaines sont regrettables comme cette initiative d’un groupe d’habitants de Rotterdam proposant à la municipalité de s’investir dans un projet de square public sabordé par les coupes budgétaires, proposition acceptée par la ville et subventionnée, avec comme conditions son bon entretien et l’édification d’une clôture. Le collectif Creatief Beheer outrepassa largement les arguments municipaux en semi-privatisant cet espace afin d’y cultiver fleurs et légumes, restreignant l’accès à cet espace « communautaire » surveillé en permanence par des caméras, aux seuls membres, amis et proches invités du collectif…

Dans le même ordre d’idée, le phénomène Not In My Back Yard (NIMBY) trouve un terrain fertile pour s‘épanouir, opposant collectifs et associations, habitants et/ou municipalité.

Dépolitisation

Willem Schinkel évoquait pour définir la société de participation, un programme néolibéral faisant l'apologie de la responsabilité individuelle au sein de la société civile afin de mieux «_masquer_» sa diversion tactique de «_dépolitisation_» des masses :
« since it is between market and state, it accepts the position of ‘go play your utopian games there’, so that neither market nor state are subjected to real criticism.»
L'un des objectifs de la société de participation est bien pour l'Etat d'utiliser l'intelligence collective à son profit ; le néolibéralisme néerlandais - et britannique, son modèle - a, paradoxalement, été intellectuellement parlant peu prodigue, au-delà des grandes déclarations d'intentions, par rapport aux très nombreuses approches plus pragmatiques des self-organising citizens qui ont réagi à l'annonce de la fin de l'Etat providence de manière plus rapide, inventant ou proposant des scénarios possibles, d'ailleurs plus réalistes, meilleurs même que les timides évocations et suggestions gouvernementales. Les propositions citoyennes constituent pour les municipalités un formidable vivier d'idées du bas vers le haut, mais aussi un thermomètre social, même si cela n’est pas sa première vocation.
Car au sein de la société de participation, il devient possible pour les autorités de désamorcer, de prévenir les situations conflictuelles locales pouvant donner naissance à un mouvement de résistance national (from small cracks to big and system-threatening mobilizations), comme jadis ; au sein de la société de participation, les griefs populaires sont identifiés en amont de la contestation et il peut être relativement aisé de les mettre en opposition ou en concurrence, d'avantager un groupe plutôt qu'un autre, de manière à pulvériser leur possible cohésion. D'ailleurs, la décentralisation des pouvoirs vers les communes atomise de fait, et cloisonne les organisations. Il s'agit bien d'institutionnaliser les possibles prétendants rebelles, en les canalisant, tels des moutons bons pour la tonte, dans une prétendue société participative, davantage méritocratique qu'égalitaire. Les sociologues Walter J. Nicholls et Justus Uitermark affirmaient :
« Rather than counterbalancing dominant interests, planning buttresses neoliberalism’s hegemony by providing ancillary institutions for capital accumulation, preempting opposition, and legitimating exclusionary policies that benefit certain class and status groups over others. Critical urbanists have suggested that the promotion of participation serves as a way to extend control into the urban grassroots rather than as tool for emancipation and empowerment.[...] For those directing planning projects (e.g. government, developers, and para-public organizations), anticipating ruptures and channeling resistances are the central part of their job. Planners are well equipped to anticipate and manage resistance.» (URBAN GEOGRAPHY, 2016).

Contrôle Citoyen

Le cas d’étude du quartier De Baarsjes à Amsterdam-West peut donner un autre exemple de contrôle concret, cette fois, entre autorités policières et habitentrepreneurs_; ce quartier ouvrier devenu un des ghettos dédiés à l’immigration, un quartier sulfureux habité par plusieurs barons de la drogue ayant plusieurs officines ici même, qui connût, comme d’autres, l’arrivée des premiers pionniers gentrificateurs, étudiants,célibataires salariés et artistes en quête d’un logement spacieux et bon marché à proximité de la vieille ville, précédant les opérations de revitalisation économique, et de renouvellement urbain commises par la municipalité et les bailleurs sociaux afin de «_mixer_» la population. Mais la principale artère commerçante du quartier, Jan Evertsenstraat,_ censée logiquement s’en-petit-embourgeoiser restait désespérément un haut lieu de délinquance, faisant fuir les gentrificateurs vers d’autres lieux commerciaux de la cité, mais laissant tranquille les kebabs, antiques épiceries sans âge et autres commerces exotiques plus récents_; jusqu’au jour où un des bijoutiers de l’avenue est abattu en plein jour par un brigand, suscitant l’émoi des colonisateurs et une rapide réaction des plus actifs_: l’organisation d’une journée commerciale invitant tous les habitants du quartier à venir faire leurs emplettes dans l’artère sulfureuse, en masse. Ce fut là une réussite suivie la création d’une association de quartier et d’un site internet facebook dédié à la vie locale du quartier, présentant les bons plans, concerts, commerces, etc., mais aussi des appels à la vigilance, des mises en garde concernant par exemple, certaines rues à éviter le soir, etc. Logiquement, le commissariat du quartier invita ce joli monde à collaborer activement, en leur demandant, par exemple, où placer au mieux les caméras de vidéosurveillance, ou bien un éclairage urbain plus efficace… Quelques mois à peine après ces événements, l’artère commerçante vit son renouveau économique s’effectuer – enfin -, bars avenant avec grandes terrasses parasolées, commerces bio-écolo se multipliant au fil du temps, chassant ceux d’antan…

Il existe aux Pays-Bas, au sein des quartiers plusieurs types de coopération entre les unités locales de la police, travailleurs sociaux, habitantrepreneurs, associations de résidents et délinquants, qui s'exprime par une variété d'interventions : de la dénonciation citoyenne suivie d'une éradication pure et simple des fauteurs de troubles par la police, la constitution de collectifs estampillés Voisins vigilants, jusqu'aux missions de conciliation laissant la parole aux uns et aux autres. La coopération entre travailleurs sociaux et policiers n’est pas controversée aux Pays-Bas car en effet, les travailleurs et médiateurs bénévoles sociaux sur le terrain se sont efforcés, depuis longtemps, de montrer que la lutte contre l’insécurité n’est pas incompatible avec la lutte pour l’émancipation des habitants d'un quartier. En outre, la police néerlandaise en raison de la forte autonomie des unités locales de police, dépend moins des stratégies d’intervention et des injonctions du ministère de l’Intérieur. S’ensuivent de fortes variations d’une ville à l’autre, notamment en ce qui concerne la mise en place de la police de proximité qui est parfois favorable à la coopération avec les intervenants sociaux dans le sens de la valorisation de la recherche de solutions à l’amiable plutôt qu’à une approche répressive.

Diplomademocratie

La société civile participative qui s'est construite progressivement depuis les années 1980 était constituée avant la réforme d'une multitude de structures intervenant dans la configuration de la gouvernance municipale, engendrant, comme il se doit, des conflits d'intérêt entre conservateurs et progressistes, entre les associations ethniques et celles à forte connotation religieuse - protestante ou musulmanes -, entre élites civiles reconnues partenaires et collectifs informels agissant sur le terrain. Les conséquences de la société de participation sur cet organigramme varient d'une ville à l'autre, en fonction de la couleur politique du conseil municipal ; à Rotterdam, celui-ci a maintenu un équilibre par le biais des subventions accordées entre les parties prenantes, stabilisant ainsi les positions des uns et des autres ; ce ne fut pas le cas à Amsterdam, où le conseil municipal accorde ses faveurs à certaines élites de la société civile, au détriment d'autres, préférant aider, par exemple, les organisations multi-ethniques plutôt que mono-ethniques.

