FRANCFORT | Aéroport et Luttes Écologiques | 1964 - 2018



Evacuation de la ZAD
Novembre 1981
© Barbara Klemm


C’est le Notre-Dame-des-Landes allemand : l’aéroport de Francfort-sur-le-Main, fief de la Lufthansa et premier aéroport du pays, oscillant sur le podium européen entre la 2e et 4e place. A chaque décision prise par les autorités de son extension, et ce depuis 1964, un vaste mouvement populaire y répond, et la lutte continue encore en 2018, comme d’ailleurs dans d’autres villes menacées par leur aéroport dévoreur d’espaces le plus souvent boisé ou cultivé. A ce titre, les années de lutte des résistants de Francfort sont considérées en Allemagne comme une sorte de monument historique car en plus d’être la première de ce genre, de par sa longévité somme toute exceptionnelle – avec un âge d’or se situant dans les années 1980 -, de par le nombre de personnes opposées aux projets impliquées dans les dizaines de collectifs occupant plusieurs générations, cette longue lutte ainsi est présentée comme ayant contribué, avec celles des collectifs anti-nucléaires à l’émergence de l’écologie politique et à la naissance des Verts en tant que parti. Et nul n’oublie en Allemagne que cette lutte fut endeuillée par la mort d’un manifestant en 1981 puis de deux policiers tués par un militant en 1987.



Le cas de l’aéroport de Francfort est emblématique : malgré une résistance longue et acharnée d’une partie de la population de la région, la participation des militants des organisations écolo du pays, les gouvernements successifs qui décidèrent de ses extensions sont parvenus certes avec maintes difficultés à leurs desseins ; pas une seule lutte ne fut victorieuse, tous les projets d’extension, et de leurs aménagements connexes ont été réalisés : des terminaux gigantesques et vastes hangars pour le fret, de réparation et d’entretien du matériel volant, etc., des autoroutes, rocades et échangeurs, des vastes parkings asphaltés, des lignes de voies ferrées, etc., au détriment de la forêt et du cadre de vie et de la santé des habitants de l’agglomération. Les centaines de Bürgerinitiativencomités de citoyens - opposés à ses projets, et leurs sympathisants alignent défaite sur défaite, parviennent-ils au mieux à ralentir les projets programmés ; ils ont obtenu des mesures compensatoires que l’on peut qualifier de ridicule, et plus grave, n’ont entamé en rien les motivations des uns et des autres pour penser sereinement de futures extensions.

Car en effet, si les années de lutte des années 1980 avait été animé par des milliers de personnes, habitants de la ville et de la région et militants écolo du pays, si elle avait été approuvé par une large part de l’opinion publique et fait débat sur la place publique, ces années mythiques ont laissé place à une participation citoyenne n’ayant en aucune manière la force et la vigueur de celles d’antan, malgré les projets pharaoniques successifs décidés.

Pour les observateurs de la scène politique allemande, cette empathie est le résultat en partie de la transformation des collectifs et organisations pré-écologistes extraparlementaires en un groupe politique parlementaire ; les jeunes leaders de jadis intransigeant devenus hommes politiques négociant leur longévité et notoriété politiques en passant des alliances avec les partis traditionnels pour qui l’écologie n‘était pas – encore - au centre de leurs propos et est – toujours - reléguée loin derrière la question économique, ceux-là mêmes ont dé-naturé les grandes causes Die Grünen, jadis « Anti-Parteien-Partei » (parti anti-partis). Hans Günter Schumacher, écologiste et co-fondateur d’une vénérable institution indépendante, la Bundesverband Bürgerinitiativen Umweltschutz (BBU) fondée en juin 1972, prévenait des dangers pour les pré-ecologistes d’intégrer les Parlements qui signifiaient une soumission politique et la fin du mouvement, et il les assignait à agir au niveau des citoyens et à se cantonner dans l’opposition extra-parlementaire. Finalement, ces propos auront été prophétiques ; en exemple Daniel Cohn Bendit, ayant participé jadis à des manifestations contre l’extension de l’aéroport de Francfort, qui répondait en 2015 à un quotidien allemand, concernant une nouvelle extension du même aéroport, que, hein, franchement, un terminal c’est pas une centrale nucléaire… (« Terminal 3 ist kein Atomkraftwerk », Frankfurter Rundschau, 3 avril 2015).



Daniel Cohn Bendit perché sur un arbre
1980
© inconnu


LES ORIGINES


Le plus remarquable dans l’histoire politique [ouest]-allemande, est que l’origine de ce mouvement contestataire protéiforme contre l’extension de l’aéroport de Francfort et l’édification des centrales nucléaires en particulier, n’est pas du fait d’un groupe politique ou bien extra-parlementaire, ou même d’associations de défense de la Nature – parfois d’ailleurs de droite ou largement conservatrice dans le sens péjoratif du terme -, l’origine de ce qui constituera les Verts et de maintes organisations environnementalistes est à trouver dans les Bürgerinitiativen – littéralement : Initiatives Citoyennes. Qui n’ont pas d’équivalent en France (ou très lointainement des Groupes d’Actions Municipaux). Dieter Rucht retient la définition simple d’un groupe de recherche de l’Université Libre de Berlin, selon lequel les initiatives de citoyens sont :
« une forme civile d’auto-organisation collective délimitée socialement, dans le temps et par son objet, et ayant pour objectif d’imposer directement et publiquement leur participation au processus de décision ».
Planung und Partizipation: Bürgerinitiativen als Reaktion und Herausforderung politisch-administrativer Planung, 1982.

Bernd Guggenberger les désigne ainsi :

« Les initiatives de citoyens sont des regroupements de citoyens spontanés, généralement limités dans le temps et organisés de façon peu contraignante, qui se manifestent en dehors des institutions traditionnelles et des formes de participation offertes par la démocratie représentative des partis. Ils se forment généralement en raison de circonstances concrètes pour lesquelles ils se perçoivent comme concernés directement. Ils s’efforcent de trouver des remèdes allant dans le sens de leur demande, soit par leurs propres moyens, soit en lançant des campagnes d’opinion publique et en exerçant une pression politique. »
Bürgerinitiativen in der Parteiendemokratie : von der Ökologiebewegung zur Umweltpartei, 1980.

Ce mouvement protéiforme est à l’origine principalement l’émanation de la petite et moyenne bourgeoisies, de la classe moyenne montante et ces premiers collectifs comptaient donc que très peu d’ouvriers. Aux communautés et aux collectifs d’alternatifs de la contre culture, s’ajoute la rébellion politique formant la vague de fond de l’ Ausser-Parlementarische Opposition (Opposition extra-parlementaire) et se greffe une opposition plus feutrée de jeunes professionnels des professions libérales et artistiques. Les études sociologiques démontrent que par leur éducation, expérience de la vie sociale, disponibilité en temps et moyens, les premiers membres des Bürgerinitiativen se détachent de l'ensemble de la population. Mais l’on trouve également d’autre types d’Initiatives Citoyennes ; les ouvriers dans certaines régions industrielles ou villes minières constituèrent à partir du milieu des années 1970, des Arbeiterinitiativen – des Initiatives Ouvrières – engagées hors syndicats, sur le modèle des Initiatives Citoyennes, elles pour le droit au logement ouvrier afin de lutter contre la vente-privatisation de leur logement appartenant aux grandes entreprises possédantes, à l’augmentation substantielle des loyers, aux opérations de démolition-spéculation. Toutefois, si les Arbeiterinitiativen ne constituèrent pas un mouvement aussi d’envergure et d’ampleur que les Bürgerinitiativen, elles alimenteront la contestation citoyenne émanant de toutes les couches sociales du pays, et obtiendront des municipalités de très nombreuses victoires pour la préservation de leurs cités ouvrières, et leur rénovation.


Les Initiatives de Citoyens naissent au sein de la contestation de la nouvelle génération post seconde guerre mondiale, de la révolte étudiante et des milieux alternatifs, de la Nouvelle Gauche. Les Bürgerinitiativen se rattachent également à la grande tradition allemande de constituer des associations, collectifs et groupes de pression, qui dans le domaine de l’urbanisme et l’architecture s’exprimaient au sein des associations de défense ou de la protection de la nature – et pas encore de l’environnement -, de riverains propriétaires organisés au sein des comités de quartiers (Betroffenenvertretung) et de défense des locataires, etc. ; des associations traditionnelles dont le fonctionnement et les tactiques étaient en décalage avec l’ampleur des bouleversements urbano-architecturaux apportés par la démolition-reconstruction, la ré-industrialisation, puis la construction de grandes infrastructures de transports.


Organisations

Les Bürgerinitiativen ont profité également des expériences de l’important mouvement pacifiste et apolitique Ostermarsch – du nom des marches de protestation qu’il organise lors du week-end de Pâques – exigeant un désarmement nucléaire mondial ; sa naissance en 1960, s’effectue également en dehors de toute institution et de tout parti. Cependant, il s’engagera fermement contre la guerre du Vietnam, et militera contre la guerre, le militarisme et l’industrie de l’armement, et organisera dans tout le pays notamment à partir de 1967 des manifestations réussissant à mobiliser 150.000 personnes. De par le nombre d’adhérents et de sympathisants, ce mouvement extra-parlementaire, mais agissant toujours dans la plus parfaite légalité, bénéficiait d’un réseau national efficace ; il aura été ainsi le précurseur, et non le modèle, de futures organisations de la Nouvelle Gauche et certaines organisations profiteront de leurs expériences, soutien logistique et de communication.

Dans une démarche comparable, la fédération des Bundesverband Bürgerinitiativen
Umweltschutz (BBU), fondée en juin 1972, intègre l’écologie dans une démarche politique, proche de la gauche et du Sozialdemokratische Partei Deutschlands (Parti social-démocrate d’Allemagne, SPD) ; dans chaque lander, il organise et apporte son soutien logistique pour la tenue de manifestations, de campagnes de boycott, de grèves, et n’hésite pas à franchir le seuil de la désobéissance civile, etc. La fédération édite également des brochures et analyse les positions des candidats aux différentes élections. Outre la présence des grandes organisations internationales dévouées à la cause écolo (WWF, Green Peace, etc.), naissent de nombreuses autres au niveau du pays : c’est à Frankfort qu’est déclaré en 1975 l’acte de naissance du BUND (Bund für Umwelt-und Naturschutz Deutschland), une association fédérale incontournable dans le mouvement écologiste ouest-allemand construite sur les bases du Bund Naturschutz-Bayern (Union bavaroise de protection de la nature) fondée en 1913. Toutes devaient cependant faire face à une très forte concurrence autant avec les organisations de l’extrême gauche que des énergies militantes déployées par les actives Bürgerinitiativen, et pour cela, accorder autant de place à la thématique du cadre de vie et de l’environnement qu’à celle initiale de la « protection de la nature ».

C’est bien le mouvement informel des Bürgerinitiativen, et notamment celles protestant contre les installations nucléaires et les grandes infrastructures – dont l’extension des aéroports -, entre autres qui incite à la création du Bund für Umwelt-und Naturschutz Deutschland aussi bien que de l’Öko-Institut fondé en 1977, qui s’est fixé la tâche d’être une force d’opposition scientifique en fournissant – justement - aux Bürgerinitiativen et autres organisations de contestation, des arguments scientifiques et juridiques capables de contrecarrer les rapports des experts et avocats, et les discours des politiciens défendant des projets contestés.

Provo

D’une certaine manière, les groupes alternatifs de l’Allemagne de l’Ouest prendront comme modèle, en l’adaptant au contexte de leurs villes, les mouvements néerlandais Provo, puis Kabouter, actifs à Amsterdam à partir de 1964, véritables précurseurs de l’écologie urbaine en Europe, eux-mêmes inspirés par le mouvement hippy des USA, à qui l’on doit un nouveau modèle de planification participative l’« advocacy planning », dont l’un des objectifs est d’assister les couches les plus défavorisées matériellement et politiquement de la population en leur assurant une certaine participation au processus des décisions notamment dans le domaine de l'habitat et des services. Comme à Amsterdam, le monde alternatif pacifique en Allemagne, tout du moins pour nombre de groupes, l’idée est d’inventer avec les habitants d’un quartier, d’une ville, menacés par des opérations de démolition reconstruction, de nouvelles formes de luttes, d’actions et, au-delà, de manière de vivre ensemble.


Le leader Provo Kabouter Roel Van Duijn
© Ruud Hoff
16 oktober 1969


La Kommune

La Kommune 1, à Berlin, sur le modèle néerlandais Provo en leur empruntant leurs actions médiatiques provocatrices représente son caractère le plus extrémiste et le premier à avoir mis en avant le système de la vie en communauté comme moyen de dépasser le mode de vie bourgeois. Lieu de rencontres, la Kommune de Berlin verra défiler nombre des futurs leaders de l’ Ausser-Parlementarische Opposition (Opposition extra-parlementaire) et de la Fraction Armée Rouge (RAF).

Jugée comme une expérience petite-bourgeoise sans conséquence politique, par les groupes de la Nouvelle Gauche, la Kommune berlinoise incitera cependant d’autres groupes et collectifs à la vie en communauté ; les plus engagés se regroupent au sein de collectifs communautaires tendance libertaire dont les membres pour beaucoup vivront ensemble dans des Wohngemeinschaften – loués ou squattés –, organiseront des Selbsthilfegruppen (groupes d’entraide sociale), des crèches, et dans la même veine seront également nombreux à ouvrir des bars, librairies ou maisons d’édition alternatifs, des ateliers et entreprises de vente ; se tissent alors de solides réseaux de solidarité ou d’affinité renforcé notamment par les fanzines qu’ils éditent. Les plus radicaux, spontanéistes lassés des grandes conceptions politiques, veulent porter la lutte sur le terrain du quotidien et s’attaquer à la transformation immédiate des rapports sociaux. Des actions sont développées à partir de ce point précis : occupations d’immeubles, organisation de centres d’information et de formation alternatifs et de travail éducatif auprès de jeunes délinquants, d’apprentis. Dans les premiers Kinderladen, apparus à Berlin-Ouest en 1968, ce sont parents et enfants qui mettent sur pied un nouveau type de pratique pédagogique, à partir d'un programme d'éducation anti-autoritaire. Ces « crèches sauvages » et les jardins d'enfants « anti-autoritaires », et au-delà leur prise en charge au sein des Wohngemeinschaften aura été en grande partie initiée par Katarina Hammerschmidt, future militante de la RAF et mère d'un enfant. Dans d’autres domaines, et sous des horizons plus feutrés politiquement, des éditeurs, artistes, avocats, médecins, cinéastes et architectes, etc., se groupent en « collectifs socialistes de travail ».