Aux grandes réussites s’opposent les plus que nombreuses franches déconvenues : l’auto-financement de ces structures para-étatiques, leur recherche de subventions et de donations et d’équilibre budgétaire les rendent très vulnérables, tout autant que les réglementations officielles ne suivant pas le rythme «_créateur_». Là aussi, observent les sociologues, le degré de leur réussite repose, en grande partie et sauf cas exceptionnel, sur les relations déjà établies entre les différents acteurs – habitentrepreneurs, municipalité, philanthropie et sponsoring entrepreneuriaux, et simples habitants (c’est par exemple le cas des incubateurs institutionnalisés), ou bien, sur leur degré de coopération, très difficile à forger ou à maintenir dans la durée, tout autant que de rendre cohérente et lisible les avis contradictoires des uns et des autres (pour ne pas dire, entre classes sociales), la manière d'organiser le collectif, son fonctionnement, d’adopter un statut légal, etc. Les principales difficultés sont pour les nouveaux entrepreneurs, leur engagement, le recrutement (excessivement lié aux réseaux formels et informels) et les ressources autant intellectuelle, entrepreneuriale que financière. Tout ceci requiert un investissement conséquent en temps.

Et dans cette concurrence entre les nouvelles organisations sociales para-étatiques, il s’avère que cette réforme n’est pas au mieux adaptée aux quartiers défavorisés, pour ce qui concerne en particulier les services sociaux et de voisinage. Ainsi, par exemple, lorsqu'en 2011 ferment 14 des 21 bibliothèques à Rotterdam, une seule initiative organisée par deux sociologues permettra l'ouverture d'un «salon de lecture», le Reading Salon, animé par une équipe de volontaires intellectuels déjà impliqués dans la vie locale du quartier, connaissant parfaitement les méandres municipales pour obtenir autorisations et subventions. Ce fut l'oeuvre d'une douzaine d'initiateurs, qui mobilisèrent au final via leurs réseaux une centaine de bénévoles volontaires accordant temps et efforts pour pérenniser le Reading Salon. Dans les autres quartiers de la ville populaire, ayant perdu leur précieuse bibliothèque, aucune initiative de ce type ne vint combler ce déficit culturel.

Ce que la sociologie urbaine savait déjà depuis très longtemps, depuis les premières expériences de participation citoyenne des années 1970_: la participation des habitants d’un quartier «_en difficulté_» est bien moindre par rapport à ceux plus aisés, et la représentation participation des habitants les moins aisés au sein d’un quartier «_normal_» est, souvent, rare voire quasi inexistante. La sociologue Sandra Geelhoed auteure d’un article intitulé « Après l’État social aux Pays-Bas : l’entrepreneur social » (2017) concluait à ce propos :
« Les sociologues Jan Willem Duyvendak et Evelien Tonkens argumentent qu'il n’est pas évident pour tous les citoyens de se prendre en charge. [...] Les personnes vulnérables ne sont pas en mesure de se prendre en charge et de s’organiser en réseau ou de contribuer à la communauté de manière autonome et de pleine volonté. Souvent, elles doivent faire face à une multitude de problèmes qui rend difficile le fait de se prendre en main ou de s’engager pour aider les autres. Les personnes qui ont le plus grand besoin de soutien appartiennent à cette catégorie. C’est aussi cette catégorie de personnes vulnérables qui est lourdement touchée par la réforme budgétaire. La participation et le bénévolat sont souvent imposés en contrepartie d’aides ou de soutien. D’autres sont fatigués d’être soi et sont en dépression ou devenus alcooliques. Alain Ehrenberg a souligné que la dépression est l’une des maladies de notre temps, puisqu’il faut tout le temps se prendre en charge et agir par soi-même. Or, comme le souligne Anton Hemerijck, l’État devrait continuer à jouer un rôle important et investir dans le « capital humain » des citoyens pour qu’ils puissent faire face aux multiples rôles qu’ils jouent – par exemple en encourageant l’insertion professionnelle, l’aide aux jeunes parents et les citoyens dans la réalisation de projets participatifs.»

Certains sociologues caractérisent la participation comme étant une «_démocratie de diplôme_», par le fait que les citoyens sortis de l'enseignement supérieur dominent les assemblées et influencent ainsi les décisions formelles et informelles, et savent capter au mieux attentions et subventions. Thèse cependant très critiquée, par trop exclusive d’autres données, telles les traits de caractère d’une personne, sa réussite ou non professionnelle, etc., mais qui selon les conclusions des sociologues de terrain – à prendre avec précautions - semblent refléter cette sentence, mille et une fois évoquées.

Encore faut-il relativiser ces propos, car en effet, d'autres études sociologiques impartiales démontrent que les quartiers populaires en difficulté sont des lieux propices pour les habitants demandeurs d'emploi, les retraités isolés, voire les jeunes presque marginaux de sortir de l'inactivité pour se consacrer bénévolement à un collectif. Nous l'avons évoqué également, les demandeurs d'emploi ne rechigent pas à les rejoindre afin de prouver leur bonne volonté à un éventuel employeur, voire même de se former au métier de travailleur social. En fait de quoi, ce type associatif plus ou moins informel existe dans certains quartiers en difficulté, porté d'une manière générale, par un leader charismatique sachant rassembler les bonnes volontés. Enfin, les quartiers "en difficulté" ont été également des opportunités de travail pour les architectes, jeunes en particulier, aux prises avec une sévère crise de l'immobilier (2008 - 2014) ; là, les moins mercantiles ont pu exercer leur profession - faute de mieux - bénévolement et au contact avec les collectifs de résidents, pour des missions de conseil, des projets d'auto-construction du type recyclage, d'aménagement d'aires de jeux et de loisirs, de potagers, etc. Finalement, les plus braves d'entre eux, seront mandaté pour des projets plus ambitieux financés par la municipalité, ou des missions de médiateurs avec les bailleurs, etc. Parfaitement intégrés dans le quartier, ces jeunes architectes urbanistes jadis volontaires bénévoles y ayant travaillé pendant de longues années pour certains, obtiendront avec la fin de cette crise, d'importants contrats d'études et de réalisations urbaines.

Crowfunding City

Se pose le monumental problème d’une municipalité « investisseur social » qui peut faire obstacle aux initiatives citoyennes et au-delà, celui de ne pas répondre aux besoins d’habitants peu investis ou non « créatifs ». A ce titre, de remarquables différences s’observent entre les villes et entre quartiers d'une même ville. En somme, les municipalités, bien plus que les ex-structures de l'Etat, opèrent pour développer au mieux le «_crowdsourcing » à la manière des sociétés de crowdfunding : l'attractivité d'un projet, soumis à la bonne volonté des donateurs, est plus importante que la mission qu'elle est supposée entreprendre ; l'on sélectionne ou l'on donne davantage aux collectifs dont l'ambition est grande, l'organisation rigoureuse et multidisciplinaire, le service proposé dans l'air du temps et s'accordant au mieux aux enjeux municipaux. Posture ou choix politique, donc, qui privilégie la méritocratie et naturellement le clientélisme. Comme il a été dit, le donateur, l'investisseur social, ne propose plus, même si parfois il incite à la création d'une structure spécialisée (en particulier au sein des quartiers pauvres) mais fait ses emplettes sociales dans le marché concurrentiel de la multitude de propositions et projets alternatifs imaginés par de simples citoyens qui d'ailleurs eux-mêmes, souvent, font des campagnes de crowfunding. D'ailleurs, le crowfunding dit «_civique_» est également utilisé par les collectivités locales – comme partout en Europe (en exemples, CrowdfundLondon de la municipalité de Londres, Crowdfunding Civico de Milan) -_: une municipalité, une mairie d’arrondissement incite de cette manière à la création d'une structure spécialisée et dans ce cas, plus qu’un moyen financier, le crowdfunding devient un outil de communication territoriale, de mobilisation des acteurs locaux et des citoyens autour de projets emblématiques portés par une collectivité. Enfin, il existe des cas de civic crowdfunding où la collectivité vient abonder des projets déjà en partie financés par les citoyens et des entreprises . En fait de quoi, en 2010, 500.000 euros ont été collectés via les plateformes de crowdfunding, de financement participatif, en 2013, 32 millions d’euros, 63 millions en 2014, et 128 millions d’euros en 2015 ; les montants doublaient chaque année (Source : Douw&Koren, Crowdfunding in Nederland) avant de se stabiliser en 2016 avec 170 millions d'euros.

Le néolibéralisme à outrance entame la conception traditionnelle de l'administration sociale car il contrevient à l’idéal de l’égalité devant la règle générale et à une forme d'universalisme social qui était censée s’accomplir dans la neutralité et l’anonymat. Les services sociaux de l'Etat Providence devaient incarner l'empire de la généralité et cultiver l'indifférence aux particularismes ; l’opacité de la décision bureaucratique qui s’imposait au citoyen et l’uniformité du service public national-isé étaient considéré comme étant les contreparties nécessaires de sa continuité et de son caractère non-discriminatoire, universaliste.

Au royaume des Pays-Bas, tout ceci a volé en éclats, plutôt en fragments car la réforme introduit l’exigence de personnalisation des services para-publics, instaure le culte des particularités et des spécificités au détriment de l'uniformisation. Le citoyen néerlandais est à présent un client de services publics, mais également un producteur qui pour les plus actifs traitent et exigent auprès des municipalités des demandes de reconnaissance des particularités, une plus grande individualisation du traitement public. Au final, la question porte sur une tension structurelle entre deux principes légitimes mais strictement antagonistes : un principe d'égalité neutralité et un principe d’individualisation ; et de la légitimité des nouvelles structures para-étatiques, agissant en mode concurrentiel de management public, à subvenir aux besoins sociaux de l'ensemble des citoyens du royaume, à maintenir le sens de l’intérêt public par-delà les intérêts individuels regroupés en collectifs d'identiques, en communautés intentionnelles, en communautés locales d’affinités électives.

Ce fût pourtant une revendication des adeptes de l'auto-gestion ; Henri Lefebvre dans un chapitre de son ouvrage De l'Etat analysait les crises et les crispations identitaires (ethniques, nationales, religieuses, etc.), dont entre autres causes, par un effet de la négation des différences par les Etats.
« Les dominés perdent leur identité concrète devant l’identité abstraite, efficace et puissante de l’Etat. La bureaucratie dominante suscite alors, remarque sur laquelle on ne saurait trop insister, la nostalgie des temps anciens, le recours à la naturalité, à la métaphysique, à l’occultisme et à la religion ressuscités. Ces résurgences ne peuvent pas se dissocier d’une crise de l’identité : à l’identité et aux équivalences étatiques s’opposent les identités et les recherches d’une identité populaire ou nationale, ‹culturelle› ou idéologique, parmi ceux dont l’Etat nie les différences. L’identité étatique confisque les autres identités.»

Une seconde caractéristique du néolibéralisme appliqué à l'urbain, dont les conséquences sont profondes est la flexibilité, rhétorique qui, à nouveau, puise dans l’utopie des années soixante comme promesse d’une vie libérée du travail, grâce notamment aux avancées technologiques et cybernétiques… François Ascher estimait que :
« l’évolution de l’économie vers l’ultralibéralisme et la mondialisation des échanges_ changea en profondeur les traditionnels méthodes d’élaboration et de production de la ville : l’incertitude et la flexibilité. En effet, dans un marché globalisé où les variables se multiplient, dans un univers complexe et instable, règne une incertitude croissante qui constitue un handicap pour les investissements lourds et à long terme. Ne pouvant plus véritablement ni prévoir à l'avance les changements, ni anticiper sur les évolutions, les entreprises développent des systèmes dits flexibles ».
Michel Crozier parle de contrôle de l'incertitude et Herbert Simon de rationalité limitée ; leurs analyses développent l'idée qu'au culte de l'organisation forte et simple a succédé l'éloge de l'organisation faible, flexible, complexe, s'adaptant ainsi au mieux à un environnement changeant et peu contrôlé, à un marché mondial en constant déséquilibre. Cela se manifesta dans le cadre des entreprises par une série de changements dans l’espace (mondialisation, délocalisation partielle ou totale, développement de la sous traitance, etc.) et du temps (la flexibilisation de l’emploi se traduit par une progression continue des emplois non stables, flexibles, à temps partiel, des travailleurs intérimaires ou intermittents à contrats « zéro heure » ou « min-max », des Contrats à Durée Déterminée, et des emplois indépendants sans personnel, qui selon les estimations dépassent 35 % du marché de l’emploi en 2016). Ce nouveau management s’appuie sur l’idée que les règles d’une organisation et même son fonctionnement ne sont qu’un compromis fragile et changeant entre un grand nombre de pressions et de contraintes, et l’organisation efficace n’est pas celle qui est claire, solide et transparente mais celle qui sait gérer complexité, conflits et changements.

Il en va de même dans la Crowdfunding City ; aux services sociaux de l'Etat Providence - pour certains établis depuis plus d'un siècle - fiables, pérennes, leur succèdent des structures dont on ne sait si elles pourront survivre dans cette jungle monétaire et concurrentielle ; c'est un des problèmes majeurs pour les entrepreneurs sociaux et les collectifs d'habitentrepreneurs de petite et moyenne envergures de dépendre entièrement, pour leur plus grande majorité, d'un sponsor, d'un donateur, d'une organisation non gouvernementale, d'une fondation, des campagnes de crowfunding, d'un ministère, des subventions municipales sans savoir pour autant si leur générosité est inscrite dans le temps : pour beaucoup d'organisations, le retrait d'un partenaire financier peut être fatal. Retrait pur et simple motivé, les exemples sont courants, si une structure ne parvient pas à atteindre ces objectifs initiaux annoncés aux donateurs - y compris publics, ou bien à équilibrer son budget.Une nouvelle réalité s'installe : deux systèmes de gouvernement local, l'un élu et l'autre financé.

Peu d'étude aborde cette problèmatique économique avec rigueur, le constat qu'elles établissent est que la flexibilité des organisations para-étatiques, c'est-à-dire leur degré et leur rapidité d'adaptation au contexte local, aux personnes concernées (se faire accepter par le public visé est un enjeu fondamental) mais également leur aptitude à atteindre d'autres catégories de personnes, et aux attentes du donateur privé ou public, est finalement un gage de survie, de longévité, notamment pour les collectifs engagés au sein des quartiers en difficulté.