Multitudes


Les étudiants, les universitaires et intellectuels, les jeunes diplômés entrant dans la vie active ou professionnelle, mais aussi les marginaux qui d’une manière ou d’une autre participent aux mouvements de contestation des années 1960 inventeront autant un nouvel art de vivre en communautés que de nouvelles tactiques et pratiques pour s’opposer aux décisions autoritaires de l’État. Qui se caractérise par la fin de la résignation individuelle au nom du bien commun ou de la raison d’État, et la renaissance de la désobéissance civile. Dans le domaine des luttes urbaines et pour le droit au logement, en particulier, s’opéra la convergence des traditionnelles associations de défense, qui se composent en partie d’un électorat plutôt conservateur, et d’une manière – très – générale plutôt porté par la défense de son propre bien, de son cadre bâti, de son quartier – dans le sens NIMBY -, des habitants en lutte, et des collectifs et groupes anarchistes, communautaires, alternatifs et de la Nouvelle Gauche davantage animés par l’idéal de la collectivité, de la communauté, du bien commun ; à la masse des premiers se conjugue l’inventivité, la provocation et le caractère social des seconds, ensemble contre les projets destructeurs des municipalités, des lander et de l’État. D’une certaine manière, les conservateurs emprunteront à ce nouveau monde, à cette nouvelle génération, leurs méthodes – c’est-à-dire, la désobéissance civile festive – et l’idéal de la citoyenneté, de la démocratie de base et de l’activisme contre les décisions autoritaires et unilatérales des gouvernants. Car les Bürgerinitiativen n’ont pas seulement permis l’éclosion du mouvement écolo, elles ont également contribué à faire admettre aux politiciens, à l’opinion publique, l’idée d’une Basisdemokratie, une démocratie de la base plus directe, plus participative, celle d’un engagement citoyen censé être entendu par les décideurs et pris en compte.

Au total la révolution culturelle a fécondé la Nouvelle gauche en l’obligeant à élargir le concept d’oppression et à envisager des rapport différents non seulement entre les citoyens et les pouvoirs politiques, mais aussi entre les sexes et entre l’homme et la nature.

De fait, plusieurs types de Wohngemeinschaften se forment en fonction du degré de radicalité ou d’affinité politiques de leurs membres. Et la prolifération des groupes de révolte culturelle et politique, jaloux de leur indépendance et attachés à leurs causes, et la tendance d’une fraction large des révoltés ou résistants culturels à assimiler la libération personnelle à une subversion politique, la naissance des groupes révolutionnaires armés, allaient hâter la décomposition du mouvement par les profonds désaccords entre activistes politiques. Mais tous, à leur manière, inventent et partagent des modes de vie communs, un répertoire politique, un langage radical, des formes d’action en rupture totale avec la mobilisation ouvrière et syndicale. Et ce vaste mouvement essaimera dans de très nombreuses villes ouest-allemandes, jusque dans leurs centres historiques et non à la marge ; au contraire de la France, dans cet esprit d’un « retour à la terre », anti-urbain qui s’est développé non dans les villes, mais dans les communautés rurales souvent éloignées, voire isolées volontairement des grandes villes.


La lutte armée

C’est un point particulier, que les historiens en urbanisme occultent, que l’existence en Allemagne de l’Ouest, de groupes armés révolutionnaires qui jouèrent un rôle d’importance dans la vie politique du pays et de l’Europe ; la Fraction Armée Rouge (Rote Armee Fraktion – une guérilla urbaine active pendant 28 années en Allemagne de l'Ouest, puis en Allemagne après la réunification, de 1970 à 1998), les
Tupamaros-Berlin-Ouest (1968), les Revolutionäre Zellen (Cellules Révolutionnaires, 1970), le groupe « Rote Zora » (Zora Rouge) et le Mouvement du 2 Juin (1971).


La Rote Armee Fraktion en ciblant les bases, intérêts militaires américains – impérialistes – rappelait au peuple allemand qu’il avait été, peu de temps auparavant, victime des mêmes bombardements meurtriers qui détruisaient méthodiquement les campagnes du Vietnam et du Cambodge ; d’autant plus qu’une base américaine implantée à Heidelberg disposait de l'ordinateur central coordonnant tous les bombardements américains au Nord Viêt-Nam (le 24 mai 1972, un Commando de la RAF attaque à l'explosif cette base et parvint à le détruire et les bombardements sont interrompus pendant quelques jours et cette action aura un retentissement immense).

Dans l’ensemble, la Gauche extra-parlementaire critiquait et condamnait le recours à la violence sur les personnes et affichait un pacifisme assumé mais agressif ; cela étant, les révolutionnaires bénéficiaient d’un très large soutien, ou de capital de sympathie d’une grande par des intellectuels de gauche, qui n’hésitaient pas à critiquer le système répressif que l’État - « Polizei-Staat » - opposait à la violence révolutionnaire cautionné par les grands quotidiens conservateurs, et les débats concernant les conditions d’emprisonnement inhumaines – puis le meurtre en cellule – des premiers prisonniers leaders de la Rote Armee Fraktion, agitaient le spectre d’une démocratie, bouclier américain contre l’URSS, qui en premier lieu occultait systématiquement son passé nazi par tout un arsenal institutionnel, économique, social et psychologique, voire qui y puisait de mêmes mécanismes répressifs. A ce titre, de nombreux philosophes du monde entier soutenaient s’indignaient, Jean Genet en France, sans pour autant partager les idéaux révolutionnaires de la RAF, écrivait ainsi à propos d’ « une Allemagne imposée par l'Amérique et dont la bourgeoisie, enorgueillie par les exploits du deutschmark, se croit tenue pour quitte du nazisme grâce à son anticommunisme » :

« Il est du reste évident que l'opposition de l'Allemagne fédérale à tout parti communiste ouvert est dans une grande part responsable de l'existence de la « RAF » qui prouve, de façon éclatante, que la social-démocratie est démocrate dans ses discours, inquisitoriale quand elle le veut. Et inquisitoriale — avec tortures ‘propres’, ‘raffinées’, grâce aux techniques modernes — inquisitoriale sans remords, sans troubles. […] Mais accuser le gouvernement allemand, l'administration allemande, la population allemande, qu'est-ce que cela signifie ? Si les USA n'étaient pas présents physiquement en Allemagne, si leur ambition n'avait pas atteint cette enflure, si l'Europe n'avait pas, clairement ou non, assigné à l'Allemagne de l'Ouest une fonction policière face à l'Est, cette aiguille qu'est la RAF dans la chair trop grasse de l’Allemagne serait peut-être moins aiguë et l'Allemagne moins inhumaine. Si l'on veut, je crois voir ici un double phénomène de mépris. L'Allemagne cherche — et dans une certaine mesure réussit — à donner de la RAF une image terrifiante, monstrueuse. D'autre part, et par le même mouvement, le reste de l'Europe et l'Amérique, en encourageant l'intransigeance de l'Allemagne dans son activité tortionnaire contre la RAF, cherchent, et dans une certaine mesure réussissent à donner de l'Allemagne ‘éternelle’, une image terrifiante, monstrueuse.»

Mais le capital de sympathie – voire d’admiration - que pouvait éprouver la Nouvelle Gauche envers ses prisonniers devenus martyrs, s’amenuisa au fil du temps, tant il est vrai qu’au fur et à mesure de l’ampleur des actions meurtrières des révolutionnaires, qui touchèrent des innocents civils ou de simples soldats appelés, et du niveau sur-élevé de la répression, en particulier à partir de janvier 1972 avec le « Radikalenerlaß » (« décret contre les extrémistes ») [1], nombre de sympathisants à la cause anti-impérialiste, militants au sein de collectifs de l’extrême Gauche décideront de s’en éloigner – ou après un séjour en prison - pour rejoindre pour beaucoup l’activisme des Bürgerinitiativen, puis au fil du temps la cause écologiste au sein Die Grünen, seul parti politique du pays à s’opposer ouvertement à l’installation des missiles américains Pershing puis Cruise sur le sol allemand.

Ses anciens militants radicaux apportèrent au sein de ces groupes pacifistes une certaine expérience pour l’organisation d’un groupe ou d’actions, et d’une manière plus générale, l’héroïsme ou l’abnégation des révolutionnaires incitait les militants du camp pacifique à davantage d’amplitude et de détermination dans leurs actions. De même, si dans un premier temps les membres de la RAF étaient majoritairement issus des classes aisées, voire de la haute bourgeoisie, le mouvement révolutionnaire vit apparaître dans ses rangs de jeunes militants des classes populaires, abandonnant pour beaucoup la délinquance ou l’oisiveté pour la lecture des œuvres marxistes et leurs mises en application. Certains militants évoquent ainsi des effets à long terme de la politisation d’une partie de la jeunesse non aisée – rappelons que la délinquance juvénile était un problème bien réel dans le pays du miracle économique -, de par son engagement au sein de la mouvance révolutionnaire ou plus simplement par une analyse de la situation.

Mais en fin de compte, la défaite du mouvement révolutionnaire et son radicalisme, imposèrent une culture politique rejetant définitivement la violence au profit de la désobéissance civile ; anti-nucléaires, pacifistes et anti-militaristes, féministes, etc., et les premiers écologistes considéraient moins l’État comme une entrave insupportable à surmonter, qu’un bastion à conquérir par la voie légale et le vote, par la démocratie participative ; qui donna naissance à partir du milieu des années 1970, aux premiers partis politiques écolo se présentant aux élections.


K-Gruppen


Le Kommunistische Partei Deutschlands (KPD), le parti communiste est interdit en 1956 par le Conseil constitutionnel de la République fédérale ; ses militants non grata sont invités à rejoindre donc la République Démocratique d’Allemagne s’ils désirent persister dans leurs croyances communistes et, pour les autres, l’État engage une sorte de chasse aux rouges sorcières, en leur interdisant, par exemple, des postes dans la fonction publique. L’interdiction est levée après 1968 et naissent différentes formations communistes dont le Deutsche Kommunistische Partei (DKP), fondé à Francfort le 25 septembre 1968 par d’anciens membres du KPD. Mais à cette époque où le régime soviétique est perçu comme totalitaire par la Nouvelle Gauche, parallèlement, se forment des groupuscules tentant d’inventer un nouveau type de communisme avec certains groupes pour modèle le KPD de la République de Weimar, inspirés par le maoïsme : les « K-Gruppen » (« K » pour Kommunistisch) qui seront sensibles aux idées des nouveaux mouvements sociaux mais également ouverts aux enjeux écologiques, tout en resituant dans leurs discours la lutte des classes. Les « K-Gruppen » pour certains participeront aux grandes luttes écolo, et aux manifestations, et ils ont été en première ligne contre les forces de l’ordre, souvent en provoquant la violence. Bien que très actifs, leur popularité resta en-deça de leurs espérances. Dès 1976, le mouvement commence à s’effondrer sous les coups de la répression qui frappe alors les squats, dont les occupants illégaux sont suspectés d’appartenir ou de venir en aide aux groupes de lutte armée. Certains groupes se dissolvent ou pour une poignée tentent de ré-orienter leurs programmes et notamment vers l’écologie politique.


RESISTANCES


Ainsi après avoir été expérimenté dans les années par les milieux alternatifs, au début des années 1970, des milliers de Bürgerinitiativen se créent. Elles s'attaquent à tous les aspects de la vie socio-économique, culturelle, politique. Au milieu des années 1970, Lilian Klotzsch et Richard Stöss comptabilisent entre 15.000 et 24.000 initiatives de citoyens qui agissent dans les domaines de l’habitation et des loyers, des écoles et jardins d’enfants ou de la jeunesse et des groupes marginaux ainsi que des installations communales ; entre 3.000 et 4.000 s’emploient à lutter dans le domaine de la protection de l’environnement.
« Die Grünen » in : Richard Stöss (éd.), Parteienhandbuch. Die Parteien der Bundesrepublik Deutschland 1945-1990, Band 3, Opladen, Westdeutscher Verlag, 1983.

Évidemment, il serait faux de considérer que ce vaste mouvement de contestation a été un moment idyllique populaire, car au sein du mouvement des Bürgerinitiativen et de son histoire, ne sont pas exempts les luttes urbaines ou écologiques préoccupées par la défense d’intérêts particuliers, qui utilisèrent les notions de citoyenneté et de démocratie directe sans pour autant être animées par le bien commun, par la collectivité. Car en effet, c’est bien également une des motivations principales des anarcho-communautés hollandaises et allemandes, sur le modèle américain, d’exiger la prise en compte de l’épanouissement individuel par rapport aux institutions et aux mœurs, et paradoxalement à la collectivité et à la communauté : l’autonomie de la personne doit coïncider avec la communauté retrouvée, idéal s’affirmant contre une société composée d’agrégats d’individus isolés conformistes dépourvus de véritables sens communautaire.

De même, le terrain de lutte n’est plus l’usine et la défense des travailleurs, mais des consommateurs et des usagers – des biens comme des espaces - des services publics et privés. En cela, les Bürgerinitiativen marquent avec d’autres nouveaux mouvements sociaux « neue soziale Bewegungen », la transition vers la société post-industrielle.