Mais, là encore, rien n’est simple, car la flexibilité s’est imposée précocement dans le débat social aux Pays-Bas, dès 1990, sur fond de transformation du marché du travail liée à l’entrée massive des femmes en emploi, qui pour les classes moyennes et aisées (via notamment les mouvements féministes) revendiquaient un temps partiel choisi comme moyen privilégié pour faciliter la combinaison famille-emploi ; revendication évidemment appréciée par les entreprises, les gouvernements successifs, érigée comme instrument propre à adapter l’économie du royaume à la donne de la mondialisation et aux nouvelles normes de management (lean management). En 2016, 75 % des femmes travaillent à temps partiel, et l’on considère que les Pays- Bas ont été la première économie au monde à inciter et développer le temps de travail partiel ou flexible. Logiquement, si certaines catégories des classes moyennes et privilégiées peuvent se contenter d’un emploi à temps partiel dit stable, il n’en est pas de même pour d’autres, dont en particulier, les célibataires et familles monoparentales, par exemple_; de même, pour les classes les moins aisées, et en particulier les travailleurs et employées issus de l’immigration, la flexibilité, devenue d’ailleurs au fil des réformes du travail, l’hyperflexibilité, est l’instrument le plus parfait pour le ré-établissement de l’armée de réserve, voire de l’esclavagisme, moyen qui cumule des salaires misérables, la précarité de l’emploi et la surexposition au chômage, une moindre formation continue, l'impossibilité d’accéder à la propriété et au crédit, etc., tout ceci rendu possible par une succession de lois et de dérogations négociées en matière de protection des flexi-travailleurs. Instrument de torture sociale ayant donné naissance à des formes traditionnelles de travail au noir, et celles plus nouvelles d’emploi dit volatil comme le payrolling et le contracting, souvent liées aux pratiques de détachement de travailleurs étrangers (venant notamment des pays de l’Est européen), pratiques pour certaines parfaitement frauduleuses ayant fait à plusieurs reprises scandale aux Pays-Bas, à ce point que l’on les qualifie comme des montages de « construction polonaise ».
Les critiques des fâcheuses conséquences de la flexibilisation à outrance du marché du travail, sont devenues au fil du temps impétueuses et considérables, venant du côté des syndicats, des universitaires mais aussi de la Commission européenne et chose rare, du Fonds monétaire international (FMI) qui pointaient les dangers de la croissance exponentielle du travail temporaire, et des travailleurs indépendants, absorbant la quasi-totalité des nouveaux emplois créés, déstabilisant l’équilibre économique des institutions de protection sociale, et ralentissant les progrès de la productivité, du fait de la faiblesse des investissements pour la formation de ces types de personnels_; sans parler, ici, d’un taux de chômage parmi le plus bas d’Europe exhibé comme réussite mais « camouflant » superbement une montée alarmante de l’emploi flexible, partiel ou précarisé, et ce, malgré le rétablissement de la conjoncture. 


Populisme et Urbanisme

Les résultats des élections législatives (sous le régime de la proportionnelle) de mars 2017 sont ambigus_; le premier ministre Rutte qui a engagé le royaume des Pays-Bas sur la voie de la «_société de participation_» est reconduit dans sa fonction à la tête d’une coalition ; cela étant, son ancien co-allié, le Parti travailliste, l’un des architectes de l’hyper-austérité est lourdement sanctionné qui obtient seulement 9 sièges contre 38 auparavant (sur 150) ; la gauche écologiste GroenLinks (favorable aux mesures d’austérité et aux réformes néolibérales) et le parti socialiste, la "gauche critique", le seul parti parlementaire néerlandais qui rejette le néolibéralisme [que l’on peut comparer malgré son nom au Front de Gauche de Mélenchon] obtiennent un score honorable ; et le Partij voor de Vrijheid (parti pour la liberté), le Front National néerlandais, arrive second en obtenant 13,1% des votes (sans compter les votes d’autres micro-partis politiques de la droite radicale dont Forum voor Democratie qui obtient 2 sièges, parti dirigé par Thierry Baudet appelant à mettre fin à la «dilution du sang hollandais par des étrangers» et affirmant que « toutes les femmes, secrètement, ont envie d’être violées. »)

Des élections qui semblent démontrer que la grande réforme de casse sociale de Rutte a bien été accepté par une majorité de néerlandais_; mais les politologues notent que l’hyper-austérité a entraîné un fort mécontentement ayant directement servi Geert Wilders, leader du Partij voor de Vrijheid.
« L’islam ne mérite pas notre respect ; nous devons nous opposer bec et ongles à cette idéologie intolérante et fasciste »
est un des slogans de campagne de Geert Wilders qui entend, entre autres, interdire le Coran, sortir de l’Union européenne et propose de défendre les oubliés économiques néerlandais de race blanche, sans pour autant condamner la politique économique néolibérale. Concernant l’urbanisme il prônait l’introduction d’une taxe « pour les guenilles sur la tête » : une amende pour les femmes musulmanes portant le foulard :
« Pour améliorer la qualité de l’environnement, il faut commencer par soi-même [...] il s’agit-là d’une pollution de l’espace public [...]. Le foulard est en fait le signe de l’oppression de la femme, un signe de soumission, de conquête. C’est le symbole d’une idéologie qui attend de nous coloniser. C’est pourquoi il est temps de faire un grand ménage de printemps dans nos rues.» (16 septembre 2009, au Parlement).
Son volet anti-européen, ne doit pas passer au second plan, car son discours s’appuie sur le référendum de 2005, où les Néerlandais ont fait scandale européen en votant massivement contre le projet de constitution européen. La casse sociale de ces dernières années n’est pas étrangère à l’essor de Wilders, fait valoir le quotidien belge De Morgen (14 mars 2017) :
« La réussite de Geert Wilders ne se nourrit pas uniquement de la colère ou de la peur de la déculturation, mais aussi du sentiment qu’ont beaucoup de Néerlandais de ne pas goûter aux fruits de la bonne conjoncture économique. Le gouvernement de Rutte récolte lui-même ce qu’il a semé pendant sa politique de gestion de crise. Au plus fort de la crise, l'Etat néerlandais a infligé à la population des mesures extrêmement douloureuses. Beaucoup de gens ont dû se serrer la ceinture pendant des années. La colère que ces mesures ont suscité explique en partie la popularité de Wilders.»
Les études de géographie électorale sont précieuses pour établir un rapport étroit entre l’émergence du PVV et la transformation urbaine d'Iamsterdam. Elles attestent que les choix électoraux ne sont donc pas uniquement liés à la composition économique et sociale d'un quartier, que les contextes spatiaux, l’environnement résidentiel influencent le comportement électoral. La cartographie spatiale des électeurs du Partij voor de Vrijheid démontre que les centres villes historiques, et leurs quartiers “créatifs” sont, d’une manière générale, réticents à son projet politique, en particulier ceux habités en majorité par les classes bourgeoise et moyenne, comme les quartiers centraux d’Amsterdam où le PVV obtient des scores médiocres. A l’inverse, l’électorat PVV est élevé dans les zones où les foyers ont des revenus peu élevés ou moyens_; il est plus important dans les zones de mixité ethnique et faible dans les zones où cette mixité n’est pas significative. Concernant Amsterdam, l'on observe trois types de situation où s’envolent les votes radicaux :

1. Les quartiers mixtes
L’établissement dans les quartiers de ville ouvriers de nouveaux groupes d’immigrants génère l’hostilité des habitants «_autochtones_» qui se sentent mis en concurrence, ou menacés par les invaders_; en d’autres termes, la mixité sociale ethnique, ou plus de contacts interethniques au sein d’un quartier populaire favorisent la radicalisation des néerlandais de souche qui s’exprime soit par leur vote PVV, soit dans d’autres cas, par l’abstention. En exemple, un des quartiers du Nord Amsterdam, encore populaire mais menacé par l’arrivée de population immigrée (invaders), mais également par la gentrification (new comers) se prononçait en faveur du PVV, comme, d’une manière générale les quartiers en bordure de la ville dont la population est ethniquement mixte. Ici, dans les cas les plus extrêmes, l'hostilité peut s'exprimer ouvertement par des actes d'agression physique ou verbale envers les invaders, commis individuellement ou plus souvent collectivement.