URBANISME SOCIALISTE




La République de Weimar (1918 – 1933) est l’occasion pour la partie culturellement la plus avancée de l'avant-garde des architectes socialistes de tenter de résoudre la crise du logement, repenser le développement urbain et la gestion des villes, en inventant et en expérimentant de nouvelles techniques de construction mais aussi de rationalisation et d’industrialisation modernes. La Nouvelle Architecture (Neues Bauen) représente un moment unique dans l'histoire de l'architecture et de l'urbanisme, car en effet, elle est la résultante, à Francfort en particulier, d’une volonté commune d’unir les instances du pouvoir administratif, le travail intellectuel des concepteurs et des techniciens, mais également des sociologues et penseurs, en relation étroite avec les domaines des Arts, et en s’imprégnant des recherches d’autres instituts de la République (le Bauhaus, par exemple) et d’autres pays (l’URSS et les Pays-Bas en particulier), et enfin, des directeurs de grandes industries – dont Walter Rathenau - dont le rôle fut essentiel pour notamment financer les nouveaux quartiers ou cités d’habitation destinés à leurs employés.



Le renouvellement intellectuel s'impose dans toutes les disciplines liées au domaine de l'idéologie. Ainsi, l’Ecole de Francfort est née en 1923 avec la fondation de l’Institut für Sozialforschung (Institut de Recherches Sociales) voué à l’étude critique des phénomènes sociaux. Les plus grands penseurs s'y retrouvent dont notamment Theodor Adorno, Max Horkheimer, Hebert Marcuse et Walter Benjamin qui proposent une analyse critique des sciences sociales dans une perspective néo-marxiste, et certains s’intéressaient certes timidement à l’écologie. Adorno et Horkheimer analysaient ainsi le processus de domination de la nature par l’homme qu’ils considéraient comme l’une des caractéristiques fondamentales de la civilisation occidentale. Walter Benjamin émettait une critique de l'idéologie productiviste du « progrès » ainsi que l'idée d'une exploitation « socialiste » de la nature ; dès 1928, dans le livre Sens unique, il écrivait : « Les plus vieux usages des peuples semblent nous adresser comme un avertissement : nous garder du geste de cupidité quand il s’agit d’accepter ce que nous reçûmes si abondamment de la nature ». Il faudrait« montrer un profond respect » pour la « terre nourricière » ; si un jour « la société, sous l’effet de la détresse et de la cupidité, est dénaturée au point de ne plus recevoir que par le vol les dons de la nature, […] son sol s’appauvrira et la terre donnera de mauvaises récoltes. » Et en proposant une réhabilitation de Fourier, il rêvait « d’un travail qui, bien loin d’exploiter la nature, est en mesure défaire naître d’elle des créations qui sommeillent en son sein ». (Thèses sur la philosophie de l’histoire, 1940).

La Neues Bauen est idéologiquement anti-capitaliste et anti-urbaine, et d’autre part condamnée à l’être ; car son idéal de bâtir des siedlungen, des noyaux résidentiels semi-autonomes à la périphérie parfois éloignée des villes, est conditionné par le faible coût des terrains à acquérir dans des zones délaissées par les spéculateurs et, d’autre part, il peut être compris comme une réponse à Walter Benjamin et au socialisme romantique du sociologue Ferdinand Tönnies, un hymne à la « communauté » des villages pré-industriels, l'unité parfaite de la volonté humaine fondée sur le consensus, en faisant appel à la saison mythique où l'homme et la nature n'étaient pas encore en opposition.




Contre la grande ville inhumaine, où s’entassait dans d’inhabitables casernes la classe ouvrière, les noyaux résidentiels satellites de la Neues Bauen leur offrent de grands espaces verdoyant, sains et aérés, de loisir, de détente et de sports, et plus pragmatiquement, des jardins potagers communs ou individuels à cultiver.
L’architecte Ernst May établi à Francfort occupe le poste extraordinaire de Dezernent für Bauwesen : il dirige avec son équipe de collaborateurs, en symbiose avec le pouvoir politique, les bureaux municipaux qui ont en charge la construction. Il supervise l'ensemble de l'activité du bâtiment à Francfort ; il est l'auteur de l'extension du plan régulateur ; le vice-président puis le président des deux entreprises du bâtiment, dont la municipalité possède 90 % du capital, qui sont chargées de l'édification des nouvelles Siedlungen. Avec son équipe, il réalisera notamment les célèbres Siedlungen modèles de Praunheim et de Römestadt, en collaboration étroite avec le paysagiste Leberecht Migge, associé à de très nombreuses réalisations de siedlungen en République de Weimar ; il est surtout un théoricien reconnu et apprécié pour ses écrits sur le « vert social », l’agriculture urbaine et l’agriculture d’auto-subsistance, les rapports entre ville et campagne, et déjà, pense le recyclage des eaux et des déchets urbains. Plutôt que de se cantonner à sa spécialité, Migge interroge plusieurs disciplines, champs de connaissance conjugués à différentes échelles : la région métropolitaine, l’urbanisme et ses réseaux, le grand paysage, l’architecture, la géomorphologie, et la biologie appliquée au jardin.







Ainsi sa collaboration avec Ernst May pour les siedlungen de Francfort est fructueuse. Sur les coteaux de la petite vallée de la Nidda où s’implantent plusieurs Siedlungen en harmonie avec le grand paysage, Migge imagine une ceinture de jardins familiaux afin de marquer une transition paysagère entre la plaine cultivée et les bâtiments, il s’occupa également des aménagements urbains au sein des nouvelles cités notamment pour atténuer l’homogénéité parfois brutale, voire la monotoie des grands bâtiments d’habitations, y introduire de l’hétérogénéité par les plantations, et un travail subtil de promenades et passages piétons jouant avec la topographie du terrain, de la cité jusqu’aux rives de la Nidda.

Les jardins ouvriers ou familiaux sont d’une importance capitale pour Migge, comme apports nourriciers pour les familles appauvries par la crise, et il les dimensionne avec exactitude en fonction de leur rendement en légumes et en fruits pour les besoins d’une famille. Au-delà, il proposait pour le villes, l’avènement d’une agriculture périurbaine composée de petites exploitations et fonctionnant par un système d’entraide. Dans le même sens social, les parcs et jardins urbains sont avant tout, selon lui, des lieux de rencontres et de sociabilité, avant toute autre considération. Plus tardivement, il s’occupa de concevoir des colonies agraires aux abords des grandes villes, dont Berlin : aux grands domaines cultivés par des agriculteurs, Migge leur accolait des communautés semi-autonomes de citadins ; à la fin de sa vie, il s’engagea dans le programme anti-urbain du « retour à la terre » annoncé par Hitler, mais les dirigeants nazis n’accordèrent que peu d’attention aux idées farfelues de ce vieil homme au passé socialiste. Il décède en 1935 ; oublié, ses écrits intéresseront les écologistes des années 2000.





URBANISME POPULAIRE


En Allemagne de l’Ouest la technocratie planificatrice exigeait la destruction, la table rase totale, de quartiers entiers historique ou anciens, vétustes ou non, pour l’édification de la ville moderne, aérée, saine, motorisée, connectée au monde et pourvue, en l’occurrence d’un aéroport que l’on souhaite le plus proche possible.
Grossièrement trois domaines de la gestion autoritaire de l’espace débloquent la résistance populaire : l’opposition aux rocades et autoroutes urbaines (Stadtautobahnen) et au-delà de la place accordée à l’automobile dans la ville, l’extension d’aéroports proches des villes, et la destruction massive des vieux quartiers d’habitations dans les centres-villes.

Face à l’offensive des planificateurs, à leur arrogance, les Initiatives citoyennes contre-attaquent. Les projets sont mis en cause, des contre-projets sont élaborés ; en même temps qu’ils exigent des autorités tel ou tel service ou équipement de proximité, ou un droit de participation et de décision pour les projets d’urbanisme par exemple. Les aménageurs et les politiques se trouvent devant un réel pouvoir d'autant plus difficile à saisir, qu'il est diffus, indépendant des pouvoirs traditionnels établis. Non-institutionnalisées, au-dessus des partis politiques « ùberparteilich », jalouses de leur liberté de mouvement, les Bürgerinitiativen gagnaient chaque jour plus de crédibilité. D’autant plus que les médias locaux et nationaux, qu’ils soient critique ou non, leur offraient une extraordinaire visibilité et en retour, une vitalité.

A Francfort, en exemple, contre les nuisances – bruits, pollution, parcours piéton, etc. - faites par la construction de grands axes routiers éventrant les quartiers, s’organisaient à partir de 1973, la résistance active au sein des « Straßeninitiativen », des comités de rue (la Bewohnerinitiative Klüberstraße (le comité des riverains de la rue Klüber) ou de la Bürgerinitiative Bleichstraße (initiative de citoyens de la rue Bleich) ou bien encore la Bürgerinitiative Unmenschliche Autobahn (Comité de citoyens autoroute inhumaine). Les méthodes employées pour annoncer leur mécontentement évoquent bien un certain degré de désobéissance civile mais également festif : panneaux et draps de protestation tendus sur les façades d’immeubles, manifestations se terminant en festin, pic-nic ou fête pour bloquer la circulation. L’on n’hésite pas, bien sûr à se fédérer avec d’autres Initiatives citoyennes, et ainsi se forma une Aktionsgemeinschaft Innenstadt (« groupe d’action centre ville ») proposant aux habitants concernés une réflexion sur le centre-ville de Francfort.


Squat

Si les associations traditionnelles s’occupaient à l’origine quasi exclusivement de défendre leur territoire menacé, la mouvance contre-culturelle et alternative se préoccupe elle du caractère social des politiques urbaines municipales, en luttant, par exemple, contre la destruction de zones d’habitations vétustes comportant de nombreux squats, qu’ils soient sociaux ou culturels, au nom d’un urbanisme régénérateur profitant en fait, aux acteurs de la spéculation. Nombreuses ont été les manifestations d’habitants dénonçant de telles opérations immobilières, et s’organisaient les associations de locataires (Mieterverein) qui avaient missions bien précises : défendre le droit des locataires et offrir des conseils juridiques à leurs adhérents, pour améliorer leur situation ou pour leur maintien dans les immeubles réhabilités. Nombreuses également étaient les occupations illégales, les squats (besetztes Haus) se transformant parfois en maisons communautaires (Hausprojekt),
et afin de les pérenniser et de défendre le droit au logement, se constituaient également des collectifs d’alternative Mieterverein qui s’occupaient de les légaliser, et d’autre part de sensibiliser et d’informer le voisinage, les habitants d’un quartier sur des questions urbaines plus générales. Là encore, les mouvements néerlandais de squatters – les Krakers – feront modèle, et leurs représentants seront invités régulièrement en Allemagne pour faire partager leurs expériences ; d’ailleurs les squatters allemands reprendront leur sigle – un cercle barré d’un éclair -, qui deviendra bientôt international.

A Francfort, le comité Aktionsgemeinschaft Westend tente, à partir de 1969, de sauver le quartier de la démolition en négociant avec les autorités administratives compétentes et en organisant des manifestations contre la destruction des logements. Ils s’opposent aussi à l’altération du profil du centre-ville et du tissu social ainsi qu’à la flambée des prix des loyers et à la vente des appartements non menacés au détriment des locataires. De façon moins conventionnelle, à partir de 1970, des victimes de la pénurie de logement – des étudiants et des travailleurs étrangers notamment – investissent les immeubles à l’abandon de Westend pour lesquels les propriétaires refusent toute location et espèrent une expropriation plus lucrative. Les squatteurs, souvent politiquement à l’extrême gauche, s’organisent ensuite eux-mêmes en comités, sous la forme de « conseils d’immeubles » (Häuserrat) et tentent de s’attirer le soutien de l’opinion publique ainsi que des aides matérielles et financières, pour réaménager les appartements et se protéger contre les tentatives d’évacuation.



ECOLOGIE POLITIQUE


De l’idéologie anti-urbaine qui s’exprime dans de nombres agglomérations allemandes, avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, à l’écologie politique, le chemin est court, bien plus qu’en France plus disposée et inspirée par la culture méditerranéenne urbaine. Au-delà, l’Allemagne se caractérise par une conscience écologique traditionnellement implantée au cœur de la société : la préservation de l’environnement au profit des générations à venir est ainsi un principe essentiel intégré à la Constitution (Article 20a de la Loi Fondamentale du 23 mai 1949).

Mais l’écologie politique s’est également invité en Allemagne à partir de 1965 à travers les dénonciations faites à l’encontre des bombardements de l’US Air Force au Vietnam, pour qui la destruction de la Nature représentait un objectif premier (après le traumatisme de la seconde guerre mondiale, les bombardements de la capitale nord-vietnamienne, Hanoï, seront limités ; ceux tentant de détruire les digues protégeant les crues de son fleuve, susceptibles d’inonder la grande plaine et la ville seront interdits par l’ONU, selon les conventions en vigueur). Les manifestations dans les villes du monde entier pendant plusieurs années exigeaient en premier lieu l’arrêt des bombardements de l’US Air Force. Le philosophe Herbert Marcuse, ancien membre de l’Institut de recherche sociale de Francfort, défenseur des révoltes mondiales des années 1960, assurant son entier soutien aux forces en mouvement qui, par leurs actions, participent à la « désintégration » de l’ordre établi, et idole des contestataires, en particulier en Allemagne, évoquait dans une interview à l’occasion d’un dossier du Nouvel observateur en 1972, intitulé « Ecologie et révolution » :

« La guerre, génocide contre le peuple, est aussi « terricide » dans la mesure où elle s’attaque aux sources et ressources de la vie même. Il ne suffit plus d’en finir avec les hommes vivants : il faut aussi interdire l’existence à ceux qui ne sont pas encore nés, en brûlant et en empoisonnant la terre, en défoliant les forêts, en faisant sauter les digues. »

Puis il poursuit son propos en l’élargissant à l’exploitation de la Nature par le capitalisme :

« les exigences de l’exploitation réduisent et gaspillent progressivement les ressources : plus la productivité capitaliste augmente, plus elle devient destructrice. c’est une des manifestations des contradictions internes du capitalisme. […] Le processus qui soumet la nature à la violence de l’exploitation et de la pollution est d’emblée processus économique mais il est en même temps processus politique. Le pouvoir du capital s’étend sur la nature en tant qu’espace de dégagement et d’échappement. C’est la tendance totalitaire du capitalisme de monopole : il faut que l’individu retrouve dans la nature sa propre société ; il faut clore une dimension dangereuse de la fuite et de la contestation. Au stade actuel du développement, la contradiction absolue entre la richesse sociale et son usage destructeur commence à pénétrer dans la conscience des hommes, même dans la conscience et l’inconscient manipulés et endoctrinés. On sent, on sait qu’il n’est plus nécessaire de vivre comme instrument de travail et de loisir aliénés. On sent, on sait que le bien-être ne dépend plus d’une croissance perpétuelle de la production. La révolte des jeunes (étudiants, ouvriers, femmes) est le renversement, au nom des valeurs de la liberté et du bonheur, de toutes les valeurs qui gouvernent le système capitaliste. Et cette révolte s’oriente vers la recherche d’un environnement naturel et technique radicalement différent, vision qui devient la base d’expériences subversives : tentatives des ‘communes’ américaines pour établir des relations non aliénées entre les sexes, entre les générations, entre l’homme et la nature ; tentatives pour soutenir la conscience du refus et du renouvellement. […] Toutefois, la lutte contre la pollution est facilement récupérée. Aujourd’hui, il n’y a guère de publicité qui n’exhorte à ‘sauver l’environnement’, à en finir avec la pollution et l’empoissonnement. On crée de nombreuses commissions pour contrôler les coupables. Certes, l’effort écologique peut bien servir à embellir l’environnement, à le rendre plus agréable, moins affreux, plus sain et, par conséquent, plus supportable. Evidemment, c’est une récupération mais c’est aussi un élément de progrès car, à travers cette récupération, un certain nombre de besoins et d’aspirations commencent à se manifester au sein même du capitalisme et à changer le comportement des hommes, leur expérience, leur attitude envers leur travail. Les revendications économiques et techniques sont dépassés vers une contestation qui met en question le mode même de la production et le modèle de la consommation. Dans un sens toujours plus large, la lutte écologique se heurte aux lois qui gouvernent le système capitaliste : loi de l’accumulation élargie du capital, création d’une plus-value adéquate, du profit, nécessité de perpétuer le travail aliéné, l’exploitation. Michel Bosquet l’a bien formulé : la logique écologique est la négation pure et simple de la logique capitaliste, on ne peut sauver la Terre dans le cadre du capitalisme, on ne peut développer le tiers monde selon le modèle du capitalisme. En dernière analyse, la lutte pour une extension du monde de la beauté, de la non violence, du calme, est une lutte politique. L’insistance sur ces valeurs, sur la restauration de la Terre comme environnement humain n’est pas seulement une idée romantique, esthétique, poétique, qui ne concerne que les privilégiés : c’est aujourd’hui une question de survie. Il faut que les hommes apprennent par eux-mêmes qu’il est indispensable de changer le modèle de production et de consommation, d’abandonner l’industrie de guerre, de gaspillage, de gadgets pour y substituer la production d’objets et des services nécessaires à une de travail réduit, de travail créateur, de jouissance. […] La lutte pour un environnement assurant une vie plus heureuse pourrit renforcer, dans les individus mêmes, les racines instinctuelle de leur propre libération. Si les hommes ne sont plus capables de distinguer entre le beau et le hideux, entre le calme et le bruit, ils ne connaissent plus la qualité essentielle de la liberté, du bonheur. Dans la mesure où elle devient l’environnement du capital plutôt que celui de l’homme, la nature sert à fortifier la servitude humaine. Ces conditions ont leur source dans les institutions de base du système établi pour lequel la nature est d’abord l’objet de l’exploitation profitable. Telle est la limite insurmontable de toute écologie capitaliste. La véritable écologie débouche sur un combat militant pour une politique socialiste qui doit réussi à atteindre les racines du système, à la foi dans le processus de production et dans la conscience mutilée des individus. »

Herbert Marcuse écrivait dans son ouvrage Counter-revolution and Revolt, édité en 1972 (Contre-révolution et révolte) :

« Ce qui nous arrive, c’est que découvrons – ou plutôt redécouvrons – en la nature une alliée dans notre lutte contre les sociétés d’exploitation où la violation de la nature aggrave encore celle de l’homme. La découverte des forces libératrices de la nature et de leur rôle vital dans la construction d’une société libre devient un nouveau facteur de changement social. (…) La ‘libération de la nature’ ne peut signifier un retour à un stade pré-technologique, mais consiste au contraire à employer toujours davantage les succès de la civilisation technologique pour libérer l’homme et la nature des abus destructeurs de la science et de la technologie au service de l’exploitation. »



DIE GRUNEN


A la fin des années 1970, il paraît évident que les partis traditionnels au pouvoir depuis la fin de la seconde guerre mondiale n’entendent pas orienter leurs programmes politiques vers l’écologie, même si des lois importantes pour la protection de la nature et pour la santé publique sont votées. En particulier les sociaux-démocrates, les plus progressistes qui raillent les positions et les propositions des écologistes, à cette époque où les crises de 1973 puis de 1979 liées au pétrole font des dégâts considérables à l’économie et l’industrie allemandes qu’il convient moderniser, dans l’objectif d’atteindre une production accrue et le plein emploi ; dès lors, les écologistes sans réelle prise sur le SPD (à l’opposé en France, les Verts pouvaient compter sur le Parti Socialiste Unifié et quelques leaders du Parti Socialiste), et très critiqués par l‘opinion publique après les grandes manifestations anti-nucléaires très violentes de 1977 démontrant les limites de l’exercice de l’opposition extra-parlementaire, les groupes écologistes, donc, s’interrogent sur la constitution de leurs propres partis. Se constituent alors dans chaque Länder du fait de l’organisation fédérale du pays, nombre de listes écologiques, formations qui tentent en premier lieu de se construire et de rayonner au niveau régional, mais certaines affichent une attache inter-régionale et une vocation nationale ; formations qui se caractérisent par des orientations idéologiques antagonistes, ennemies, allant de l’extrême gauche à l’extrême droite (en 1983, le député de la droite-verte Werner Vogel doit démissionner de ses fonctions au Bundestag quand l’opinion publique découvre qu’il a été membre du parti nazi NSDAP [Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei] et de son organisation paramilitaire, la SA [Sturmabteilung]) du spectre politique. Paradoxalement, elles s’efforcent de ne pas se dénigrer l’une l’autre, cela pour gagner en visibilité et en respectabilité au sein de l’opinion publique.

Les collectifs écologistes se rapprochant le plus des valeurs de la Nouvelle Gauche, et ainsi anti-parlementaristes inventèrent ainsi le concept de
« Bewegungspartei » (parti-mouvement), soit d’entrer dans l’arène politique tout en prétendant rester en même temps un mouvement social. La plus emblématique du pays est la Bunte Liste-Wehrt Euch (BLW) créée en 1978 pour les élections pour la diète de Hambourg, qui se compose à l’origine d’un rassemblement d’une cinquantaine de comités antinucléaires. Mais plutôt que de se restreindre aux problématiques écologiques – principal reproche des partis traditionnels -, la Bunte Liste-Wehrt Euch, décide d’inviter à se coaliser d’autres groupes, collectifs et organisations de tous les domaines et horizons pour former une liste d’« Initiative pour la démocratie et la protection de l’environnement » ; au final près de 200 répondent favorablement à cet appel, un méli-mélo improbable d’anti-nucléaires, d’environnementalistes, pour la défense de la nature, mais également des féministes en lutte notamment pour le droit à l’avortement, pour la défense des homosexuels, des associations de locataires, d’enseignants et de parents d’élèves, des comités d’aide aux handicapés, aux personnes âgées, des comités de chômeurs et de prisonniers, et encore des associations confessionnelles, des groupes de jeunes anti-militaristes, anti-fascistes, des objecteurs de conscience, et des groupements communistes dont en particulier des membres du Kommunistischer Bund, maoïstes convaincus sensibilisés au défi écologique. Pour ce qui concerne l’urbanisme et l’architecture, le programme du BLW est pléthorique : pour les droits des locataires, contre la dégradation et la destruction des immeubles d’habitation des centres-villes et la spéculation, pour la complète gratuité des transports en commun et leur développement, contre l’extension de l’aéroport de Cologne et la construction d’autoroutes et rocades urbaines, pour le bien-être des habitants, contre la pollution et la destruction d’espaces naturels qu’il convient de préserver.


Les élections législatives de 1980 pour le renouvellement du Bundestag se dessinent à l’horizon politique des multiples formations politiques écolo idéologiquement antagonistes qui amènent à des rivalités non profitables pour la cause nationale écolo, et pour leur propre survie. Et ainsi, des « négociations » sont organisées, lors de deux congrès entre les principaux partis écolo ayant obtenu des sièges dans les landers : y siègent des éco-militants de la droite la plus conservatrice, engagée avant tout dans le domaine de la protection de la nature, et des valeurs traditionnelles proposant un parti vert national, aux mêmes structures d’organisation que dans un parti classique ; ceux au centre mais qui acceptent une coopération avec les forces de gauche, ceux issus en grande partie du parti socialiste, et ceux de l’aile gauche venant des Bunte et Alternative Listen, avec des membres d’organisations marxistes-léninistes surtout d’orientation maoïste, des représentants de certains groupes sociaux comme les femmes ou les homosexuels, des libertaires, des « Spontis » et des pacifistes. S’y distingueront en particulier plusieurs leaders du Kommunistischer Bund, dont Rainer Trampert, Thomas Ebermann et Jürgen Reents, qui avec d’autres militants venus de l’extrême gauche, participeront activement en 1980 à la fondation des Grünen et en y occupant des fonctions importantes ; ils formeront l’aile gauche des Grünen, les « éco-socialistes » (Ökosozialisten). D’autres militants de la gauche y participent, dont Rudolf Bahro, un dissident politique marxiste, ayant publié Die Alternative salué par Herbert Marcuse comme « la contribution la plus importante à la théorie et la pratique marxiste de ces dernières décennies » ; Rudolf Dutschke leader marxiste, ancien meneur de l'Union socialiste des étudiants allemands, élu sur la liste des Verts à Brême  en 1979, puis élu délégué au congrès fondateur du parti. Citons bien sûr les ex-« Spontis » qui s’engageront dans le parti plus tardivement, les anciens anarcho-mao-spontex de Francfort, Daniel Cohn-Bendit (en 1984) et Joschka Fischer (en 1982).

Alors comment concilier l’inconciliable, entre militants de l’extrême gauche et conservateurs prônant les valeurs traditionnelles ? Et bien, il est proposé et voté au congrès de Karlsruhe que les membres du futur parti politique Die Grünen quitteront, après une période transitoire, leur parti politique ou organisation extra-parlementaire, sans pour autant renier leur convictions politiques ! Le principe de « l’unité dans
la diversité », cher à l’artiste activiste écolo Joseph Beuys, et celui d’une « troisième voie » entre capitalisme et socialisme version nouvelle gauche pacifique émergent ;
90% des participants ennemis votent alors, le 13 janvier 1980, la fondation d’un parti national écologiste.


Pastèque (rouge à l’intérieur, vert à l’extérieur)

Le primo programme Die Grünen prend une nette coloration anti-capitaliste et les courants alternatifs de la gauche parviennent en effet à imposer plusieurs de leurs idées, dans la lignée directe des mouvements sociaux des années 1970, qui soulignent la spécificité du parti en tant que tel (« Nous sommes l’alternative aux partis établis » ; « l’autodétermination des personnes concernées » ; « démocratie de base » (Basisdemokratie), etc). Les Grünen définissent ainsi quatre grandes orientations sur lesquels ils s’accordent tous : il s’agit d’agir de façon « écologique » (ökologisch), « sociale » (sozial), selon une « démocratie de base » (basisdemokratisch) et « sans violence » (gewaltfrei). Et de fait, les scissions apparaissent rapidement, de même que les démissions de personnalités issues de la droite, créant d’autres partis, et au final l’influence des écologistes conservateurs est réduite à néant.

Les désaccords atteignent de la même façon les factions de gauche qui compose le parti, en particulier sur les questions cette fois-ci, économique et sociale. La presse distingue les « Realos », les réalistes ou pragmatiques favorables au principe d’une participation au pouvoir en acceptant de former des coalitions avec d’autres partis traditionnels afin de s’assurer un maximum de sièges dans les hémicycles, groupe se divisant entre « réformistes radicaux » (Realpolitiker) et « écolibertaires »
(Ökolibertären) ; et les « Fundis » les plus radicaux au sein du parti qui refusent toute concession dans leurs idées et toute idée de coalition, eux-mêmes divisés entre « fondamentalistes radicaux » (Radikalökologen) et « écosocialistes » (Ökosozialisten).

La capacité des Grünen d’absorber les revendications des « nouveaux
mouvements sociaux » actifs en Allemagne de l’Ouest est immense, ainsi s’allient-ils au vaste mouvement pacifiste renfonçant considérablement leur base électorale, et ils recyclent nombre d’anciens militants de l’extrême gauche, toute une génération anciennement extra-parlementaire.

Ruptures idéologiques

La première rupture avec leurs primo idéaux s’opère à partir de 1986, sous la houlette des Realos, lorsqu’ils adoptent les principes d’un Etat social (Sozialstaatlichkeit), de participation citoyenne (basisdemokratische Mitbestimmung) et de plein emploi (Vollbeschäftigung) qui pour ce dernier signifie l’abandon du principe de l’anti-industrialisme, et ce, afin de former des alliances et des coopérations avec les grands syndicats du pays. Au grand dam des « fondamentalistes radicaux » pour qui l’industrialisme dévastateur – du type capitaliste ou communiste - est tenu pour un des principal responsable de la détérioration écologique de la planète.