2. Les quartiers suburbains
Le cas de figure le plus courant présente des villes ou quartiers de ville de la grande banlieue ne connaissant pas de problèmes sociaux urbains en particulier où la population appartient majoritairement à la classe moyenne plutôt de souche néerlandaise. Tel est le cas d’Almere, la ville dortoir satellite d’Amsterdam (requalifiée par l’architecte Koolhaas puis le collectif d’architectes MVRDV), où le PVV a remporté les deux dernières municipales de 2010 et 2014. Sociologues et politologues expliquent le succès du PVV, par le fait que les habitants – souvent originaire d’Amsterdam - craignent une expansion vers les banlieues résidentielles des problèmes urbains, et qu’ils y répondent par un vote de défense de leurs intérêts, de leur tranquillité, de leur sécurité qu’ils estiment menacé, bref, un vote de défense passive territoriale.

3. Les quartiers pauvres
Les quartiers de ville dégradés où les populations modestes peuvent y trouver une location à la mesure de leurs bourses votent largement en faveur du PVV, mais dans ce cas particulier, on peut estimer que l’environnement, le cadre urbain ne sont pas déterminant dans le choix de vote. A l’opposé souligne André Krouwel, sociologue et politologue, professeur à l’université des sciences sociales d’Amsterdam, le résultat de quelques décennies de politiques urbaines _:
« ont engendré une ‘sous-classe ethnique’ paupérisée, où la solidarité a souvent éclaté, et elles ont renforcé les ghettos sociaux. C’était une politique ségrégationniste.»

Il est évident que le succès du PVV aux Pays-Bas s’inscrit dans une «_crise » complexe où les conséquences des réformes politiques urbaines y occupent une place importante, la transformation accélérée d’IAmsterdam a autant d’effet sur le comportement électoral et les préférences politiques que les réformes sociales, qui d’ailleurs ont un impact sur la structure de la ville ; ce vote d'autodéfense territoriale exprime une opinion publique dont « l’horizon d’attente s’est droitisé » comme l’affirme François Cusset : l'on songe aux propos des Provos :
« Le prolétariat est l'esclave des politiciens. Il regarde la télévision. Il a rejoint son ancien ennemi, la bourgeoisie, et constitue maintenant avec les bourgeois une énorme masse grise.» 
Amsterdam
Manifestation Pegida (Patriotic Europeans Against the Islamization of the Occident)
© Guido van Nispen | 2016


AMSTERDAM
University Maagdenhuis
2015
© Guido van Nispen

RESISTANCE

Les derniers grands squats tombent, dont en 2011, un bâtiment désaffecté sur le Passeerdersgracht, au coeur d'Amsterdam, squatté par les membres du célèbre collectif artistique Schijnheilig_; en 2014 est évacué le Amsterdam social center Op de Valreep, squatté en 2011, connu pour avoir reproduit sur la toiture de leur squat le logo IAMSTERDAM ; en 2015, la célèbre Snake House («_De Slang_»), un squat artistique emblématique situé à Spuistraat occupé en 1983, après l’échec des négociations entre De Key, promoteur immobilier propriétaire et la municipalité qui proposait de racheter le bloc afin de le réhabiliter tout en offrant un statut de locataires aux occupants illégaux. La société De Key refusa l’offre et proposa un autre programme de rénovation y incluant des appartements de luxe et en rez-de-chaussée, des commerces dont, selon leur brochure commerciale, environ 40 % à « des activités créatives et culturelles, comme un Art Mall (sic) et des ateliers_». La plupart des squatters quitte les lieux, mais, comme d’habitude, des irréductibles refusent l’éviction et préparent la résistance en bunkerisant les lieux et la rue. La police anti-émeute, robocops équipés de grues et canons à eau ripostent aux tirs de peinture lancés depuis les toits et sortent victorieux de l’affrontement. En 2015 également, les squatters de la Villa Friekens dans le quatier Kadoelenweg à Amsterdam Noord sont contraints de quitter ce lieu emblématique occupé depuis 13 années, mais cette fois-ci sans avoir tenté de résister. Professeur de média et culture à l’université d’Amsterdam et auteur de Paris-Amsterdam Underground, Christopher Lindner commente :
« L’éviction forcée des squats montre qu’Amsterdam accorde plus d’importance aux promoteurs immobiliers qu’à l’art, la créativité et la communauté ; même si la ville utilise le street art et les squats pour se vendre aux touristes.»

Amsterdam
Spuistraat
2015
© Hans Foto

Les étudiants d’ Iamsterdam, qui peinent à se loger dans le centre ville eurent l’occasion à plusieurs reprises d’exprimer leur colère. En février 2015 l’université d’Amsterdam cédait la Bungehuis – faisant face à la Snake House –, ce bel édifice Art Déco qui abritait jusqu’alors des locaux de la fac de lettres, au groupe Soho House, société spécialiste en hôtellerie de luxe. Après une dizaine de jours d’occupation, la Mobiele Eenheid intervient pour procéder à l’évacuation, bilan_: 46 arrestations, dont Rudolf Valkhoff, 61 ans, professeur d’histoire. Le lendemain, une marche de protestation et de soutien aux étudiants arrêtés est organisée face à la Maagdenhuis, la «_Maison des Vierges_», ancien orphelinat et siège de l’université (occupé en 1969), défendu par des vigiles dépassés par les évènements et le flot de mille cinq cente étudiants qui l’investissent et l’occuperont pendant plus de 40 jours, qui feront ainsi du beau bâtiment jadis clos, un lieu de rencontres, de conférences, de débats publics, de cantine, de concerts, etc., ouvert à tous, badauds et touristes compris. Les universitaires les plus « engagés » y donneront même leurs cours_; tout ceci prit une tournure nationale normale puis internationale_: le philosophe Noam Chomsky, la sociologue Saskia Sassen et la théoricienne du genre Judith Butler cautionnèrent l’occupation et le mouvement Nieuwe Universiteit, parmi les plus célèbres, y viendront en conférence Jacques Rancière et David Graeber. Et le quotidien ultra-conservateur De Telegraaf s’arrogea même le comble de défendre l’occupation. Face à une telle avalanche de soutiens prestigieux, la municipalité lâcha quelques concessions qui, logiquement, renforça l’ardeur des comités d’étudiants et universitaires s’exprimant contre la néolibéralisation de l’université, devenue une instance de recrutement des «_for-profit corporations_», exigeant davantage de transparence, de moyens et de «_démocratie directe_» et la fin des coupes budgétaires. Le 11 avril 2015, la Maison des Vierges est investie par les forces de l’ordre qui évacuent les démocrates directs. Selon Justus Uitermark, sociologue et universitaire :
« Les évènements de Maagdenhuis ont servi de moment de politisation où les gens ont vite été convaincus qu’ils pouvaient faire la différence avec des actions directes, et qu’ils pouvaient développer le réseau nécessaire pour coordonner ces actions ».  