Ainsi, les antagonismes, les luttes d’influence des différents courants, non exempts de rivalités entre les leaders, etc., amplifiées par les médias qui se délectaient des célèbres disputes internes, ont été à l’origine d’incohérences idéologiques dans leurs programmes politiques soulignant la difficulté majeure pour le parti de parvenir à une synthèse, un consensus général fabriquant de fait une situation de compromis et une organisation calamiteuse. Mais peu avant la réunification de l’Allemagne, Die Grünen s’orientaient vers la voie des Realos, en acceptant cette fois des compromis et des alliances électorales avec le SPD au niveau des Länder, des Kreise et des communes, mais s’ils n’envisageaient pas – encore - de coalition avec le SPD au niveau national. Une nouvelle stratégie annoncée comme nécessaire car en effet à présent les partis politiques – et l’État et outre les autres partis écolo conservateurs– s’emparaient des problématiques écologiques, marchant ainsi sur leurs vertes plate-bandes jadis ignorées ; de même ce revirement idéologique opéré en faveur des Realos a également été porté par l’effondrement des régimes communistes à l’Est et l’apparition d’une concurrence à gauche de la gauche incarnée par le PDS (Parti du socialisme démocratique), parti dominant de l’ancienne RDA. Les Realos ont par ailleurs été renforcés à partir de 1993 par la fusion des Verts avec son homologue est-allemand « Bündnis 90 » (« Alliance 90 ») fondé en tant que parti en 1991.

Débute à partir de 1990, alors le temps des compromis, des alliances politiques jadis improbables (coalitions avec l’Union chrétienne-démocrate (CDU) dans les Länder de Hambourg et de la Sarre, en Sarre dans une coalition tripartite avec le Parti libéral démocrate, partisan du libre marché), des reniements des fondements même du parti, tel le pacifisme (pour la participation allemande à la guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie), l’approbation de lois anti-sociales (coalisés au gouvernement avec le SPD, les Grünen ont participé au plus vaste programme de coupes sociales de l’histoire de la République fédérale), et le temps des propositions de lois ouvertes à une « culture de l’interdiction » (journée obligatoire végétarienne dans les écoles, augmentation de l’essence, etc.) perçues par l’opinion publique comme relevant d’une « dictature écologiste ». Plus réalistes que jamais, les leaders ne veulent plus entendre parler d’alternative ou de régulation du capitalisme mais « d’écologisation de l’économie ». Ainsi, tout ceci incita de nombreux membres Die Grünen à quitter ce parti pour en former d’autres ancrés à gauche, tendance anti-capitaliste, dont en particulier Die Ökologische Linke en 1991 mené par Jutta Ditfurth, militante féministe et co-fondatrice Die Grünen dont elle a été la représentante de 1984 à 1989.
En 2012, Die Grünen nommèrent co-présidente du parti, Katrin Göring-Eckardt, présidente du synode de l’Église évangélique en Allemagne, mariée à un pasteur et mère de famille, incarnant une communauté de valeurs affichée par une « bourgeoisie verte » qui a intégré dans sa vision du monde un certain nombre de valeurs conservatrices.



L’AÉROPORT DE FRANCFORT





En 1964, la société gérant l'Aéroport de Francfort (Flughafen Aktiengesellschaft FAG), fief de la Lufthansa, présente aux autorités du Land de Hesse le projet détaillé concernant la construction d'une troisième piste d'envol, la « Startbahn West » et la construction d’un nouveau gigantesque terminal. Ce projet signifiait la destruction d’un vaste territoire boisé de 350 hectares au sud de la ville, une partie de la forêt primaire à laquelle les habitants de l’agglomération étaient et sont encore attaché, un patrimoine naturel et historique, lieu sauvage apprécié pour sa beauté, son paysage, sa faune et les promenades dominicales.

Sans doute est-ce là l’erreur des technocrates planificateurs d’autoriser une telle extension d’un aéroport implanté à une dizaine de kilomètres seulement du centre ville, qui plus est, encerclé de bourgades. Car en effet, aux vastes surfaces affectées à l’aéroport s’y ajoutent les zones de bruit et de sécurité aérienne, dans lesquelles prévalent des règles d’inconstructibilité – pour les habitations tout du moins -, soit six à sept fois l'emprise directe, on conçoit qu’un aéroport arrive à neutraliser plusieurs milliers d'hectares. Mais un des principaux impératifs auquel était soumise la localisation d'un aéroport, et en particulier pour ceux desservant des capitales régionales comme Francfort, était celui de son accessibilité. L'accessibilité d'un aéroport, exprimée en temps nécessaire pour l'atteindre depuis un centre ville, était et est encore un facteur décisif pour son développement, son attractivité et sa rentabilité. A ce titre et cette époque, la proximité de l’aéroport de Francfort-sur-le-Main, capitale financière du pays surnommée « Mainhattan », réduite par une rocade, et de ses bourgades ouvrières, était considérée comme exemplaire par les experts, pour les hommes d’affaires comme pour les salariés y travaillant, en considérant que ce mode de transport est alors réservé à une élite (hommes politiques, diplomates, vedettes du spectacle, hommes d’affaires...). Cependant, au cours des années 1950, le transport aérien commence à se démocratiser et à jouer un rôle notable dans le secteur touristique.

Aux États-Unis, les experts admettaient que l'importance et la qualité des dessertes aériennes avaient grandement contribuer à renforcer durablement les activités du management, de la finance et de l'assurance et qu'un aéroport s'avérait être un facteur décisif de développement pour la ville et de la région, et notamment pour les multinationales qui, dans le cadre de leur stratégie intercontinentale, limitaient leurs agences ou représentations aux villes dotées d'un aéroport international actif, considéré en tant que lieu de rencontre des dirigeants et des capitaux mondialement apprécié. L'homme d'affaires optimisait alors au maximum l'économie de temps, dont la rapidité du déplacement, toutes deux en dépendance de l'avion : Time is Money. L'aéroport moderne devenait un équipement structurant haut de gamme, l’instrument de désenclavement favorisant au premier chef l’implantation de grandes sociétés internationales, et donc, la venue de salariés des classes aisées. De même, les études expertes démontraient qu’un aéroport moderne dynamisait les créations d’emploi subalternes directs : les services administratifs (police, gardiennage, états-majors des compagnies), les services matériels (réparation, entretien, nettoyage, sécurité, etc.), les services à la clientèle sis à l'intérieur de l'aéroport (commerces, restauration, hôtels, banques…) ; et indirects en biens et prestations diverses (transports, taxis, hôtels, etc.). Ces mêmes expertises admettaient qu’un aéroport favorisait l’implantation d’activités industrielles, attirées là pour exporter au mieux et le plus rapidement possible leurs marchandises à l’international : l’aéroport stimulait ainsi la création d’emplois d’employés et d’ouvriers d’une ville et de sa région.

Enfin, si le tourisme mondial n’était guère attiré par la destination Francfort, l’inverse était vérifié ; et les expertises tablaient sur une augmentation phénoménale du nombre de passagers : on passe de 1937 à 1954, de 2,5 millions de passagers transportés à 57,8 millions. Dès le début des années 1960, la modernisation de la flotte aérienne, les vol low-cost (nés en 1949 entre l’Angleterre et la Corse) puis la chartérisation (de 1950 à 1970, le coût moyen du transport aérien d’un passager est divisé par trois en monnaie constante), engagent l’aviation sur la voie de la démocratisation, et les experts tablaient sur une augmentation encore plus forte et rapide du transport aérien, passagers et frets. Dès lors, la décision prise par les planificateurs en 1960 de moderniser un aéroport trop proche de Francfort peut être considérée comme une erreur fondamentale, car à la lecture des conclusions des experts, il était évident que l’aéroport de Francfort allait devoir s’étendre et s’étendre encore au fil de l’augmentation du trafic, et affecter la morphologie urbaine de la cité et de son hinterland. Ainsi, la forêt où est situé l’aéroport, encore p-réservée est à ce titre autant un poumon vert qu’une réserve potentielle de surface disponible pour de futures extensions.



1ere Opposition Populaire

La première opposition au projet naît en 1965 lorsqu’un pasteur fonde un des premiers comités de citoyens l’Interessensgemeinschaft Bekämpfung Fluglärms (communauté d’intérêts pour combattre le bruit aérien). Cette initiative se développe en association nationale dès 1967 (Bundesvereinigung gegen Fluglärm). Elle est également au cœur de l’« Action Rhin-Main contre la destruction de l’environnement » (Rhein-Main-Aktion gegen Umweltzerstörung) qui débute ses activités en 1970 et qui sera, avec l’« Action Rhin-Ruhr » (Rhein-Ruhr-Aktion), à l’origine de la fondation de la Fédération nationale des « initiatives de citoyens » engagées dans la protection de l’environnement : le Bundesverband Bürgerinitiativen Umweltschutz (BBU), créé en 1972. Ces associations protestent contre la construction d’aéroports de grand gabarit, ou l’agrandissement d’autres, près de centres urbains, au nom de la tranquillité des résidents et de la protection de l’environnement naturel local.

En attendant, à Francfort naissent une multitude d’associations, puis de Bürgerinitiativen opposées au projet de l’aéroport : s’y mêlent à peu près tout le spectre social et professionnel de la ville, des jeunes étudiants autonomes de la gauche, anarchistes et sponti, de personnes âgées, des proto-écolo aux politiquement modérés ou de la droite, et leur préoccupation centrale était avant tout la protection de l'environnement, avec toutefois pour les premiers un argumentaire contre la construction d’une nouvelle piste dédiée également aux besoins de l’US Air Force, car la partie sud de l'aéroport était occupée jusqu'en décembre 2005 par une base aérienne militaire américaine.

Ainsi, le première phase de résistance que l’on peut qualifier de passive se cantonne à une bataille juridique, les initiatives citoyennes, voire les communes inquiètes de l’extension aéroportuaire multipliant les recours. Par deux fois, en 1969 et en 1972, la mise en chantier du projet est contrariée, mais le nouveau terminal dont les travaux ont débuté en 1966, est inauguré en 1972, présageant un sombre avenir pour les opposants au projet. Le projet restera en sommeil du fait notamment de la crise économique de 1973, et de la hausse vertigineuse du prix du baril de pétrole, argumentaire de poids pour les opposants qui estimaient qu’elle serait un frein au développement du trafic aérien.



Ces années là sont celles de la RAF puis d’autres groupes armés révolutionnaires qui prennent notamment pour cibles les bases militaires américaines ; c’est à Francfort, le 2 avril 1968, que naît la RAF, avec les attentats à la bombe de deux grands magasins. Le 11 mai 1972, trois bombes de forte puissance explosent dans le quartier général du 5ème Corps US à Francfort. Un officier est tué, treize soldats sont blessés. Le commando Petra Schelm de la RAF revendique l’action: 
« L'Allemagne de l'Ouest et Berlin-Ouest ne doivent plus être un arrière-pays tranquille pour les stratèges de la destruction du Viêt-Nam. Ils doivent savoir que leurs crimes contre le peuple vietnamien leur ont amené de nouveaux ennemis décidés, qui n'y aura plus aucun endroit au monde où ils seraient en sécurité des attaques des unités et de la guérilla révolutionnaire. » 

Le 1er juin 1972, Andreas Baader, Holger Meins et Jan-Cart Raspe sont arrêtés dans la banlieue de Francfort. Le 1er juin 1976, attentat contre le quartier général des forces américaines à Francfort (16 blessés).


Opposition Radicale

Si nombre de jeunes refusent de s’engager dans la voie de la lutte armée, Francfort constituera un formidable vivier de sympathisants venant à leur aide, et pour les collectifs anti-capitalistes préférant moins témérairement à limiter leurs actions à la destruction exclusive de biens matériels ou de sabotage. La troisième piste de l’aéroport de Francfort que l’on sait pouvoir être utilisée par les avions de l’US Air Force a été inscrite comme une cible de choix, et les activistes s'impliquèrent directement ou non dans les luttes contre la nouvelle piste de l'aéroport. Dans la foule des collectifs d’extrême gauche – non armés - y participait le jeune anarcho-mao-spontex (selon ses mots) Joseph Martin Fischer, ancien membre du noyau dur du groupe « Combat Révolutionnaire », soupçonné d’avoir blessé volontairement grièvement un policier avec un cocktail Molotov, qui abandonnera le marxisme pour s’engager dans les rangs du parti écologiste die Grünen.

Daniel Cohn Bendit alors à Francfort, travaille comme éducateur dans une crèche « anti-autoritaire » (Sachsenhausen) et dans une librairie. En 1976, il est rédacteur en chef et journaliste du magazine de référence du milieu anarchiste à Francfort (« Sponti-Szene »), le « Pflasterstrand » (« Sous les pavés, la plage »), du groupe des « Sponti » (mouvement spontanéiste) et il s’engage également dans la lutte contre l’extension de l’aéroport :
« J’ai vécu les années qui ont suivi Mai 68 à Francfort : je reste durant cette période durant cette période profondément attaché à la France, alors que l’interdiction politique de m’y rendre m’incite davantage à m’investir dans le débat allemand. Je passe donc assez largement à côté de ce qu’ont pu représenter, pour l’écologie politique dans l’hexagone, la mobilisation contre l’extension du camp militaire du Larzac et la candidature de Dumont à la présidentielle de 1974. En revanche, à partir de 1977, date à laquelle a lieu la grande manifestation internationale contre le surgénérateur de Creys-Malville et où un manifestant est tué par les forces de l’ordre, je m’implique davantage dans les questions écologiques. La violence qui entourait le mouvement anti-nucléaire à l’époque nous a imposé une extension de notre réflexion politique. Il ne s’agissait pas de renier l’activisme, mais de développer aussi des formes d’intervention dans l’espace public qui ne nous coupent pas du reste de la société. L’année précédente, j’avais participé à la création d’un journal alternatif à Francfort, Pflasterstrand, journal dont j’ai assuré la direction jusqu’en 1984. A l’instar des éco-activistes anglo-saxons, nous sommes nombreux à occuper les arbres, mettant sur pied un véritable village perché dans la forêt toute proche qui est menacé par le projet. A la fin des années 1970, quand les premières listes écologistes se présentent aux élections locales en Allemagne, Francfort est avec Berlin et Hambourg, une des places fortes de a contestation libertaire et écologiste. La scène alternative locale regroupe plusieurs milliers de personnes qui cherchent à expérimenter d’autres modes de vie et de consommation, allant de la diffusion de la nourriture bio à l’ouverture en nombre de squats et de centres sociaux autonomes, en passant par la création de tout un tissu de petites entreprises autogérées. A ce moment là, à Francfort, nous avons eu un grand débat interne pour savoir si on devait rejoindre ou non le parti des Verts en formation. J’étais pour, Joschka Fischer était contre. Le mouvement était encore très marqué par le discours anti-parlementariste, et la crainte était forte que le parti soit rapidement frappé des mêmes atavismes que les autres formations politiques. […] Ma réticence libertaire à m’engager dans la politique institutionnelle m’avait tenu à l’écart des Grünen, jusqu’à ce que je me transforme de libertaire écologiste en écologiste libertaire, et j’entre enfin dans ce parti en pleine ascension, mais en proie à de vives divisions entre « fondamentalistes » (Fundis) et « réalistes » (Réalos). En cohérence avec nos choix, Joschka et moi nous engageons du côté des Realos. »(Que Faire, 2009).

Nour retrouvons sa trace le 28Octobre 1980, au Terminal 1 avec une centaine de manifestants qui assis en sit-in, bloquent une porte. Cohn Bendit tente de négocier avec le chef de la sécurité quant débarquent les policiers qui matraquent sans avertissement les manifestants qui s'enfuient.





Une Initiative d’électeurs


En 1978, le gouvernement local social-démocrate cède trois cents hectares à la société de l'Aéroport de Francfort qui commence ses premiers travaux de déboisement et de terrassement. Mais dès la décision rendue publique plusieurs initiatives de citoyens voient le jour, notamment à Môrfelden-Walldorf, ville de 30,000 habitants située à proximité de l'aéroport où l’on comptait un groupe de défense composé de 18 Bürgerinitiativen ainsi que de représentants de partis politiques, en désaccord avec leur direction.

Sans doute, tout ceci participe à l’idée des écologistes, au sein des comités de citoyens de la gauche alternative et des opposants au projet de constituer une « initiative d’électeurs » (Wählerinitiative) en vue de la constitution d’une liste verte pour les élections régionales d’octobre 1978 du Land de Hesse. Les réunions s’enchaînent pour la constituer avec en première ligne, des représentants de diverses Initiatives de citoyens de Hesse engagées dans la protection de l’environnement et des libertés individuelles (dont notamment Jutta Ditfurth, militante au sein d’un mouvement féministe et future co-fondatrice du parti des Grünen et présidente entre 1984 et 1988, et avec la participation active d’Herbert Ruschke, futur membre fondateur des Grünen et député écologiste au Bundestag entre 1985 et 1987), et en renfort la mouvance libertaire de Francfort dont les « Spontis », tout du moins une partie d’entre eux – opportunistes - qui se prennent au jeu et acceptent l’aventure politique électorale malgré leur anti-parlementarisme primaire, et enfin des militants du parti communiste. En juillet 1978 est fondée la Grüne Liste Wählerinitiative für Umweltschutz und Demokratie (GLW), qui s’associe à l’antenne en Hesse de la Grüne Liste Umweltschutz (GLU), une formation politique écologique d’orientation réformiste, pour former la Grüne Liste Hessen (GLH), avec en tête de liste Alexander Schubart, ancien membre du Sozialistisches Büro et dissident du SPD converti à l’écologie, haut responsable administratif de la ville de Francfort et porte-parole du mouvement d’opposition à l’extension de l’aéroport. Y figure un court instant le provo-cateur Daniel Cohn Bendit qui exigeait le Ministère de l’Intérieur…
La Grüne Liste Hessen obtient un piteux 1,1% des suffrages, guère mieux que la Grüne Aktion Zukunft (GAZ) de droite concurrente sur le terrain de l’écologie : 0,9%.

A l’issue des élections du 8 octobre 1978, Joschka Fischer, militant de l’extrême gauche s’interroge :
« Peut-être que notre refus du Parlement est faux, peut-être que c’est notre radicalisme de gauche qui se trompe. (…) L’impulsion donnée par l’écologie ne touche pas seulement notre rapport au parlementarisme, elle va bien plus loin et met en question notre identité même de gauchiste. Cette identité s’est empêtrée dans un cercle magique duquel il n’y a pas de sortie, tout au plus des fuites : fuite dans le travail, fuite dans la clandestinité, fuite loin de chez soi, fuite dans la drogue, fuite dans le suicide. (…) Cet absurde dans notre identité est un héritage de la vieille révolte anti-autoritaire. Celle-ci a été avant tout une révolte des têtes et des sentiments et ce n’était pas clair pour nous où elle voulait en venir en réalité. (…) [Cette identité] conduit à un radicalisme qui ne mène plus à rien, même pas à lui-même et qui par désespoir nous renvoie à notre vieille façon de procéder. Au premier regard, l’écologie semble confirmer notre identité en montrant l’ampleur de la catastrophe. Mais en fait, je crois qu’elle démasque notre radicalisme de gauche comme partie prenant de la catastrophe. (…) Ne devrions-nous plutôt pas, à partir de maintenant, participer au mouvement écolo ? (…) La politique nous appelle, camarades, nous devons prendre des décisions »Joschka [Fischer], « Warum eigentlich nicht ? », Pflasterstrand, 21.10-3.11.1978.


Un village de huttes

En 1979, après de nombreuses réunions de protestation et des manifestations a lieu une occupation des terrains boisés propriétés de l’aéroport qui aboutit à la construction illégale d'une première hutte en bois au coeur de la forêt, là où doit demain s’ériger la piste. La lutte a franchi les limites de la légalité mais elle dispose d'un soutien populaire de plus en plus large : 30.000 personnes signent une pétition de soutien. Cela étant l'initiative se heurte de front aux partis et notamment du SPD - alors au pouvoir - qui justifient l’extension de l’aéroport par une série d’arguments allant du développement économique de la région – Francfort étant la capitale économique du pays -, de la nécessité d’être en compétition avec les aéroports européens, et d’offrir à terme plusieurs milliers d’emplois, à une époque où le taux de chômage prend ses aises.













En 1980, la vigilance du mouvement est telle que l’entreprise chargée de la déforetation peine face à l'occupation pacifique des opposants, coordonnés par un comité de citoyens, la Bürgerinitiative gegen die Flughafenerweiterung Frankfurt Rhein-Main  ; l'organisation est très efficace : en quelques heures, plusieurs milliers de personnes se mobilisent sur le terrain. Dans le même mouvement la première hutte s’agrandit en camp illégal composé d’une soixantaine de maisons en bois et de cabanes perchées où y vivent en permanence, ou séjournent temporairement plusieurs dizaines d’opposants, qui devint un point de rencontre entre le mouvement local, les animateurs des Bürgerinitiativen, les étudiants, et les militants alternatifs ; des sympathisants de différentes directions et organisations politique et environnementale y venaient passer le week-end, de toute la République fédérale, de même que les journalistes. Dans ce village de huttes, il n'y avait ni eau courante ni alimentation électrique, mais ses résistants pouvaient compter sur le soutien d’une partie de la population locale, dont la brigade de cuisine (les femmes du village de Mörfelden-Walldorf). Une chapelle y fût même construite.

Un système de défense militaire primitif mais d’ampleur du campement est mis en place : des fossés sont creusés tout autour, protégés par des pics plantés sur les talus, et autres obstacles infranchissables, également des tranchées camouflées dont le fond était hérissés de clous aux pointes dressées verticalement, une haute tour de guet fut construite, de même qu’une multitude de barricades de toutes sortes sur les routes et chemins menant au camp ; les résistants préparent également leurs munitions, dont témoignent les centaines de bouteilles de verre stockées destinées au Molotov ; une infirmerie est également construite. C’est un véritable camp retranché protégé également par la forêt, limitant l’utilisation des blindés, que devra affronter la police anti-émeute.




L'expansion du mouvement imposa un certain niveau d'organisation : les groupes locaux, environ une cinquantaine, élisaient chacun de un à trois représentants selon leur force à une Assemblée de Délégués qui se répartit en un « Conseil des Délégués » et un « Groupe de coordination ». Au-dessus, un plénum ou Assemblée Générale des opposants. Cette organisation dégagea un certain nombre de cadres, de responsables, tel par exemple Alexander Schubart, politicien socialiste converti à l’écologie. Un « plébiscite populaire », instrument prévu par la Constitution de la Hesse, constitua la dernière tactique légaliste liée à une résistance effective sur le site. Pour déclencher la procédure du référendum - la dernière voie légale pour empêcher la construction de la piste -, il fallait réunir 118.000 signatures, soit 3 % du corps électoral. En mars 1981 commença la collecte des signatures qui s'acheva le 14 novembre et les opposants au projet recueillirent plus de 120.000 signatures. Cependant, le gouvernement de Wiesbaden rejeta cette procédure par un tour de passe passe contraignant les protestataires à faire appel devant les tribunaux et réunir alors 800.000 signatures pour qu'un référendum soit organisé.

L'impact du mouvement pouvait diviser les partis, surtout le SPD dont 2.000 membres rendaient leurs cartes, et dont la section locale rendait publique une déclaration d'opposition à la construction de la troisième piste. Aux élections de mars 1981 les partis de la coalition majoritaire de la Hesse perdent jusqu'à 20% des voix dans les communes les plus impactées par le projet au profit des Verts et des alternatifs. La vague de mécontentement contre ce projet atteignant le pays dans sa totalité décida, obligea plutôt, le gouvernement et l’aménageur à quelques concessions environnementales, de « verdir » son projet ; dont ainsi, si l’extension de l’aéroport nécessita la déforestation de 350 hectares, en contrepartie des hectares dans la région devaient être reboisées ou protégés. Maigre compensation qui ne produit aucun effet d’apaisement au sein du mouvement d’opposants, au contraire même.


Union sacrée

Ainsi le gouvernement y répondit de manière brutale et unilatérale en décidant l’évacuation manu militari du campement le 21 octobre 1981, par la police. Cette tentative échoua devant la rapidité d'intervention des opposants qui en quelques heures rassemblèrent plus milliers de personnes, contraignant la police à la retraite.
Et selon un journaliste, Klaus-Peter Klingelschmitt, « probablement la plus grande initiative citoyenne de l'histoire de la République Fédérale d'Allemagne, qui est devenue un morceau d'histoire » arriva, « la coalition des cheveux longs et des cheveux gris,  épaule contre épaule, l'étudiant de Francfort à côté des retraités de Nauheim, et des travailleurs d'Opel à Rüsselsheim près de Wiesbaden. Les femmes de cuisine légendaires de Mörfelden-Walldorf cuisinant pour le Hüttendörfler. Et les combattants en veste de cuir des villes ont montré au citoyen comment se protéger contre les attaques de gaz lacrymogène de la police. »

Le 2 novembre 1981, une opération militaire d’envergure engagea la police anti-émeute qui réussit à se rendre maître des lieux en procédant à l'arrestation de nombreuses personnes récalcitrantes. L’expulsion aura été très violente, mais ne dégénéra pas en bataille rangée, les résistants préférant abandonner le camp plutôt que d’affronter les forces de l’ordre, en surnombre, menaçant et bien pourvus en matériel de répression, hélicoptères compris. Mais si l’évacuation est faite, d’autres résistants alertés arrivent sur le site et bientôt 30.000 manifestants se sont regroupés, et une cinquantaine d’entre eux sont appelés à la table des négociations.












Le lendemain, à Francfort une bataille rangée opposa 15.000 manifestants pacifiques à la police qui fût bien à l’origine même de ce déchaînement de violence, obligeant les manifestants les moins téméraires à se réfugier dans les halls d’immeubles et commerces.





Début novembre, le camp vidé de ses occupants est détruit – la chapelle du Pastor Kurt Oeser, le représentant environnemental de l'Eglise évangélique en Allemagne, sera elle démontée soigneusement -, et afin de sécuriser le site en chantier, et d’en interdire l’accès aux intrus, les autorités durent se résoudre à édifier un mur de béton surmonté par endroits de barbelés électrifiés ; imposant et coûteux ouvrage de six kilomètres de long qui fera l’objet d’une multitude de sabotages en tous genres, symbole de la répression et d’une démocratie bafouée.



Pacifisme agressif


La période de résistance passive s'achevait. Celle de l'activité « militante » s'ouvrait.
Les mois suivants, les activités du mouvement allièrent les manifestations de masse aux actions de petits groupes contre le mur de béton. D’autres s’employèrent à tenter de réinvestir le camp, ou bien de reconstruire à l’orée du mur, des campements, sans y parvenir, la police intervenant immédiatement.

Le 14 novembre 1981, plus de 120.000 personnes manifestaient à Wiesbaden contre le projet en chantier ; manifestation qui dégénéra en émeute faisant plusieurs blessés. Le lendemain était organisé un grand rassemblement-blocus à l’aéroport, afin d’en interdire l’activité ; les forces de l’ordre purent avec succès les contraindre à une retraite, mais les milliers de manifestants réussirent à bloquer totalement les autoroutes et tous les autres accès aux terminaux de l'aéroport. Le trafic du chemin de fer suburbain, qui relie le centre de Francfort à la gare aérienne, a également été interrompu. De même, dans la forêt voisine, d’autres groupes attaquèrent à coups de pierre et de cocktail Molotov les forces de police qui protégeaient le chantier. La bataille se poursuivit une journée entière et les forces de l’ordre purent les déloger finalement avec le renfort d’unités de l’armée. La bataille fera un mort et plusieurs dizaines de blessés.