AMSTERDAM
University Maagdenhuis
2015
© Guido van Nispen


Revanchist City


Jadis acculé dans ses derniers retranchements, le système capitaliste aux Pays-Bas subissait les attaques anarchisantes renouvelées des Provos, Kabouters puis celles plus radicales des Krakers qui ont contraint les politiciens à leur concéder d’importantes victoires – régularisation de nombre de squats et réhabilitation des locaux , arrêt des opérations urbaines de rénovation, programmes de construction de logements sociaux, d’aides sociales et de participation citoyenne, prise en compte de l’écologie urbaine, entre autres belles choses conquises, arrachées, il est vrai, par des actions violentes ou sous les auspices d’une municipalité socialiste plutôt conciliante (soulignons ici la contribution de Jan Schaeffer) : l’offensive guerrière était du côté des résistants, de même que l’initiative «_créatrice_» appliquée à toutes les disciplines. Mais ce fut une victoire à la Pyrrhus, la victoire des classes moyennes installées et montantes, de la progéniture petite-bourgeoise qui bénéficièrent des largesses - sociales et culturelles - du politique au détriment des classes – encore à l’époque – ouvrières et des populations immigrées pauvres. Et l'heure de la revanche vint.





Peu connu en France, nombre de critique aux Pays-Bas évoque le géographe urbain écossais néo-marxiste Neil Smith qui définit la gentrification comme étant née du «_revanchisme», ayant engendré l’«_urbanisme revanchard_», la «_Revanchist City_», soit la vengeance «_néolibérale_» des classes aisées contre les masses populeuses qui leur avaient «_volé » les quartiers centraux lorsqu'elles avaient décidé pour un temps de se mettre au vert à la périphérie_; en référence à la campagne réactionnaire menée par les élites bourgeoises françaises contre la classe ouvrière après la Commune de Paris de 1871, un phénomène de reconquête des quartiers populaires (péri-)centraux par les logiques marchandes. Neil Smith (1996) le définit ainsi :
« un processus par lequel des quartiers pauvres et ouvriers du centre-ville sont investis par un afflux de capitaux privés et par des acheteurs et locataires [renter] de classe moyenne, quartiers qui accusaient précédemment le désinvestissement et un exode des classes moyennes_».

Et selon Smith, l’embourgeoisement des quartiers centraux des grandes villes, les phénomènes de spéculation, ne sont pas les fruits d’une crise économique, une conséquence malheureuse du capitalisme, une déviance malsaine qu’il serait possible de dominer, non, l’urbanisme inégalitaire est une condition nécessaire de son développement, la gentrification en est la représentation, un processus propre au capitalisme :
« La gentrification est le produit structurel des marchés fonciers et immobiliers. Les mouvements de capitaux où le taux de rendement est le plus haut, et le mouvement du capital vers les banlieues avec la dépréciation continuelle du capital dans le centre-ville, produit par la suite le différentiel de loyer. Quand ce différentiel est suffisamment important, la réhabilitation (ou ici, le renouvellement) peut commencer et rivalise avec les taux de rendement disponibles ailleurs, et les mouvements de capitaux redeviennent centripètes. » (Smith, 1979).

Ces thèses élaborées à la suite des théories du géographe néo-marxiste britannique David Harvey, et en fonction de leur contexte d’étude new-yorkais inspireront des géographes, sociologues et intellectuels néerlandais qui, d’une manière générale, expriment à la fois toute leur pertinence et concordance de faits (dont les pratiques de contrôle de l’espace public et de criminalisation des pauvres dans le centre-ville en particulier) autant que de grandes différences dans les processus d’embourgeoisement, en donnant un rôle prépondérant sur les mécanismes de marketing de la ville, et les conditions culturelles qui ont été des éléments catalyseurs de la gentrification à Amsterdam.



La « Revanchist City » a été le prélude de la « Revanchist Society » qui s’exprime au mieux au royaume des Pays-Bas par la société de participation, dont l’objectif premier est de démolir méthodiquement et patiemment l’édifice social hérité de l’État providence. En ce sens la réforme, dans un contexte plus large de retrait de l’État-providence et de privatisations à outrance de l’appareil public, crée de nouvelles divisions sociales implicites entre les citoyens engagés, actifs et compétents et ceux qui ne le sont pas. Il s’agit d’un retour simpliste et grossier de la pensée ultra-réactionnaire de victimisation des pauvres, confortée par une réelle stigmatisation des «_assistés_» sociaux, propagande orchestrée par l’État, opérant une catégorisation entre groupes sociaux « méritants », groupes «_non méritants » et groupes non grata au sein de la nouvelle société participative qui leur assigne, leur dédie, les organisent spatialement dans la cité. Pour y parvenir au mieux, ou mieux qu’auparavant, la société de participation néolibérale laisse se fabriquer des nouvelles communautés intentionnelles, co-auto-gestionnaires ou participantes, elles-mêmes identifiées à des zones de quartiers, à des réseaux de sociabilité et à des canaux de représentation qui fractionnent la cité elle-même décentralisée en une sorte de confédération de quartiers, ou d’aires d’influence, parsemées ou clairsemées à présent de structures para-étatiques suppléant le manque ou l’absence d’équipements publics, c'est-à-dire le retrait d'un ensemble d'instances de socialisation et d’intégration. La société de participation divise les cités en « fiefs » coalisés ou ennemis est une des formes volontaristes les plus évoluées de division sociale de l'espace. Daniel Bensaïd écrivait à ce propos :
« Les antagonismes sociaux et les divisions spatiales sont activement reproduites par la puissance de différenciation inégalitaire du capital. Les loyautés et allégeances locales et tribales tendent même à se renforcer sous l’effet d’une d’une atomisation sociales accrue. La solidarité des classes dominées tend alors à se dissoudre dans une série d’intérêts communautaires géographiquement fragmentés, aisément manipulables par les pouvoirs de la bourgeoisie ou exploitables par la logique néo-libérale de pénétration marchande.»Cités interdites, novembre 2008.

Cette hiérarchisation de l’espace de la cité entre groupes sociaux, héritée, actée, ou le plus souvent en cours de transformation n'est pas acquise une fois pour toute, les choses ne sont pas figées mais elles évoluent d’un état stationnaire à un autre, dépendant in fine, au-delà de la prétention de la cité Iamsterdam de reconfigurer son espace vital, des fluctuations de l’économie du royaume, qui interviennent directement sur le degré de résistance ou de passivité des citoyens, et notamment sur les classes intermédiaires, dont le rôle est fondamental dans les processus de transformation de la ville héritée en devenir. Car c’est également l'aspiration de ces classes, de s’en-petit-bourgeoiser, et pas seulement à la demande des riches élites, que la stratégie urbaine néolibérale doit fondamentalement sa réussite en termes de (re)valorisation spatiale. L'importance des stratégies individuelles liées aux choix du mode de vie, résidentiel, qui n'échappent pas aux fluctuations et contraintes économiques, ce monde des "petites décisions", par leur agrégat et leur organisation néo-communautaire finissent par configurer les espaces urbains, selon des tempos différents, qui tantôt résistent, tantôt favorisent la gentrification.