Pendant plus d'une semaine, le centre-ville de Francfort et d'autres villes de la région Rhin-Main étaient agités par des manifestations quotidiennes. La détermination du gouvernement demeura toutefois intacte, malgré l’organisation d’une marche hebdomadaire – le dimanche – des opposants au projet les menant jusqu’au mur de l’aéroport ; l’on organise des opérations de parrainage d’arbres, de reboisement symbolique et de « messes forestières ». A ce type de manifestations pacifiques peu prisées par les plus engagés et agressifs alternatifs, s’ajouta une multitude de sabotages effectués contre le mur, les engins de chantier - bulldozers, grues, etc. ; puis contre les installations de l’aéroport – pylônes et stations électriques par exemple -, contre l’office fédéral de contrôle du trafic aérien, contre les entreprises impliquées dans la construction.






En janvier 1982, les collectifs les plus radicaux et les autonomistes du pays préparèrent une grande manifestation à Francfort « Baulos-2 », mais la police vigilante l’empêcha en procédant à des arrestations en ville, en contrôlant les identités et faciès dans les véhicules sur les axes routiers menant à la ville, dans les gares ferroviaire et routière. De plus, anticipant un nombre important de manifestants, la police déploya un important nombre d’hommes et de matériels, rendant ainsi la manifestation impossible. Un attentat est perpétré contre le président du directoire de l’aéroport de Francfort qui voit en juin 1983 sa demeure en partie soufflée par un engin explosif, attentat n’ayant fait aucune victime revendiqué par les « Cellules révolutionnaires ».

Au jour de l’inauguration, le total des coûts des opérations de police s'élevait à environ 30 millions de marks allemands et environ 22 millions de marks avaient été dédiés à des mesures de sécurité, sans compter les dommages liés aux sabotages ; au manifestant tué, s’ajoutent 350 policiers blessés dans les affrontements, dont six très grièvement. Le nombre de manifestants blessés est inconnu, mais près de 2400 procédures judiciaires contre les opposants ont été initiées ; et de même, 237 policiers ont dû répondre à des accusations d'inconduite pendant le service.



LA LUTTE CONTINUE


En avril 1984, la troisième piste fut enfin inaugurée, sans fanfare, mais peu de temps après, une grande manifestation se déroula proche de l’aéroport contre la mise en service de la piste, rassemblant toutes les organisations, groupes et collectifs opposés à sa mise en service, pacifistes et partisans de l’action violent directe. S’y déroulent des affrontements.



Les processions du dimanche perdurèrent mais nombre de militants les plus actifs abandonnèrent cette lutte – et ce rituel dominical ridicule - pour se consacrer à une verte carrière politique au sein du nouveau parti qu’étaient les Verts, qui d’ailleurs porta peu d’intérêt à cette bataille perdue. D’autres préférèrent s’impliquer dans d’autres terrains de lutte, de résistance contre l'usine de retraitement nucléaire de retraitement à Wackersdorf, contre le déploiement des missiles Pershing II puis Cruise à Francfort-Hausen, contre les centrales nucléaires à Hanau et de l’utilisation militaire de l'énergie nucléaire, notamment après la catastrophe de Tchernobyl en 1986, ou bien contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud.

La tragédie survint quelques années plus tard ; le 2 novembre 1987, lors d’une manifestation réunissant 300 personnes organisée à l’occasion de l’anniversaire de l’évacuation policière du camp, encadrée par les policiers avertis qu’elle serait conduite par les opposants les plus actifs ou violents du mouvement. Le rassemblement s’effectua de nuit afin de mieux combattre les forces de l’ordre. Les affrontements furent violents, la campagne illuminée à la fois par les projecteurs des policiers, le feu des cocktails molotov et des bottes de paille enflammés par leurs adversaires ; c’est alors qu’un militant d’un groupe autonome tira (avec une arme de police volée lors d’une manifestation anti-nucléaire à Hanau en 1986) sur les forces de l’ordre faisant sept blessés et deux morts. Cet acte insensé mit un terme immédiat et brutal au mouvement d’opposition et entraîna par la même occasion une campagne policière et judiciaire contre les opposants les plus actifs. La résistance était muselée, mais les débats agitèrent l’opinion publique sur la responsabilité de l’État dans la conduite de ce projet.


Die Grünen en pays de Hesse


En 1982, les Grünen avaient déjà gagné onze sièges en Hesse. Entre 1985 et 1987, les Grünen entrent au gouvernement du Land de Hesse grâce à une alliance avec le SPD. La première coalition « rouge-verte » de l’histoire de l’Allemagne est ainsi constituée, événement marqué par la nomination de Joschka Fischer, ancien membre du noyau dur du groupe « Combat Révolutionnaire », à présent député Verts, nommé en décembre 1985 ministre de l'Environnement et de l'Énergie du Land de Hesse, soit la première participation gouvernementale des Verts allemands dans un Land et un ministère créé à cette occasion. Marita Haibach, députée au Landtag de Hesse depuis 1982, est nommée secrétaire d’Etat aux questions féminines. Aux élections municipales de Francfort, en 1989, les « seulement » 10% des Grünen obligent les sociaux-démocrates en difficulté à négocier avec eux une coalition ; en contrepartie, les Grünen obtiennent bien sûr l’environnement et l’éducation ; de même, Daniel Cohn Bendit est nommé adjoint au maire bénévole chargé de l’immigration (30 % de la population à Francfort), et il créé l’Office des affaires multiculturelles, inédit.

Concernant l’environnement et l’urbanisme, une véritable révolution se produit avec la réorganisation complète des services en étant chargés, marquant une volonté politique ambitieuse pour rendre la grande ville verte, rompant avec des décennies de laisser aller et de bétonnage. Parmi les plus grandes opérations urbano-environnementales décidées, celle d’une ceinture verte (Grüngürtel) tout autour de la ville est emblématique, sous la conduite de Tom Koenigs ancien squatter et activiste de l’extrême gauche rallié à l’écologie, proche de Fischer et de Cohn Bendit ; ceinture verte d’où partent plusieurs grandes coulées vertes irriguant son hinterland, traduisant cette volonté d’offrir aux habitants des espaces de loisirs, de sport et de détente, de mise en beauté du grand paysage de l’agglomération, de préserver des espaces cultivées et boisés, des aménagements inscrits dans une démarche de protection de la nature, de la faune et de la flore. Au final, 80 km² de Francfort sont concernés par le projet, soit presque un tiers du territoire de la ville. Évidemment, outre un concours international organisé en décembre 1990, le processus retenu pour le programme des aménagements comporta de nombreuses cessions où la participation active des habitants de la ville a été sollicitée, au sein d’ateliers thématiques tenus au cours d’une université d’été, puis tout au long de la procédure programmatique, lors d'excursions exploratoires à bicyclette, afin de prendre connaissance de la future ceinture verte et de dialoguer avec les politiciens et les paysagistes-conseils, ou bien encore, ils furent invités à participer au processus de planification en formulant des idées et des propositions via l’« Ideenwettstreit der Bürger» (concours d'idées des habitants). Notons que la forêt municipale au sud, encerclant l’aéroport, et de loin l'élément le plus estimé et protégé des habitants de Francfort, fut protégée, l'emblème de la nature sauvage et vierge et silencieuse…



Un autre grand projet urbain prit corps, le « schéma d’aménagement écologique » du fleuve du Main, suivi en simultanée par le réaménagement des rives des fleuves Main et de la Nida, soit ici 83 kilomètres. Dans une vision globale de paysagement, et d’amélioration de la qualité écologique des rives, s’érigeront sur l’emplacement d’anciennes friches portuaires, maintes opérations de logements, et pour d’autres de réhabilitation engageant d’autres usages, dont en particulier culturels, reliées par un ruban dédié à la promenade des piétons et aux cyclistes , espaces réservés qui s’étendront jusqu’au centre-ville, où ont été zones 30 km/h et piétonnes. Ces deux grands projets furent précédé d’études fournies et détaillées, de rapports d’experts en matière d’écologie et d’environnement, et de paysagistes internationaux, une première en Allemagne. Selon Jörg Hennerkes :

« Le contenu de ces projets sert à l'optimisation des différentes décisions sous l'angle de l'environnement. Ceci ne se fait certes qu'au prix de toutes sortes de problèmes d'intégration. Mais le simple fait que, pour la première fois, un plan spécialisé général a été élaboré pour la nature et les paysages du territoire d'une ville, et non pour une seule zone construite étroitement délimitée, crée une situation où certains faits sont désormais incontournables. Il sera à présent difficile aux concurrents en ligne sur une opération de balayer d'un revers de manche ces inventaires précis, ces objectifs concrets et ces propositions d'action. Les responsables municipaux de l'environnement ont ainsi pris pied dans l'ancienne chasse gardée des urbanistes. »

Ces derniers à ce propos critiquent la ceinture en posant les questions de savoir où et comment développer harmonieusement la ville, où construire sinon en hauteur ou en démolissant des quartiers anciens (ce qui d’ailleurs se passe), comme arrêter l’hémorragie de la hausse vertigineuse des prix fonciers et immobiliers et de ses répercutions sur les loyers ? Faisant de la cité de jadis, plus laide moins saine mais accessible aux plus humbles, notamment immigrés, une métropole en voie rapide, celle-là, d’embourgeoisement.



Nouvelle Extension


Ainsi, un calme relatif planait au-dessus de l’aéroport de Francfort. Mais pas pour un long temps, car bientôt, en 1997, la Lufthansa et les autorités évoquaient la construction d’une quatrième piste au nord-ouest de l’aéroport, dont la mise en service était prévue pour l’horizon 2010 : qui implique la destruction de 220 hectares de forêts, des terrassements de 2,5 millions de m³ de déblais et près 500.000 tonnes de béton pour la construction de la piste et des infrastructures, pour un budget de 4 milliards d’euros, comprenant également la construction d’un nouveau terminal d’une surface de 335.000 m². En outre, une usine chimique (Ticona) située dans le couloir d'approche de la nouvelle piste, est relocalisée à Francfort-Höchst, pour un montant de 670 millions d'euros déboursés par l'opérateur aéroportuaire Fraport AG.

Les raisons évoquées par les plus hautes autorités furent identiques à celles des années 1970, en considérant que l’aéroport de Francfort est le premier de l’Allemagne réunifiée et le troisième d’Europe (le premier pour le fret), hub international qu’il convient de maintenir dans la course effrénée et effrayante des concurrents européens. En outre, 62.000 salariés travaillent sur le domaine de l'aéroport (dont 13.000 pour Fraport AG), faisant de l'aéroport le principal employeur d'Allemagne sur un même site. Et enfin, l’implantation de la Banque centrale européenne en 1998 dans la cité

Afin de désamorcer la contestation, le Premier ministre hessois de l'époque, Hans Eichel (SPD), décida dès 1998 d’un « processus de médiation », une longue phase de concertation ou plutôt de négociations – la nouvelle piste et le terminal seront construits – entre les parties prenantes (Société Fraport, compagnies aériennes, élus des communes riveraines, associations de riverains, écologiques, etc.). En 2000, la commission rend son rapport et ses conclusions. La construction de la quatrième piste a été actée mais avec la décision d’interdire les vols de nuit entre 23 heures et 5 heures. Contre l’avis ultra défavorable et des recours de l’opérateur aéroportuaire et de la Lufthansa qui avaient programmé des vols pendant cette période horaire, particulièrement propice pour le fret, et qui évoquaient une restriction discriminatoire face à la concurrence qui menaçait directement des emplois. Les élus écolo au Conseil municipal s’y opposent.


Nouvelle résistance


La résistance s’organise : les riverains, écologistes, environnementalistes et autres empêcheurs de progrès et de profits – soit une soixantaine d’associations - préviennent d’une mobilisation générale ; la phase – traditionnelle - des recours devant les tribunaux du pays et de l’Europe débute. Comble de l’absurde, la direction de Fraport proposa aux riverains les plus impactés par les nuisances, d’être les premiers servis en actions lors de l’entrée prochaine de la société en Bourse (la demande dépassait l’offre) ! Dans l’espoir que quelques euros aussi facilement et rapidement acquis pouvaient les amadouer ou les rendre sourds aux vrombissements des moteurs à réaction. Plus sérieusement, il est prévu des compromis compensatoires, des indemnisations ou insonorisation des logements et services publics, voire pour les plus exposés le rachat de propriété sous certaines conditions, en outre, des compensations écologiques répondent quant à elles à une obligation législative (Bundesnaturschutzgesetz), avec la mise en œuvre d’un programme de compensation, de « renaturation » par la valorisation d’espaces naturels, la création de corridors écologiques, etc., et celles monétaires.

Durant la phase de l’enquête publique, organisée en 2006 par les autorités près de 127.000 objections et plaintes contre l'expansion de l'aéroport sont enregistrées ; le « forum de dialogue régional » censé faire dialoguer l’ensemble des acteurs est tout simplement boudé par les Initiatives citoyennes comme les organisations écolo qui refuseront d’y participer. En 2007, plusieurs communes durement impactées portent plainte au tribunal administratif ; fin 2007, le projet est finalement approuvé par les autorités, qui restreint le couvre-feu nocturne entre 23 heures et 5 heures, et la réduction du nombre de vols autorisés entre 22h et 23h et entre 5h et 6h du matin, initialement prévus, par l’autorisation d’une vingtaine de vols de nuit. Autorisation qui sera annulée par un tribunal en 2011.

En mai 2008, des militants écologistes dont le collectif Robin-Wood-Aktivistinnen, le Groupe d'Action Non-Violente pour la Nature et l'Environnement https://www.robinwood.de/wer-wir-sind fondé en 1982, érigent un village de tentes et de cabanes perchées dans la forêt de Kelsterbacher, un lieu convivial de rencontres et d’échanges entre alternatifs et habitants, visité par les curieux et les promeneurs du dimanche et journalistes. Dans la matinée du 18 février 2009, une centaine de policiers évacuèrent sans peine le camp forestier. Contre 37 des opposants à l'expansion de l'aéroport, la société gestionnaire de l’aéroport international de Francfort déposa des accusations criminelles pour intrusion. Ce qui ne les empêcha pas de bâtir un nouveau campement perché, qui sera à son tour évacué en août 2009.






Les irréductibles


Mais une fois la nouvelle piste inaugurée par Angela Merkel, une autre forme d’opposition naissait, étrange à ce titre, en tout cas inédite ; les derniers récalcitrants notamment touchés et excédés par les nuisances sonores, bien organisés réclamaient la fermeture de la nouvelle piste, au mieux une extension du couvre-feu dès 22 heures. Pour y parvenir depuis 2011, ils organisent au sein de l’aéroport même, dans le hall d’accueil B, dans le cadre de leur campagne « Montagsdemo » (manifestation du lundi), un rassemblement (entre 600 à 3000 personnes) hebdomadaire chaque lundi de 18 à 19 heures, et ce, avec le consentement bon gré mal gré de la société gestionnaire de l’aéroport qui installe les cordons de sécurité afin de les canaliser. Là, les manifestants tenaces scandent leurs slogans, tiennent meeting, entonnent des chants, diffusent les bruits enregistrés des avions survolant leurs demeures, distribuent des tracts rédigés en anglais, défilent dans le terminal et battent le tambour. Sous les regards plutôt amusés des touristes qui parfois prennent le temps de les écouter. Tout ceci filmé et diffusé ensuite sur les réseaux sociaux afin de maintenir leur cohésion et d’accroître leur visibilité. Des grandes manifestations sont également organisées pouvant rassembler 10.000 personnes.






Menace ridicule pour le géant aéroportuaire, la compagnie Lufthansa et le gouvernement régional ? Certes, mais la ténacité des récalcitrants de Francfort se conjugue à celles d’autres collectifs d’autres grandes villes allemandes opposés à l’extension de leur aéroport, notamment à Munich, Düsseldorf, Cologne et Leipzig, ou en France à Notre Dame des Landes, ou bien encore à Heathrow à Londres. Ainsi, le 24 mars 2012 se déroula une journée d’action coordonnée dans six villes allemandes, 10.000 manifestants étaient présents à Francfort. Le même jour, en France, une grande manifestation se tenait à Nantes contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.


L’agence Burson-Marselle

Formes de solidarité et de coordination – internationale - qui décidèrent les autorités à faire appel aux services de l’agence Burson-Marseller, une société multinationale d’origine américaine de relations publiques, spécialisée et réputée pour ses services de communication et la « gestion » de crise et de lobbying politique ; à la réputation plus que sulfureuse, scandaleuse car ayant eu comme « clients » des régimes dictatoriaux ou enfreignant sans vergogne les Droits de l’Homme : parmi la longue liste citons l’ancien président roumain Nicolas Ceausescu, l’Argentine de la dictature militaire de Jorge Videla (1976 – 1983), l’Indonésie après les massacres au Timor oriental, le gouvernement nigérian pour discréditer les rapports relatifs aux génocides perpétrés au Biafra, la famille royale saoudienne, etc.; ou bien des industriels confrontés à des scandales internationaux dont notamment la société gérant la centrale nucléaire de Three Miles Island,après l’accident nucléaire en 1979, et Union Carbide après la catastrophe à Bhopal en Inde qui a coûté la vie à 15.000 personnes ; ou bien encore, plus récent, citons son client Facebook dans sa tentative avortée de promouvoir une couverture médiatique critique des pratiques de confidentialité du géant Google. Citons au passage la société du Grand Paris qui fait appel à la sinistre société en 2012 pour la communication légale de la première enquête publique du métro Grand Paris Express (sic). Concernant Francfort, la stratégie de Burtson-Marseller est simple de chercher à discréditer les arguments et les actions des opposants ; une des tactiques employées fut ainsi d’organiser des contre-manifestations de salariés d’entreprises de l’aéroport, une autre d’organiser une campagne médiatique via un site internet intitulé « Ya zu Fra! » présentant l’extension comme une source inestimable de revenus, d’emplois direct et indirect, comme également une porte ouverte au monde et à la mondialisation.





Aujourd’hui, en 2018, la lutte des uns – campement perché - et des autres – manifestation - se poursuit et risque de prendre de l’ampleur après la décision prise par les autorités de construire un nouveau terminal et, plus grave, de nouvelles connexions autoroutières impliquant le massacre de plusieurs hectares de forêt. En ce janvier 2018, de nouvelles cabanes ont été dressés dans les arbres de la forêt menacée.

En 2017, le mur qui fut construit pour protéger la zone aéroportuaire des intrus a été démantelé et remplacé par un système de clôture plus efficace ; mais certaines parties du mur ont été préservées en raison de son importance historique, rappelant qu’ici, jadis, se déroula un mouvement de protestation citoyen d’une portée considérable. Selon Dirk Treber, membre fondateur d’un collectif d’initiative citoyenne de l'époque contre l'expansion de l'aéroport, le mur a également une valeur symbolique certaine :
« Nous voulons que deux à trois éléments du Mur soient préservés dans l'esprit de la culture du souvenir et placés ici dans la région afin que tout le monde puisse les voir. »


Epilogue


Les principales et heureuses retombées économiques que l’on attribuait à l’aviation, à l’implantation idéale et à l’architecture des aéroports ont été et sont encore les arguments de poids qu’agitent les politiciens pour justifier la création ou la modernisation-extension d’un aéroport, dont celle aujourd’hui plus que jadis de création d’emplois et celle d’attractivité et de rayonnement mondiaux. D’autres arguments complètent cette liste, car affirment les experts, les grands aéroports ne bénéficient d'aucune garantie de pérennité, car ils sont en permanente concurrence agressive : Francfort doit faire face aujourd’hui au développement fulgurant de l'aéroport international Atatürk d’Istanbul (11 millions de passagers en 2002, plus de 61 millions en 2015) devenu 3e aéroport d’Europe devant Francfort (sans compter son 2e aéroport international Sabiha Gökçen, et ses 25 millions de passagers), et plus grave, au projet de construction (2013, mise en service en 2018) d’un troisième aéroport comportant 6 pistes, dont l’objectif est à terme d’être le plus imposant du monde de par le nombre de passagers annuels attendus (200 millions en 2030) et de tonnes de fret. Les grands aéroports ne bénéficient d'aucune garantie de pérennité, en effet, car ce projet signifie la fermeture à terme de l'aéroport international Atatürk. De quoi faire trembler les aéroports et hubs européens, et les compagnies, par l'ampleur des investissements du gouvernement turc consentis (7 à 10 milliards d’euros), confrontés aux restrictions des mouvements des aéronefs en raison du bruit des appareils et de l'encombrement du ciel, et à la limitation des espaces disponibles au sol, et donc aux luttes citoyennes (2).

Pour conclure, revenons à la source même de cette lutte historique, la décision d’étendre un aéroport aux portes de la ville alors que tous les indicateurs prévoyaient une hausse considérable et continuelle du trafic aérien, que les constructeurs d’aéronefs présentaient des nouveaux modèles d’avion aux moteurs super-puissants mais bruyants, augmentant d’autant la longueur des pistes, la surface en milliers d’hectares des zones de bruit, et bien sûr, du degré de pollution ; augmentations sur lesquelles se greffent celle de la population de la cité, à l’âge d’or du baby boom, donc du développement urbain. En d’autres termes, les décideurs de cette époque, planificateurs, technocrates, politiciens et dirigeants de la Lufthansa en l’occurrence, ont fait preuve ici- et ailleurs - d’une incompétence inouïe, entravant pour des décennies le développement urbain harmonieux de la métropole. Cette même incompétence des mêmes acteurs est en œuvre aujourd’hui encore, renforcée, nous l’avons évoqué, par la mise en concurrence des plate-formes aéroportuaires et des compagnies aériennes – sont, ou ont été d’ailleurs pour beaucoup en Europe en difficultés financières -, qui se délectent des prévisions de lʼInternational Air Transport Association (IATA), annonçant en 2017 que le trafic aérien devrait quasiment doubler dʼici 2035, passant de 3,8 milliards à 7,2 milliards de passagers.




Ainsi donc, les prévisions de l’avenir radieux de l’aviation civile laissent suggérer pour l’Europe, à priori, l’extension des plate-formes aéroportuaires. Mais pour d’autres, visionnaires, prospectivistes et futuristes, cette réponse n’est plus crédible, et pour les plus progressistes, ou sensibilisés à l’environnement, des solutions et alternatives et préférables existent ; ainsi, par exemple, la mise en chantier de trains rapides reliant l’Europe à l’Asie, soit la modernisation du Transibérien, idée d’ailleurs impulsée par la Chine ; des trajets inter-continentaux desservant 17 pays, certes plus longs mais ô combien moins pollueurs. L’occasion pour les plus futuristes, de préférer le train à sustentation magnétique, plus rapide encore. L’occasion également pour les plus raisonnables de revoir l’aménagement intérieur des rames pour les adapter au voyage de nuit et au temps passé : le siège n’étant plus de mises dans ce cas. L’on peut être septique [3] mais ce projet déjà en service en Europe (TGV, ICE, AVE, Eurostar, Thalis, etc., qui ont condamné nombre de liaisons aériennes) intéresse le monde des transports – y compris les compagnies aériennes -, il échoue aujourd’hui par un manque de volonté politique, ou plutôt de maturité politique.

Celle là même qui en Europe fait que les plate-formes aéroportuaires sont mises en rude concurrence alors que le politique, l’Europe, au nom de la Raison, aurait ce droit de les astreindre à mailler harmonieusement le territoire européen, à faire qu’elles se complètent et non qu’elles rivalisent en projets – parfois inutiles, en tout cas anti-écologiques - contrariant la logique d’ensemble, au nom du seul profit, d’une vision à court terme, et de solutions périmées [4].




NOTES

[1]  L’automne allemand est l’expression consacrée pour désigner l’automne 1977, période de pic du conflit RAF-RFA : le 5 septembre 1977, un commando de la RAF enlève Hans-Martin Schleyer, président du syndicat des patrons ouest-allemand et ancien SS en revendiquant la libération de 11 prisonniers. Le 13 octobre, un commando palestinien détourne un Boeing de la Lufthansa et formule les mêmes revendications. Le 17 octobre, 3 membres de ce commando sont abattus à Mogadiscio par les forces antiterroristes allemandes. Le lendemain, Andreas Baader, Jan Carl Raspe et Gudrun Ensslin (membres fondateurs de la RAF) sont découverts morts dans leurs cellules de la prison de Stammheim, et Irmgard Moller très grièvement blessée. Le surlendemain, 19 octobre, le corps de Schleyer est retrouvé dans le coffre d’une voiture à Mulhouse. Le 12 novembre, Ingrid Schubert est retrouvée pendue dans sa cellule. En outre, en 1977, de grandes manifestations très violentes se déroulent contre la construction de centrales nucléaires. L’État allemand redouble alors dans la répression et dans l’instauration de lois d’exception.

[2] y compris en Turquie, car ce projet colossal occupant 7500 hectares et nécessitant la destruction d’une vaste zone boisée construit à 35 kilomètres du centre d’Istanbul, fait l’objet de vives contestations des habitants délogés et des associations écolo, et un tribunal administratif d’Istanbul ordonna l'arrêt des travaux en jugeant l'étude d'impact environnementale insuffisante.

[3] Il est évident que l’aviation ne disparaîtra pas, mais elle aura un tout autre visage, confirment les experts. Reposant aujourd’hui essentiellement sur les vols moyen-courriers, son modèle économique privilégiera les vols long-courriers, qui ne représentent encore que 15% du trafic. Demain, ils en constitueront l’essentiel, les distances inférieures à 700 kilomètres étant parcourues en train. « Les compagnies ne se définiront plus comme aériennes ou ferroviaires, prévoit Jean-Louis Baroux, auteur de “Compagnies aériennes. La faillite du modèle”. Elles seront des transporteurs de passagers sur des distances plus ou moins longues, opérant de façon mixte, par cars, trains ou avions.»

[4] Comme celle par exemple d’un aéronef soit-disant « écologique » fonctionnant au bio-carburant. D’ailleurs depuis 2011 la Lufthansa teste les biocarburants (mélange de kérosène classique et d’huile végétale hydrotraitée) sur ses vols commerciaux, notamment avec la liaison « écolo »-quotidienne entre Francfort et Hambourg. Ou celle prometteuse d’un aéronef hybride propulsé au décollage par un circuit d’induction magnétique intégré dans le fuselage et alimenté par des pistes électromagnétiques au sol. Grâce à ce système, les avions pourront décoller plus rapidement tout en consommant moins d’énergie et en réduisant notablement les nuisances sonores ; et pour l’atterrissage des systèmes prédictifs capables d’entamer une descente en planeur continue et progressive en réduisant au minimum la puissance des moteurs.

Pour les alternatives possibles et souhaitables – ou l’inverse - en matière de transports, allez consulter le remarquable site Transitcity (en langue française), un excellent Think Tank indépendant, qui malheureusement n’ouvre pas tous ses trésors – à moins de payer – mais qui néanmoins nous offre l’intelligence et la pertinence de ses critiques, telle celle-ci :
« Dans ce nouveau contexte, rien n'empêche d'imaginer que d'ici 25 ans, l'avion soit réservé aux vols intercontinentaux, et peu à peu remplacé à l'intérieur de certains continents comme l'Europe, par de nouveaux types de trains directement inspirés par le Transsibérien ou le Ghan australien. Si tel était le cas, on aurait alors une nouvelle génération de trains au long-court organisés comme de véritables mini-villes. Le train y trouvera une nouvelle magie et une modernité renouvelée autour du confort et des services. Dans le même temps, on peut très bien imaginer que les grands dirigeables réapparaissent dans le ciel. On assisterait alors à une renaissance comme ont connu les paquebots de croisière depuis une vingtaine d'années. Et pourquoi pas imaginer aussi la réapparition des cargos à voile ? C'est loin d'être absurde quand on sait qu'aujourd'hui la flotte mondiale devrait doubler sa consommation de fuel d'ici 2020, et que la pollution liée au trafic maritime devrait, elle aussi, être désormais encadrée par de nouvelles normes internationales. Vont donc réapparaître des solutions que l'on croyait oubliées, comme la voile, mais sous des formes radicalement neuves. »



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