La division spatiale est «_flexible_», est un processus en perpétuel mouvement en train de se faire et toujours recommencé_: l’exemple d’Airbnb est à cet égard éloquent, qui prive désormais les classes moyennes l’accès à certains quartiers et agît sur le marché de l’immobilier, sans pour autant être un mouvement durable car la municipalité dispose des moyens légaux pour contrarier le fulgurant développement de la firme milliardaire, qui soulignons-le, est bien porté par les classes intermédiaires en particulier, en contre point de toutes les programmations institutionnelles. Il en est de même pour les «_locations_» temporaires des agences anti-kraak dont le développement exponentiel perturbe également, d’une autre manière, les prévisions des planificateurs, en favorisant au mieux la spéculation. Là encore, la cité est fabriquée non intentionnellement par d’autres acteurs qui parfois surgissent à l’improviste, et qui peuvent générer des effets urbains aux conséquences dramatiques, atténuées ou non par le politique.

La « Revanchist Society » est à l’oeuvre à Iamsterdam, c’est elle qui mène l’offensive générale pour se réapproprier à la fois la ville et démolir simultanément les avancées sociales jadis concédées, et elle n’épargne pas les classes intermédiaires, au contraire même, victimes consentantes n’opposant aucune résistance digne de ce nom_; sinon par le vote radical, mais les résultats des législatives de 2017 témoignent même de leur consentement_; comme d’ailleurs la liesse populaire acclamant joyeusement le couronnement du nouveau roi en 2013_: le temps des grandes émeutes perturbant de telles cérémonies royales est loin, le temps de la contestation est passé ; et effacé_: la station de métro Nieuwmarkt présente aujourd’hui un état d'abandon, vestige d’une résistance passée, symbole d’une lutte héroïque, qu’il s’agit d'oublier. Perdure toutefois le squat, et encore_: en moyenne une occupation illégale par mois à Iamsterdam, contre, ne chicanons pas, une par jour dans les bons mois de l’âge d’or…

Au final, au sein de la Revenchard City de Neil Smith, jamais autant LE DROIT A LA VILLE d’Henri Lefebvre ne s’est aussi bien appliqué, dans les deux sens du terme, mais réservé quasi exclusivement aux élites, les oligarchies possédante et politique (Iamsteram comme playground for hard-edged neoliberalism, selon Justus Uitermark), qui effectivement s’arrogent les droits de disposer de la cité, de la fabriquer selon leurs propres besoins, lois et logiques économiques_; pour y parvenir affirme Peter Marcuse, ils peuvent légalement, donc :
« eliminating some rights for those that do: the right to dispossess others, to exploit, to dominate, to suppress, to manipulate the conduct of others », entre autres.


EPILOGUE

Les experts prospectifs, les futurologues, à la solde des Etats, s’appliquent, depuis longtemps, à anticiper, prévoir des futurs possibles souhaitables ou des scénarios catastrophes et leurs conséquences territoriale et urbaine. Ces programmes d’études prospective pour les plus crédibles commandités autant par les grandes institutions mondiales que les gouvernements nous fournissent ainsi une littérature monumentale (sans compter la littérature science-fictionnelle). Y figure, naturellement, la société de participation du type néerlandais qui a bien été inscrite comme un horizon possible décliné en plusieurs scénarios établis sur le long terme, catastrophique ou euphorique. Plusieurs des plus pessimistes avaient anticipé la dégradation des finances publiques et le sécessionnisme de communes aisées refusant de prendre en charge le coût des équipements collectifs ayant comme conséquences d’une part, des infrastructures d’accès aux espaces socialement privilégiés, rentables, performantes et gérées par des opérateurs privés, et d’autre part, des infrastructures para-publiques de proximité dégradées au sein des quartiers populaires_; quelques grandes villes hyper-gentrifiées accueilleraient l’élite mobile transnationale, les retraités aisés mais aussi la classe des nouveaux esclaves, l’armée de travailleurs pauvres et précarisés des services à la personne, du tourisme de luxe, des transports, de la logistique, etc. Ce type de scénario est déjà bien amorcé au royaume des Pays-Bas_; le plus long terme est intéressant car les prospectivistes prévoient rien de moins, des espaces de relégation, des villes et leur territoire en général en bordure lointaine des mégapoles, là où devrait s'effectuer une égalisation sociale par le bas, propice à une remobilisation et à la redéfinition du contrat social local, engendrant à terme la naissance de nouveaux mouvements politiques visant à organiser localement la «_déglobalisation_»_; des mouvements alternatifs dominants les équilibres politiques de certaines villes déclassées, s’ingéniant à réinventer les manières de vivre, produire, consommer et d’habiter la ville ; ils prévoient la généralisation de l’engagement associatif et celle d’une économie axée sur les interconnaissances de proximité et l’ancrage local : formes d’entreprises autogérées, coopératives maraîchères et artisanales opérant sur la base de circuits courts, économie de troc, etc. Bref, ce type de scénarios – évoqué dans à peu près toutes les études de prospective concernant les pays post-industrialisés – imagine une société duale sur fond de fragmentation sociale, de ruptures et de processus d’exclusion, de dé-cohésions sociale et territoriale, dont les conséquences pourraient ainsi décomposer les pays en archipels communautaires [1].

Une vision d’avenir déjà théorisée, également, par plusieurs grandes figures du camp alternatif_: John Holloway, Bolo'Bolo, pour les plus célèbres, voire Le comité invisible, etc, - pour ne citer qu'eux - et Hakim Bey qui parle de zones libérées temporaires, «_en marge des laideurs sociales_», évoquée comme étant_:
«_une prolifération décentralisée de modes de vie expérimentaux, [...] enclaves indépendantes spécialisées dans le piratage de données, enclaves socio-démocrates vertes, enclaves Zéro-travail, zones anarchistes libérées, etc._»


Ou bien, selon l'anthropologue et militant anarchiste américain (figure de proue d'Occupy Wall Street), théoricien de la pensée libertaire, David Graeber (qui manifestement ne connaît pas l'expérience de Marinaleda) :
« Des bulles d’autonomie temporaires doivent peu à peu se transformer en communautés libres permanentes. Mais pour cela, ces communautés ne peuvent pas exister dans un isolement complet ; elles ne peuvent pas non plus entretenir une relation de pur affrontement avec tous ceux qui l’entourent. Elles doivent réussir, d’une manière ou d’une autre, à collaborer avec les systèmes économiques, sociaux ou politiques plus vastes qui les entourent. C’est la question la plus épineuse, parce que ceux qui ont opté pour un modèle d’organisation radicalement démocratique ont beaucoup de mal à s’intégrer sérieusement dans des structures plus larges sans contraindre leurs principes fondateurs à d’innombrables compromis.»
Direct Action ; An Ethonography. 2009.

Ainsi autant les idéaux des révolutionnaires autonomistes que les prospectives des experts néolibéraux se donnent un presque même horizon organisationnel, un sécessionnisme social territorial_: des zones en partie libérées du capitalisme et autonomes pour les premiers, des aires de relégation ou de survie pour les seconds. Et presque tous s’accordent, avec certes d’infinies variations, sur les grandes potentialités des territoires ruraux, ou péri-péri urbains, en marge des grandes villes_: ce serait donc, un retour de l’idéologie anti-urbaine, d'une_contre-urbanisation internationale forcée ou imposée et durable, au contraire d'un même phénomène s'étant déroulé autour de 1968 de migration hippie choisie et idéalisée mais éphémère.

Modèle théorique d'archipel alternatif qui existe déjà (sans évoquer ici les Zones à Défendre - ZAD) en Espagne depuis une trentaine d'années, au sein de la commune républicaine «_marxiste_» rurale de Marinaleda (sur le modèle lointain des premiers kibboutz socialistes), ou dans sa plus grande complétude au Chiapas mexicain, et qui, peut-être, un jour, sera celui des révolutionnaires, des mouvements radicaux anarchistes de l’Europe, pour qui la grande ville n'est - ou ne sera - plus leur cible et centre d’intérêt, mégapole abandonnée - pour un temps ou non, selon leurs théories ou leurs ambitions - aux redoutables forces du capitalisme et à sa promptitude à dégénérer les alternatives ennemies_; abandonnée comme l’est l’idéal du Grand soir, d’un mouvement populaire capable, ou susceptible de renverser le pouvoir, dont parle Guy Debord :
« Nous sommes séparés du mouvement ouvrier dégénéré, et des intellectuels qui sont à son service avec les armes de classe de la culture bourgeoise. Nulle part on ne diffuse une pensée, un goût, une morale révolutionnaire. Mais l’équilibre actuel ne pourra pas définitivement intégrer les forces déclenchées par le progrès technique, dont un nouveau tournant décisif s’est amorcé. Pas plus qu’il ne saura pleinement employer ces puissances disponibles, le capitalisme, avec ses variantes, en dépit de ses ruses pour le dressage d’un prolétariat consommateur, ne saura abolir la réalité de l’exploitation. Le mouvement révolutionnaire se reformera, et nous croyons que nos positions y participent.» Constant et la voie de l’urbanisme unitaire, janvier 1959.
Ou bien Michel Foucault :
« Les soulèvements appartiennent à l'histoire. Mais, d'une certaine façon, ils lui échappent. Le mouvement par lequel un homme seul, un groupe, une minorité ou un peuple tout entier dit : 'Je n'obéis plus', et jette à la face d'un pouvoir qu'il estime injuste le risque de sa vie - ce mouvement me paraît irréductible. Parce qu'aucun pouvoir n'est capable de le rendre absolument impossible : Varsovie aura toujours son ghetto révolté et ses égouts peuplés d'insurgés. Et parce que l'homme qui se lève est finalement sans explication ; il faut un arrachement qui interrompt le fil de l'histoire, et ses longues chaînes de raisons, pour qu'un homme puisse, réellement, préférer le risque de la mort à la certitude d'avoir à obéir.»
Inutile de se soulever ? Le Monde, no 10661, 11- 12 mai 1979.


[1] Phénomène existant d'ores et déjà aux Pays-Bas : la région rurale ouest de la Zélande jusqu'aux provinces d'Overijssel et d'Utrecht, est considérée comme la «_Bible Belt_» européenne (Bijbelgordel), le fief du parti politique réformé (Staatkundig Gereformeerde Partij protestants ultra-conservateurs), qui entre autres abominations, fût interdit aux femmes (comme leur droit de vote), qui s'oppose à l'homosexualité, l'avortement et aux rapports sexuels avant le mariage, à la vaccination, etc., mais fervent défenseur de la peine de mort. La doctrine du parti s’affirme fortement inspirée par la Bible. L’article 1er du programme de principes du SGP énonce l'objectif de la mise en place d’un « gouvernement de notre peuple reposant intégralement sur l’ordre divin révélé par les Saintes Écritures ». Les protestants orthodoxes disposent de leurs propres écoles, leurs propres journaux, leur propre mouvement de jeunesse, etc., et comptent nombre d'élus municipaux et à l'assemblée.


LABORATOIRE URBANISME INSURRECTIONNEL
yul akors
Septembre 2017
Edition n° 1
La brochure au format PDF- 500 pages 168 MO - est disponible

ICI (via google drive sécurisé)



SOURCES


PROVO KABOUTER KRAKER

Jaap Draaisma
Les squats aux Pays-Bas depuis 1945
avril 2010
http://multitudes.samizdat.net

Eric Duivenvoorden
Een voet tussen de deur - Geschiedenis van de kraakbeweging 1964 - 1999
Histoire du mouvement des squatters 1964-1999
2000

Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis
http://www.iisg.nl/index-nl.php

Christian Lindner
Squats en liberté
http://www.cafebabel.fr/article/17856/squats-en-liberte.html

Yves Fremion
Les Provos, 1965-1967
Matériaux pour l'histoire de notre temps.
1988

NEOLIBERAL CITY

Neil Smith
The New Urban Frontier : Gentrification and the Revanchist City
1996
New urbanism, new globalism : gentrification as global urban strategy
Antipode, 34
2002

Willem Schinkel
The Continuation of the City by Other Means
in : 2030: War Zone Amsterdam/ Imaging the Unimaginable
Open 2009 n° 18

BAVO
Urban Politics Now, Re-Imagining Democracy in the Neoliberal City
Ouvrage collectif
2007
www.bavo.biz

Actiegroep De Vrije Ruimte
http://www.vrijeruimte.nl/main.php

Merijn Oudenampsen
From social engineering to spatial engineering
2014

Wouter VAN GENT
Amsterdam condamnée à la densification
Constructif n° 35, 2013

Noémie Houard
Le logement social aux pays-bas. Vers la fin de la logique universaliste
de l’état-providence ?
Revue de l'OFCE, 2013

SOCIETE DE PARTICIPATION

Justus Uitermark
Longing forWikitopia: The study and politics of self-organisation
Urban Studies Journal
2015
http://www.justusuitermark.nl/

PHOTOS & ILLUSTRATIONS

Nationaal Archief
http://www.gahetna.nl

Gemeente Stadsarchief Amsterdam
https://www.amsterdam.nl/stadsarchief

Algemeen Nederland Persbureau
http://www.anp-archief.nl

Hans foto
https://hansfoto.wordpress.com

Two or Three Things I Know About Provo
http://2or3things.tumblr.com

PROVO images
http://provo-images.info/provo.html

Alan Smart
Rules for Breaking In
http://www.arpajournal.net


Documentaire

Joost Seelen
De stad was van ons (La Ville était à Nous)
1996
1:35:00 (néerlandais sous-titrage anglais)
http://www.documentairenet.nl/review/de-stad-was-van-ons/

Tino Buchholz
The Struggle for affordable Space in Amsterdam
2011 (English, 55min)
https://vimeo.com/49254956

LIENS

SPOK
https://speculanten.nl

Radar

https://radar.squat.net/en/events/city/Amsterdam


3 commentaires:

  1. Dingue ! Ca se passe à côté de chez nous (France) et personne n'en parle de la société de participation : Bravo & merci à vous...

    RépondreSupprimer
  2. Aïe Aïe : le modèle hollandais va donner des - mauvaises - idées à d'autres !

    RépondreSupprimer